Tout lui riait à ce moment. Elle s'ancrait solidement chez Son Altesse

à force d'esprit, de complaisances, et de louanges renforcées qu'elle

lui jetait à pleines mains. Sa faveur croissante parut lors de la

distribution que fit Charles d'Este de médailles d'or à son effigie,

portant au revers, la cérémonie de l'inauguration de l'hôtel. Il en

accompagna l'envoi chez la Belcredi d'un grand cabinet à tiroirs,

plein de riches galanteries, et un petit présent de dentelles à

Christiane. Ce cadeau, que Giulia se chargea d'apporter elle-même, lui

servit à renouer commerce, et à espionner de nouveau chez Christiane

et chez Hans Ulric.

Elle put être satisfaite, s'applaudir du succès entier de ses plus

cruelles espérances. Ah! c'étaient bien vraiment le deuil et la

douleur qui sortaient de ses lèvres, l'après-midi qu'elle avait lu aux

deux jeunes gens l'émouvante scène tirée de _T'is a pity she's a

whore_. Christiane et Ulric, ce jour-là, avaient avalé un poison

mortel, et qui commençait de les infecter. Ombrageux, le sourcil

froncé, le regard farouche et défiant, on les voyait tressaillir tout

à coup, comme si eût encore retenti à leurs oreilles ce terrible

avertissement:

--Vous êtes mon frère, Giovanni!

--Et vous ma sœur, Annabella! que Giulia leur avait fait entendre.

Hélas! qu'il était loin déjà ce temps délicieux où leur vie coulait si

doucement, où toute leur âme s'épanchait en une puissante, une chaste,

une suave délectation, rien qu'à se rencontrer les yeux. Maintenant,

je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappait, les harcelait sans cesse au

fond d'eux-mêmes; et ces transports intérieurs ne se marquaient que

trop au dehors par la rougeur de leur visage, leur pouls inégal et

irrégulier, et les tristes vapeurs qu'envoyait à leur tête leur sang

enflammé. De quelque côté qu'ils se tournassent, eux, qui jadis

vivaient le cœur mêlé et comme flottant l'un dans l'autre, toujours

ils rencontraient à présent une gêne, une honte, en face, ainsi qu'un

mur qui les séparait. Assis près à près ou causant, l'esprit leur

partait à chaque minute; ils peinaient à tenir leurs gestes et leurs

regards dans de perpétuelles entraves; et ce silence qu'ils

s'imposaient, tous ces ménagements forcés, loin de leur servir de

remède, découvraient la gravité du mal, et pressaient leur subtile

ennemie d'en venir enfin à la catastrophe.

Un matin, vers les dix heures, tandis que Giulia se trouvait justement

chez le frère et la sœur, un laquais monta la demander de la part de

«Monseigneur le Duc,» lequel l'attendait à l'orangerie. Il s'y amusait

depuis quelque temps, à aller voir ouvrir les caisses emplies à

Wendessen pendant la débâcle du 25 juin,--du moins cette grande

partie que le comte d'Œls avait pu soustraire à la rapacité des

Prussiens; et ces séances d'ordinaire, fournissaient les scènes les

plus contrastées de colère et de gaieté de Son Altesse.

La Belcredi trouva Charles d'Este en manteau de lit, qui se levait de

devant une psyché. Arcangeli achevait précisément de le pommader,

pendant quoi, le maître s'ennuyant, avait réclamé Giulia. Au dehors,

la pluie ne cessait point; un ciel gris qui tombait par les baies

cintrées, éclairait à peine l'immense salle, avec ses gradins

d'orangers et le sol bitumé, encombré de vases et de porcelaines, que

l'on tirait des caisses défaites. De grands escogriffes, en veste

rouge, s'agitaient paresseusement; des coups de marteau résonnaient,

et le duc Charles, pris d'accablement, bâilla et dit qu'il voulait

partir, mais Giulia, tout en badinant, le pria de rester encore. Les

laquais s'allaient mettre à l'instant après une dernière caisse, et il

était venu à la chanteuse un étrange caprice de femme de savoir ce

qu'elle contenait,--comme un subit et inexplicable pressentiment.

Le couvercle bientôt s'enleva sous le ciseau, et la Belcredi se

pencha, mais elle resta désappointée, tandis que Charles d'Este disait

en riant:

--Bon! ce n'est que de la musique.

Elle avait déjà pris à la main un de ces cahiers manuscrits; et Giulia

reconnut aussitôt le premier acte de _la Valkyrie_. Parmi le désordre

de la nuit de fuite, les soldats avaient emballé mille sortes de

bagatelles qu'on eût aussi bien fait de laisser, et ces musiques,

probablement à cause du maroquin rouge et armorié de leur couverture.

Toutes les parties étaient là, même celle du chef d'orchestre, portant

des corrections au crayon et des annotations de la main de Wagner.

Alors le duc Charles revit en esprit cette soirée, la salle

éblouissante, Sieglinde et Siegmund sur le théâtre, l'attente

universelle... et ce courrier qui grattait à sa loge. Il avait tiré de

sa poche un petit miroir à main de malachite, et il s'examinait le nez

qui lui rougissait depuis deux semaines, à son cruel déplaisir; puis,

lâchant un ricanement forcé:

--Ah! ah! messieurs les Prussiens n'aiment pas la musique, dit-il

enfin. J'aurais voulu tout au moins, que l'acte fût fini.

Le rouge monta furtivement au visage de Giulia, ses yeux étincelèrent

de saisissement; un sourire dérobé et noir que cette Joconde

s'adressait à elle-même au plus profond de sa pensée, parut comme la

sombre aurore de quelque machination d'enfer, qu'elle venait de

concevoir. Le Duc, toujours le nez dans son miroir, se passait

doucement du blanc dessus, avec une patte de lièvre, et répétait entre

ses dents:

--Oui! oui! j'aurais bien voulu que l'acte fût fini!

--Cher seigneur, dit à ce moment la Belcredi, d'une voix tranquille,

et le regardant entre les deux yeux, il ne tient qu'à vous de

l'entendre encore. Que Votre Altesse redonne ici, et cette fois loin

des interrupteurs, la représentation qui n'a pu s'achever à Wendessen.

--Sans doute, dit galamment le Duc, après un instant de silence, je

vois bien Sieglinde; avec un Siegmund...

Mais la chanteuse interrompit:

--Votre Altesse me pardonnera! je ne songeais pas à moi-même, en lui

adressant cette proposition; je ne songeais même pas, ajouta-t-elle, à

aucun acteur de théâtre.

Et nommant tout de suite, Hans Ulric et la comtesse Christiane, la

Belcredi vanta, sur un ton qui s'échauffait, le grand effet qu'ils

feraient à la scène, s'enthousiasma de leurs voix, les plus admirables

qu'on pût trouver:

--Des voix telles qu'à ce moment, il n'y a pas les pareilles dans un

seul théâtre, et je m'y connais, Monseigneur....

Et, contente de l'ouverture avec laquelle le duc Charles recevait

cette idée de représentation, se répandit finalement, en tendresses et

en épanchements.

Elle remit vingt fois par journée, cette question sur le tapis,

toujours à louanger Hans Ulric et Christiane, toujours à féliciter

Charles d'Este de la soirée de Wendessen, où il avait réussi jusqu'au

miracle, disait-elle, sachant bien le succès assuré, quand on pinçait

au Duc cette corde. C'était d'ailleurs le temps de cette étonnante

vogue des théâtres de société; on ne parlait que de mascarades, de

comédies, d'opéras. Les princesses les plus princesses, étudiaient,

déclamaient des rôles, et les jouaient chez elles, en plein public, et

en habit de comédiennes. Le Duc, soufflé par sa favorite, et amené

adroitement à ce que désirait Giulia, s'engoua donc peu à peu, de

donner, pour inaugurer l'hôtel Beaujon, une fête qui surpassât tout,

et qui restât comme un modèle de luxe fastueux et de goût:

--Excellent! nous ferons entendre à ces imbéciles de Parisiens qui ont

sifflé _Tannhaüser_, un acte inédit de Wagner...

Et l'ennui dont il recommençait à dépérir, tête-à-tête avec Arcangeli,

de qui l'étoile pâlissait, enfonça au Duc sa résolution. Dès ce

moment, l'hôtel et les conversations des familiers ne retentirent plus

que de l'opéra, et Christiane et Hans Ulric demeurèrent les seuls à

ignorer le gala déclaré, et le rôle que Son Altesse leur y destinait.

* * * * *

On les apercevait en effet, s'il se peut, encore plus rarement qu'aux

Champs-Elysées, et leur chambre, précisément pareille à

l'ancienne,--même les sculptures et les ornements, et les caissons

dorés du plafond, avec ses peintures exquises et l'immense chandelier

vénitien,--ne leur donnait aucune idée qu'ils fussent dans un endroit

nouveau. Triptyques flamands, madones d'émail entourées de fruits,

tableaux excellents des grands maîtres, la vitrine aux reliques

romanesques, les quatre bustes florentins, les mêmes merveilles

entassées de livres rares et curieux, d'étoffes, d'ivoires, de

chinoiseries, de brimborions précieux, la vieille harpe peinte dans

son coin, les théorbes et les archiluths traînant çà et là sur les

fauteuils, tout cet identique arrangement qui fut terminé vers Noël,

après un désordre assez long, reporta Christiane et Ulric

irrésistiblement, aux journées lumineuses et tranquilles que ce

cabinet leur rappelait. Le frère et la sœur respirèrent; le joug qui

accablait leur âme parut se relâcher quelque peu. Ils reprirent du

plaisir à la lecture; la musique longtemps oubliée, se fit de nouveau

recevoir; on eût dit qu'une goutte des anciennes délices, de ce fleuve

de tendresse et de suavité qui coulait autrefois dans leurs veines,

s'y insinuait encore. Un matin, enfin, Christiane s'oublia dans les

bras de Hans Ulric, et la tête sur son épaule, jusqu'au moment où une

voix partit, une voix intérieure qu'ils connaissaient bien:

--Vous êtes mon frère, Giovanni!

--Et vous ma sœur, Annabella!

Ils pâlirent, ils s'éveillèrent, et les écailles leur tombant des

yeux, tous les deux reconnurent les progrès de leur cancer intérieur.

Au bord de quel précipice ils s'étaient endormis; parmi quels flots et

quelles tempêtes ils avaient cru être en sûreté! Ce furent

d'effroyables journées, pour les misérables enfants. Ils cherchaient à

tromper les heures en mille sortes d'occupations, et, continuellement

pressés par l'inquiétude qui les dévorait, se répandaient de tous

côtés, au Bois, aux courses, dans les sociétés. Mais cette dissipation

banale, ces remèdes que l'on prescrit, ne leur empêchaient pas les

souffrances; il en aurait fallu boucher la source, qui était leur

propre cœur. Christiane pâlit et maigrit. Ses yeux éteints se

creusèrent, son visage se défigura; elle fondait en larmes

fréquemment, et Hans Ulric, jadis la patience même, devint irritable

et nerveux; un léger bruit, l'odeur d'une rose suffisaient à

l'incommoder. Mais les nuits principalement, leur présentaient mille

idées affreuses; quelque chose de plus violent remuait alors dans

leurs entrailles, et ils restaient épouvantés du monstre qu'ils

nourrissaient en eux; ou bien, s'endormaient-ils enfin, il leur venait

des tourments cruels, comme dans le jour, par les songes.

Cependant, à l'hôtel, autour d'eux, tout se préparait pour le gala.

Les ouvriers dressaient déjà l'estrade et le reste de l'appareil dans

le salon des Miroirs, et le Duc allait voir chaque après-midi, la

maquette du décor chez le vieux Séchan, dont l'immense atelier

l'amusait. Le chef d'orchestre du théâtre Lyrique s'était engagé à

fournir les musiciens; pour chanter Hunding, on aurait Doëry, le

fameux baryton de Vienne, auquel la chanteuse écrivit: toutes choses

enfin, s'annonçaient au mieux. Alors seulement, quand la Belcredi vit

le Duc ainsi échauffé, elle rappela à Son Altesse qu'il fallait

prévenir Christiane et Hans Ulric.

Mais dès les premières paroles, ils refusèrent l'un et l'autre,

assurant qu'ils ne consentiraient point à chanter en public.

On peut penser l'étrange vacarme, et les imprécations du duc

Charles:--Il serait donc toujours barré en ses moindres desseins! ce

petit plaisir après lequel il languissait depuis si longtemps, un

caprice d'enfant l'en voulait priver; bref, tant de furieux

emportements que Christiane enfin céda, puis Hans Ulric, la voyant

pleurer, accorda ce qu'on exigeait. A bien penser, ils n'avaient tous

deux, d'autre raison pour ce refus, que l'embarras de monter sur les

planches; mais qui sait si la distraction ne leur en serait pas

profitable, et un allègement à ces heures, qui leur marchaient à pas

de plomb?

Ce fut Giulia Belcredi, qui se chargea de montrer leurs rôles à la

comtesse et à son frère. Dès le soir du lendemain, elle était chez les

jeunes gens, gaie, légère, causante, voltigeante, et qui s'extasia de

la chambre terminée, et des mille choses charmantes, curieusement

étalées partout. On avait allumé quelques bougies de cire du grand

chandelier, dont la lumière faisait distinguer jusqu'au moindre trait

des tableaux qui se trouvaient au haut des murailles, et qu'on

éteignit pour répéter. Le silence régnait partout, avec une sorte de

majesté; Giulia, devenue sérieuse, était toute droite au piano; et une

seule lampe, dans la vaste chambre. La Belcredi s'assit enfin, promena

ses doigts sur le clavier, puis, avant que de commencer, demanda aux

chanteurs s'ils se rappelaient le poème.

Ni l'un ni l'autre n'avait bien compris ce premier acte, si

brusquement interrompu, et la Belcredi, prenant la parole comme pour

entrer en matière, leur en fit le récit rapide:--Siegmund secouru par

Sieglinde, Hunding qui le reconnaît, le provoque, puis le héros

demeuré seul; il rêve, il sent sa poitrine s'enfler, Sieglinde

apparaissant alors, les aveux, le long duo, la fuite,--sans qu'un seul

mot de Giulia eût révélé de quel plus sombre crime encore, leur

adultère se noircissait. Elle frappa ensuite quelques accords, et Hans

Ulric commença.

Ils dirent le premier duo, chantèrent leur partie séparément; dans la

scène avec Hunding, qui suit. Comme deux cordes à l'unisson, dont

l'une sonne quand on touche l'autre, le cœur leur vibrait de se

répondre. Ils s'exaltaient, donnaient leur pleine voix; des élans

d'amour leur revêtaient l'âme de joie et de lumière, de toutes parts,

et quand ils entonnèrent à la fin, le chant triomphal du Printemps,

Christiane et Hans Ulric se saisirent la main. Fiévreux,

enthousiastes, haletants, ils allèrent, sans faire une faute, jusqu'à

la fin de cette admirable page.

Alors Giulia dit, comme sortant d'un rêve:

--Il se révèle à l'acte suivant, que ce sont le frère et la sœur,

tous les deux, les fils du dieu Wotan, caché sous le nom de Walse.

Ils pâlirent extraordinairement, et leurs mains s'ouvrirent, se

séparèrent; leur visage enivré s'éteignit, crispé d'un mouvement

convulsif; un silence extrême annonça de quelle horreur ils étaient

saisis. Christiane avait fermé les yeux, comme le soir où la Belcredi

leur lisait la scène de Ford; Hans Ulric, éperdu de stupeur, regardait

fixement dans l'ombre, un Rembrandt vieux, peint par lui-même, aux

yeux pénétrants et mélancoliques. Quel démon se divertissait,

connaissant le trouble de leur âme, à leur lever sans cesse ce fatal

rideau? Etaient-ils donc dépeints partout, ces cruels tourments dont

ils mouraient, et les chants des musiciens, ainsi que les vers des

poètes, n'allaient-ils plus leur faire entendre désormais, que le

crime et l'horrible désir dont ils étaient brûlés eux-mêmes? Le frère

et la sœur ne remuaient point; d'autres ardeurs s'enflammaient en

eux, que leur cœur ne leur avait pas encore expliquées; ils ne

formaient aucune idée; et parmi cette affreuse agonie, à chaque

convulsion de leur pensée mourante, ils se sentaient plus enfoncés,

non dans un mal particulier, mais dans un abîme de tous les maux.

Et Hans Ulric, le lendemain, pour la première fois depuis leur tendre

enfance, ne parut pas chez Christiane. Etendu sur un divan, à plat

ventre, l'enfant se déchirait la poitrine par des cris et des

gémissements. Il exécrait les codes, les lois, toutes les entraves des

hommes; il songeait à ces rois d'Egypte que la coutume contraignait

d'épouser leur sœur; il enviait le destin des bêtes; il eût voulu

être poussière; puis, après ces mornes méditations, éclataient non

plus des sanglots, mais des râles, mais des hurlements, qui

s'éteignaient enfin en voix confuses, en soupirs, en longs

balbutiements. Il se dressa, essuya ses yeux rougis, et il se

promenait par la chambre. Sa tête n'était plus occupée que de deux

vers bizarres, en anglais, qu'il se déclamait continuellement:

T'is good; though music oft hath such a charm

To make bad good, and good provoke to harm

Il cherchait dans quel poème il les avait pu lire:--Pauvre âme!

répétait-il tout bas, en s'adressant à Christiane; elle lui était, il

le sentait bien, plus son cœur que son propre cœur, plus ses

souffrances que ses propres souffrances; et, à la pensée de sa sœur,

ses larmes sanglantes redoublèrent.

Il était plein d'elle, il se redoutait, mille démons lui tournoyaient

dans l'âme; et Hans Ulric vécut ainsi, les jours suivants, tantôt,

stupide et silencieux, puis, frénétique, à faire craindre que tout ne

se rompît en son corps. Il jeta dehors ses pendules, dont le battement

l'importunait; il se trouvait laid dans les glaces, et il sanglotait

amèrement.--Partir! je veux partir, la quitter! Mais ses résolutions

les plus fortes, tout d'un coup, se perdaient en l'air. Hélas! plus il

pénétrait dans son secret, plus il trouvait que c'était ses entrailles

mêmes; et criant, se roulant par terre, écumant, il ne sortait de ces

furies que pour demeurer couché sur le dos, tout débraillé, la bouche

ouverte, dans l'état d'un homme qui se meurt...

Il s'étonnait pourtant, l'infortuné, de ne pas endurer davantage:--Eh

quoi! n'était-ce que cela? Les mots: passion, tourment, désespoir, lui

avaient toujours présenté, alors qu'il les lisait dans les livres, un

sens plus cruel et plus âpre que ce petit spasme de ses nerfs, ce

mouvement de son cœur un peu plus rapide. Et Hans Ulric s'indignait

alors contre lui-même, son repos lui faisait horreur; il appelait, il

embrassait, il étreignait la souffrance désespérément, et ne pouvait

s'en rassasier.

Il fallut bien cependant s'habiller, dans la soirée du cinquième jour,

et si cruel que fût l'effort pour le jeune homme, porter chez Son

Altesse qui le demandait, son corps malade et son âme bourrelée.

Christiane s'y trouvait déjà, à qui le Duc venait d'offrir une montre

émaillée en forme de luth, de même qu'il donna ensuite à Hans Ulric,

une boîte de pistolets, pour faire entièrement passer, grâce à ces

cadeaux, ce qui pouvait leur rester d'humeur.

Ils ne levèrent point les yeux, mais l'accent saccadé de leur voix,

leurs soupirs, leurs moindres mouvements, répondaient l'un dans

l'autre, au frère et à la sœur, et les emplissaient douloureusement.

Tout était silence autour d'eux; _César_ dormait sous les pieds du

Duc, la chanteuse parlait de Karl Doëry, lequel ne pouvait quitter

Vienne; et une tentation croissante leur venait de se regarder, fût-ce

un seul instant. Hans Ulric enfin, tourna la tête; elle portait au

cou, suspendu à un velours, un médaillon de leur vieille nourrice,

Margaréta Bracholz, la surveillante de leur enfance, à Herrenhausen et

à Blankenbourg. Un torrent leur passa dans l'âme, avec ces souvenirs

oubliés; Hans Ulric se dressa à demi, près de crier, de

s'élancer...--et, au milieu de leur poitrine, je ne sais quoi de suave

et de fort, qui semblait s'échapper de leur cœur, jaillissait à

bouillons redoublés.

A partir de ce jour, ils ne luttèrent plus, s'abandonnèrent à leur

destinée; Hans Ulric retourna chez Christiane; ils recommencèrent à

répéter, s'enivrèrent, sans en rien craindre, de ces chants brûlants

de _la Valkyrie_. La Belcredi, qui les suivait comme pas à pas, dans

leur âme, cessa enfin de jeter du venin sur une plaie déjà mortelle,

et les visita rarement,--sûre qu'ils ne pouvaient désormais se

déprendre de leurs attaches criminelles.

Ils sentirent les rêveries, les fureurs, les désirs cuisants, toutes

les violences de la passion. Christiane ne pria plus; des cheveux

blanchirent à Hans Ulric. L'oisiveté, la nonchalance, les nourritures

délicates, les tendresses feintes des opéras qui leur amollissaient le

cœur, cette poésie fumeuse qu'ils buvaient et que leur tête était

trop faible pour porter, ce luxe qui les entourait, tout conspirait à

les amener au bord extrême de l'abîme, jusqu'au moment qu'après ces

longs oublis, leur conscience réveillée dardait soudain à leurs yeux

un trait de flamme si violent, que c'était comme un coup de foudre

rompant tout. Ils se fuyaient avec horreur; mais à peine

demeuraient-ils seuls, qu'une faim de se revoir encore, les pressait

et les violentait; et aussitôt qu'ils s'étaient revus, ils n'avaient

plus que des tourments, du vide, un morne accablement, et des pensées

ardentes et confuses, s'effaçant les unes les autres.

Ils en vinrent à se haïr, à se lâcher des duretés, des mots amers,

tant leurs souffrances s'augmentaient. Souvent, assis face à face, une

sécheresse soudaine les laissait glacés, pendant des heures, sans que

ni l'un ni l'autre pût produire la moindre pensée de tendresse. Oh!

que n'eût pas donné Hans Ulric, pour une de ces effusions, où son âme

autrefois, se tenait comme suspendue à sa sœur! Farouches,

indifférents à tout, Christiane et lui faisaient pitié. Ils

recouraient à la nature, mais les champs, les forêts, le soleil

n'étaient plus une joie pour leurs yeux; ils se réfugiaient dans

l'art, mais ils avaient en eux, un vide énorme, où la musique et la

poésie n'entraient plus. Comme une eau gelée et brillante qui, le

moment d'après, n'est plus que de la boue, leurs occupations

d'autrefois, sitôt qu'ils y touchaient à présent, se changeaient en un

néant obscur. Dévorés d'une infinité qui ne pouvait être assouvie,

leur amour lui-même semblait fuir et s'effacer dans leur

âme.--Christiane ne m'aime pas! se répétait alors Hans Ulric

éperdument; il voulait la tuer, se tuer lui-même; et chaque instant de

leur vie, chaque battement de leur pouls, chaque éclair de leur

pensée, avait maintenant plus de tortures, et l'on peut dire plus de

durée, que tant d'années de leur intimité.

* * * * *

Les journées s'écoulaient cependant, avec une effroyable vitesse, et

le Duc qui mourait d'impatience, semblait encore pousser les heures de

ses mains, à force de courir et de trépigner dans les derniers

préparatifs. La machine matérielle était presque terminée. On avait

remplacé Karl Doëry par l'un des barytons du théâtre Lyrique: Wagner

enfin, sur un second billet flatteur de Son Altesse, accorda

l'autorisation qu'on lui demandait; si bien que, lorsqu'on eut rangé

dans la salle, trois cents fauteuils pour pareil nombre d'invités, il

ne resta plus qu'à marquer le jour de la répétition générale, à

laquelle le Duc voulut assister, et qui tomba le samedi, 21 janvier.

Christiane et Hans Ulric essayèrent leurs costumes, dans l'après-midi;

ce n'était pour lui, qu'un sayon de cuir, et pour elle, une longue

tunique de laine blanche, avec une plaque d'or qui serrait ses

cheveux. La Belcredi vint les chercher sur les huit heures; et ils

descendirent tous trois, à un petit salon fort éclairé, qu'on avait

ménagé en arrière des coulisses, et qui rendait chez Christiane, par

un degré dérobé.

--Ah! mon Dieu! comtesse, dit Giulia, vous avez oublié vos pendants

d'oreilles.

C'était une nouvelle galanterie du Duc, deux dents de lion montées en

or; rude bijou, que Son Altesse avait fait ciseler pour Sieglinde.

--Vous les trouverez dans le secrétaire, dit Christiane à Hans Ulric

qui remonta.

La chambre était déserte et tranquille; deux grosses lampes

l'éclairaient. Hans Ulric avait ouvert le curieux meuble, incrusté

d'écaille et d'ivoire; et comme il l'allait refermer, et descendre

avec l'écrin, tout à coup, dans le fond d'un tiroir, il aperçut ses

pistolets, car Christiane redoutant quelque frénésie désespérée, les

avait enlevés de chez lui, sans qu'il y prît garde.

Il ouvrit la cassette d'argent, blasonnée du Cheval-Passant, comme

tout ce qui sortait des mains de Charles d'Este, et vint regarder ces

belles armes, à la clarté d'une des lampes. Alors, le silence qui

l'environnait, soudain, lui parut extraordinaire; des souvenirs

profonds et confus l'assaillirent, tandis que son cœur s'affaissait

dans un vague de souffrance intolérable; et machinalement, le jeune

homme continuait de charger l'un des pistolets, en passant à droite et

à gauche, des regards éperdus.

--Ulric! Ulric! appela Christiane d'en bas.

Il fit un bond, repoussa la boîte dans le secrétaire, et descendit

précipitamment.

Le Crépuscule des Dieux · 第 7 / 19 段