Elle avait récité ce prélude d'un ton bas et glacé, et qui faisait

pressentir quelque mystère. Alors la Belcredi reprit haleine. Il

s'était peint un rouge sombre, avec des yeux étincelants, sur la

figure tartare de Hans Ulric, et la tête en avant, le cœur battant,

suspendu, il attendait avidement chacune des phrases du dialogue:

Christiane en face de lui, les joues pâles, la bouche entr'ouverte,

présentait un visage comme effrayé... Mais la voix de la Belcredi

s'éleva, disant ces paroles:

GIOVANNI.

Annabella, je suis perdu! L'amour que j'ai pour toi, ma sœur, et

la vue journalière de ton immortelle beauté ont détruit

l'harmonie de ma vie et de mon repos.

ANNABELLA.

O mes justes craintes! Eloignez ce malheur! Si ce que vous dites

est vrai, il vaut mieux que je meure!

GIOVANNI.

Vrai! Annabella, est-ce le temps de plaisanter? J'ai trop

longtemps étouffé les flammes cachées qui m'ont consumé. Combien

de nuits silencieuses j'ai dépensées en soupirs et en sanglots!

J'ai passé au crible toutes mes pensées, j'ai défié la destinée,

j'ai plaidé contre ma passion, j'ai fait enfin tout ce que

pouvait me conseiller la noble vertu, mais ce fut inutile: mon

destin veut que vous m'aimiez ou que je meure!

ANNABELLA.

Dites-vous votre pensée?

GIOVANNI.

Que le malheur m'écrase à l'instant, si je la déguise!

ANNABELLA.

Vous êtes mon frère, Giovanni.

GIOVANNI.

Et vous ma sœur, Annabella, je le sais.

Alors, Giulia s'arrêta et leva la tête, et cela fit un long silence

où l'on eût entendu un ciron marcher. Christiane toute blanche, les

yeux mourants, s'était renversée dans son fauteuil; de grosses larmes

s'amassaient au bord de ses paupières. Lui, le regard farouche et

contraint, et sur les traits quelque chose d'éperdu, paraissait frappé

de la foudre. Quel secret de leur âme angoissée retrouvaient-ils donc

dans ces cris de Giovanni et d'Annabella? Ce je ne sais quoi de

poignant qu'ils sentaient en eux soudainement, à travers les détours

tortueux et les ténèbres de leur cœur, allonger la main sur leur

blessure, ah! savaient-ils déjà que c'était du remords et l'horreur de

leur coupable paix? Des nuages enflammés s'éteignaient au couchant;

les oiseaux ne pépiaient plus; la lune se levait au haut du ciel, avec

son croissant d'un argent pâle, et il se répandait de tous côtés, une

sérénité extraordinaire. Cependant Giulia poursuivait:

ANNABELLA.

Vis! tu as vaincu sans combattre: ce que tu me demandes, mon

cœur captif l'a depuis longtemps résolu. Je rougis de te

l'avouer, mais je veux le dire pourtant: pour l'un de tes

soupirs, je poussais dix soupirs, pour chacune de tes larmes, je

répandais vingt larmes, non point tant parce que je t'aimais, que

parce que je n'osais le dire; à peine osais-je le penser!

GIOVANNI.

Que cette musique ne soit pas un rêve; ô dieux, je vous en prie,

au nom de la pitié!

ANNABELLA, s'agenouillant.

A deux genoux, mon frère, et par les os de notre mère, je vous en

conjure; ne livrez point mon secret à votre raillerie, ou bien à

votre haine; aimez-moi, ou tuez-moi, mon frère.

GIOVANNI, s'agenouillant.

A deux genoux, ma sœur, et par les os de notre mère, je vous en

conjure; ne livrez point mon secret à votre raillerie, ou bien à

votre haine; aimez-moi, ou tuez-moi, ma sœur.

ANNABELLA.

Ainsi vous disiez vrai?

GIOVANNI.

Oui! vrai, et toi aussi, j'espère; dis, je parle sérieusement.

ANNABELLA.

Je le dis et je le jure.

GIOVANNI.

Moi aussi je le jure, par ce premier baiser... un autre... un

autre... encore un...

La Belcredi se tut, laissa tomber sa voix; quelque peu de pitié lui

prenait enfin à considérer Christiane, tandis que Hans Ulric, blême et

suffoqué, se remuait impétueusement sur sa chaise. Il voulut parler...

sa voix s'étrangla; un orage de pleurs, de sanglots, de cris se

déborda de sa poitrine, et il s'enfuit afin de les cacher...

