tirer du Duc quelque royale gratification, annonçait déjà l'arrivée de
la compagnie, dans la salle. Charles d'Este se montra en tête, donnant
le bras à la Belcredi; elle avait les épaules nues, une aigrette de
diamants, et un habit d'étoffe magnifique, or et blanc, chamarré de
diamants et de perles; puis venaient, en un seul peloton, les deux
bâtards, Arcangeli, M. d'Œls tout bardé de ses croix, avec les autres
familiers, et enfin, seul derrière tous, qu'il dominait de la pleine
tête, le colossal habit sang de bœuf où suait M. d'Andonville. Le Duc
s'assit sur un fauteuil, au premier rang; il mit Giulia à sa droite,
et Otto de l'autre côté, quelque peu en arrière de lui.
L'orchestre préluda; une tempête grondait; puis le rideau se sépara
par le milieu, et l'habitation apparut, avec des épieux aux murailles,
sa massive porte à peine équarrie, et le toit soutenu d'un frêne
géant, aux flancs duquel brillait la garde d'or du glaive promis au
Walsung. Ulric-Siegmund fit son entrée; Christiane entonna les
premières notes du chant de Sieglinde,--et tous deux, au milieu du
calme violent qu'ils essayaient de s'imposer, sentaient revenir à leur
âme, ainsi que par confuses bouffées, le temps où ils jouaient jadis à
Herrenhausen, des comédies et des drames enfantins.
--Cher seigneur! souffla la Belcredi à l'oreille du Duc, parmi les
battements de main qui accueillaient la fin de la scène, voyez comme
la comtesse joue bien son rôle.
Immobile à un coin du théâtre, tandis que du seuil, le farouche
Hunding faisait un geste de surprise en apercevant l'étranger,
Christiane attachait sur son frère, des regards absorbés et noirs.
Elle l'aimait, elle l'aimait! Que servait de lutter plus longtemps?...
Les énormes lustres flambaient au-dessus de la salle déserte, toute
préparée et rangée; d'éclatants applaudissements se succédaient
presque sans relâche.--Oui! l'on pouvait les applaudir, les
misérables! Ce qu'ils jouaient, c'était leur propre cœur; cette
musique dont ils amusaient les oreilles des indifférents, c'étaient
les cris mêmes de leur passion. Un flot de larmes lui monta aux
paupières. Puisque les dieux, puisque Wotan poussait Siegmund dans
les bras de sa sœur, l'inceste était-il donc un crime?... Et,
défaillante, les regards fixes, abîmée au fond d'elle-même, où il se
coulait à cette pensée, une angoisse de volupté, Christiane continuait
de songer profondément.
--Bravo! bravo! exclama le Duc, claquant des deux mains à Sieglinde,
quand elle se retira d'un pas lent.
La nuit s'était répandue sur le théâtre; Hans Ulric restait seul
maintenant, auprès du foyer qui se mourait. La symphonie douce que
jouait l'orchestre, n'arrivait pas à son oreille; il s'élevait en lui
violemment, mille imaginations, mille désirs; son âme, déjà toute
prête au crime, dévorait l'inceste par la pensée. Une porte s'ouvrit;
c'était Sieglinde.
Elle avait endormi son époux, en lui versant à boire un narcotique;
elle venait pour montrer à Siegmund, l'épée plantée dans le frêne; et
cependant que tous les deux, ils parcouraient le vaste théâtre où,
dans l'obscurité, Sieglinde avait l'air d'un fantôme blanc, il
semblait de nouveau à Hans Ulric, que tout cela ne fût qu'un
rêve.--Eh! le savait-il, après tout, s'il dormait ou s'il veillait? Le
monde lui apparaissait comme à travers des yeux troubles et vagues,
cachés bien avant au fond de son âme. Ce qu'on appelle souffrir et
vivre, est-ce autre chose, se demandait-il, qu'une partie un peu plus
excitée d'un morne et continuel sommeil? Mais une mélodie s'éleva,
forte et héroïque comme le printemps; l'énorme porte, en sursaut,
s'ouvrit avec un grand fracas; la blancheur de la nuit inonda la
chaumière.
