--Le sel... le poivre... la moutarde...

Et tout de suite, s'appuyant sur les bras de ses deux compagnes, elle

se mit à sauter et à chantonner:

--Hé! le vieux loup-garou! je me moque de lui; hé! ce soir, le feu

d'artifice; hé! nous allons nous amuser; hé! vous y serez, monsieur

Otto; hé! nous danserons tous les deux!

Mais une épingle la piqua; un peu de sang lui perla au doigt. Par un

mouvement enfantin, elle en barbouilla la joue d'Otto, lui jeta:

--Maintenant, vous êtes mon cousin...

Après quoi, toutes trois de rire, et de s'esquiver précipitamment.

Le jour déclinait, le soleil était sur son penchant. Une couleur de

pourpre immobile enveloppait le ciel, la rivière, le parc tout entier;

et Otto, resté seul dans la chambre, se sentait ivre de

tristesse.--Giulia! Giulia! cher bonheur!... Un appétit de la revoir,

de l'étreindre, de la posséder, le tirait violemment vers Paris; il

n'y pouvait plus résister. Et poussant tout à coup un cri rauque, Otto

commença d'enfoncer le massif secrétaire d'acajou ronceux, où le Duc

enfermait son argent. Il portait par dessous la sienne, une chemise

que sa maîtresse avait portée, et de temps à autre, il étalait dedans

ses membres, pour la mieux coller à sa peau. Alors, ses larmes

éclataient, et les coups de chenet de fer dont il battait la serrure

plus furieusement, lui assouvissaient sa colère. Il éprouvait comme

une honte au cœur, qui lui reprochait d'avoir vu cette femme dans ce

désordre; et l'âme enflée et mal à l'aise, il entrait en un si vif

transport de rage contre Lyonnette, et d'adoration devant Giulia, que

suffoquant, criant et soupirant vers elle:

--Ah! mon amour! mon cher amour! Otto devait à ces moments, s'en venir

à la fenêtre ouverte. Il y avait longtemps que le soir ne s'était

trouvé si beau. Le couchant, derrière l'étang qu'on nomme la _petite

mer_, était rayé d'orange et de turquoise, où flottaient mille nuages

d'or; et là-bas, au bord de cette eau, dans laquelle se réfléchissait

l'archipel éclatant du ciel, sous les feuillages peints d'un roux

sombre, dont les perspectives profondes laissaient voir au fond du

bois, un vieil hémicycle ruiné, les dix femmes, à souhait pour le

plaisir des yeux, goûtaient tranquillement sur l'herbe, avec des

fiasques et des pâtés, servies par des valets en livrée rouge.

La nuit était venue, quand le secrétaire enfin, se trouva ouvert. Otto

enflamma une allumette, et prit les liasses de billets, dix à douze

rouleaux de louis, et ne laissa que l'argent blanc; puis, l'enfant se

sauva à travers le bois. Il lui partait des cris intérieurs vers

Giulia, vers sa lointaine idole; il s'arrêtait alors, appuyait son

front brûlant contre l'écorce des arbres. Mais un bruit qui le

poursuivait, le fit tout à coup, se retourner. C'étaient deux des

chiennes courantes, dont il avait pris soin autrefois, qui s'étaient

échappées, et venaient le rejoindre:

--_Miss... Turlu_...

Et se penchant vers elles, Otto les flattait de la main. Les larmes

lui jaillirent des yeux; un air humide, qui portait une âcre senteur

de champignons, le pénétrait et le glaçait; le parc immobile dormait:

pas une lumière, pas un bruit. Il eut peur tout à coup, s'enfuit,--et

ne respira librement, que lorsqu'il aperçut au loin, les feux rouges

de la gare de Montigny.

Mais, de même qu'un baume subtil dissipe quelquefois tout son parfum,

avant que l'on se soit aperçu de l'émanation qui s'en fait, Otto,

pendant cette journée, avait vidé et exhalé son âme en vains désirs,

vers sa maîtresse absente; de sorte qu'en la revoyant, il ne trouva

plus rien en lui, de ces transports qu'il s'était promis. La

conversation languissait, et tous deux, réciproquement affamés de

mille détails, ils attendaient pourtant, chacun en peine, par où

l'autre commencerait:

--Quels bas as-tu mis? dit Otto, en portant une main à la jupe de la

Belcredi. Elle avait des bas de fil vert, relevés près à près, de

raies noires. Tout dormait, les étoiles brillaient; les deux amants

rêvaient sur le balcon de bois, encombré d'un petit jardin, dans des

caisses et des majoliques. Il lui demanda tout à coup, supposé qu'il

mourût avant elle, et que Giulia vît son fantôme apparaître, si elle

en prendrait de l'effroi. Elle ne savait que répondre, et de la main,

lui caressait les cheveux, en murmurant:

--Enfant... enfant....

--Ah! reprit Otto, amèrement, moi, je n'aurais pas peur de toi; et

tout pâle, les yeux noyés dans l'orbe de la lune, il sentait son cœur

défaillir, comme sous un lourd chagrin.

* * * * *

Il ne dormit pas de la nuit. Fiévreux, dressé sur son séant, buvant

continuellement, à même un pot d'eau, dans lequel il jetait des

citrons avec leur écorce, coupés en deux, l'agitation lui faisait

faire cent tours et retours dans son lit; et ses rêveries étaient un

tissu de tout ce qu'il se peut imaginer de folies, de transports

passionnés, de souvenirs de voluptés, et surtout des plaintes et de la

colère, parce qu'elle l'avait appelé: enfant... Hélas! il ne le

sentait que trop, qu'il était un enfant pour elle, et que leur âge

différent les séparait, ainsi qu'un abîme. Et en allant et venant par

la chambre, durant la brumeuse matinée qui suivit cette ardente nuit,

l'orgueilleux roula mille pensées, se rappelant le peu de cas que

Giulia paraissait faire de lui.--Jamais une prévenance amie, jamais un

pas à sa rencontre; à l'époque de ce marché avec les serres de

Fontenay, pour avoir tout l'hiver, des fleurs fraîches, lui en

avait-elle parlé? Et quoi de plus impatientant, sitôt qu'il

s'approchait d'elle, que ces éternelles questions, s'il avait bien

parfumé ses mains, s'il avait lavé sa bouche!...

--Allons! à bas, _Turlu_; à bas!

Et se trouvant à la muraille, il s'arrêtait soudain, devant un

cabinet, chargé de mille brimborions, avec des bergères de Saxe, que

Giulia s'amusait à rassembler:

--Mais c'est elle, qui a des goûts d'enfant, pensait le jeune homme,

et non pas moi... Et durant toute une semaine, il s'efforça par

artifice, de la rapetisser à ses yeux, en la nommant de surnoms

mignards, et en se la représentant, quand elle était petite fille.

Les jours courts, la saison embrumée, les retenaient au coin du feu,

elle couchée sur le canapé, recouvert d'un gros satin rose de la

Chine, brodé de scarabées et de fleurs; et, à ses pieds, sur un

coussin, c'était la place où s'asseyait Otto. Là d'abord, il lui

parlait d'une manière sèche et contrainte, tantôt mêlant quelque mot

d'amour, ensuite demeurant en silence,--jusqu'à ce qu'enfin, échauffé

par ces beaux yeux qui versaient sur lui tant de lumière et de

douceur, toute sa rancune fondait, ses griefs secrets se dissipaient:

--Je t'aime, je t'aime, mon cœur!

Il se sentait saisi et pris, comme par une force divine. Ce fut

pendant ces après-dînées, que Giulia mit en quelque sorte, la dernière

main à l'éducation du jeune homme, car l'amour, ce grand livre, écrit

par dedans et par dehors, enseigne autant les choses du monde, qu'il

régente celles du cœur: de manière que, si violent, si impétueux, si

effrayant, qu'Otto eût paru jusque-là, de cet abîme on vit sortir, en

peu de temps, un amant dompté et patient, qui obéissait à la Belcredi.

Parce qu'elle aimait les parfums, elle donna ce goût au jeune homme,

en lui en vidant des flacons, sur les mains et dans la chevelure; elle

l'habitua aux soins de sa personne, les plus délicats, les plus

poussés. Le teint jaune d'Otto s'éclaircit, ses veux verts se firent

moins farouches. La gloire intérieure d'aimer et d'être aimé,

répandit sur son extérieur, je ne sais quel air de grâce et de

politesse; et jusques aux moindres faveurs de la maîtresse qu'il

adorait, des badinages d'amoureux, quand la chanteuse, par exemple,

lui glissait quelquefois dans le cou, une rose ou un lilas blanc, lui

commandant de ne le point ôter de la journée, pour l'amour d'elle, il

y paraissait aussitôt, par un éclat de plus de joie et de passion, sur

toute la physionomie d'Otto.

Il y eut, le jour des Trépassés, un ouragan si furieux, qu'il rompit

le haut d'une des maisons avoisinant le logis des amants, et remplit

le petit jardin de ramilles d'arbres fracassés, et d'éclats d'ardoises

et de vitres. Otto et Giulia passèrent la soirée, enlacés sur le lit,

à écouter cette tempête, sans autre mouvement que de se serrer plus

fort, par instants, en poussant de grands soupirs.--Chère, chère, lui

disait-il, au milieu des vapeurs d'un réchaud d'encens, dont elle

avait parfumé la chambre, que je t'aime! que tu es belle...! Et ses

yeux se fermaient d'eux-mêmes; il eût voulu rester aveugle et sourd,

afin que rien n'empêchât son ravissement. Elle répondit ces seuls

mots, accompagnés d'un étrange sourire:

--Je suis moins belle que la Ondédei, nommant probablement, quelque

rivale de sa jeunesse. Il fut blessé de ces paroles; il crut sentir

son adoration méconnue et comme raillée; et rendu timide désormais,

Otto ne lui dit plus qu'elle était belle.

Cependant, il était rongé d'inquiétude et de mélancolie; une tristesse

continue faisait le tissu de ses journées: et tant d'allées et de

venues, et de promenades sans arrêt, du haut en bas de la maison, ne

lui servaient pas même à découvrir une place qui lui fût commode. Les

vitres brillaient comme du cristal; les allées du jardin étaient si

nettes, que Giulia s'y promenait, chaussée de pantoufles de satin; les

meubles luisants se miraient dans les parquets frottés de cire. Et, au

milieu de son bonheur et de sa tranquillité, les plus sombres pensées

ne quittaient pas le jeune homme. Souvent, couché sur une chaise

longue, il simulait de se tuer, braquait le pistolet chargé, disposait

le couteau près de lui; il se frappa même une fois, par une sorte de

frénésie, et il recueillait avec son mouchoir, les grumeaux de sang

découlant de sa cuisse, en jouissant amèrement, d'être seul, sans

secours et comme délaissé...

Alors, commença pour l'enfant, une vie morne et désespérée. Il ne

s'élevait plus en lui, que des tendresses languissantes, flamme

errante et volage, qui ne prenait pas à son âme, mais courait

légèrement par dessus, et qu'éteignait le moindre souffle. Tout s'en

allait soudain de lui, comme une obscure fumée; la bonne grâce qu'il

trouvait en Giulia, s'évanouissait. Il l'aimait toujours, cependant;

mais ses mains étaient immobiles pour la caresser, ses yeux morts pour

la contempler, sa bouche froide pour la baiser.--Quel cœur avait-il

donc, ah! misérable! Pourquoi n'était-il pas heureux? Et confondu de

sa subtilité, il demeurait des heures sans remuer, les coudes posés

sur la table, la tête basse entre ses deux mains, et tout pâle du

crépuscule. Il soupirait:

--Giulia!... Giulia!...

Il tâchait par mille souvenirs, de raviver sa passion, et pendant un

instant quelquefois, embrassait une vaine image. Mais son âme n'avait

plus d'émotion, qu'à mesure de son travail. Si ses rêveries

discontinuaient, c'était tarir l'amour du même coup, pareillement,

l'on peut dire, à ces pompes, qui ne donnent de l'eau, que tandis

qu'on les agite. Et cependant, moins il aimait, et plus son cœur

avait l'instinct de vouloir se poursuivre soi-même, et s'accablait

d'exaltation et d'efforts, pour retrouver ce qu'il avait perdu.

* * * * *

L'ivresse l'aidait à cela. Les vapeurs ardentes des boissons lui

gonflaient alors la poitrine; les mâchoires lui tremblaient; tout son

être défaillait de joie, dans un spasme intérieur: de manière

qu'affamé de ces moments, Otto se les procura dès lors, chaque jour,

en dînant avec la Belcredi. Le vin lui ranimait l'esprit, élevait son

âme au-dessus des élans de passion qu'il avait, autant que ceux-ci

surpassaient le reste de ses sentiments.--Ah! que je t'aime, cher

trésor, comme je mettrais mon cœur sous tes pieds!... Livide, et la

face en sueur, il se balançait sur sa chaise, il se disait tout

bas:--Je suis ivre; ses transports s'augmentaient toujours, il aimait

de toutes ses forces, il soupirait, sanglotait, riait; il lui fallait

parler, au dedans de lui-même:

--O mon amour, ô mon trésor, ma chère vie, ô mon bien unique; ô toi

qui es ma joie, ma lumière; toi qui es seule, qui es tout; que j'aime,

que j'aime, que j'adore...

Mais tant d'expressions enflammées ne parvenaient pas cependant, à lui

représenter l'amour, aussi passionné qu'il le sentait. Son émoi

surpassait infiniment, tous les mots qui forment le langage humain:

--Tais-toi, mon âme, ne parle plus!

Et dans l'extase où il entrait, jamais ses yeux n'avaient été aussi

prompts et aussi pénétrants, ni ses sens aussi exercés. Un geste, un

petit clin d'œil faisait passer à l'amoureux, par une espèce de

contagion, les humeurs les plus imperceptibles dont la Belcredi

était affectée. Il vivait, il respirait en elle. Et ainsi,

semblable à un homme qui, tombé en pleine mer, s'enfonce, et

s'enfoncerait éternellement, si la mer n'avait pas de fond, Otto

plongeait, s'abîmait plus avant, dans le bonheur infus où son âme

nageait,--jusqu'au moment qu'enfin, l'instant venu, les fumées du vin

dissipées, le Souci le frappait de nouveau, d'un coup de sa pesante

main.

Parfois, dans un de ces réveils, attirant Giulia par la taille, Otto

se plantait devant le miroir, et là, les yeux fixés dedans, ils se

considéraient l'un l'autre: elle sereine, mystérieuse, faisant tourner

au bout de ses doigts, quelque rose qu'elle respirait; lui pâle, avec

ses cheveux roux, ses terribles et brutales mâchoires, et la veste

hongroise à olives noires, dont il était toujours vêtu; jamais de

rouge ni de bleu, non pas même à ses cravates, mais des verts bronze,

ou de gros nœuds de faille noire.

--Parle-moi, dis-moi quelque chose... murmurait enfin la jeune femme;

mais il n'avait rien à lui dire, il ne savait qu'un seul mot: je

t'aime! et tout ce qui n'était pas ce mot, l'importunait.--Ah!

l'aimait-elle donc si peu, qu'il fallût la distraire maintenant,

babiller, étaler des grâces, en sa présence! Il se remettait à marcher

de long en large, à travers la chambre.

--A quoi penses-tu?

--Moi... à rien.

--Tu es fâché contre moi.

--Non... je t'assure.

Puis, de nouveau, les pas cadencés de la promenade d'Otto.--Que

pouvait-il dire, d'ailleurs, qui ne risquât encore de le faire

aigrement reprendre de son ignorance, ou relever de ses erreurs, ainsi

qu'il arrivait d'ordinaire; car sa première éducation avait été si

abandonnée par ce misérable de Cramm, que les choses les plus

notoires, de mœurs, de religion, de science, d'événements

contemporains, Otto n'en connaissait presque rien. Il frappait du

pied, s'arrêtait devant les vitres de la fenêtre. La gelée morfondait

le ciel; un vent glacé mêlait à tourbillons, la neige épaisse qui

tombait; la nature était comme demi-morte. Et ce spectacle s'accordant

avec la triste humeur du jeune homme, son âme se fondait en faiblesse.

Jamais il ne s'était senti si morne, si misérable; son imagination ne

lui présentait plus que des langueurs et des obstacles. Il crut que

prendre l'air dissiperait peut-être son ennui, et comme l'on était au

temps de la neuvaine de sainte Geneviève, il sortit avec la Belcredi;

et ils parcoururent tous deux, cette foire de chapelets, qui se tient

au début de l'année, devant le parvis Saint-Etienne. Mais les regards

des curieux, attachés sur sa belle maîtresse, déconcertèrent le

terrible enfant, en même temps qu'ils l'emplissaient de rage

impuissante. Et en marchant, les yeux contraints, Otto fauchait par la

pensée, toutes ces têtes, de sa cravache, comme Tarquin, dont il

venait de lire le récit des pavots coupés.

Elle ne l'aimait pas, elle ne l'aimait pas! De jour en jour, cette

mortelle idée s'enfonçait en lui davantage. Que de fois déjà, un coup

d'œil hautain, un mot sec de la Belcredi, avait déraciné jusqu'aux

moindres fibres de l'attendrissement qu'il sentait. Se pouvait-il voir

un pareil mépris, que de ne jamais se lever, s'avancer à lui, quand il

entrait? Et par contraste, la Schlosser, si tendre et si impatiente,

qu'elle le guettait aux carreaux, bien longtemps avant qu'il ne parût,

lui revenait à la mémoire. Pauvre femme! Il la revoyait, dans sa robe

de nuit de dentelles, occupée à cueillir des framboises au jardin, et

feignant de ne savoir pas qu'il arrivait, car il lui avait défendu de

se tenir ainsi, à la vitre. Quand il s'était trouvé malade (et Dieu

sait quel étrange présent il venait de lui apporter) ne l'avait-elle

pas soigné, sans un murmure, sans un dégoût, lui montrant, en toutes

ses actions, une compassion de mère. Elle l'aimait, tel était le

mystère...

--Et Giulia ne m'aime pas!

Hélas! de celle-ci, plus Otto s'approchait, plus il la voyait loin de

lui. Il eût voulu qu'elle se renfermât dans les seules pensées qu'il

avait, et n'aimât rien que leur amour; et d'instant en instant, au

contraire, le gouffre de séparation entre son cœur et la Belcredi,

semblait devenir plus large. Elle fuyait, elle se dérobait, elle se

retirait à lui; l'esprit d'Otto, tout pénétrant qu'il fût, se perdait

dans cette nuée, qui enveloppait Giulia. Déesse si connue et si

inconnue, merveille à la fois présente et lointaine, étoile qu'il

portait en lui, et cependant inaccessible, il avait beau l'aimer, pour

ainsi dire, au delà de son cœur, dilater et lancer son âme, comme à

la poursuite de la Belcredi, jamais il ne pouvait atteindre à ce point

obscur qu'il voyait de loin, et d'où sa maîtresse se faisait

sentir--et d'elle, tout ce qu'il comprenait, c'est qu'elle était

incompréhensible.

Un soir qu'il rentrait du manège, où il était allé visiter _Bellua_,

malade depuis quelques jours, le jeune homme arriva sans bruit,

jusqu'à la chambre de Giulia. La portière s'en trouvait relevée, les

restes du foyer mourant, éclairaient les murs et le plafond, d'un

pourpre de feu immobile; et du seuil, où l'enfant demeurait arrêté, le

soir livide qui descendait, les feuillages noirs du jardin, les

meubles presque indistincts dans l'ombre, jetaient Otto dans une telle

extase, qu'il ne songeait pas à avancer.

Tout à coup, il aperçut Giulia; elle était étendue sur le lit, à plat

ventre; et les effroyables soupirs qu'elle poussait, de temps en

temps, rendaient plus sombres et plus mystérieux, les intervalles de

silence.--Ah! je voudrais mourir! dit-elle, à demi-voix. Les cheveux

se dressèrent sur la tête d'Otto; et éperdu, les yeux fixés droit

devant lui, et n'osant remuer d'épouvante, il entendait son triste

cœur lui battre à coups pressés, la poitrine. Alors, au bout d'un

instant, se soulevant sur les deux coudes, et semblant parler à

quelqu'un:

--Ne me crois pas froide! dit Giulia... et elle retomba sur le lit.

Une tristesse singulière assaillit et pénétra Otto par tant

d'endroits, qu'il resta là, longtemps, ainsi qu'un homme hors

d'haleine. Etait-ce à lui que s'adressait cette espèce de soupir

plaintif?--Ah! froide, hélas! il sentait bien qu'elle ne l'était

nullement, mais avide d'émotions nouvelles, inconnues, violentes,

surhumaines, que leur passion ne lui donnait point. Que cachait-elle

donc, dans cette profondeur immense de son cœur? N'était-elle pas

destinée, comme le sont les autres femmes, à posséder ce grand trésor

de l'amour; et gémissante de son mal, détestant son vide et ses

langueurs, ne pouvait-elle cependant, passer et s'envoler au-dessus,

par la force de son désir, et se perdre dans l'infini qui

l'attirait?... Qui le saurait? Qui lui révélerait le secret de cette

âme ténébreuse?...

