Je serais accouru de plus loin, rien ne me retenait là-bas.
--Et la Schlosser? fit Giulia.
--La Schlosser! répéta Otto, qui rougit à l'excès, puis pâlit tout à
coup, blanc comme le marbre où il s'appuyait; et après un instant de
pesant silence qui avouait tout, il se mit précipitamment, à tâcher de
se disculper. Mais est-ce qu'il aimait la Schlosser? Pouvait-il aimer
pareille sotte, une femme toujours pleurante, laide, maigre, une vraie
sauterelle? Et, dans son trouble et son irritation, il accompagnait ce
discours de gestes outrés, en parlant avec une sorte de transport. Il
avait trouvé en wagon, les paroles les plus touchantes et les plus
tendres; mais la crainte qu'il éprouvait de ne pouvoir fléchir Giulia,
l'agitation de la revoir enfin, et cet air lourd et parfumé, à force
de jonquilles et de roses dont l'appartement était plein, jusque sur
la table en face d'Otto, lui dissipaient maintenant ses pensées, de
manière que, malgré ses efforts, il s'égarait, ne se retrouvait plus:
et le spectacle de la Belcredi, qui, rêveuse et silencieuse, jetait
distraitement au feu, de vieilles brochures de théâtre, des lettres,
des bouquets fanés, dont la cassette reposait sur ses genoux,
déconcertait par surcroît, l'amoureux;--tellement, qu'il commençait à
dire le contraire de ce qu'on voyait qu'il voulait dire, quand à ce
moment, une camériste mit la tête dans le salon, et pria que
Mademoiselle indiquât l'heure, à laquelle on devait venir enlever les
malles.
--Vous quittez donc l'hôtel? demanda le comte.
--J'ai loué, répondit Giulia, un petit pavillon tout meublé, rue du
Puits-qui-parle, numéro 7.
Et sur ces mots, gagnant la porte, comme en deux sauts légers, elle
parla bas à Laury, qui entra ramasser de dessus les fauteuils, des
palatines et des manchons qui y traînaient.
Otto s'était levé aussi, et considérait, par la vitre, l'immense rue
fourmillante de monde, les boutiques parées et remplies, et les
voitures innombrables, rapides, continuelles, roulant sous ce ciel
pluvieux, qui redoublait sa tristesse. Il se répétait cependant, que
c'était là une heure unique, un des plus vifs et des plus beaux
moments qu'il aurait jamais; et enragé contre lui-même, bandait son
âme tant qu'il pouvait, pour se donner de l'émotion. Il se sentait
porté à pleurer, à faire des actions singulières; et comme, en cet
instant, Laury étant enfin sortie, Giulia rejetait confusément dans la
cassette, ce qu'elle en avait tiré de papiers et mis à mesure sur la
nappe, Otto s'approcha tout à coup, et lui passa le bras autour de la
taille. Elle dit:
--N'avez-vous pas faim? Ne mangeriez-vous pas un morceau?
Puis, baissée devant les tisons, elle commença de secouer la cassette
dans la cheminée, en tenant avec les pincettes, les brochures
amoncelées, afin qu'aucune ne s'écartât; le jeune homme, pendant ce
temps, lui couvrait la nuque de baisers. Le cœur d'Otto avait séché
subitement; il était là, comme une souche, comme une bête, devant
elle; et Giulia restait de glace elle aussi, muette ainsi qu'une
statue, et les yeux fixés sur le feu, regardait flamber et pétiller un
dernier bouquet desséché, dont les rubans de satin vert étaient peints
par le fameux Dalbono, de Milan. Un sourire étrange lui monta aux
lèvres..... Quel souvenir longtemps oublié, ce bouquet lui
rappelait-il? Etait-ce point cette journée, où le Duc aussi l'avait
trouvée, environnée d'habits et de couronnes...? Mais leurs prunelles
se rencontrèrent, elle donna un baiser au jeune homme,--et la Belcredi
s'abandonna.
Les jambes tremblaient à Otto, quand il descendit l'escalier; il
éprouvait un vide de dégoût, un horrible désenchantement.--Ah! voilà
donc ce que c'était qu'aimer; rien de plus qu'avec les autres femmes!
Comme un enfant qui reste étonné, aussitôt qu'il a mangé le fruit
convoité, Otto doutait si ce moment était bien une réalité. Quoi! les
ravissantes douceurs de ses longues rêveries, cet amour qui avait
dormi trois années, à un endroit de son être si profond et si retiré,
que lui-même n'en soupçonnait rien, ces ardentes lettres écrites dans
le plus ténébreux secret, ses désirs, ses élans, sa passion, ses
lèvres qui tremblaient vers elle, tout cela se réduisait donc à cette
triste et courte débauche, à ce néant affreux qu'il sentait!
--Et je croyais l'aimer! pensa le jeune homme...
Son cœur se brisa en morceaux; Otto pleura amèrement et à sanglots.
Il ne s'est jamais rappelé comment, après avoir erré dans des théâtres
et des cafés, il se retrouva, au matin, chez une appareilleuse connue,
ni par quels compagnons il y avait été mené. Il passa là deux jours
entiers, cruellement livré à tous les transports d'une humeur terrible
et égarée: tantôt, s'abandonnant aux derniers excès, pour se venger de
Giulia et avilir en lui son image; tantôt, au contraire, vengeant sa
maîtresse contre lui-même, et se frappant la tête aux murailles, en
désespéré. Mais au milieu de la troisième nuit, comme son imagination
agitée ramenait sans cesse les mêmes pensées, il se représenta de
nouveau, le bonheur de voir Giulia, avec un sentiment de tendresse,
irrésistible et singulier; toutes ses violentes douleurs de la
surveille, ne parurent plus qu'un songe à Otto. Il n'y tient plus: il
se lève, s'habille, et donne à un cocher le nom de la vieille rue du
Puits-qui-parle, bien plus connu à ce moment, que celui de rue Amyot,
par lequel on venait de le remplacer. Il faisait froid, Paris dormait,
la lune rayonnait en son plein. Otto, tout en considérant cette roue
d'or immobile, se livrait à une rêverie si vive et si impatiente,
qu'elle semblait le mettre par avance, en possession du bonheur auquel
il songeait. Il arrive devant un mur; il sonne, frappe, appelle,
redouble, si bien qu'enfin, Laury vient lui ouvrir. Il traverse un
carré de jardin, gravit un escalier de bois; Giulia réveillée,
paraît... Ils se jetèrent éperdus, dans les bras l'un de l'autre.
* * * * *
Ah! bonheur et bonheur d'aimer! philtre de vie qui renouvelle toutes
choses! source à laquelle une fois uni, le cœur se répand de là sur
le monde entier, comme un torrent qui prend sa course! A peine les
amants se retrouvèrent-ils, leurs prunelles se dessillèrent, leur âme
fut toute changée par une espèce d'enchantement. Jamais les couleurs
du soleil ne leur avaient paru si brillantes, le ciel d'une sérénité
aussi splendide et aussi continuelle. Ils jouissaient avec transport,
d'une fleur, d'une herbe, d'un nuage, des humbles objets qui les
entouraient; leurs moindres actions étaient mêlées d'une joie et d'une
impétuosité extraordinaires; de leurs yeux, jaillissait un esprit qui
animait pour eux, tout l'univers. Jusqu'à ce quartier gueux et noir,
mal peuple, mal pavé, mal bâti, qui dort à l'ombre du Panthéon, les
brins d'herbe entre les pavés, les croisées où séchaient des
guenilles, et l'étroite et petite rue du Puits-qui-parle, bordée de
masures branlantes et de vieux murs de jardin, leur semblaient les
plus beaux endroits, que tous deux eussent vus sur la terre; et
lorsqu'ils découvraient de loin, leur porte basse dans la muraille,
avec l'ancien avis collé dessus, et écrit à la main:
_Pour les lettres et réclamations, s'adresser à M. Spitzer
neveu,_
que ni Otto ni Giulia ne songeait jamais à arracher, ils sentaient
éclater en eux une lumière intérieure, qui leur dévoilait combien ils
aimaient.
Leur tendresse rompue pendant deux journées, maintenant réconciliée,
se reprenait plus étroitement; leur âme avait plaisir à serrer ses
nœuds: et ravis après ces mortelles langueurs, du réveil de leur
passion, ils ne savaient comment bien répandre leur cœur, et se
prouver leur grand amour, dans cet infini qui les remplissait. Tout en
courant par la maison, ils se suivaient, s'appelaient, s'embrassaient,
se rajustaient les habits, ou bien, se les dérangeaient par badinage,
et se parlaient d'une voix tendre, uniquement pour se dire «toi» et
goûter le délice nouveau de cette familiarité. Mais, à si peu de jours
de la Schlosser, les mêmes propos de tendresse qu'Otto avait tenus à
celle-ci, les mêmes pensées, les mêmes phrases, jusqu'au même
arrangement et aux mêmes mots, se retrouvèrent sur ses lèvres; de
manière que, peu à peu, et quelque ennui qu'il en eût, l'amant nomma
la Belcredi de ces mêmes termes mignards dont il avait appelé la
danseuse,--tant l'homme a des ressources bornées, pour exprimer
l'infini de son cœur!