Alors, selon que le veut le poème, Hans Ulric enlaça Christiane dans
ses bras; et il sentait battre contre son cœur, ce cœur plein de
lui. Leurs voix s'élevèrent à l'unisson, suivies d'un silence
d'extase, où l'on n'entendit plus que le murmure inquiet, la rumeur
gonflée et palpitante de cette belle nuit de printemps. Tout était
volupté, frémissements, tourments d'amour; et la lune, au plus haut du
ciel, éclatante et fluide comme le lait, répandait partout un immense
philtre, qui forçait les êtres d'aimer. La forêt vivait et soupirait,
les ruisseaux s'enflaient de tendresse, des frissons remuaient les
amants, enlacés au fond de la scène; dans cet embrassement redoublé,
ils prenaient possession d'eux-mêmes. Un instinct leur donna comme un
branle secret, pour s'avancer chanter au moment marqué; et cette
musique toujours plus chaude, plus pétrie de flamme et de passion, les
embrasait, les enivrait: hésitations, scrupules, remords, les deux
amants sentaient je ne sais quoi de lourd qui s'envolait, de toutes
les parties de leur âme. Ils chantaient, ils chantaient encore; tout
ce qu'ils n'avaient jamais pu dire, ils se le criaient par ce chant,
qui était leur aveu nuptial; ils triomphaient, ils s'adoraient, ils
haletaient de ce rassasiement surhumain de leur amour; et l'âme
roulée l'une sur l'autre, soulevés par un transport puissant qui les
faisait être au delà d'eux-mêmes, goûtant un orgueil colossal à
soutenir leur crime en face, ils ne se souciaient plus de rien. En
trois pas, d'un seul geste, Hans Ulric arracha le glaive qu'il
brandissait; puis levant dans ses bras, son amante, il s'enfuit
impétueusement, et le rideau se referma.
On releva la flamme des lustres, et le Duc, suivi de son cortège,
revint dans la serre d'hiver, où il fit appeler Hans Ulric avec sa
sœur, aussitôt qu'ils auraient changé d'habit. Une collation y était
servie, de gibier, de poisson, de fruits, et de différentes sortes de
vins du Rhin, dont Son Altesse porta des toasts; puis, pour remettre
Christiane de quelque peu d'étourdissement, car elle avait paru si
changée en entrant, que tout le monde s'était écrié, le Duc proposa la
partie d'aller voir aux flambeaux, dans le jardin, la cascade de
rocailles qui était gelée. Cela fit quelques jeux de lumière dont la
compagnie s'amusa, jusqu'au moment où le froid qui augmentait, chassa
le Duc vers la maison. Hans Ulric et sa sœur marchaient les derniers,
par le sentier couvert de neige épaisse; puis tous deux, sans se dire
un seul mot, ils montèrent à leur cabinet.
Elle s'assit dans un fauteuil; le pâle Hans Ulric se mit à la vitre.
La lune, toute pleine et sinistre au ciel, semblait le regarder avec
des yeux vivants; et il songeait confusément, voyant les étoiles sans
cesse, au delà les unes des autres, à cette profondeur infinie des
mondes. Il tressaillit soudain, Christiane s'était dressée; et ces pas
derrière son dos, ces pas légers le terrifiaient, comme si la Mort eût
marché vers lui. D'affreux lambeaux d'un rêve l'assaillirent. Il revit
des cierges allumés, un cercueil noir voltigeant çà et là, et lui
debout, les yeux fixés sur ses pieds nus, où il comptait cinq pustules
livides. Son cœur battait à se rompre; il la sentait derrière lui,
peut-être avec un horrible visage, une tête de morte rongée des vers.
Fou de terreur, il se retourna, et ils étaient tous deux, face à face.
Alors, avec un long frisson, elle s'abattit dans ses bras, en collant
sa bouche sur la sienne.
Vers les quatre heures et demie du matin, deux détonations, coup sur
coup, réveillèrent l'hôtel en sursaut. Giulia, qui venait enfin de se
mettre au lit, après avoir vu sortir Hans Ulric de l'appartement de sa
sœur, prit rapidement un déshabillé, et courut à la chambre du comte.
Tout y était dans une extrême confusion, portes ouvertes, et les
valets éperdus, qui couraient et se poussaient l'un l'autre. Le comte
Ulric avait commencé par se tirer dans la poitrine, un des pistolets
du duc Charles, puis se retrouvant encore vivant, il s'était brûlé la
cervelle.
VI
Il y eut des tables à l'hôtel, où nombre de gens vinrent s'inscrire,
et juste autant d'aunes de drap noir qu'en exigeaient les strictes
bienséances. Pour du chagrin, le Duc n'avait jamais aimé le «fils de
la serve,» comme il le nommait, de sorte qu'on ne perdit pas le temps
à s'amener des larmes au bord des yeux, et que, les obsèques réglées,
et les valets vêtus d'enterrement, il ne fut plus question de Hans
Ulric, ni d'affliction. Bien mieux, la terrible tragédie eut un
contraste ridicule, par la farce qui lui succéda.
Un soir donc, précisément comme il rentrait des funérailles, Franz
trouva Emilia disparue. Il interrogea les femmes de chambre; elles se
regardèrent, et lui dirent ensuite, qu'après beaucoup de pleurs et de
cris, à la suite de la scène du déjeuner...
--Oui! oui! après! interrompit le comte, qui savait bien que ce
déluge provenait d'un nouveau refus d'épouser...
--Mademoiselle, tout à coup, avait demandé une voiture, et donné
l'ordre au cocher, croyait-on, pour un embarcadère de chemin de fer.
Franz envoya chercher Arcangeli, mais le cher frère fit l'aveugle, qui
n'avait rien vu, ne savait rien.
--Allons, Giovan, dis-moi où est ta sœur?
--Hé! bonne Vierge; l'avait-il dans sa poche! et n'y tenant plus,
l'Italien s'exclama contre de tels soupçons, protesta de son
ignorance, et se déchaîna même contre Emilia, avec peu de ménagement.
Le lendemain pourtant, d'assez bonne heure, il se présenta chez le
seigneur comte, et après une verbeuse préface, Arcangeli nomma
Saint-Germain, où s'était enfuie Emilia, et qu'il venait, à l'instant
même, disait-il, d'apprendre par un court billet.
Franz partit tout de suite, à la chaude, n'ayant dans le cœur et dans
la tête, que de revoir sa maîtresse. Il comptait avoir recours là-bas,
à l'un de ses intimes amis, le marquis de Courson, lieutenant aux
hussards, qui lui aiderait ses recherches; mais en sortant de wagon,
le doute lui vint justement, si la maison du marquis n'était pas le
refuge de son Hélène. Rien d'impossible au _sproposito_, quelque
déconcertant qu'il parût. Le jeune homme, en maintes occasions, avait
rendu à l'Italienne des soins et des attentions, qui avaient été bien
reçus; et d'ailleurs, le désir de se faire chercher et de piquer la
jalousie de Franz, avait peut-être autant de part à l'étrange fuite
d'Emilia, que ce grand efflanqué de Courson, avec le jaune, la laideur
et les bourgeons dégoûtants de son visage. Ce fut à quoi Franz s'en
alla rêver, dans l'allée de la Terrasse, et les nombreuses
vraisemblances qu'il trouvait à cette explication, le défrayèrent sur
le chemin. Il visita ensuite le château, rôda quelques instants, aux
abords de l'hôtel du marquis, d'où la frayeur d'une scène publique, en
cas qu'Emilia sortît, ne tarda pas à le chasser; puis, après avoir
déjeuné, le comte rentra gaiement à Paris, persuadé qu'on se jouait de
lui.
Franz se mit au lit de bonne heure, et passa une soirée charmante à
raisonner de cette escapade, cœur à cœur, avec Louis, son valet de
chambre. Il trouva, en se réveillant, une lettre de la fugitive, qui
donna toute la lumière dont l'affaire avait encore besoin, et curieuse
aussi, dans sa sécheresse, pour bien connaître l'Italienne, de qui, si
les actions étaient fort romanesques, le style n'y répondait pas
toujours:
«François,
«Vous êtes venu aujourd'hui ici pour prendre des renseignements;
vous avez eu tort de retourner sans voir le marquis, car je suis
dans sa maison. Je suis venue lui demander un abri pour quelques
jours, jusqu'à dimanche; vous savez que je ne voulais pas rester
votre maîtresse, à offenser la Vierge et les Saints.. Mais il
serait inutile de répéter toutes les raisons.
Si donc vous n'êtes pas décidé à m'épouser, je serai dimanche, la
maîtresse du marquis. Je vous jure à genoux sur l'âme
bienheureuse de mon père, que jusqu'à présent, rien ne s'est
passé.
Pour le cas où vous me refusez comme votre femme légitime,
renoncez dès à présent, à toutes relations avec moi. Adieu!
j'attends votre réponse. Réfléchissez, ma résolution ne changera
pas».
--Tra, la, la, la, tra, la, la, chantonna le comte entre ses dents, et
ce fut sa seule colère contre l'insolente alternative, que lui
présentait Emilia. Sa gaieté redoubla encore, sur un billet du marquis
de Courson, où celui-ci racontait plaisamment la tombée des nues de
l'Italienne, ses sanglots, ses transports, ses déplorations, les
pistolets dont sa chasteté était gardée, et que, ne voyant pas d'issue
à cette scène grotesque, il avait fini par aller se loger d'emprunt,
chez un ami, laissant la dame, par courtoisie, maîtresse du champ de
bataille.
Inutile victoire pourtant! Dans cette maison abandonnée, Emilia se
dévorait de voir s'écouler sans effets, un temps si précieux et si
palpitant. A bout de patience, elle écrivit; mais Franz renvoya la
missive, avec ces seuls mots ajoutés en marge de la signature:
«_La manière dont vous avez agi, ne dénote pas une personne comme
il faut_».
C'était pour qui connaissait le comte, si amoureux des bienséances, le
plus hautain reproche qu'il pût faire; et Giovan, qui survint peu
d'heures après, confirma que tout était perdu, et qu'en cherchant à
s'opiniâtrer, il n'y aurait rien d'avancé que de causer sûrement,
l'éclat d'une rupture irrémédiable. Un dernier reste de comédie fit
écrire à Emilia, une lettre désolée; après quoi, soufflant dans sa
main pour sécher ses yeux, et quittant ce Saint-Germain funeste, la
jeune femme s'installa rue d'Orléans, près du bois de Boulogne, où
Giovan, provisoirement, lui donna le pot et le logis, encore qu'elle
fût à son cou une lourde meule de plus.
Le temps était passé, en effet, de la faveur que l'Italien avait
trouvée longtemps, près du Duc. Les amusettes, avec lesquelles il
menait auparavant son maître, les bouffonneries qui servaient aux
choses les plus sérieuses, perdaient de leur saveur, pour être du
réchauffé:
--Va! c'est bien! mon pauvre Giovan, disait Charles d'Este,
languissamment; et ce ton même se haussa, et devint de journée en
journée, plus impérieux et plus aigre, après l'étrange aventure de
Saint-Germain. Les cravates vert-pomme d'Arcangeli, son esprit bas,
étroit, mesquin, et qui puait par trop, la sale coque d'où il
sortait, jusqu'à ses breloques de corail, commençaient à fatiguer le
Duc, et à le mettre à contre-poil de tout ce que faisait son bouffon.
L'Italien semblait se résigner, tendait le dos sous la gouttière. Son
cœur, cependant, saignait en secret, d'un si entier renversement.
Lui, qui avait été l'homme unique dans l'hôtel, et bon à tout, depuis
vider le pot de chambre de Son Altesse, jusqu'à reconquérir ensemble
le duché, après dîner, se voyait réduit présentement à la seule
toilette du maître, sèche, contrainte, silencieuse;--ou bien, s'il
risquait la gambade, le Duc l'arrêtant d'un regard glacé, revenait
aussitôt à ses chiffres, et aux gens de loi, qui faisaient, en ce
moment, son unique et fort peu plaisante compagnie.
Tous ces tracas qui l'infestaient subitement, n'avaient d'autre
guêpier que l'hôtel Beaujon lui-même. Après avoir, dans ses premiers
transports, envoyé des présents superbes aux deux architectes, le duc
Charles, avant de payer, s'était avisé de vérifier leurs grimoires. Il
fut épouvanté des voleries, et l'ambition d'y voir clair lui croissant
avec l'esprit de chiffres, notre homme, un beau jour, fit charrier
dans son appartement, les inventaires généraux, les baux, les
mémoires, les contrats, l'état des recettes et des dépenses, sur
lesquels il passa bientôt les matinées, en compagnie de M. Smithson, à
dérouiller sa plus abstruse et sa plus profonde arithmétique.
Il en apportait chez la Belcredi, un cerveau encore tout offusqué; si
bien qu'assommé d'étiquette, et comme Giulia mettait son souci à
tâcher de le divertir, et à faire fleurir pour lui, sa table et son
appartement, Charles d'Este prit l'habitude de déjeuner tête-à-tête
avec elle. Ils avaient là chacun leurs plats; elle abondamment, car
elle aimait à manger et de toutes choses; le Duc assez peu, et
toujours les mêmes: force fruits à l'entrée du repas, surtout des
melons et des figues, des chapons, pigeons et gibier rôtis et
bouillis, et quotidiennement, quelque pâtisserie, avec des farces de
fromage, de caviar, ou de graines de pavot; mais tout cela, tellement
plein de jus et relevé d'épices, qu'on n'était presque plus surpris
des torrents de bière glacée, dont le Duc éteignait tout ce feu;
jamais de salade ni de venaison, rarement du poisson, qu'il déclarait
fade, et le petit coup de liqueur ou de très vieux cognac après table,
tout en maniant ses écrins, que la Belcredi allait lui quérir.
C'était le temps, effectivement, où le Duc avait entrepris de dresser
le _Catalogue officiel_ de sa collection de pierreries. Il y fut aidé
tout du long, par le sieur Van Moppes, expert-joaillier, lequel avait
vendu jadis quelques bagatelles à Giulia, et qu'elle fit connaître à
Son Altesse. Qui entrait, apercevait le Juif, juché sur une chaise
haute, son gros œil collé contre un diamant, le museau livide, tout
ramassé, et ressemblant fort à une grenouille: et toujours, devant
lui, son éternelle paire de balances, dont deux énormes bosses qu'il
avait, dans la poitrine et dans le dos, semblaient l'étui. Cependant,
le lit de repos, de dessus lequel Charles d'Este dominait les
assistants, disparaissait sous plus de vingt millions de pierreries de
toutes sortes, diamants, rubis, monstrueuses turquoises, émeraudes de
la grosseur d'une prune de la reine-Claude; et, à la lueur des
candélabres, le Duc barbu et immobile, tous les doigts, jusqu'au pouce
même, scintillant de mille feux, et des colliers plein la poitrine,
semblait comme un roi de théâtre sur son estrade.
Tant de tracas que se donnaient M. Smithson et l'expert-joaillier, à
passer des chiffres au crible et à peser des diamants, était pour un
dessein venu à Charles d'Este, après la mort de Hans Ulric, et qui
voulait qu'il mît de l'ordre dans sa fortune: celui de faire son
testament. Il n'eut pas la joie toutefois, de si bien nettoyer ses
affaires, qu'il ne lui restât au milieu, une vingtaine de puants
procès, car, las de se fatiguer l'esprit, le Duc attaqua d'un seul
coup, tous les mémoires des entrepreneurs; mais qu'étaient les
quelques cents mille francs en litige, au prix du monstrueux argent
que révéla le testament: cinq millions à Christiane, en se mariant,
cinq autres, à la mort du Duc; au comte Franz, quinze millions; et le
surplus, près de trois cent trente millions, _id est_, disait le
précieux brouillon:
_Nos châteaux, nos domaines, nos forêts, nos mines, nos salines,
hôtels, maisons, nos parcs, nos bibliothèques, jardins, carrières,
diamants, joyaux, argenterie, tableaux, chevaux, voitures,
porcelaines, meubles, argent comptant, fonds publics, billets de
banque, et particulièrement, cette partie importante de notre
fortune, qui nous a été prise et retenue de vive force, depuis
1866, dans notre duché de Blankenbourg_,
le Duc les laissait à son cher Otto, à la charge pour celui-ci de
payer quelques legs, qui seraient désignés dans des codicilles
postérieurs.
* * * * *
Le trouble et le bourdonnement furent extrêmes à l'hôtel, dès qu'on y
apprit le testament. Ne sachant rien qu'en gros et par rumeurs
contradictoires, que M. d'Œls s'amusait à répandre, chacun tremblait
que le voisin n'eût mordu sur sa part du gâteau, jusqu'à cette bonne
Augusta, qui brava le péril des courants d'air, pour venir se jeter
aux pieds de la chanteuse, la suppliant qu'elle lui conservât la
faveur de ses bonnes grâces. C'est que la Belcredi paraissait dans le
plus radieux état, où personne eût jamais été, auprès de Son Altesse.
Même appartement, même lit; Charles d'Este ne bougeait plus guère, de
derrière la jeune femme. Ils étaient ensemble à présent, sur le tour
de mignardise et de tendresse, et Giulia, vingt fois le jour, prenait
les ordres de son «cher seigneur,» pour sa parure ou son occupation.
Elle plaisait à ce capricieux, par ses raffinements exquis, sa
délicatesse et sa réserve. Chez elle, pendant le travail, car le Duc,
plus que jamais, s'acharnait avec M. Smithson, la chanteuse lisait ou
travaillait en tapisserie, et toujours le nez sur sa laine. Au milieu
de ces monceaux de chiffres, dont Son Altesse s'entêtait d'éclaircir
le testament, elle voyait d'immenses terres, peu de dettes, un Pérou
d'argent et de pierreries, Christiane et Franz à pourvoir, et Otto
sans doute à avantager; mais cela ne pouvait aller haut, et que de
beaux et lourds millions qui resteraient! Et, à ce comble de faveur où
Giulia se croyait parvenue, la tête lui tournait d'une fumée
d'espérance.
Ce fut un jour de vers la fin de mars, que le testament fut déclaré,
et cette déclaration produisit une scène assez singulière, et bien
dans le goût théâtral où se plaisait Charles d'Este. Entrant un soir,
après dîner, au grand salon des Tapisseries, le Duc s'avança vers ses
familiers, qu'il venait de faire chercher, prit par la main son fils
cadet, promena les yeux avec lenteur, sur la compagnie immobile, à qui
il dit, sans adresser la parole à personne, que tous ses titres,
honneurs, possessions, et le duché de Blankenbourg, c'était Otto qui y
succéderait; et aussitôt, marchant quelques pas jusqu'à l'autre bout
du salon, Charles d'Este appela le comte Franz. Là, avec excuses du
peu, il lui apprit les quinze millions dont il l'apanageait par
testament, nomma la part démesurée d'Otto:
--Mais il n'en faut pas moins, mes chers enfants, quand on doit
soutenir son rang...
Après quoi, saisissant Franz aux épaules et s'appuyant dessus pour le
faire ployer, le duc Charles pria ses deux fils de s'embrasser en sa
présence, et de se garder après sa mort, une inviolable amitié; puis,
lui-même les embrassa, tandis que toute la petite cour fondait sur
eux, afin de les complimenter.
--Et moi, cher seigneur, lui dit une heure après, Giulia, en retirant
ses bagues, ne me donnerez-vous donc rien?
Il la regarda; elle souriait de son sourire énigmatique, et comme
Charles d'Este était justement en train de boire un verre d'eau de
chicorée, ainsi qu'il faisait chaque soir:
--Tenez, dit le Duc, par badinage, et la Belcredi avala un long trait
de la médecine, moins amère sans doute, que sa déception.
Voilà tout ce que lui produisit ce mois de mars, qu'elle espérait si
succulent et si fructueux. Mais loin que l'étrange sirène en témoignât
le moindre souci, elle redoubla au contraire d'empressement et de
gaieté chez Son Altesse, au cruel déplaisir de l'Italien.
--Va! va! carogne, démène-toi, et gare la culbute! murmurait-il, en
haussant les épaules, car sa propre et rapide disgrâce lui montrait le
bâton toujours levé sur les autres.--Non! à coup sûr, cela n'irait pas
loin; cette belle faveur se casserait le nez,--entends-tu, insolente
bête!--concluait le bouffon, en suivant du regard, sa rivale dans la
galerie des Saisons, où Son Altesse le consignait: dure pénitence de
la voir passer, et entrer vingt fois par jour, chez le Duc, toujours
sereine, un peu nonchalante, avec son air ouvert, gracieux et
inoccupé. Quelquefois seulement, un coup d'œil au miroir trahissait
quelque espoir secret, comme si l'altière ensorceleuse se fût souri à
elle-même, en trouvant dans ses yeux et sur sa face superbe, de quoi
venir à bout de son dessein, et abattre à ses pieds tous ses ennemis.
Depuis huit jours, le comte Otto, qu'on ne voyait jamais auparavant,
commençait d'être familier et même assidu chez son père. Il arrivait
de bon matin, se mettait sur une chaise percée, et là, déjeunant
largement, entouré de ses chiennes couchantes, auxquelles il donnait
la curée, le jeune homme tenait séance au chevet du Duc, qui s'en
montrait ravi, quoique, en somme, il n'eût rien, pour profit de ce
subit amour filial, que la puanteur d'une selle. Heureux encore, si le
cher mignon voulait bien ne pas lui roussir la barbe avec les fusées
et les pétarades auxquelles il se divertissait, et ne lâcher qu'à
demi-voix, ses jurons habituels, lorsque Giulia prenait, par hasard,
un morceau dont il avait envie.