* * * * *

Alors, dévoré plus que jamais, de l'ardeur de la posséder, de

s'enfoncer intimement, dans ce sein qui lui était fermé, et ne

rencontrant sous sa main, pour assouvir ce brûlant désir, que le corps

de la Belcredi, il commença d'en exiger des complaisances criminelles,

et de chercher dans tous les abus des délectations charnelles, cette

consommation dernière de l'amour, qu'il voulait à tout prix,

ressentir. Ce fut d'abord, par un appât délicat et presque

imperceptible, pour obtenir à chaque fois, une preuve d'amour plus

grande, et non sans quelque rougeur, qui lui montait par instants, au

front: mais la honte, on l'avale vite, quand on est amant;--de manière

que, peu à peu, brûlés de flammes lascives, hantés des fantômes impurs

des plaisirs qu'ils avaient goûtés, et enivrés par leurs désirs,

comme d'un vin fumeux et effréné, les deux amants se livrèrent enfin,

à des ardeurs et des désordres tels, qu'ils eussent fait trembler les

plus abandonnés.

Elle s'y révéla complaisante, savante même, indifférente, et reçut les

adorations, à la fois comme une reine, et comme une courtisane.

Blanche et nue, frottée de parfums, terrible à la lueur des bougies,

avec son fard et ses paupières peintes, dont l'artifice libertin

attisait les désirs du jeune homme, la Belcredi étalait sur le lit,

son corps impudique et superbe, tandis qu'Otto, demi-pâmé, rugissant,

les yeux pleins de visions lumineuses, demandait à tous les secrets de

débauche les plus énormes, de quoi rassasier son âme, et l'engloutir,

pour ainsi dire, par l'excès de son plaisir. Alors, ses os criaient de

joie; le cœur lui palpitait dans le sein, comme un aigle qui bat des

ailes; pendant un point et un moment, sa passion trouvait enfin, sa

complète assouvissance. Ah! vieille idole de l'amour, qu'importe

comment l'on t'adore! Dans les déréglements du corps, c'est toujours

notre âme qui agit, et tourmentée de l'infini où elle voudrait

s'amalgamer, entraîne, de bourbiers en bourbiers, son misérable

compagnon.

Mais le spasme une fois terminé, son cœur ne fut pas plus heureux; la

convoitise de l'amour demeura en lui, tout aussi âpre. Non! le plaisir

ne comblait pas ce vide immense, qui le séparait d'avec sa maîtresse.

Et il avait beau la serrer dans ses bras, jusques à mourir, s'emplir

par tous les sens et par tous les excès, de cette chair, où

s'accomplissait ce qui causait ces transports à son âme, toujours, il

semblait à Otto que, pour posséder Giulia, pour avoir toute sa

personne, et atteindre au profond d'elle-même, il dût ôter un dernier

voile et percer encore une nuée.

Il se réveillait l'œil pesant, alourdi, l'âme hébétée. Les flammes

des bougies, qui brûlaient dans leurs torchères, en vacillant contre

le mur, lui faisaient cligner les paupières; tandis que les miroirs

dont, par une bizarre invention de débauche, il avait garni le

plafond, lui renvoyaient d'en haut, sa face renversée, effrayante,

d'un rouge pourpre. Ses idées confuses tourbillonnaient; il tâchait de

les rattraper; il se demandait soudainement:--Hein!... plaît-il?...

d'une langue épaisse; et les yeux fermés, s'obstinait à essayer de se

représenter l'image de la Belcredi. Mais il ne pouvait plus la voir

que selon un profil de chat, caricature au front bombé et les

paupières mi-closes, que cette insolente Joconde avait griffonnée

d'elle, un jour, en badinant. Surpris, il rouvrait les prunelles; il

se penchait sur l'endormie, lui disait tout bas, câlinement:

--Tu m'aimes, dis, oh oui, tu m'aimes? comme on parle à un enfant.

Mais il la trouvait inquiétante, mystérieuse, énigmatique; des doutes

naissaient à Otto: peut-être qu'elle le trompait! Et un fourmillement

de soupçons et de cuisantes réflexions, ne le laissaient plus

s'endormir. Il repassait en son esprit, les moindres paroles de la

Belcredi; il voulait se persuader qu'il n'y a point de femme fidèle,

et balançait s'il n'allait pas enfoncer tout à l'heure, son

secrétaire. Mais, dès qu'elle se réveillait, Giulia lui engourdissait

le cœur de ses regards voluptueux, si bien que, de jour en jour, par

ce long combat, l'amoureux ne gagnait rien sur lui-même.

Ce qui l'exaspérait surtout, c'étaient les longs et profonds soupirs,

que poussait parfois la Belcredi. Au reste, son cœur ulcéré cherchait

à se sentir souffrir, à pouvoir accuser sa maîtresse. S'avançait-il

pour l'embrasser:

Le Crépuscule des Dieux · 第 13 / 19 段