Au reste, que lui importait! Que lui importait une autre femme, quand
il possédait Giulia! Jamais elle ni lui n'avaient eu leurs pareils.
Ils se sentaient uniques, seuls au monde: et d'heure en heure, si l'on
peut dire, tous deux se formaient l'un de l'autre, des idées
nouvelles, embellies au gré de leurs sens et de leur imagination,
comme autant d'idoles spirituelles qu'ils érigeaient au profond
d'eux-mêmes, pour les adorer.--Que tu es douce! que tu es bonne!
répétait l'enfant à Giulia, quoique cet orgueilleux sût bien qu'elle
n'était point douce et bonne. Il se rabaissait, il avait soif d'obéir,
de se prosterner, d'être l'esclave de sa maîtresse; mais cette
humilité d'amour, vouée à Giulia seule, haussait d'autant plus sa
superbe, à l'égard du reste des humains. Une joie, une force
effrayante, lui coulaient parmi le sang. Il eût voulu crier, frapper,
mordre, étouffer des lions; et cependant, ses yeux tournés sur Giulia,
ne cessaient point de lui parler avec une douceur infinie. Il ne
pouvait se retenir de lui sourire, de l'admirer, de lui toucher
l'épaule ou les cheveux,--même en présence des ouvriers, qu'on
venait, depuis quelques jours, de mettre après le petit logis, afin
d'en rafraîchir les murs et de le rendre un peu plus commode.
Il consistait en trois pièces au premier, où l'on montait par un degré
de bois appuyé au mur, entre deux bâtons pour garde-fou, ni plus ni
moins que l'escalier d'un meunier de village. On entrait de là, dans
un corridor, sur lequel donnaient les trois chambres assez pauvrement
meublées, qui s'ouvraient à gauche et à droite et c'était là le
logement, sans rien de plus que quelques placards, un petit galetas
au-dessus, et la cuisine, au rez-de-chaussée. Comme la Belcredi, en
louant aux héritiers du vieux «souffleur» qui occupait la maison avant
elle, s'était installée précipitamment, il ne se trouvait rien de
prêt: pas une serrure en état, les clefs des appartements mêlées, et à
peine, le soir, quelque mauvaise bougie, en attendant le retour de
Laury, qui s'en allait chercher de l'huile. Dans cette ombre, Otto
s'asseyait en face de Giulia pensive, et les paumes posées à plat sur
les genoux de sa maîtresse, il la contemplait avidement. Le
crépuscule descendait, la chambre devenait plus obscure. Il avançait
la main tout éperdu, il caressait avec des doigts tremblants, la pâle
joue de son idole; et la douceur de cette sensation lui dilatait
l'âme, et l'inondait d'une clarté semblable à celle de l'aurore.
Mais déjà, le plâtre et les coups de marteau les incommodaient
grandement là-haut, et Giulia ayant découvert une clef du
rez-de-chaussée, les deux amants y pénétrèrent, s'y logèrent sans
façon, pour déballer des caisses d'armes anciennes, polonaises et
lithuaniennes, que le jeune comte Dzalinski, un des nouveaux amis
d'Otto, lui avait expédiées en cadeau;--et ils finirent même par n'en
plus bouger, encore que l'on eût excepté ces deux chambres de la
location, jusqu'après la vente qui s'allait faire des cornues, des
matras, des creusets, et des raretés du vieux Spitzer, lesquelles y
étaient en dépôt.
On ne voyait de toutes parts, sous la poussière et les araignées, que
squelettes d'hommes et de bêtes, des plantes, des oiseaux, des métaux,
des productions extravagantes, une main de nymphe marine, un singe et
un chat nés avec des ailes:
--Adam et Eve, comme les avait surnommés bizarrement, la Belcredi, des
médailles, des urnes, des momies, des arbres de corail noir, et plus
de deux cents fioles, pleines d'une liqueur balsamique transparente,
où étaient conservés des scorpions, des tarentules et des serpents;
bref, un obscur capharnaüm, où se plaisaient pourtant, les amants. Ils
allaient, s'exclamaient, furetaient, s'amusaient aux roues de cristal
d'où jaillissaient des étincelles; leurs doigts faisaient comme
fleurir tout ce noir fatras, en y touchant. Et ce que ces âmes
tragiques ont eu peut-être de meilleur, dans leur court et sanglant
passage sur la terre, le moment de leur vie sans doute, le plus doux
et le plus rayonnant, c'est une après-dînée d'amour, de folies, de
jeux d'enfants, et d'éclats de rire qui les reprenaient, sans qu'ils
se pussent arrêter, à cause d'un récit de la Belcredi sur une ferme
hollandaise, où les vaches avaient la queue retroussée par une
cordelette fixée au plafond, de peur qu'elles ne se salissent.
