ses petits ciseaux à la main, car il taillait la barbe de Son Altesse.
«_On comprend facilement l'intrigue_, continua d'un ton criard,
Giovan, qui sauta ainsi, par dessus toute explication. _A peine
de retour de l'église, la demoiselle ou l'un de ses complices,
était allée se dénoncer et dénoncer sa dupe. Le mariage
clandestin est en effet, un sacrilège, une profanation des
cérémonies sacrées, prévue par le concile de Trente, et frappée
d'anathèmes et de peines physiques (CH. I. Section 24 des Actes
du Concile). Le malheureux a devant lui, une autorité religieuse
inflexible qui gouverne les âmes, et les galères l'attendent,
s'il ne consent pas à épouser. Telle est la seule alternative: le
mariage ou les galères!_
«_Le 14 août au matin_, poursuivit Arcangeli, _le jeune homme est
placé dans une voiture cadenassée, escortée par des sbires. C'est
avec ce cortège nuptial, qu'il est conduit à l'église
Saint-Augustin. La voiture s'ouvre, le prisonnier est traîné en
silence, il entre ainsi dans la sacristie. Il y trouve son
audacieuse maîtresse; on lui dit qu'il peut choisir, il est
libre;_ (l'Italien éclata de rire) _il épousera, ou il ira aux
galères!_»
--Eh bien! il est allé aux galères? demanda plaisamment le Duc,
pendant que Giovan, au milieu de la chambre, mimait en se
contorsionnant, toute la scène du mariage.
--Pis que cela, la corde au cou! cria Giovan. Uni, béni, lié,
escamoté, par devant notre sainte mère l'Eglise!
Et dans l'emportement de joie de son triomphe, il hésita quelques
moments, s'il n'allait pas découvrir au Duc le pot aux roses; mais
rien n'était encore débrouillé, et que savait-on si le mariage se
trouvait solidement muni de tout ce qui le devait assurer? Aussi,
modérant ses premiers transports, le bouffon se contenta-t-il de
ricaner sous cape, du hasard qui l'avait enfilé malignement, jusqu'à
pouvoir ainsi bafouer le Duc, à son nez et à sa barbe, la pauvre
Altesse!
* * * * *
Arcangeli reçut le lendemain, une longue lettre d'Emilia, qui confirma
et étendit ce que l'Italien connaissait déjà. Tout avait bien joué,
nul accroc, et la farce aussitôt éclatée et finie, qu'entreprise. Les
détails en étaient plaisants: contestations, lamentations,
protestations de Franz sous les verrous, puis les liqueurs
spiritueuses auxquelles il avait fallu recourir, dans l'église
Saint-Augustin, pour le faire revenir à lui; mais au dénouement, le
style changeait. Il était tellement visible de quelle main partait le
coup, que si peu que le comte eût de ruse, les écailles devaient lui
tomber des yeux; de manière qu'après la messe, et à peine mis en
liberté, le nouvel époux était monté dans un cabriolet de louage, et
avait planté là Emilia, en lui disant d'un ton irrité:
--Je ne vous reverrai jamais!
--Il frappera chez elle, après-demain, pensa Giovan, qui haussa les
épaules. Ce n'était pas cela qui le mettait en peine, ainsi que le
baladin l'écrivit à sa sœur, avec tout un plan de conduite, mais
bien, l'éclat d'apprendre au Duc le mariage, et la cascade de fureur
qui en pouvait tomber sur son dos.
Justement, Son Altesse, durant quelques jours, eut des ondes d'humeur
terribles, sans que nul en devinât la cause. On se regardait effrayé;
chacun ouvrait des suppositions, jusqu'à M. de Cramm, qui se joua,
pour sonder Charles d'Este, à lui parler du comte Otto et de l'argent
immense que ce fils chéri continuait de prodiguer à Vienne. Bien lui
en prit d'être encore ingambe, et de pouvoir s'enfuir au plus vite.
Mais la fureur du maître, déçue de ce côté, se tourna contre Giulia
qui, depuis cinq ou six matinées, ne rendait plus même au Duc, le
respect de l'aller visiter à son réveil. Cela fit une horrible scène,
dont les hurlements, les piétinements retentirent dans l'hôtel entier.
Enfin, l'énigme fut éclaircie, et l'on apprit par M. Smithson, qui
arriva le lendemain, que la perte de plusieurs des procès du duc
Charles, avait causé ces étranges bourrasques.
Arcangeli passa vingt-quatre heures, on peut dire, à les compter
toutes, dans le riant espoir que, d'un moment à l'autre, sa rivale
serait chassée. Il ne cessait pas, toutefois, de chanter les louanges
de Lyonnette; à quoi le Duc, sans trop répondre, s'exhalait contre la
Belcredi, et son insolence incroyable. Et ces doléances
finirent--pauvre Giovan qui s'en étonna!--par un commandement exprès
que lui fit Son Altesse, un matin, d'aller lui chercher la chanteuse.
La hauteur superbe de Giulia avait, en effet, ranimé le petit reste
d'affection qui palpitait encore pour elle, dans cette âme engourdie
et blasée.
On peut juger si l'Italien avait une mine de joie, en se rendant chez
la favorite. Quoique l'heure fût matinale, les portes tombèrent devant
le nom du Duc. Giovan avança doucement, saluant la chanteuse, du plus
loin qu'il l'aperçut; et cette entrevue, il ne sait pourquoi, lui est
toujours demeurée dans l'esprit, avec une impression de mystère. La
Belcredi était au fond de son boudoir, où elle avait fait mettre un
petit divan, une écritoire sur les genoux, et la plume à la main:
--A qui donc écrit-elle? se disait Giovan, tandis que Giulia ployait
ses paperasses.
Il crut bien avoir distingué, sur une enveloppe de lettre toute
préparée, posée près d'elle, le mot «Wien»; mais, outre qu'il n'en
aurait pu jurer, comment discerner parmi tant d'amis, que la chanteuse
avait à Vienne?
Il ne tint donc qu'à Giulia, grâce à cet heureux coup de baguette, de
se remettre avec le Duc, mieux qu'elle n'y avait jamais été. Bien loin
cependant, de triompher d'un tel changement de théâtre, la chanteuse
parut daigner à peine, ramasser les avances de Charles d'Este, et
même, parfois, se froncer contre elles. On la voyait, assise au bout
de la chambre, (ordinairement, près de la dernière de ces trois tables
de porphyre qui occupaient les entre-fenêtres, toutes chargées de
vases et de bijoux,) indifférente, silencieuse, jusqu'à ne répondre
jamais à ce qui n'était pas une interrogation précise,--et comme
absorbée à contempler la statuette équestre d'argent de l'électeur
Otto Ludwig, ou le petit temple d'argent, peuplé de figurines de
vermeil, qui sont les princes et princesses de la maison de
Blankenbourg.
Les deux compères, à l'autre bout, jouaient leur farce, autour du
sopha où trônait Charles d'Este, assis à la turque: l'un allant,
venant, pérorant, toujours à «méditer» ses bustes; et Giovan qui
courait, gambadait, soupirait, tournait les prunelles, parlait à
chaque moment du jour, de la divine Lyonnette. Elle avait dit ceci,
elle avait fait cela; elle l'appelait «grand luriot, vieux rouffia»
comprend-on? Et des mains! des fossettes! une gorge! car l'Italien ne
se cachait plus d'aller chez elle, maintenant:
--Mais pas ça! ajoutait-il, en se prenant la dent avec l'ongle du
pouce, d'un air piteux et désespéré.
Il ne laissa pas néanmoins, si cruelle que fût Lyonnette, d'avoir son
portrait à souhait, un jour que Son Altesse bâillait, et se plaignait
de sa solitude; et la miniature montra le sourire le plus charmant, un
visage comme formé par les Amours, et je ne sais quoi de piquant, de
mutin, de capricieux, qui étonnait et ravissait:--tellement, que
bientôt Charles d'Este, rebuté de la Belcredi, et à force d'entendre
sans cesse, «Lyonnette, Lyonnette,» et «Lyonnette», commença de
s'intéresser à ces litanies sempiternelles, y répondit, les mit sur le
tapis, et même, souhaita intérieurement, de voir enfin cette
merveille.
Une après-dînée que les amusements languissaient dans la chambre du
Duc, Giovan, comme s'il y songeait tout d'un coup, proposa qu'on
montât regarder, de dessus la terrasse neuve, le défilé qui s'en
allait au Bois. Son Altesse, depuis cinq semaines, s'était avisée de
faire doubler une galerie du rez-de-chaussée, ce qui avait donné trois
ou quatre petits salons intérieurs, et une terrasse à l'italienne,
ornée de fleurs et d'orangers en boule, et d'où l'œil plongeait à
découvert, sur la place de l'Arc de-l'Etoile. On emporta donc des
lorgnettes et un pliant pour Giulia; et le Duc, assez peu curieux de
ces visages inconnus, se divertissait, comme un écolier, à jeter dans
le premier jardin, des carrés de papier déchiré, quand l'Italien,
poussant un cri, et affectant la plus grande surprise:
--C'est elle! la voilà! exclama-t-il, la _Madonna del mio cor_; et il
envoyait des baisers de la main, tandis que M. Félix saluait.
--Est-ce Lyonnette? demanda le Duc, qui vint, avec vivacité, se poster
à la balustrade.
Il la trouva encore plus délicatement et singulièrement jolie qu'il ne
l'avait imaginée. Elle était seule, avec un laquais, dans un soufflet
de satin mauve, tiré par trois petits poneys, tout harnachés d'argent,
de rosettes, de bouffettes, et qu'elle menait au grand trot. Le duc
Charles, lorsqu'elle passa, lui ôta son bonnet fourré, en le tenant
près de son oreille. Elle leva le nez, sous son large chapeau de
mousseline, chargé de plumes, fit une demi-révérence, accompagnée d'un
sourire charmant, et disparut comme le vent, pendant que Charles
d'Este disait:
--Où diable, monsieur mon bouffon est-il allé chercher une aussi jolie
femme?
--Oui! elle est charmante, vraiment charmante, dit Giulia derrière
lui; et Votre Altesse a bien raison.
Charles d'Este se retourna; elle parlait avec une paix profonde, toute
droite, les mains croisées, et en souriant si étrangement, que le
pauvre Duc rougissant, se trouva assez déconcerté. L'immense couchant
était jaune et vert; Giulia regardait au loin, appuyée à la
balustrade, entre les aiguilles de marbre sanguin, qui s'y dressent à
chaque bout. Cette tranquillité était-elle une feinte? Sous ce visage
paisible et doux, cachait-elle une âme sinistre; ou bien, vraiment
indifférente à ce nouveau caprice de son maître, poursuivait-elle un
but mystérieux, que la suite allait découvrir? Elle était montée haut
cependant, maîtresse en titre du duc Charles, et pouvait bien encore
grandement espérer, avec un peu de patience; mais les ambitieux, des
combles les plus désirés, même les plus inespérés, une fois atteints,
se font aussitôt des degrés, pour arriver à davantage. Peut-être qu'à
l'âge du Duc, et avec la graisse qu'il avait, une telle base semblait
trop périlleuse à Giulia, pour porter sa fortune définitive.
Peut-être, en cette pleine vie, si éclatante et fastueuse, qu'elle
avait senti le cadavre, et tâchait déjà de se retirer... Mais qui le
sait, qui pourra jamais dire les pensées enfouies au plus grand
secret, et dans le centre de ce cœur, sinon le prince des démons dont
elle était la digne fille, et Celui aussi qui l'a jugée, en quelque
endroit que sa justice ou sa miséricorde l'ait mise!
Septembre, cette année, fut admirable; un ciel pur, le plus beau
soleil du monde, une température charmante. Le Duc voulut donc que
l'on garnît cette terrasse à la chinoise, de porcelaines et de
lanternes; et sans en faire aucune façon, il y vint chaque jour, voir
passer Lyonnette, qui ne manqua pas plus que lui, à ce rendez-vous
tacite et fort exact.
De la rue, on apercevait Son Altesse et ses deux acolytes, buvant,
mangeant au haut des airs, parmi les pots de fleurs, les coussins, les
sophas, les meubles de vernis rouge et or. La triste Christiane et Mme
Sophie, offusquées de ces rires retentissants, avaient dû se réfugier
au fond extrême du jardin, dans ce qu'on nommait le «Bosquet,»--un
bois de charmilles humides, arrangé et planté en partie, d'après le
fameux labyrinthe de Wendessen.
Elles erraient là toutes deux, en compagnie du père Le Charmel, au
milieu des arcades, des cloîtres et des cabinets de verdure, passant
sous les portiques déserts, enfilant de sombres colonnades, tournant
autour de bassins mornes, ombragés d'immobiles cyprès, où des nymphes
dormaient, couchées sur des dauphins silencieux. Les matières de
dévotion, les débats de controverse, ne duraient que de courts
instants, quoique le Père et la princesse ne se cachassent plus
maintenant, de vouloir convertir Christiane. Mais, outre la science
des saints, le célèbre Dominicain avait aussi celle des hommes. Bien
différent de Mme Sophie, de qui l'extrême élévation et la spiritualité
faisaient parfois perdre haleine, c'était avec des choses de la terre
que le Père poussait Christiane sans relâche, du côté du ciel; une
fleur, un arbre, un passereau, lui fournissaient de quoi parler, et
toucher les cœurs. Elle répondait oui de la tête:--Oui, mon père, ou
bien: Oui, ma tante, en tachant de montrer à ces deux noirs fantômes,
un visage de sérénité. Ils allaient ainsi, à pas lents, par les
sentiers verdis et moisis, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtassent enfin, au
pied d'un de ces vases énormes, isolés sur des piédestaux, ou bien à
quelque banc de pierre, dans un renfoncement de charmille. Le Père
alors, ou la princesse lisait tout haut, en reprenant au signet de la
veille: «_Mes cinquante raisons pour retourner à la religion de mes
aïeux_», cette fameuse apologie, publiée par l'électeur Antoine Ulric
de Blankenbourg, quand il avait abjuré la réforme. Christiane
s'appliquait à comprendre, mais son cœur s'enfuyait loin
d'elle.--Ulric, Ulric! elle le revoyait, elle le retrouvait partout;
son âme avide reconnaissait la moindre ressemblance ébauchée. C'était
ainsi qu'il posait les mains, ainsi qu'il portait ses regards. Où donc
s'en était-il allé, ce frère, cet ami de toutes les heures? Pourquoi
l'avait-il abandonnée? Le monde lui paraissait trouble, et couvert
d'une épaisse fumée; les choses passaient devant son esprit, ainsi
qu'une eau bourbeuse et livide... Le soir tombait; on entendait
l'_Angelus_, qui tintait a une chapelle voisine:
--_Je vous salue Marie, pleine de grâces_...
Et Christiane, en se signant, faisait les réponses avec la princesse.
Que lui importaient ces pratiques, ces chapelets, ces croix, ces
médailles, qu'elle acceptait docilement! Tous trois marchaient vers
l'hôtel, sans plus rien dire, Christiane seule en avant. Ce mort, dont
les mains lui serraient le cœur, elle le sentait à cette heure,
s'agiter dans son sein, plus douloureusement.--Oui! je t'entends! je
t'entends, pauvre âme! apaise-toi, pardonne-moi; et à ces souvenirs
déchirants, toute son âme s'en allait...
* * * * *
Cependant, le jour approchait, que M. Félix avait marqué pour la
livraison des bustes du Duc. Charles d'Este fit la partie de les aller
voir achevés dans la boutique de l'émailleur; et depuis si longtemps
qu'il croupissait à l'hôtel, sur son canapé et sur ses coussins, cette
sortie devint une vraie aventure, dont il s'amusa comme un enfant. Il
choisit lui-même, la veille, des habits parmi sa garde-robe: twine
vert, gants lilas et cravate appareillée, beaucoup de bagues et de
bijoux, avec le cordon de son ordre; et ce ne fut pas un petit travail
pour Giovan et M. Félix, que de l'ajuster à son gré, quand cette
fameuse aurore se leva enfin. Charles d'Este ne tenait pas à terre,
d'impatience; il grondait, hâtait ses gens. Et même, de peu s'en
fallut qu'il ne trouvât interminables, les trente tours de roue qu'il
y avait, de son logis à celui du coiffeur, juste au beau milieu des
Champs-Elysées.
--Qu'est-ce donc, dit le Duc, en montant le large escalier, garni de
fleurs et de statues, qu'est-ce donc que m'a bredouillé, tout à
l'heure, ce bon d'Andonville?
--Il apportait à Votre Altesse, une lettre du comte François, répondit
l'Italien, à qui le cœur battit quelque peu;--puis, comme dans le
même instant, Charles d'Este avait passé la porte, l'émailleur et
Giovan s'esquivèrent doucement, et le Duc, en se retournant, se vit
seul, et un salon désert.
Mais il entendit quelque bruit, une toux, un froissement d'étoffes,
et, au même moment, Lyonnette se montra, de derrière le paravent. Le
silence, et l'air d'embarras, également dans les deux personnages,
durèrent au moins une bonne minute. Elle avait un habit charmant,
quoique d'invention et extraordinaire, en velours frappé bleu
turquoise, la jupe de satin vert froid, brochée de fleurs de velours
vert brun, et aux oreilles, deux montres sonnantes, de la grosseur
d'une noisette, qui formaient le présent royal dont le Duc s'était
fait précéder. Il remarqua bien qu'elle les portait, et d'une voix
assez mal assurée:
--M. Félix vous a donc parlé, mademoiselle, demanda-t-il.
--Oui, monsieur, répondit Lyonnette; puis, se reprenant:
--Oui, Monseigneur; et en elle-même, tout bas:
--Oui, pomme cuite, ajouta Lyonnette.
--Ho çà, où diable, sont donc mes bustes? dit Charles d'Este, pour ne
pas rester court; et il commença de marcher, le nez en l'air, autour
de la chambre.
Dix-sept grandes armoires, à doubles battants, blanc et or, enrichies
de sculptures dorées, lambrissaient les quatre murailles; et le
plafond ovale, à compartiments, était orné de bas-reliefs, de
peintures, et de divers emblèmes, qui avaient du rapport à l'art
qu'exerçait M. Félix. Son Altesse en fit des plaisanteries, tandis que
Lyonnette expliquait que chaque fleur en médaillon, peinte sur les
panneaux blanc et or, répondait aux flacons de l'armoire,--et que les
bustes, par conséquent, ne pouvaient point se trouver là.
Le Duc les découvrit enfin, derrière un rideau qui paraissait une
draperie de fenêtre. On les voyait, tous les trente-deux, au haut de
leur socle de stuc, sur une manière d'estrade, entourée d'une corde
dorée; et, dans le demi-jour du petit cabinet, tant de cires, avec le
bleu des veines, et reflétées de toutes parts, par une infinité de
miroirs, semblaient plutôt les curiosités de quelque charlatan de
foire, que d'honnêtes bustes emperruqués, à cinquante louis la pièce.
--Décidément, Félix est le premier artiste de l'Europe! s'écria
Charles d'Este, enthousiasmé.
--Ah!... ils me font peur! lança Lyonnette, qui rentra dans le salon
des Fleurs; et s'apercevant qu'elle avait encore une fois, omis le:
«Monseigneur.»
--Ne m'en voulez pas! Vous savez, dit-elle, c'est de la légèreté.
Tous deux sourirent et se regardèrent; elle, debout, les bras levés,
tout en ôtant sa toque de fourrure; et lui, la tirait par sa robe, et
considérait ses beaux cheveux blonds, dont la dorure épaisse et
éclatante, avait au soleil, des reflets d'argent. Mais à cet instant,
il éternua.
--_Que Dieu te bénisse!_ pensa Lyonnette, _et te fasse le nez, comme
j'ai la cuisse, et le menton, comme j'ai le talon._
Après quoi, se plaignant du froid, et combien il était précoce, cette
année, elle se posta devant le feu, en se troussant quelque peu les
jupes. Elle avait des bas couleur chair, tellement chatouillants à la
vue, qu'anges et saints n'y eussent tenu. Charles d'Este lui prit la
jambe, sans mot dire, et puis de là, la jarretière. Il était occupé de
l'idée si sa perruque ne tomberait point.
--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme, qui se renversa sur le canapé; je
ne savais pas que Votre Altesse me fit venir ici pour cela...
Arcangeli, Félix, Charles d'Este et Lyonnette rentrèrent à l'hôtel,
vers quatre heures. Ils garnissaient le plein carrosse, sans compter
deux bustes de cire, que Son Altesse avait voulu qu'on emportât,--le
no 13 en frac bleu, et le no 25 aux épaulettes de diamants
jaunes;--et comme il y avait dans la voiture, un en-cas de
pâtisseries, le bouffon et Lyonnette étaient en train de dépêcher une
espèce de petit goûter, quand on entendit la voix du Duc:
--Oh! oh! trois pots de confitures pour Hildemar! Si du moins, cet
imbécile-là ne s'était pas laissé mourir!
Son Altesse, chapeau en tête, s'amusait à vérifier le registre des
comptes de bouche, que cet entêté d'Andonville avait laissé sur la
banquette, au moment où les chevaux partaient; et encouragé par les
rires, Charles d'Este continua à demi-voix:
Du 29.-Le dîner des gens de son Altesse.... 114 fr. 70
Sucreries que S. A. a envoyé chercher.. 20 »
Truite pour la comtesse Christiane..... 14 »
--Tiens! dit le Duc s'interrompant, voilà ma fille qui fait maigre le
vendredi, comme les papistes.
Mais en tournant la page, il resta béant et hagard devant le registre,
comme s'il venait d'y découvrir quelque venimeux scorpion. Sa gorge
s'enfla de fureur, les yeux lui sortirent de la tête: et, se jetant
hors de la portière, car la voiture abordait justement, devant le
perron principal, il commanda avec impétuosité, au premier valet qu'il
aperçut, de lui amener sur-le-champ, mademoiselle Belcredi.
--Où cela, Monseigneur?
--Ici, triple brute! dans ce vestibule...
Et d'un revers de main, Son Altesse fit voler la porte si
furieusement, que les armes et les armures, rangées des deux côtés, en
symétrie, tremblèrent sur leur tronc de bois, et qu'une plume du
masque horrible qui pendait au casque de Montézuma, se détacha et
tournoya jusqu'à terre. Au même instant, la Belcredi paraissait au bas
de l'escalier, ainsi que sept ou huit laquais attirés par cet étrange
vacarme.
--Est-il vrai, madame, demanda le Duc, d'un bout à l'autre de la
salle, et sans lui donner loisir d'approcher, que vous vous soyez fait
servir, l'autre mois, quatorze cruchons de ma bière?
--Monseigneur, dit la Belcredi, revenez à vous, je vous en conjure.
--Elle m'insulte! s'écria le Duc, à qui la furie sortit aussitôt, par
les prunelles et par la bouche, d'une si terrible façon, qu'il fit
trembler non seulement Giulia, mais Félix, Giovan, Lyonnette, les
domestiques amassés et jusqu'aux marmitons, dans les cuisines. Les
termes les plus durs, les plus méprisants, les apostrophes et les
injures tombèrent sur la Belcredi, qui, blanche et immobile comme une
statue, n'eut ni le temps ni le moyen de proférer une syllabe.
--Dehors! dehors! hurlait le frénétique, et qu'on ne vous revoie
jamais!
Alors, prenant tout à coup son parti, avec l'air d'un mépris superbe,
Giulia Belcredi sortit, silencieuse.
--Bon voyage! chantonna Giovan, qui monta l'escalier en sautillant,
derrière le dos de son maître.
Ce ne fut que le soir, fort tard, et pendant sa toilette de nuit, que
Charles d'Este ouvrit la lettre de son fils. Le comte Franz annonçait,
tout d'abord, en guise de gâteau de miel, le plein succès de son
ambassade: puis, venait un récit assez court et mal en ordre, ajusté
de manière à prouver qu'arrestation, prison et mariage étaient du fait
de François V, qui, par vengeance, avait servi ce plat romain au
pauvre comte; pour finir, des protestations, force humilité, et la
demande de pouvoir revenir à Paris, avec sa femme.
--L'imbécile, exclama le Duc, en haussant les épaules, et sans
d'ailleurs se mettre en peine de voir clair, dans cet imbroglio.
Puis, comme la pendule sonnait:
--Allons, Monseigneur, couche-toi, dit Lyonnette, qui courait çà et
là, en chemise; et du ton d'un enfant qui récite:
_Il est minuit.
Qui l'a dit?
Jésus-Christ.
Où est-il?_
_Il est dans sa chapelle.
Que fait-il?
Il fait de la dentelle
Pour les dames de Paris._
VIII
On put croire que la Belcredi n'avait eu qu'à tirer une chaîne dont le
bout était dans sa main, pour ramener Otto à Paris. Quarante-huit
heures après l'étrange scène de Beaujon, un samedi, dernier septembre,
vers le milieu de l'après-dînée, le jeune homme, qui n'avait pris que
le temps de changer d'habits, gâtés par cette longue route, et
d'avaler du potage et un œuf, se présenta au Grand-Hôtel, où la
chanteuse s'était retirée. Quoiqu'il eût roulé jour et nuit, sans
s'arrêter, jusqu'à Paris, tirant sa montre à chaque demi-quart
d'heure, Otto eût souhaité au-dedans de lui même, de ne pas rencontrer
Giulia.
Elle se dressa, en poussant un cri...
--Ah! c'est vous, Otto, balbutiait-elle.
Il demeurait en silence, il ne lui disait rien, il la regardait
enivré, et il attendait qu'elle lui parlât; elle avait un vêtement
blanc, chargé de falbalas pressés de dentelle et de mille rubans, et
où la chanteuse s'était amusée à attacher, de place en place, tout du
long, des bouquets de roses naturelles. Il contemplait éperdument ces
roses, ce vêtement éblouissant, les yeux, les cheveux de sa maîtresse,
jusqu'au plus petit de ses traits; il lui semblait qu'il allait aimer
Giulia, des siècles entiers, et, plongé dans des images délicieuses,
le jeune homme ne remuait point. Ce silence le réveilla; il fit un
brusque effort sur lui-même, et sans savoir ce qu'il disait: