Le Duc, quelque éloigné qu'il fût de donner des missions à ceux de son
sang, n'avait pu trouver que lui, comme ambassadeur. Arcangeli, las
d'un état, où d'infimes occupations le tenaient encore, comme
suspendu par les cheveux, mais sans avoir pied nulle part, et toujours
au bord d'une disgrâce, demanda à accompagner le comte en qualité de
truchement, ce que Son Altesse accorda, pour s'ôter l'Italien de
devant les yeux; et Emilia, elle aussi, prit le chemin de fer de Lyon,
le lendemain de leur départ. La même journée vit s'éloigner Otto, à
qui son père avait signifié la volonté de l'Empereur. Il reçut cet
ordre sans chagrin, et le soir même, paria qu'il irait de Paris à
Vienne en treize jours, sur _Bellua_, sa jument favorite. Il monta à
cheval à l'heure dite, et un groupe de ses amis l'accompagna jusqu'à
la barrière du Trône. Là, il rendit la main, et s'éloigna au galop.
VII
Le quarante et unième jour après son arrivée à Rome, un mardi, fête de
Saint-Victor, en l'honneur duquel, tout justement, carillonnaient des
cloches lointaines, Arcangeli fut réveillé à cinq heures du matin en
sursaut, et vit, en même temps, Emilia ouvrir les persiennes de son
galetas, et un garçon bleu de l'hôtel Manni, qui se tenait debout
devant lui, avec une lettre à la main. C'était une dépêche de Charles
d'Este, arrivée dans la nuit, au comte Franz, et qui prescrivait que
Giovan quittât Rome incontinent, et s'en revînt tout d'une traite, à
Paris.
Il se dressa debout sur son matelas, et cria: _Viva Garibaldi!_ Ses
disgrâces avaient pris fin, le voilà sauvé, ressuscité, ramené du fond
des abîmes. La Cucurani l'avait bien prédit qu'il ne pourrirait pas
disgracié;--tu te rappelles, sorella. Et tous deux, tandis que
Giovanni, le pied levé contre le mur, cire ses chaussures
frénétiquement, ils se renvoient la balle l'un à l'autre, en énumérant
les choses surprenantes que la sorcière leur a dites: ces détails
exacts et précis, le jour, l'heure, l'endroit du campo di Fiori, où
Franz, une semaine après son arrivée, a rencontré Emilia, son silence,
les jours suivants, l'amour lui renaissant peu à peu, les tentatives
qu'il a faites pour être admis en sa présence, tout enfin, jusqu'à ses
propos mêmes, quand le galant a supplié Giovan de venir habiter avec
sa sœur, chez leur vieille _mamaccia_, afin d'être plus à portée de
le seconder dans sa passion.
--Ah! bonne Vierge, dit la jeune femme qui fondit en larmes tout à
coup, et maintenant je reste seule, tu m'abandonnes... Hi! hi! hi! que
je suis malheureuse!
--Allons, sotte! reprit-il avec vivacité, vous savez bien que tout est
prêt, et que nos bons amis n'ont plus besoin de Giovan, pour achever
la comédie.
Telle était bien la vérité. La seule vue des jupes d'Emilia,
rencontrée au tournant d'une rue, avait bouleversé le jeune homme. Une
passion renaît toujours, tant qu'on ne l'a pas ôtée jusqu'à la
dernière racine; et Franz, sans fiel, comme la colombe, lassé
d'ailleurs, de voltiger et de cueillir des faveurs passagères, oublia
tous ses anciens griefs, et ne trouva même plus suspecte la présence à
Rome d'Emilia, dès qu'il eut conçu le secret espoir que celle-ci
redevînt sa maîtresse. Ce fut d'abord une simple pensée, puis une vive
imagination, et un désir sans cesse grandissant, qui l'occupa bientôt,
jour et nuit. Les négociations n'avançaient que lentement. Napoléon
faisait agir sous main, auprès de François V, par la Curie romaine; et
le pauvre comte inoccupé, se mourait de chaleur et d'ennui. Des rues
sales, un soleil de plomb, des nuits de moustiques et de punaises,
avec des naturels grossiers, se soulageant le long des maisons, et un
goût d'huile abominable aux mets qu'on lui présentait, voilà ce qu'il
y avait pour Franz, dans cette cité tant célébrée, et dont il trouvait
tout déplaisant et ridicule, les mœurs, les enseignes, les
costumes,--jusqu'au Colisée «plus petit», qu'il ne l'avait imaginé.
Pour seule ressource, c'étaient les longues visites de Giovan, mais un
Giovan sombre et sérieux, qui s'essuyait le front d'un air morne. Il
avait été repoussé; à quoi bon s'obstiner plus longtemps? la
malheureuse avait le cœur brisé... Après quoi, d'accablants silences,
la tristesse qui s'épaississait, les bâillements qui redoublaient,
jusqu'au moment où l'Italien, se levant enfin et se retirant, le comte
lui tendait un nouveau poulet destiné à Emilia, ou bien, lui donnait
rendez-vous pour la prochaine matinée, dans quelque jardin, ou quelque
église,--et voilà cet homme, si fringant jadis et si plein de superbe,
à Paris!
Ce jour-là, quand Franz, tout ému, descendit les marches de
San-Clemente, il aperçut de loin le bouffon agenouillé, environné de
triangles de bougies de cire, dont il avait fait allumer précisément,
quarante et une, le chiffre fatidique de ses jours d'exil, et qui
continua de pousser son oraison et de se frapper la poitrine, jusqu'à
l'entier achèvement de ses quarante et un _Pater_, entrelardés d'Ave
en même nombre.
Alors le pauvre comte, se plantant devant lui, et d'un ton de
gémissement:
--Tu pars, Giovan, dit-il, tu m'abandonnes, moi qui n'avais d'espoir
qu'en toi!
Il était en guêtres, en pantalon bleu, si correct avec ses favoris et
son petit épagneul sous le bras, que Giovan, par ressouvenir des
voyageurs guêtrés et fashionables qui lui jetaient jadis des _grani_,
sur la route de Castellamare:
--Allons, dit-il en bouffonnant, _signor Inglese_, du courage! Eh!
pardieu! vous n'en mourrez pas! Il se pencha vers son oreille:
Prévenez votre père immédiatement, que vous avez encore besoin de moi,
pendant trois... quatre jours... affaires de haute importance...
négociations entamées... les intérêts de Son Altesse; et il le tenait
par le coude, en l'arrêtant à chaque degré;--puis, comme du seuil de
l'église, où Franz ôtait la laisse à son chien, on apercevait sur les
murs, des affiches multicolores:
_Frizo ne craint pas Patrizio_
_Patrizio ne craint pas Frizo,_
défis de deux escamoteurs, fort populaires, à ce moment-là, parmi la
canaille de Rome:
--Et moi, dit Giovanni, gambadant et lançant son chapeau en l'air, je
ne crains ni Frizo ni Patrizio, seigneur comte; avant trois jours,
Emilia et vous, serez comme deux tourtereaux.
Pendant près d'une semaine encore, on vit donc le Napolitain, tantôt
de ci, tantôt de là, en fréquents colloques avec des sbires, parlant
sous des porches obscurs à des _abbati_ mystérieux, toujours en course
et affairé, et faisant par journée, deux cents signes de croix, et
autant de génuflexions, le bon apôtre, tant il y a d'églises dans la
Ville éternelle. Là-dessus, toutes choses arrangées, la patte de ses
acolytes largement graissée, et après avoir assisté à l'entrevue du
comte avec Emilia, qui se passa parmi le trouble et les plus vives
effusions, Arcangeli partit enfin, la tête encore pleine du grand coup
de dés que sa sœur hasardait à Rome, mais le nez déjà tout tourné
vers l'hôtel Beaujon, et la façon dont, lui présent, assurerait et
rendrait stable, ce que son absence avait commencé de reconquérir.
Il ne s'arrêta nulle part, avala prestement à deux ou trois buffets,
quelque cuisse de chapon; et un mercredi, vers les neuf heures,
Arcangeli, poudreux, joyeux et se fredonnant des cavatines, passait
devant le Génie d'or de la colonne de Juillet, moins alerte et moins
palpitant, assurément, que ce diable d'homme.
* * * * *
Quelle ne fut pas la stupeur de l'excellent M. d'Andonville qui, posté
au haut du perron, et jouissant avec sérénité, du calme imposant de la
cour d'honneur, semblait mirer son habit sang de bœuf dans les
marbres et les jaspes polis dont il était environné, d'apercevoir là,
tout à coup, et l'on peut dire, tombé des nues, comme une vilaine
chenille, un fiacre délabré et boueux, qui portait sur sa galerie, une
malle de servante éclatée, raccommodée d'une ficelle, et deux ou trois
sacs de tapisserie.
--Quoi! c'est vous! exclama-t-il tout saisi, en reconnaissant
l'Italien.
--Hé oui! c'est moi! c'est moi! Ah! journée heureuse! et de son feutre
noir, décoré d'un œil de paon, l'effronté comédien saluait cette
façade hospitalière, quand son regard rencontra Giulia, arrêtée
derrière une vitre.
--_Mala bestia!_ lança-t-il, avec un crachat méprisant... Et un peu
rembruni, l'Italien monta le perron, en s'informant à haute voix, de
la santé de Son Altesse Sérénissime, cependant qu'un groupe de
marmitons, au milieu desquels paradait un nègre gigantesque, habillé à
la turque, se pressaient pour le considérer.
--Le comte Otto... répondit le Normand qui s'effaça, laissant le pas à
M. le secrétaire des commandements...
--Non, non! protesta l'Italien, que Votre Excellence passe d'abord...
Mais qu'ont-ils donc, ces _coglioni_?...
--A demandé hier par dépêche au Duc... Après vous, monsieur Arcangeli.
--A me dévisager ainsi... Je n'en ferai rien, monsieur d'Andonville.
--Cent vingt-cinq mille francs, acheva le digne chambellan, lequel
cligna des yeux et clappa fortement de la langue. Le demi-million en
deux mois! ah! ah! ah! la vie est chère à Vienne!... Il regarda, et
s'élança vers les cuisines, d'où partaient des cris: Ali! attends un
peu! coquin!...--Le Nubien est insupportable, reprit-il, une fois
revenu, et tout en s'épongeant les tempes. Mais voilà le fidèle Joseph
qui vous cherche de la part du Duc.
Arcangeli fut enlevé, ainsi qu'un Mercure qui s'envole au prologue
d'un opéra, dans la fameuse machine bleu de ciel. Il éprouvait quelque
peu d'émotion à la pensée de reparaître devant ce Jupiter capricieux;
et arrêté dans l'antichambre, le malin singe s'y rajustait, quand il
entendit, à travers la porte, la voix de son maître:
--Brave enfant! disait Charles d'Este; vous avez vu, Ulmann, lorsqu'il
est arrivé, vingt-cinq officiers autrichiens se sont portés à sa
rencontre jusqu'à Linz, pour témoigner leur sympathie envers le fils
du duc de Blankenbourg.
--Il est question d'Otto, pensa Giovan. Ulmann?... quelque employé de
M. de Rothschild; et soulevant l'épaisse portière, l'Italien se
précipita:
--Ah! Monseigneur, Monseigneur, quelle joie!
--Chut! fit le Duc, avec un regard impérieux qui cloua le bouffon sur
place, et bien étonné. Tout son arrangement de scène fut déconcerté;
nulle embrassade, point de sensibilité, et le Duc, flegmatique et
hautain, comme il n'avait jamais paru. Renversé dans un grand
fauteuil, l'air concentré, sur la tête, un léger bonnet de cachemire
vert, Charles d'Este considérait en face de lui, des liasses épaisses
de billets de banque, et un bel homme impassible, frisé, qui les
comptait du pouce rapidement, puis les jetait par paquets, à sa
droite.
--Oui! oui! dit Son Altesse avec gravité, en prenant sur le guéridon,
un fatras de toutes sortes de gazettes, pleines d'Otto et de portraits
de son cheval:
_La jument Bellua, qui a fait le trajet de Paris à Vienne, en treize
jours..._ vérifiez, Ulmann, vérifiez, j'aime mieux cela; le baron
James me disait hier, qu'il circule en ce moment, à Paris, une
quantité de billets faux.
Et, se rappelant au même moment, un article de _l'Entraîneur_
récemment paru sur Otto, Charles d'Este l'écrivait en note, afin
d'envoyer au rédacteur, selon son usage constant, quelque brimborion
de bijou, quand en levant les yeux, il vit M. Ulmann s'arrêter,
balancer, recompter une des liasses, et finalement la jeter à part, à
sa gauche, comme un homme qui sépare l'ivraie du bon grain.--Hein!
quoi? qu'est-ce que cela voulait dire? et Son Altesse se dressa en
pied. Un deuxième paquet, au bout d'un instant, s'en vint rejoindre le
paquet suspect, puis un troisième, un quatrième, coup sur coup.--Ah!
mille tonnerres du diable! les billets n'étaient donc pas bons!... Et
le duc Charles tout hérissé, serrant autour de lui son vêtement
flottant de damas à fleurs, et traînant ses babouches de cuir jaune,
se mit à marcher, de long en large. Mais quand, pour la cinquième
fois, ce vilain juif, avec son geste insultant, eût jeté au rebut une
nouvelle liasse, le duc Charles n'y put tenir. Se plantant droit
devant Arcangeli, qui, les yeux baissés et transi, aurait bien voulu
être sous terre, il lui dit, d'une voix étranglée de furie:
--Sortez, impudent coquin! je vous chasse!
L'autre pensa fondre de saisissement, puis il sortit, sans répliquer.
Cependant, le dernier paquet compté, M. Ulmann venait de se lever.
--Il y avait donc des billets faux? dit le Duc, d'un accent altéré.
--Faux!... ils sont fort bons au contraire, reprit le caissier
placidement, mais je les ai séparés par séries.
Et voilà un homme bien étonné que Son Altesse se lève de sa chaise,
coure à la porte avec impétuosité, l'ouvre et crie d'une voix forte:
--Arcangeli! Arcangeli! viens donc! que je suis heureux de te revoir!
Puis, soulevant d'un air affligé, son bonnet de cachemire vert, ce qui
montra un crâne presque chauve:
--Ah! Giovan! ton maître est bien changé, mon enfant!
Les baignades, parfumeries, étuveries de Son Altesse reprirent donc
leur cours, dès le lendemain, avec Giovan comme grand maître; c'était
bien fini sa disgrâce, et les portes fermées devant lui, tandis que
Giulia triomphait. La médaille avait tourné plutôt; l'Italien, à sa
surprise extrême et à son entier ravissement, lui qui s'épuisait à
chercher comment jeter dehors cette sultane, vit promptement que la
machine roulait encore mieux d'impulsion propre, que par les efforts
qu'il ferait. Il s'élevait au milieu de l'hôtel, je ne sais quelle
voix confuse qui proclamait ouvertement, la décadence de la Belcredi,
et les faits y répondaient assez. Plus de déjeuners tête-à-tête;
l'humeur capricieuse du Duc en avait renversé les escabelles; les
mignardises, les cajoleries semblaient lui puer maintenant, pour être
surannées et fanées. Restaient-ils ensemble un moment, la contrainte
du Duc sautait aux yeux. Il bâillait, ne savait qu'inventer:
--Tiens! voilà le galant de Sophie! disait-il enfin, posté à la vitre,
et en accueillant, chaque jour, de la même fade plaisanterie,
l'apparition du père Le Charmel, le confesseur, l'ami spirituel de la
princesse de Hanau. On les apercevait, elle et lui, fort souvent dans
le parterre d'orangers, de plain-pied à l'appartement d'Otto, et qui,
taillé et régulier, fait là, au milieu des jardins, comme un bosquet
de vases, de statues et de compartiments de fleurs, en terrasse sur le
grand bassin. Christiane aussi, quelquefois, s'y traînait
languissamment avec eux, toute noire au soleil couchant; et Charles
d'Este, alors, ne manquait pas de lancer de dédaigneux brocards sur la
laide tache de vin dont le Dominicain avait la joue couverte.--Quel
museau! un joli galant à apprivoiser ainsi les femmes! Cela rappelait
à Giovan l'envie absolument pareille de l'abbé Sotto-Cornela, l'un de
ses bons amis de Rome, les filets préparés là-bas pour prendre Franz;
et le baladin commençait à passer les plus mauvaises nuits, par
l'impatience où il était de recevoir enfin quelque nouvelle.
Le mardi 12 août, sortant à neuf heures et demie, pour aller faire une
commande d'eaux de senteur et de pommades chez Félix (Giovan se l'est
toujours rappelé) on lui courut après de l'hôtel: Arrête! arrête!
C'était un billet par dépêche, qui ne contenait que ces mots,
passablement énigmatiques:
_Fais dire une messe pour la réussite_,
et le nom de sa sœur au bout. L'Italien, afin de s'éclaircir, courut
chez la somnambule. Il était temps. La farce se jouait à Rome, dans ce
moment même, comme cette femme, à peine endormie, en dépeignit
parfaitement, et le lieu et les péripéties: la chambre empire à
carreaux rouges, Emilia debout, le teint enflammé, sur qui la sibylle
s'écria pour sa ressemblance avec Giovan, et un homme à ses pieds, qui
paraissait supplier.--Pauvre Franz! ricana l'Italien; va! je sais ce
qu'on te répond: Je ne veux pas me damner... Allons trouver quelque
curé; bref, ce qui précède d'ordinaire, un bon petit mariage
clandestin à la romaine...
La scène changeait en effet. Grande joie! Franz avait consenti...
Emilia l'embrassait... courait... sortait avec lui. Là-dessus, un
troisième acteur fit son entrée, en la personne de ce bon abbé
Sotto-Cornela, lequel suivait le couple par les rues, reconnaissable à
sa large tache de vin. Ensuite, minute à minute, et si fatiguée
qu'elle fût, dona Estefania raconta la messe, telle qu'Arcangeli y
avait maintes fois assisté, dans cette petite église du Transtevère,
la description de la nef obscure, des gens du peuple agenouillés, des
bougies de cire qui brûlaient. Tout d'un coup, une clochette tinte. Le
prêtre à l'autel, élève l'hostie. Emilia saisit la main de Franz et
lui chuchote quelques mots:
--Mon François, je te prends pour époux!
--Emilia, je te prends pour épouse!
Et brusquement le rideau tomba, Giovan ayant vu tout ce qu'il voulait
voir.--Ah! le bon billet qu'a la Châtre! se disait Franz à Rome, à la
même heure, sûr de la nullité d'un tel mariage, qui--tout
inexplicables que soient de telles espèces de sortilèges,--s'était
pourtant accompli en réalité, comme l'avait décrit la Estefania. Et le
bouffon, de son côté, en regagnant l'hôtel Beaujon, riait des rires du
seigneur comte, car le très saint Concile de Trente a prévu ces unions
secrètes, et les a déclarées sacrilèges.
* * * * *
Il fallut que Giovan inventât une défaite pour ces quelques heures
d'absence, son maître renfermant sous clef, jalousement, tout ce qui
avait l'honneur de l'approcher. Le ridicule que le Duc supposait à son
crâne pelé, le rendait le plus maussade des hommes. Il avait essayé de
tout, réuni savants et médecins, épuisé les moelles de bœuf, les
onguents, les lotions, les jouvences. L'entretien, du matin au soir,
revenait sur ce sujet unique, auquel Arcangeli répondait comme
l'effleurant à peine, prenant garde à toujours éviter, par quelque
circonlocution, le terme détesté de «chauve.» Puis, comme Charles
d'Este demeurait morne, s'écriant seulement parfois, ainsi qu'en un
spasme de sa douleur, qu'il lui répugnait trop de porter les cheveux
de quelque pouilleux enterré, le célèbre M. Félix jugeait à propos
d'intervenir:
--Si les perruques de cheveux, exclamait l'illustre Toulousain, ont le
malheur de répugner à Votre Altesse Sérénissime, que Votre Altesse
essaie des perruques de soie! Et vite, il en tirait quelqu'une de ses
cassettes, et la tournait, la maniait, sur son champignon de
porcelaine rose.--Non, pas à présent, répondait le Duc, qui sentait
attachés sur lui, les yeux perçants de la Belcredi.--Avait-elle jamais
daigné marquer le moindre intérêt à tout cela? C'était, sans doute,
au-dessous d'elle; on faisait la majestueuse, la dédaigneuse; et
Charles d'Este ne respirait qu'en se retrouvant seul avec ses deux
acolytes. Mais le miroir ne contentait pas plus pour cela, le pauvre
homme. Il cherchait sa physionomie, son front, ses yeux, tous ses
traits, lesquels ne se retrouvaient plus. D'ailleurs, comment changer
de coiffure à son gré, et en varier la disposition?
--Je serais donc toujours le même, mon bon Félix, s'écriait l'Altesse
gémissante.
--Allons, Monseigneur, prenez courage! je chercherai, je chercherai...
Comme, en effet, M. Félix arriva un beau jour, triomphant. Il
demandait uniquement, pour l'entreprise qu'il formait, tous les
portraits qui avaient été faits de Son Altesse Sérénissime.
On tracassa donc, durant deux journées, dans les greniers et dans les
chambres de resserre. Cela rendit jusqu'à cinquante-quatre images du
duc Charles, tant sur toile qu'en marbre, en bustes, en médailles, en
miniatures,--desquelles, la pleine voiture s'en alla toute chez le
coiffeur, à la réserve de divers tableaux de dévotion de grands
maîtres italiens, principalement des Carrache, qui composaient
l'ancienne galerie de l'électeur Antoine Ulric, et qui se
retrouvèrent, on ne sait comment. Mme Sophie les recueillit; et ils
allèrent orner les murs de l'appartement du comte Otto où elle était
toujours logée, en attendant que l'on eût meublé sa petite maison de
Passy.
Mais ce qui causa le plus de surprise au duc Charles, ce furent des
caisses énormes dont l'Italien s'avisa, et tout emplies d'habits de
mascarade. L'appartement, durant quelques jours, parut comme le
vestiaire d'une troupe de comédiens, encombré qu'il était, de
défroques: Tartares à moustaches tombantes, Mogols, Algonquins,
Chinois de satin jaune et bleu, un quadrille de Turcs dorés, à tête de
carton gigantesque. Charles d'Este put d'autant mieux, se croire
revenu à sa jeunesse, et à ses longues conférences avec M. Pforzheim,
le fabricant de masques de la cour, que le grand Félix le pria de se
laisser mouler la face, au naturel...
--Mais que diable, machinez-vous donc? s'écriait le pauvre homme
intrigué, de sorte que l'on dut à la fin, lui révéler qu'il
s'agissait de fabriquer trente têtes de cire le représentant,
destinées à trente perruques différentes; et voilà ce friand mystère,
que Giovan et son compagnon firent valoir au Duc, chaleureusement, et
comme si ce fût la chaudière de Médée, pour le transformer et le
rajeunir.
L'émailleur avait même apporté, en guise de sûres amorces, plusieurs
masques de cire de l'année dernière, commandés pour ce fameux bal chez
le jeune prince Radziwil. Les gens en mettaient par badinerie, deux ou
trois superposés, si bien qu'on y était trompé, quand ils se
démasquaient, en prenant le second masque pour le visage. Charles
d'Este s'intéressa à les considérer longuement, surtout l'un d'eux,
qui représentait une jeune femme blonde et rose, l'air vif,
capricieux, plaisant, et de qui même, Son Altesse finit par demander
qui elle était:
--Une de mes bonnes clientes, dit le coiffeur, négligemment... Elle
était charmante à ce bal...
--Me diras-tu son nom, imbécile!
--Mais c'est la Renz, lança Félix, qui s'interrompit, comme par
stupeur, de replacer l'un des masques, dans leur cassette à
compartiments. Est-il possible, Monseigneur! Votre Altesse ne connaît
pas mademoiselle Lyonnette?
Et les deux compères s'exclamèrent, car Giovan, lui, la connaissait,
sans doute pour l'avoir rencontrée chez l'émailleur; et même, il la
vanta de telle sorte, et dépeignit au Duc si passionnément, toutes
les grâces et l'esprit de cette fille, que l'en voilà proclamé
amoureux, et des éclats de rire jusqu'au soir, à propos de cette
étonnante découverte. Lui-même, il en riait encore plus, une fois
retiré dans sa chambre. L'hameçon avait bien pris, en effet; la grande
affaire était embarquée, qui occupait Giovan sans relâche, depuis le
jour de son arrivée. Après tant de hauts et de bas, il voyait un
espoir certain de pouvoir chasser la Belcredi, et donner à son étrange
prince, une maîtresse de sa main. Il saurait bien tenir par les
cordons, cette nouvelle favorite: tous deux gouverneraient de concert,
ou plutôt, lui par dessus elle; et ce serait enfin, son vrai retour au
monde et à la fortune... Amen! ainsi soit-il! pensa le bouffon, en se
mettant au lit.
--Bonjour, Philippe! lui lança le Duc, dès que Giovan parut le
lendemain, car la veille, à la collation, ils avaient fait, comme l'on
dit, un philippe ensemble, payable pour Son Altesse en argent, et en
farces pour Arcangeli. Mais Charles d'Este, par malheur, était morose,
ce matin-là, si bien que, remettant les gambades à plus tard, il
ordonna seulement au bouffon de lui lire à haute voix, _la Gazette de
Florence_, un de ces journaux italiens--et celui-là paraissait en
français--que l'on recevait à l'hôtel, depuis le départ de Franz,
comme ambassadeur.
--Giovan, (en lui marquant de l'ongle, un certain endroit) tiens,
prends ceci, ajouta Son Altesse:
UN MARIAGE A ROME
à ces mots: «_Nous avons parcouru_....--J'ai déjà lu le début de
l'histoire, dit le Duc à M. Félix, lequel commençait à le coiffer.
C'est un imbécile d'étranger... le journal ne donne pas son nom. A
peine arrivé, il s'amourache d'une femme galante. Elle lui tient la
dragée haute, le désespère, et finalement, il l'épousera, comme mon
père avait épousé la Ghigelli.
--Aïe! aïe! pensa Giovan, le cœur palpitant de voir tout à coup,
fumer la bombe qu'il avait chargée, et admirant le hasard de
l'aventure. Et dans une sorte de transport de joie et d'attente, le
baladin sauta sur le gradin de la fenêtre et s'assit sur l'armoire,
déclarant qu'il était mieux ainsi, pour se faire entendre.
--Allons, commenceras-tu? dit le Duc.
«_Nous avons parcouru_, ânonna Giovan, _nous avons parcouru le
champ des faits préliminaires; nous avons vu comment le crédule
étranger s'est laissé entraîner à ce mariage clandestin, qui
devait le perdre. Le 13 août, vers trois heures de l'après-midi,
un agent de la police romaine se présente: le jeune homme est
arrêté, et conduit dans les prisons du Saint-Office._»