Ils s'adoraient, ils défiaient le sort, ils s'étreignaient l'un
l'autre, avec emportement.--Ah! que je t'aime, cher trésor, comme je
voudrais mourir pour toi! Le seul nom de l'hôtel Beaujon, où il
faudrait pourtant reparaître, ne fût-ce que quelques instants, donnait
au terrible enfant, un visage froncé d'ennui; quitter une heure
Giulia, lui semblait comme un amer poison. Elle lui était plus douce
que la vie, plus nécessaire que la main droite. Quand il l'apercevait
d'en bas, appuyée sur la rampe de bois, son âme sortait de lui-même,
dans un transport d'extase délirante, pour s'attacher, pour se coller
à sa maîtresse; et rien qu'au murmure de ses jupes, tous les sens
d'Otto se réveillaient, toutes les forces de son esprit et de son
corps se précipitaient ardemment, vers elle. Une intime chaleur
d'amour lui fondait le cœur comme la cire; il se taisait, il
s'abîmait, il s'enfonçait dans son adoration: son âme, entièrement
vibrante et immobile, bientôt, ne connaissait plus rien qu'un bonheur
tranquille et infini, où chaque joie distincte se perdait, ainsi que
les pâles étoiles sont effacées par le soleil. Tout était comble en
lui; il n'y avait rien de vide,--jusqu'au moment où cette plénitude
amassée et surabondante, crevait enfin par des sanglots, des pleurs,
des abattements, le plus souvent, par des rages de bruit et des gaîtés
extravagantes.
Après avoir mangé, surtout, rassasié de viande et de vins, et tandis
qu'il mordait goulûment aux fruits, dont le jus lui coulait le long du
menton, c'était alors que les pensées bestiales et frénétiques, lui
bouillonnaient au cerveau. Il se jetait à quatre pattes, hennissait,
se roulait sur les lits, bâtonnait comme un furieux, les squelettes du
vieux Spitzer, soulevait des meubles énormes qui donnaient peur à
Giulia qu'il se rompît la poitrine, hurlait, tourbillonnait, jouait
des pantomimes, sans que tout cela pût le délivrer du démon chaud et
lourd qui l'oppressait. Il se faisait amener _Bellua_, arrivée depuis
quelques jours, sous l'escorte du valet Lajos, et logée
provisoirement, au manège Bernard-Pelletier, à une portée de fusil de
la maison du Puits-qui-parle; et alors commençaient, dans le petit
jardin, les plus téméraires folies, comme de tomber tout botté, d'une
fenêtre, au dos de la jument, et cent autres voltiges pareilles. La
musique qu'il entendait avec une sorte de ravissement, loin de lui
apaiser le cœur, l'emplissait d'un tel regorgement de soupirs, de
larmes, d'émotion, qu'au pied de la lettre, Otto suffoquait: il le
fallait déboutonner; en cet état, le coucher sur son lit; et les
orages quotidiens, qu'il fit à ce début d'octobre, achevaient de le
mettre hors de lui. Rien ne pouvait un peu mater ses furies, que de
s'en aller dans le jardin, recevoir les torrents de pluie de ce ciel
sulfureux et noir, nu sous un drap, ainsi qu'un cadavre.
Cependant, de légers embarras d'argent commençaient d'avertir le jeune
homme fort sérieusement, qu'il était temps d'aller à Beaujon, afin de
s'y remplir les poches. Les quelques cents napoléons qui lui restaient
encore, du million si vite dévoré à Vienne, avaient fondu, sans qu'il
sût comment; de petites dettes criardes ne laissaient pas d'importuner
les deux amants. Et puisqu'il fallait bien, tôt ou tard, se résigner à
ce calice, Otto et Giulia, un soir, se rendirent en coupé de louage, à
l'hôtel de Charles d'Este. Les mantelets étaient baissés, la voiture
pleine de bouquets, pour égayer et parfumer cette vilaine boîte
puante; et tous deux, immobiles à leur coin, perdus dans des pensées
profondes, ils se dirent à peine quelques mots, jusqu'à la place de
l'Etoile, où la Belcredi, bien enfermée derrière ces vitres obscures,
devait attendre le retour de son amant. Il reparut presque aussitôt;
le Duc n'était pas à Paris, mais non loin de Fontainebleau, au château
de la Roche-Brûlée, ainsi que l'avait annoncé l'excellent M.
d'Andonville, rencontré au bas de l'escalier.