Christiane ne remuait point, deux ruisseaux de larmes silencieuses

coulaient de ses paupières fermées; le crépuscule descendait, et

couvrit le départ furtif de la Belcredi.

Elle épargna dès lors, pendant quelque temps, la contrainte de la

revoir à Hans Ulric et à sa sœur. La chanteuse se donna pour

indisposée;--et cette vie obscure, tranquille, qui semblait s'écouler

sans volupté, au milieu des plaisirs qui sollicitaient Giulia, comme

sans ambition parmi les richesses qui l'environnaient, formait un

contraste saisissant avec le tapage et les folies dont Emilia

emplissait l'hôtel, à ce moment même.

* * * * *

Le temps ordinaire de fleurs et de miel de ces sortes de liaisons

n'avait guère duré pour le comte Franz. Aux premiers avis qu'il donna,

l'Italienne s'était rebiffée avec aigreur, et les chapeaux, les

plumets, les grands airs, bien loin qu'elle les corrigeât, avaient

redoublé d'extravagance. Le pauvre patito haussait les épaules, se

contentait de murmurer:

--Quelle Marphise! ou bien: Quelle Bradamante! et s'avouait, tout en

lissant ses moustaches, qu'il n'avait su ce qu'il faisait, de se

passer au cou cette corde.

Emilia rêvait mariage à présent, et sommait le jeune homme de ses

promesses. Après les avoir reçues en l'air, ainsi que Franz les

prononçait, l'Italienne en était à les tenir pour valables, à jurer

qu'on l'avait abusée. Elle voulut se dire grosse, comptant

probablement sur l'effet de la tendresse paternelle. Ce fut une assez

longue comédie de joie, et des bavardages intarissables sur le poupon,

dont elle protestait par avance, qu'il aurait les yeux bleus, «et le

grand appétit de son père». Mais la tranquillité de Franz, et le peu

de peine qu'il prit pour cacher son incrédulité, convainquirent à la

fin l'Italienne que là n'était pas la fibre sensible, et ne pouvant,

tout bien considéré, servir à rien, cet enfant postiche disparut,

aussi promptement qu'il s'était formé.

Elle ne savait que résoudre, que devenir, où tourner sa vue. Elle

imagina de se retrancher derrière des scrupules de piété; Franz était

boudé, traité comme un nègre, et chaque soir, la porte fermée, quand

il frappait chez sa maîtresse; mais à force de discours moraux, et de

simuler la religion, l'Italienne en sentit soudain, réellement, un

réveil cuisant et douloureux. Des riens lui devinrent des hydres;

prières, macérations, jeûne rigoureux, les pratiques les plus austères

suffisaient à peine à son repentir, à son horrible frayeur du diable.

Elle donna une scène tragique, en s'allant jeter aux pieds d'Augusta,

la supplier de ne point la maudire, de quoi l'autre bien étonnée, ne

faisait que lui répéter:

--_Aber! aber! chère temoiselle..._

Puis finalement, se mit à pleurer avec la pauvre Madeleine. Dès lors,

les visites se succédèrent; Augusta montrait à l'Italienne comment

connaître l'avenir par des calculs et des petits points, la caressait,

lui contait les romans de fées dont elle était pleine, et quelquefois,

lui faisait fête de quelque cuisine à l'allemande, soupe aux choux,

boulettes de farine nageant dans un brouet d'épices, et toujours des

farces de chair à saucisse.

Alors, voyant que rien ne l'avançait, Emilia éprouva soudain de

furieux emportements. Elle brisa ses vierges, lacéra ses scapulaires,

et elle injuriait les saints, disant que ces grands _coglioni_

n'avaient aucun pouvoir. Les manières soumises de Franz ne le mirent

pas à couvert de l'orgueil et de l'insolence de cette impérieuse

Junon. On l'entendait de deux pièces maintenant; ce parler haut ne

baissait pas de ton, même pour les choses les plus intimes.

L'ordinaire devint promptement trois ou quatre scènes par jour.

Epuisée, elle avait recours à se faire peigner par sa femme de

chambre, ce qui la calmait, l'assoupissait; sa chevelure lourde et

soyeuse dégageait des étincelles par les temps d'orage, et ce fut

ainsi qu'il lui naquit une de ces idées extravagantes, qui obligeaient

parfois de douter si elle était de sens commun. Elle s'imagina

follement que la résistance de Franz venait peut-être de prétentions,

de chimères d'aristocratie, et tout du même élan, ne réfléchissant

point, adressa au comte d'Œls les lignes suivantes. Il faut dire que

selon la mode des cours, et sans que personne le prît pour bon, le

Duc appelait son chambellan, familièrement, «mon cousin.»

«Comte, on me nomme Porte-Bonheur, je veux vous porter bonheur et

vous rendre la santé; voici ce que je ferai pour vous: je suis

catholique, je me ferai protestante, cela vous portera bonheur,

puis j'ai tant de magnétisme en moi, et surtout dans mes cheveux,

que ma présence dans la même chambre, suffira pour faire partir

vos douleurs.

En revanche, je vous demande un tout petit service, j'ai envie

d'être la cousine de François; adoptez-moi comme votre fille, je

ne demande que votre nom, j'ai l'idée que François se

réconciliera plus facilement avec moi, si je suis sa cousine.

Croyez-moi, cher comte, une bonne action vous portera bonheur,

songez-y bien! gagner une âme pour votre religion!»

EMILIA CATANA.

On peut penser les gorges chaudes, et l'éclat de risée qui accueillit

cet étrange galimatias. M. d'Œls, prisonnier dans son lit, et non par

grimace cette fois, expédia aussitôt l'épître à Son Altesse, car sa

goutte, chez le chambellan, rendait plus âcre encore le venin. Il n'en

arriva pas toutefois, ce que le bon sire espérait; trop de soucis

domestiques harcelaient Charles d'Este, pour qu'il songeât à cette

bagatelle. Il était en effet, vers ce milieu d'octobre, en plein

travail de s'installer à l'hôtel Beaujon.

Les premières journées s'écoulèrent à finir d'ajuster mille petits

coins, et entre temps, à parcourir la maison, suivi du fidèle

Arcangeli, lequel écrivait à mesure, tout ce qui passait par l'esprit

du maître, pour singulariser et embellir. Les fenêtres leur

découvraient tout près, l'Arc-de-Triomphe, et le Duc riait quelquefois

de se voir logé, lui, petit-fils du généralissime prussien, devant ce

superbe trophée de la «Marseillaise», qui criait éternellement la

guerre et le défi à son aïeul.

La survenue du comte Otto, dont l'entresol était achevé, donna à Son

Altesse une autre sorte d'occupation, et déchaîna, à travers l'hôtel,

comme un tourbillon furieux, sans que le Duc en marquât moins de

complaisance, et l'on peut dire de soumission, envers le jeune homme.

Ce fils chéri promenait maintenant, partout avec lui, un bas valet de

dix-huit ans, qui répondait au nom ou au sobriquet mythologique de

Saint-Amour. Le plaisir de donner ensemble du cor de chasse avait

introduit auprès d'Otto cette crapule d'écurie; la fantaisie

insensiblement, s'était tournée en goût déclaré, et bientôt le jeune

comte se montra jaloux de son compagnon, jusqu'à la fureur. Des plus

petites choses même, Saint-Amour n'en fut plus le maître: tantôt

prêts à sortir tous deux, son capricieux tyran le renvoyait, d'autres

fois il l'accablait d'injures, et le faisait pleurer, pour des rivaux

dont il prenait ombrage. Les coups de pied, les soufflets n'étaient

pas rares, suivis de raccommodements; tout cela tellement public, que

M. d'Œls qui commençait à se remettre, demanda un jour, ironiquement:

--Si c'était là le grec que le baron de Cramm avait enseigné à son

élève?

Petit, leste, rousseau, des cheveux filasse, Saint-Amour déconcertait

à première vue par une laideur particulière, mais avec des yeux verts

et clairs, et un minois chiffonné qui pétillait de tant de vice, de

promesses et d'effronterie, qu'il était pire que joli. Le Ganymède ne

tarda guère à se montrer paré des plus riches cravates et des habits

les plus collants, plein d'argent, de pommades, de bagues--et des

bijoux partout où il en pouvait étaler; glouton d'ailleurs, crapuleux,

se plaisant aux ordures, et fait comme exprès pour Otto.

De l'un à l'autre cependant, les derniers travaux prenaient fin, et

durant une quinzaine, ce fut des installations qui se succédèrent: la

Belcredi, le comte Franz, les chambellans, bref le gros de la troupe,

et tous, assez peu charmés de leur nouveau séjour. Partout des niveaux

différents, des montées, des recoins, des tourelles, des pièces

doublées, aveuglées en débarras et en garde-robes, et parmi tant de

magnificence, d'extrêmes incommodités, et les vues des appartements

les plus noires, les plus écrasées, les plus puantes. Emilia même en

lâcha des plaintes indiscrètement, qui, si le Duc les eût apprises,

auraient sans doute empêché la grâce qu'il lui fit, d'ignorer son

intrigue aussi parfaitement qu'il en était informé, et de la garder à

son service. Mais en souvenir de Claribel, il voulait traiter

l'Italienne autrement qu'il n'eût agi avec une autre. Il l'établit

donc sur un pied régulier, en la nommant en double d'Augusta, dame

d'honneur de la comtesse Christiane.

Finalement, à force d'émigrer, il ne resta plus dans l'ancien hôtel

que quelques valets qui pillaient tout, la visionnaire Augusta, afin

de retarder le moment d'avoir les prémices de ce plâtre neuf, et Hans

Ulric avec sa sœur, heureux, peut-être, de cette solitude. Elle ne

put durer toutefois; un ordre du Duc arriva, si impatient et si absolu

qu'il fallut obéir au plus vite, et passer à l'hôtel Beaujon; et celui

des Champs-Elysées fut affiché à vendre, dès cet instant même.

* * * * *

Le lendemain, sur les deux heures, Charles d'Este fit appeler autour

de lui ses quatre enfants, Giulia Belcredi, Arcangeli, avec ses autres

familiers en grand uniforme, et prenant la tête du cortège, Son

Altesse se régala de les mener partout, à travers le nouvel hôtel. Les

stations furent infinies dans les jardins, dans la faisanderie,

garnie de toute espèce d'oiseaux rares, et surtout aux fameuses caves

superbement éclairées. Le Duc piaffait d'aise, portait haut la tête,

et poussait à chaque moment de gros rires, qui devinrent du braire à

force d'éclat, lorsque M. de Cramm, en heurtant par mégarde un des

lambris du dernier caveau, éveilla de tous les côtés, de

retentissantes sonneries d'alarme:

--Ah! ah! de Cramm, répétait le duc Charles, je vous y prends, vous

essayiez de me voler!

Et il brandissait ses clefs, les larmes aux yeux. Puis voilà Son

Altesse qui pousse une porte, dans l'épaisseur du mur, si exactement

coupée, et la serrure tellement perdue, qu'il n'était pas possible de

la découvrir. Un escalier bas et gironné, d'une quarantaine de

marches, muni de grilles et se terminant par une porte en fer, à

secret, conduisait à un réduit voûté, qui était la cache des trésors.

Là, dans des coffres de fer scellés à la muraille et bien armés de

grosses barres, dormait un immense argent comptant: ducats, doublons,

pistoles à l'effigie des ancêtres de Charles d'Este, vieilles guinées

de tous les règnes, depuis l'avénement au trône d'Angleterre de la

branche cadette de Blankenbourg, frédérics, louis, napoléons, qui

avaient fait maintes campagnes, parmi les équipages de l'oncle du Duc;

tout cela dans des sacs étiquetés et entassés, dont le total allait à

des monts d'or. Un seul coffre, rien qu'en lingots d'argent, et en

billes de platine empilées, passait le million et demi. Le Duc se plut

à ouvrir, entre beaucoup d'autres, plusieurs caisses emplies de

monnaies neuves et frappées sous son règne, et pris de générosité, en

fit un présent considérable à d'Andonville et à M. d'Œls. Il fallut

essuyer en revanche de terribles explications, comment le caveau

pouvait être inondé en cas d'incendie, l'épaisseur des voûtes et des

murailles, et des calculs du bout de sa canne, sur le pavé de pierres

plates, à la lueur du gaz qui dansait. Charles d'Este crevait de joie

et de tendresse pour son hôtel; on le voyait aller de l'un à l'autre,

tout radieux, et comme porté sur les airs.

Ils revinrent dans l'antichambre, gardée par deux valets intérieurs,

fort haute, dorée, magnifique, et qui leur réservait une surprise

nouvelle, à ce bas bout de la salle où le Duc les avait entraînés.

Joseph poussa un ressort caché, et la muraille de s'ouvrir, présentant

une cage vitrée, et dans la cage un somptueux fauteuil, garni d'un

marchepied de velours. Outre que par cet ascenseur, c'était du chemin,

des escaliers et de la fatigue d'épargnés, Charles d'Este s'en

trouvait encore touché à un endroit bien plus sensible. Esprit puéril

et faussé, il adorait ces moyens romantiques, et tout ce qui sentait

la machine, le théâtre et l'extraordinaire lui paraissait la marque

qu'on était nourri dans un air de grandeur et de luxe.

Tous s'assirent l'un après l'autre, et le fauteuil les déposa au

milieu même d'un escalier, devant une assez vilaine porte. Le Duc

monta cinq ou six degrés à travers l'épaisseur du mur, traversa une

étroite antichambre tendue de vieilles tapisseries représentant des

villes italiennes, et soulevant une portière:

--Messieurs, dit-il, voici ma chambre.

En face d'eux, sous un dais d'ancien velours de Gênes couleur vin,

chargé de plumes, de falbalas et de broderies de vieil or, se voyait

un superbe lit, doré et majestueux comme un trône. Une balustrade à

hauteur d'appui, la dorure épaisse et foncée, qui régnait au pied même

du lit, d'un bout à l'autre de la chambre, la retranchait au moins

d'un bon tiers, dans sa longueur. Là dedans, tout éblouissait, tout

riait aux yeux; l'or, la peinture, la sculpture, les ornements les

plus exquis et les plus riches répandus partout; une somptuosité

effrénée, le plafond d'argent et d'or mat, les murs brodés d'un dessin

magnifique, or et pourpre, en relief d'or massif, le merveilleux tapis

de Perse posé sur une natte épaisse de bourre de soie; les carreaux,

les fauteuils, les meubles admirables et sans prix. La nature s'était

épuisée, tous les métiers et tous les arts avaient sué pendant des

années, pour venir à bout de parer ce plafond, ces portes, ces

murailles, et que ce fou y pût faire la roue et y promener comme par

le nez, ses enfants et ses domestiques.

--Mais le coffre-fort, où est-il donc? se demanda soudain entre ses

dents, le comte d'Œls, tout plein de la pensée commune.

Alors, prenant un air de sérieux et de majesté inaccoutumés, Son

Altesse les conduisit à l'extrémité de la vaste chambre, dans un grand

cabinet ouvert qui y tenait, et plus bas de trois marches. Il était,

jusqu'au plafond même, matelassé d'un satin flamme de soufre, où le

Duc eut besoin d'attention pour retrouver ce qu'il cherchait. Enfin,

un carillon retentit, des charnières et des ressorts cachés jouèrent

si subtilement, qu'en un clin d'œil, le panneau entier s'était replié

sur lui-même, comme les lames d'un paravent, et le coffre-fort

apparut.

Il y eut quelques cris de surprise, répandus par les surprises

voisines; après quoi, plus rien qu'un frémissement, des ondulations de

murmures étouffés, tandis que Charles d'Este combinait les divers

secrets de l'immense porte, où brillait, émaillé au centre, le

Cheval-Passant de Blankenbourg. Tous cependant, attachaient dessus une

prunelle étincelante, le concentrement, l'air d'attention redoublèrent

sur les visages; le plus profond silence s'établit, au moment où Son

Altesse ouvrit enfin la dernière serrure.

Ils reculèrent instinctivement; jamais spectacle si éclatant, si

fastueux, si effrayant, ne s'était présenté à leurs yeux, pas même à

leur imagination. Dans le compartiment d'en bas, large et profond à

lui seul, comme une médiocre alcôve, des monceaux de billets de

banque, mille sortes de papiers d'Etats, de Villes et de Compagnies,

entassés et jetés en désordre, composaient un chaos de richesses

prodigieuses, en attendant M. Smithson, le seul capable de le

débrouiller.

Les espèces se montraient au-dessus, en grosses piles de louis,

quelques-unes écroulées et formant une mare, de laquelle le Duc

puisait chaque jour, son argent de poche; et le haut immense du

coffre-fort était destiné pour les bijoux, la vaisselle et les

orfèvreries, étalés avec une pompe admirable. Ce qu'il y avait là de

joyaux, de diamants, de fils de perles, de montures inestimables

provenant du trésor des anciens ducs, de sacs de velours vert pleins

de pierreries, de curiosités et de raretés, eût lassé plusieurs heures

de patience à entreprendre de les nombrer. Mais le plus beau était le

fond, capitonné de satin aurore, et qui éblouissait d'émeraudes, de

saphirs, de brillants superbes, et de grands tours de merveilleux

rubis. Il est incroyable la clarté que donnait cet amas de diamants;

leur arrangement composait comme une espèce de soleil mystérieux, dont

la splendeur étonnait les yeux; et dans la lumière crépusculaire,

devant ces richesses inouïes, le silence extrême annonçait assez de

quelle occupation profonde tous les esprits étaient saisis.

--En cas de danger, reprit le Duc d'une voix étouffée, et désignant le

coffre béant, il peut, au moyen de chaînes et de contrepoids,

descendre au fond du grand caveau.

Ce fut la seule parole prononcée. Agités, oppressés qu'ils étaient, le

moindre mot eût décelé leur trouble. Ils avaient beau se composer, la

passion se montrait sur les visages; et, excepté Otto, Ulric et

Christiane qui, tous trois, ne voyaient guère ce qu'ils voyaient, pour

le reste des assistants, les fréquents changements de postures, des

regards sombres ou hagards, un soin de s'éviter les yeux, dont ils

craignaient le feu et le langage, et les soupirs qui se faisaient

entendre par ci, par là, comme à la dérobée, les rendaient, malgré

leurs efforts, des personnages vraiment expressifs.

Le bon d'Andonville, tout ébahi, les sourcils haussés d'étonnement, ne

savait où il en était; le baron de Cramm dévoré d'envie, souriait avec

une angoisse visible, dont il suait à grosses gouttes; et même Franz,

toujours assez libre dans sa taille, ne lançait plus à Emilia de ces

brillantes œillades d'intelligence. Un silence éperdu et profond où

qui que ce soit ne bougeait, s'était appesanti sur la chambre. Le

comte d'Œls, les yeux étincelants, qu'il repaissait du coffre-fort,

montrait comme peintes avec horreur, sur sa physionomie de réprouvé,

l'avarice et la convoitise qui le perçaient; et on les lisait non

moins clairement au visage d'Emilia, à travers la stupeur de

l'Italienne....

Alors, une même pensée fit soudainement se regarder Arcangeli et

Giulia; l'Italien nerveux, compassé, dont on voyait qu'il se savait

bon gré de conserver son jugement parmi cet émoi général; elle, plus

dégagée encore, seulement un peu pâle, avec un feu d'esprit

jaillissant de ses prunelles, et qui perçait les fronts et les

poitrines. Ils se lancèrent par les yeux le mépris, le défi et la

lutte, puis tous deux détournèrent la vue; et Giulia venait de se

jurer qu'un jour ces trésors lui appartiendraient. Pénétrée d'espoir,

de cupidité et d'attention sur elle-même, son cœur, épanoui à

l'excès, ne trouvait plus de quoi s'étendre... Ces trésors lui

appartiendraient... Et le regard de la chanteuse enveloppa Ulric et

Christiane, tristes, pensifs, et voyageant peut-être en des espaces

éloignés, puis se posa d'une façon étrange sur le comte Otto qui

bâillait, les yeux fixés au plafond.

V

Oui! le temps était venu maintenant de frapper un coup décisif. Après

tant d'incurie, de timidité, de désirs aussitôt noyés dans la

nonchalance et la torpeur, la Belcredi se retrouvait enfin; elle

sentait s'agiter au fond de son sein, mille serpents soudainement

réveillés, qui ne lui laissèrent plus aucun repos. La nuit, le jour,

même en conversant, Giulia rêvait et ruminait ce grand tas d'argent et

de pierreries; l'éclat de cet or lui demeurait attaché au fond des

prunelles. Toute sa personne en prit alors une sorte de brillant

nouveau, le teint plus rose, l'air plus vif, la conversation délicate

et gaie. Mais sous cette douceur simulée, qu'elle faisait servir comme

d'un fard, pour tromper ceux qui l'approchaient, la chanteuse roulait

d'affreuses pensées et des recherches infernales. Ses journées

n'étaient occupées qu'à repasser en elle-même l'obstacle des enfants

du Duc; elle bandait son esprit sans relâche, à inventer quelque plan

du démon, qui pût s'avancer sourdement, grossir au-dessus de leur

tête, et de sa chute, les écraser.

Le Crépuscule des Dieux · 第 6 / 19 段