qui pût essayer de brider cette humeur âpre et terrible. L'hôtel
entier tremblait devant Otto; maître de tout, par la prédilection de
son père, et sauvage comme ces animaux qui ne semblent nés que pour
dévorer, ses amusements mêmes sentaient le tyran et le furieux. Avec
son teint jaunâtre et pourri, sa grosse tête vacillante, ainsi que
sous le poids de vapeurs empestées, et cette sorte d'âme rouge, si
l'on peut hasarder ce terme, qui brûlait dans ses yeux pleins de sang
et sur sa chevelure rousse, il ressemblait, prétendait M. d'Œls, à
ces flammes livides du soufre de l'enfer, dont les damnés sont
tourmentés.
--Oui! un démon, un vrai démon! répétait Son Altesse complaisamment;
si bien qu'un jour, le chambellan osa lui dire:
--En effet, Monseigneur, quand Satan lui entrera au corps, c'est le
diable qui sera possédé, et rendu plus diable qu'il n'est...
Plaisanterie dont Charles d'Este rit de tout son cœur pendant
longtemps, sitôt que d'Œls lui tombait sous les yeux. Un fils pareil
le rajeunissait. On le voyait comme baigné à attacher ses regards
dessus; il en oubliait même ses caves, qu'on finissait d'aménager, et
superbes autant qu'un salon, par près de deux cent mille écus que le
Duc y avait engloutis. A la lueur des globes de gaz, que les stucs,
les dorures, les marbres se renvoyaient avec un éclat incroyable, les
valets ne faisaient que ranger les bouteilles dans des manières de
casiers de chêne, qui montaient jusqu'au haut des murs. Et il y avait,
ainsi accommodés en façon de bibliothèque, le caveau des Bordeaux,
celui des Bourgognes--les meilleurs d'Europe, disait le Duc,--un autre
pour les vins de Champagne, un quatrième des vins étrangers et de ceux
de liqueur les plus rares, avec un dernier, réservé à la bière que
buvait Charles d'Este, et qu'on brassait exprès pour lui à Pilsen, en
Bohême. Otto et son androgame Saint-Amour, trouvèrent là d'étranges
plaisirs, se gorgeant, cassant les goulots, entonnant à même; alors,
des chansons, des hurlements, des crapauds crevés avec de la poudre,
des baptêmes de chiens que l'on faisait ensuite s'accoupler, les
ordures les plus énormes. Enfin, de degré en degré, l'effet de leur
ivresse était tel, qu'ils salissaient le pavé d'effroyables traînées,
et rendaient partout ce qu'ils avaient pris. Même, une fois ou deux,
Charles d'Este s'en mit en peine, et vint passer l'après-midi, au
chevet de son bien-aimé fils, en compagnie de Giulia.
Un soir, comme la Belcredi, revenue depuis une demi-heure à peu près,
d'une de ces longues visites, se trouvait seule chez le Duc, son
étonnement ne fut pas petit, de voir entrer soudainement, la plus
singulière figure de mascarade, et de reconnaître le comte Otto. Elle
s'écria; mais lui, tout d'abord, s'arrête un moment à la porte, prend
son élan, en répétant:--Ah! le bon lit! le bon lit! saute dessus,
comme saisi de frénésie, s'y roule trois ou quatre tours; puis,
revenant vers la chanteuse stupéfaite, il la pria de lui ajuster
quelque pli qui s'était dérangé. Il portait de longs crêpes verts,
flottants et voltigeants, surmontés d'un bois de cerf au naturel, sur
une coiffure bizarre, qui lui donnait l'aspect d'un Actéon.
--Est-ce chez M. Aguado que vous allez? demanda-t-elle, où il y avait
en effet, bal masqué.
Et là-dessus, le comte se retournant, lui mit la main au sein,
pour toute réponse. Il la serrait de près, elle tomba; on vit
la durée d'un tourne-main, ses bas de soie couleur citron, à coins
d'argent.--Finissez! finissez! disait-elle, en se défendant contre les
baisers... Le terrible était qu'à cinq pas, se trouvait une porte
entr'ouverte, avec quelques marches de marbre, qui conduisaient au
cabinet où Charles d'Este prenait son bain; la chanteuse ne cessait
pas de tourner les yeux vers cette porte. Ses forces commençaient
d'être à bout, quand le Duc, par hasard, appela:
--Giulia!
Et cette voix inattendue mit en fuite l'enragé Otto, sans que Son
Altesse, dans sa baignoire, eût pu s'apercevoir de rien.
Il n'en fut pas autre chose d'ailleurs, et le jeune homme put, tant
qu'il voulut, se consoler auprès de Saint-Amour. Mais leur commerce,
pour devenir ainsi habituel et journalier, commençait à lui paraître
fade; et le vice croissant d'Otto brisa bientôt cette sale amitié, par
de nouveaux amours, plus sales encore. Un sérail de prostituées prit
la place de l'hermaphrodite; tout devint bon au jeune comte. A la
Roche-Brûlée, un château de son père, où il s'enterra quelques jours,
avec des filles et des garçons.
--Car il était au poil et à la plume, disait M. d'Œls...
Otto bouleversa le parc, en fit sauter d'énormes rochers, vida
l'étang, descella les grilles, et toujours les poches bourrées de
cartouches de dynamite. Il voulut faire l'épreuve enfin, ne sachant
plus qu'inventer, comment l'on tombe du haut d'un arbre que les
bûcherons abattent; et il faut nommer un vrai miracle, s'il ne se
brisa pas les os. Mais ce fut sa dernière prouesse; la Roche-Brûlée
l'ennuyait, et il revint promptement à Paris.
Alors, tout ce qu'on avait vu qu'il savait faire jusqu'à ce moment,
parut en quelque sorte, les Jeux et les Ris. On peut dire que l'abcès
creva, et que le pus qui affolait Otto, lui monta au-dessus des yeux.
Ses furies ne le quittèrent plus; un pareil prodige de perversité
étonna Charles d'Este lui-même. Il eût fait peur au coin d'un bois,
avec sa pâleur de cadavre, ses regards louches et égarés, et le tic
effrayant qui, à chaque minute, lui jetait la face en avant, ainsi que
pour vomir son démon. Toutes les nuits, on ramassait Otto, on le
portait au lit, ivre mort; puis c'était vers midi, au réveil, le plus
étrange défilé, ruffians, escrocs, entremetteurs, des matrones puantes
de musc, des barbes sales, des cochers. On faisait cercle, on
louangeait Otto; on le pressait de venir voir, selon le style du
métier:
--Quelque nouveau tableau d'un rare mérite.
Douze ou quatorze heures de suite, les chevaux du Duc restaient
attelés devant d'infâmes numéros. Ses rages devinrent terribles; il
fallait que l'on fût devant lui, petit et tremblant comme l'herbe: et
tant de monstrueux passe-temps de débauche démesurée, dont il doublait
et triplait son plaisir, ne pouvaient éteindre sa luxure. Exténué et
défaillant, il était encore allouvi; un tison l'éveillait,
l'embrasait, le forçait sans repos, de courir se faire étalon, dans
quelque banal mauvais lieu... Il finit par ne plus bouger de ces
maisons, s'y établir des semaines entières,--tellement que Charles
d'Este, durant quelques jours, put disposer de cet appartement vacant
pour la princesse de Hanau, une parente pauvre et catholique, qu'un
accident de malles imprévu laissait sur le pavé, à peine arrivée, sans
garde-robe et sans argent.
Le Duc ni elle ne s'étaient pas revus, depuis près de dix-huit années,
et Son Altesse qui, dans sa jeunesse, avait montré du goût pour sa
cousine, fut assez de temps à s'extasier que «Sophie eût ainsi
changé.» C'était une femme étonnamment maigre, d'une taille qui
effrayait, quand on l'apercevait de loin, avec un visage comme
enflammé, et de longues dents de sorcière. Elle n'était rien moins
cependant, mais l'honneur, la droiture même; un esprit enjoué,
pénétrant et naturellement rempli de grâces, et la plus ardente
charité qui l'avait fait se dépouiller à la lettre, pour nourrir les
pauvres, et élever des hôpitaux. Les bonnes œuvres, les aumônes, les
prières chez elle ou à l'église, de rares visites dans le monde, pour
lequel elle eût eu du penchant, mais extrêmement retenu, formaient
tout le tissu de sa vie. Et tant de piété et de vertu, qui ne
s'étaient pas démenties, depuis quatorze ans qu'elle était veuve,
avaient toujours comme obligé le Duc, de marquer à cette parente une
estime particulière; si bien que Christiane enfant avait passé jadis,
tout un été, en compagnie de la princesse, dans une sorte de couvent
bâti par les anciens comtes de Hanau, au plus riant du Tyrol italien.
Aussi, la comtesse Christiane fut-elle la première personne de qui
s'informa Mme Sophie, en ne tarissant pas sur sa gentillesse et sa
vivacité d'autrefois, qui devaient la parer à présent, de toutes les
grâces les plus charmantes.--Ah! elle est changée, bien changée!
disait Charles d'Este nonchalamment, et sans marquer grand
empressement... Mais enfin, comme tôt ou tard, il fallait bien que
l'entrevue eût lieu, tous deux, vers la fin de l'après-midi, se
rendirent chez Christiane.
La chambre du lit était vide; pas un valet pour les annoncer. Ils
traversèrent de nouveau la galerie silencieuse; le tapis couvert de
gouttes de cire, rappelait au Duc la mort de Hans Ulric, et les
flambeaux de la chapelle ardente. Il se trompait, ouvrait des portes
qui donnaient sur des degrés. Ils finirent pourtant par trouver le
grand cabinet du piano; mais dès le seuil, le profond silence, le
spectacle de Christiane, les yeux fermés, étendue dans un fauteuil,
déconcertèrent la princesse, et elle n'avança que peu.
--Voilà, dit Charles d'Este, après avoir toussé, notre cousine de
Hanau que je vous amène.
Christiane se tourna sans rien dire, et montra qu'elle la
reconnaissait, avec un air de douceur et d'affection qui pénétra la
bonne femme; son visage livide et fixe, avait quelque chose d'égaré.
Le Duc lui dit que leur parente venait s'établir à Paris. Elle s'était
mise debout, et demeura sans répondre un mot; les larmes qu'elle
retenait, lui débordaient des paupières.--Tiens! mais c'est fort joli
ici, reprit Charles d'Este, le nez en l'air, car il n'avait jamais vu
cette chambre. Elle ferma les yeux et se tut. Un orgue de carrefour
jouait au loin; le ciel du couchant s'appâlissait, ce ciel que Hans
Ulric avait si souvent regardé à ces mêmes vitres. Il était mort, il
était mort... il dormait dans les ténèbres;--et cela n'aurait jamais
de fin.
* * * * *
Le même soir, comme le Duc, achevé de déshabiller, se faisait, selon
son habitude, brosser les pieds par Arcangeli (seule fonction qui
demeurât à ce grand-vizir déchu), le comte d'Œls apporta un billet,
tout frais arrivé des Tuileries.--De l'Empereur, dit Charles d'Este,
le dépliant vivement. Sa Majesté priait le Duc qu'ils pussent avoir
tous deux ensemble, une sérieuse conversation: «et je voudrais bien,
s'il vous est possible, que ce fût demain vendredi, dans
l'après-dînée.» A quoi le Duc fit réponse que oui, et se mit au lit
fort intrigué, d'autant qu'un post-scriptum le priait d'apporter avec
lui, quelques-uns de «ses beaux diamants.»
Il se rendit aux Tuileries, vers deux heures et demie, mais Sa
Majesté, à ce moment même, recevait l'ambassadeur d'Autriche; et un
chambellan avertit le Duc d'entrer dans le petit cabinet sur le
jardin. La pièce était vide, et Charles d'Este s'amusa comme il put, à
considérer les bronzes antiques et les médailles, qui garnissaient
deux hautes vitrines. Le temps lui durait néanmoins, et il tirait sa
montre à chaque minute.
--Ah! je vous y prends! dit d'un ton plaisant l'Empereur, qui venait
d'entrer. Et tout de suite, il demanda aux deux laquais de
l'antichambre si M. Babinet n'était pas encore arrivé, défendit qu'on
l'interrompît, excepté pour l'avertir, sitôt que le savant paraîtrait;
puis, ferma la porte au verrou.
--Mais, Sire! qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le Duc étonné.
Alors Sa Majesté le prenant par le bras, et le menant devant un
attirail de cuivres et de cloches de verre qui chargeaient une petite
table, lui dit, qu'au risque de l'ennui, il l'avait voulu régaler
d'expériences curieuses touchant la coloration des diamants; que
c'était M. Babinet qui lui en avait donné l'envie à lui-même, et cité
le nom de Son Altesse comme d'un des meilleurs connaisseurs de
pierres, et qui s'intéressaient le plus à ces questions; et,
là-dessus, on peut penser, force remerciements du Duc. Ensuite, tous
deux regardèrent les pierreries de la Couronne destinées pour les
expériences, et dont Napoléon tira quelques petits écrins de sa poche.
Il les déposait à mesure, au milieu des papiers, des atlas, des
modèles de canonnières, et de sacs pour l'infanterie, dont le bureau
était encombré; puis, sans transition, tout à coup:
--Vous avez beaucoup de parents, Monseigneur? demanda-t-il de sa voix
pâteuse.
--Ah! Sire! exclama le Duc, que ne sont-ils tous, au fond des enfers!
Sa Majesté tracassa ses moustaches, comme un peu surpris du
compliment, et avec un air si glacé et si important dans son silence,
que le pauvre Duc changea de couleur.
--Qu'y a-t-il donc, Sire? Parlez! parlez! je puis tout entendre.
A ces mots, l'Empereur lui désignant un fauteuil, et allant se mettre
à son bureau, vis-à-vis du Duc, lui dit, en forme de préface, qu'il
avait de puissants ennemis. Charles d'Este déjà, la mine allumée, se
remuait furieusement sur son siège; mais Sa Majesté, sans s'arrêter,
l'avertit en termes exprès, qu'il fît attention à sa conduite, qu'on
le guettait, qu'on voulait un éclat, que, selon la bonne coutume des
parents et des alliés, il se brassait des choses contre lui, et
finalement, lui lâcha le nom de son oncle et ancien tuteur, François
V, le duc de Modène.
--Lui, le gueux! s'écria Son Altesse, dans une sorte de transport...
Sur quoi, lui coupant la parole, car il voulait en finir promptement,
l'Empereur tourna court à un autre sujet, et demanda s'il était vrai
que Charles d'Este eût dépensé seize millions pour l'hôtel Beaujon.
La réponse du Duc ne fut rien de suivi, mais les élans d'un homme qui
s'indigne, et veut tempêter. Après l'avoir laissé quelque temps,
pousser sa plainte, Sa Majesté dit que, quoi qu'il en fût, et quelque
peine qu'Elle éprouvât de lui apprendre des choses aussi fâcheuses,
Elle ne pouvait plus les retenir; qu'Elle savait donc, de source sûre,
que la famille du Duc s'intriguait; que l'on affectait de redouter que
tant de prodigalités, la construction de cet hôtel, cette furie
intempestive de procès, et mille autres actions bizarres (mais ce ne
fut pas le terme employé) ne marquassent quelque dérangement dans la
santé de Son Altesse; qu'il était question de s'employer à mettre un
terme à cet état de choses; que François, le duc de Modène, se
trouvait à la tête de la coalition:
--Et j'ai tout lieu de croire, poursuivit l'Empereur, en appuyant
fortement sur les mots, qu'il a commencé des démarches, afin de réunir
un conseil de famille, qui vous placerait sous sa curatelle.
--Ah! Sire! pardonnez! dit le Duc, se levant tout debout, la face
empourprée; et il commença de se promener par le cabinet, de long en
large, en soufflant bruyamment... Un lâche! un tyran! un voleur,
bégayait-il, tout suffoqué de colère:
--Oui! un voleur! car il était prouvé, qu'au moment de sa fuite
honteuse, François V avait enlevé pour cinq à six millions de tableaux
qui appartenaient à l'Etat. Un vieillard incapable et méchant, et dont
lui-même, Charles d'Este, était de droit le supérieur, comme chef de
la branche aînée...
Et, s'échauffant de plus en plus, la pauvre Altesse découronnée se mit
à vomir des injures, dont le cabinet retentissait. L'Empereur, assis
au milieu de son grand bureau en désordre, et une coupe en face de
lui, où il prenait distraitement des pastilles de chocolat, se
balançait d'un air absorbé.
--Oui! sans doute, reprit-il, tout cela est fâcheux, extrêmement
fâcheux.
Enfin, après un assez long silence, pendant lequel le Duc, encore
fumant, continua de marcher à grands pas, Sa Majesté le regarda bien
en face, et dit que ce n'était pas tout: qu'Elle avait voulu connaître
à fond, les effets possibles d'un pareil acte; qu'on les lui avait
expliqués, et que la décision du conseil de famille, transmise à M. le
Ministre des affaires étrangères, passant de là, au procureur
impérial...
--Mais, Sire, interrompit le Duc, en France...
--En France, reprit l'Empereur, comme en Italie, en Suisse, en Russie,
et partout où vous possédez, François V, en vertu de l'acte de
séquestre, formera opposition sur les revenus de vos biens, et en fera
juridiquement, ordonner la remise entre ses mains.
--Sire, dit le Duc, nous plaiderons!
--Hé, sans doute, je vous attendais là, répliqua l'Empereur qui haussa
les épaules. Vous plaiderez... gagnerez-vous? Il paraît qu'on peut
soutenir que l'acte du conseil de famille est un véritable statut
personnel, qui vous suit, où que vous soyez; et M. le Ministre de la
justice ne m'a pas caché que cette doctrine avait des chances d'être
acceptée par le tribunal.
--Mais ce serait monstrueux, fit le Duc, avec emportement; voyons,
Sire, je ne suis pas fou!
--N'avez-vous donc, poursuivit l'Empereur sans répondre, aucun moyen
d'action contre François V?--et il se leva de son fauteuil, en
attachant sur le Duc des yeux mornes.
Il y avait déjà longtemps que M. Babinet était annoncé. Le paquet une
fois lâché, Sa Majesté alla ouvrir, l'appela tout haut, du seuil de la
porte; et les premiers moments se passèrent en respects et en saluades
du savant. Il était fort voûté, tout chenu, la tête grosse, et un
délicieux pantalon gris perle; il arrivait de chez Sa Majesté
l'Impératrice...--Je suis à vous dans un instant, permettez! reprit
l'Empereur; et tirant le duc Charles à l'écart, il se remit sur le
sujet interrompu, et lui demanda à voix basse, ce qu'il décidait.
--Sire! dit le Duc, j'ai trouvé. Il m'est resté entre les mains,
diverses pièces de ma tutelle qui pourraient bien embarrasser mon cher
oncle, et puisqu'on m'y force, je les emploierai. François V m'attaque
à Paris, je le ferai condamner à Florence.
--Il vaudrait mieux ne pas plaider, Monseigneur, croyez-moi, reprit Sa
Majesté.
Et cette parole dite un peu ferme, ayant réduit Charles d'Este au
silence, l'Empereur le tira dans une embrasure, où il le tint plus
d'un demi-quart d'heure, à représenter ce qu'un tel procès aurait
d'indécent et de dangereux. De là, s'approchant encore plus près de
l'oreille de Son Altesse, l'Empereur en vint sans doute, aux raisons
politiques et confidentielles, qu'il développa longuement. Charles
d'Este, le nez collé contre la vitre, d'où l'on voyait la sentinelle
en bonnet à poil, aller et venir au-dessous, la Diane chasseresse
presque vis-à-vis, et, par delà, les arbres verts des Tuileries,
changeait de posture à chaque minute, comme un homme qui rage, et qui
n'ose répliquer;--et l'on n'entendait d'autre bruit, dans la chambre
pleine de soleil, que ce léger chuchotement, et les pas étouffés du
savant, qui avait commencé d'installer ses appareils.
--Ne pas plaider! dit tout à coup le Duc, d'une voix haute.
Puis, après un instant de silence, levant la tête et soupirant, il
demanda:
--Que faire donc?
--Que faire? répondit l'Empereur; il n'y a qu'une chose à faire,
transiger.
--Transiger! répéta Son Altesse, avec une extrême amertume.
--Le duc de Modène est à Rome, poursuivit Sa Majesté; envoyez-lui un
négociateur en qui vous ayez confiance; il fera peur au Duc qui est
avare, le menacera d'un procès, et si les papiers dont vous me parlez,
ont une réelle importance...
--Assurément! interrompit le Duc.
--Eh bien! le bonhomme sera trop heureux de ne plus jamais souffler
mot de la demande d'interdiction, pourvu que, de votre côte, vous
renonciez à le chicaner.
Et comme Charles d'Este ne répliquait point:
--Réfléchissez! dit l'Empereur, prenez votre temps; vous me rendrez
réponse tout à l'heure.
Ils revinrent alors vers M. Babinet; et Sa Majesté, debout devant lui,
avec le Duc en laisse, un peu en arrière, demeura quelque temps à
considérer la machine pneumatique, que le savant faisait jouer. Le Duc
rompit enfin le silence, en demandant si un tableau de Karl Muller,
une Vierge qui se trouvait à droite de la bibliothèque, contre la
tenture de soie verte, n'était pas un Raphaël? On parla de plusieurs
choses indifférentes, qui conduisirent à des anecdotes de la cour; et
Sa Majesté égayée, s'avisa de demander au savant des nouvelles de la
réception à l'Académie, qui avait eu lieu la veille même. Mais M.
Babinet déclara gaiement, n'avoir pu pénétrer dans la salle, tant la
presse était prodigieuse.
--Et l'on a dit beaucoup de mal de moi? demanda l'Empereur, avec un
pâle sourire.
A quoi le savant répliqua, d'une voix contenue et modeste, qui
montrait le bon mot forgé à loisir, que les orléanistes outraient sur
le marquis de Mascarille, (lequel voulait, comme chacun sait, mettre
l'histoire romaine en madrigaux,) mais que ces messieurs
s'évertuaient à la tourner en épigrammes;--et cette allusion à la
harangue de l'académicien reçu, qui, en dissertant des Césars, avait
surtout critiqué Napoléon, fit sourire Sa Majesté.
La première expérience fut courte. Les diamants, sous l'action d'un
courant électrique, s'illuminèrent, et chatoyèrent de mille feux
multicolores, tandis que M. Babinet, voltigeant de propos en propos,
donnait toutes les explications, sans un seul mot qui pût sentir la
pédanterie académique. Les deux souverains comprenaient, goûtaient à
cela un secret plaisir, et Charles d'Este finit même par interroger le
physicien:
--La science parviendrait-elle à fabriquer jamais des diamants?
M. Babinet rassura le Duc; et tout en rattachant les rideaux des
fenêtres à leurs embrasses de velours vert:
--Si j'avais cette vérité-là dans les mains, dit-il, parodiant le mot
de Fontenelle, je me garderais bien de les ouvrir.
Il y eut un peu de silence, puis l'Empereur, promenant un coup d'œil
sur les creusets, les fourneaux et tout l'attirail que M. Babinet
déployait, pour les expériences qui allaient suivre, proposa au Duc,
en attendant, de passer avec lui dans son arrière-cabinet. C'était un
réduit à tenir quatre ou cinq personnes serrées, où Napoléon avait un
bureau, des sièges, des livres, et que connaissaient seulement ses
plus privés familiers, ainsi qu'il le dit à Charles d'Este. Deux
miniatures d'Isabey pendaient au mur: l'une, la reine Hortense à
quinze ans, blonde, souriante, avec des yeux bleus; et près d'elle, le
prince Eugène, une tête poupine et frisée, à qui le duc Charles assura
qu'il ressemblait beaucoup dans sa jeunesse. Alors Sa Majesté, d'une
voix sourde:
--J'ai pris une part bien sincère, Monseigneur, à la perte cruelle que
vous avez faite récemment.
Le Duc hésita quelque peu; puis, pensant qu'il s'agissait de Hans
Ulric, il murmura les mots «d'affreux malheur,» car, pour ne pas
avouer le suicide, on avait répandu que le comte s'était tué par
accident, en nettoyant ses pistolets.
--Il vous reste deux fils, reprit Sa Majesté.
--Oui, Sire!
--Je suis fâché, dit l'Empereur qui atteignit, dans un tiroir secret
du bureau, une chemise de papier gris, qu'il me faille me plaindre à
vous de l'un des deux; mais aussi, voyez, Monseigneur, s'il y a moyen
de faire autrement?
C'était une note de police qui concernait le comte Otto, et que
Charles d'Este lut d'un coup d'œil. Son fils y était accusé ou, du
moins, fortement soupçonné, d'avoir fait, par un sinistre jeu, brûler
vive une femme galante, chez qui le feu avait pris plus
qu'étrangement. Et le maudit rapport contenait en outre, une telle
profusion de détails sur la férocité d'Otto et ses monstrueuses
débauches, que Son Altesse s'altéra visiblement, tandis que l'Empereur
disait de sa voix pâteuse:
--Le comte Otto est bien né, Monseigneur, mais il a été mal fouetté.
--Oh! Sire, s'écria le Duc, mon fils et moi avons tant d'ennemis!
--Il serait pourtant à propos, reprit doucement Napoléon, que le comte
Otto voyageât, et s'éloignât pendant quelque temps; puis, comme le Duc
faisait mine de vouloir disputer là dessus, Sa Majesté y coupa court
aussitôt, en déclarant d'un ton de maître, qu'Otto, par ce qu'il était
né, eût dû garder plus de respect pour lui-même, qu'il ne fallait pas
moins qu'être le fils de Son Altesse pour que l'on consentît à fermer
les yeux, que le scandale de sa conduite ne se pouvait déjà plus
couvrir par son nom et sa dignité, en un mot comme en cent, que le
comte devait partir.
--C'est bien, Sire, j'obéirai, dit le duc Charles d'une voix brève; ou
plutôt, continua-t-il, à un geste de l'Empereur, je suivrai les deux
conseils que Votre Majesté a bien voulu me donner.