--A la Roche-Brûlée? répéta Giulia pensive.
--Oui! répondit Otto, il ne reste à l'hôtel que ma sœur Christiane,
et Emilia, la femme de Franz, car je viens d'apprendre à l'instant,
que mon frère l'a épousée.
* * * * *
Quelle mouche avait piqué le Duc, lui si fastueux d'ordinaire, et
comme amoureux des regards, de se venir cette fois, enterrer au fond
de cette solitude, tel un berger, qui ne se plaît qu'aux antres
sourds, aux rochers et aux fontaines? Aussi bien, dès le premier soir,
parmi force plaintifs bâillements, et en se noircissant le nez d'un
bouchon brûlé, pour se distraire, la pétulante Lyonnette
s'avisa-t-elle de trouver la fantaisie un peu sauvage, tête-à-tête
avec ce vieux taureau amoureux, qui piaffait autour d'elle, et ces
dieux de pierre moisis du jardin; pas même dieux, mais demi-dieux,
puisqu'ils ne commençaient qu'au-dessus du ventre:--Et voilà de beaux
amoureux!... Son imagination s'échauffe, se remplit de ses bonnes
amies, qu'elle n'a pas vues depuis trois jours. Il lui tarde de leur
montrer son faste nouveau et son bonheur; et tout d'un trait, notre
héroïne écrit à Anna Deslions et à Julietta Barucci, de lui venir
rendre visite. Les deux princesses arrivées, Lyonnette tourna quelque
peu, pour avouer la chose à Son Altesse.--Bien, bien! ma chère, et
invitez qui vous voudrez! se contenta de répondre le Duc. Sur quoi,
billets de s'envoler, dépêches de se succéder, en sorte qu'au bout de
quatre jours, la Roche-Brûlée fut emplie de ce qu'il y avait à Paris,
de plus riche et de plus galant, parmi les demoiselles de moyenne
vertu.
Le château coquet, pavoisé, décoré de balcons en saillie, et riant au
soleil avec ses briques rouges, ses colonnes à la rustique, et le fer
à cheval de son escalier, sous lequel se voyait un ancien
buffet-d'eau, était accompagné par derrière, de bois de haute futaie,
dont les massifs pressés, touffus, qui s'étendaient sur plusieurs
lieues, fourmillaient de biches et de daims. C'était là, tandis que le
Duc se promenait seul dans le parterre, garni de vases de métal, et où
des jardiniers, dès qu'il rentrait, effaçaient ses pas avec des
râteaux, sur le sable roux des allées, que Lyonnette et ses folles
amies s'échappaient, et erraient, tout le long du jour. Vêtues de
capes bigarrées, de pèlerines à collet vert, d'habits rayés zinzolin
et blanc, et tout empanachées de plumes assorties, sous leur parasol à
franges, ces nymphes couraient, bavardaient, combattaient, se
jetaient des fleurs, inventaient mille jeux pour se divertir,
gageaient à qui ramasserait le plus de bruyères ou de champignons, se
cachaient par folâtrerie, dans les fougères safranées qui poussent
géantes, sous les futaies; et leurs cris, au milieu des allées humides
et silencieuses, faisaient s'envoler, tout d'un coup, quelque noir
corbeau qui planait dans l'air gris, sur ses lourdes ailes, puis
disparaissait en croassant.
--Tiens! voilà encore Flora qui chante, disaient-elles...
Et cette plaisanterie, toujours la même, qu'elles adressaient à la Van
Bloemen, leur amie de l'Opéra-Comique, provoquait des rires éclatants
qui sonnaient dans le parc tranquille. C'était alors ces jours
d'automne, aux matins mouillés et blancs de vapeurs, que le soleil
d'après-midi emplit de longs traits de lumière rousse. L'atmosphère,
encore tiède et molle, se balançait entre le chaud et le froid; le
canal d'une eau transparente, était parsemé de feuilles mortes. Et la
fraîcheur des arbres épais, la tranquillité infinie de ce beau lieu,
séparé du reste du monde, et où ne s'entendait que le bruit des
ruisseaux, le murmure des forêts de pins, et parfois, le rapide galop
d'un cerf, détalant au fond des halliers, saisissaient même, par
instants, ces pauvres têtes de poupées, et les arrêtaient tout
ébahies, au sommet de quelque sentier, devant les échappées de vue et
les perspectives charmantes, qui changeaient, tous les cinquante
pas,--jusqu'à ce que bientôt, la Fougerette tirât sa boîte à fard, de
sa poche, ou que la fantasque Gabrielle Odry regrettât qu'il n'y eût
pas là, de chevaux de bois où tourner.
Une après-midi, qu'elles revenaient de cette partie de la forêt où se
voient l'épitaphe du Chien, le rocher de la Pierre qui rage, et le
rond-point des Daguets, le très léger panier d'osier, que Lyonnette
conduisait, la versa au rebord d'un sentier de bruyères et de sable
mouillés, sans autre accident que de gâter les volants et les
fanfreluches, dont cette belle était attifée. On peut penser les jolis
éclats de risée, qui retentirent tout au long de la route, et les
coups de fouet cinglants dont Lyonnette stimula les petits poneys
écossais, pour rentrer vite au château. Remontée aussitôt dans la
chambre du Duc, où se trouvait tout l'attirail de parures et
d'ajustements qu'elle avait traînés après elle, la jeune femme, en
changeant d'habit, devant le feu clair et pétillant, jouait à mille
enfantillages avec Pepa Sanchez et Giovannina Flor, qui lui servaient
de caméristes, quand, à ce moment, la porte s'ouvrit, et Otto parut
sur le seuil, enflammé, suant, et couvert de boue, car il était venu à
pied, toujours courant, depuis la gare de Montigny.
--Mon père n'est-il pas ici? fit-il, d'une voix rauque.
--En voilà un de malitourne! riposta Lyonnette courroucée; qu'est-ce
qui lui prend d'entrer comme ça, chez les personnes!
Ses yeux bleus étincelants, son nez levé, ses jolis cheveux annelés,
qu'elle secouait d'impatience, et l'incarnat qui lui était monté aux
joues, tout faisait d'elle à ce moment, la Bellone la plus mutine,
autour de laquelle eussent jamais voltigé les Amours, les Jeux et les
Plaisirs. Surprise à demi-rhabillée, Otto la voyait dans les miroirs,
dont l'appartement était plein, avec le cou et les bras nus, peu de
gorge, mais aiguë et ferme, entre laquelle descendait, au bout d'un
cordonnet de soie, un médaillon de vermeil; et son corset de satin
mauve-bleu, où la lumière s'irisait comme au col d'une tourterelle, et
qui était brodé de vieil argent, laissait voir ses charmantes épaules,
délicates et enfantines.
--Ah! vous êtes monsieur Otto! reprit Lyonnette radoucie, et qui
reconnut le jeune homme, d'après les nombreux portraits de lui,
appendus à l'hôtel Beaujon.--Non! non! il n'est pas ici, le vieux
chien-fou, ajouta-t-elle, en allant et venant par la chambre; et son
court jupon de dentelles, blanc, léger, tournoyant autour d'elle,
découvrait ses jambes, chaussées de bas de soie, couleur de rose
sèche... Il s'en est allé à Fontainebleau, avec son singe d'Italien,
et l'autre, la vieille momie, qui a des yeux pareils à des braises.
--Mon père n'est pas à la Roche-Brûlée? répéta Otto, stupéfait de ce
contre-temps inopiné.
--Hé, non! non! quand on vous le dit, reprit la belle, en se passant
un corps de jupe; je dois bien le savoir, je crois, puisqu'il voulait
m'emmener avec lui. Mais qu'a-t-il à faire d'abord, au château de
Fontainebleau, ce vieux Salomon, ce vieux Cosaque? C'est-il donc, pour
aller visiter ce qu'ils nous en ont volé, au temps du premier
Empereur? poursuivit Lyonnette, qui s'échauffait dans le musical de
ses injures, et qui croyait réellement, que Charles d'Este était
Cosaque, ou tout au moins, «de ces pays-là.» Elle s'arrêta, se sourit,
fit une révérence au miroir, dans lequel elle s'apercevait, depuis les
pieds jusqu'à la tête, toucha du doigt les fossettes charmantes de ses
épaules et de son cou, en disant successivement: