Il était sauvé; le Duc respira, ouvrit les yeux et reprit haleine, et

comme il lui passa en tête, durant quelques jours, les soins les plus

extraordinaires, on ne put douter que Charles d'Este ne revînt à son

sens rassis, et à son train de vie habituel. Il eut de longues

conférences avec Pomadère, son tailleur français, acheta pour quatre

cents louis de parfumerie et de cravates, se fit tirer du sang à deux

reprises, afin d'entretenir sa pâleur, qu'il jugeait intéressante et

singulière, et prié d'une fête au Palais-Royal, inventa de se tenir

les pieds, toute l'après-midi, dans l'eau froide, à l'effet de se

chausser plus étroit. La foule fut prodigieuse autour de lui, pour

admirer les mille pierreries sous le poids desquelles il ployait, et

les voyeuses si ardentes et importunes, que le patient, au milieu de

ce désordre, s'en trouva enfin accablé. Alors, du ton le plus

engageant:

--Mon Dieu, mesdames, leur dit-il, si vous aimez tant les diamants,

j'en ai de bien plus beaux, dessous.

Et il simulait de se défaire, ce qui mit les curieuses en fuite. C'est

à partir de ce moment, que les gazettes ramassèrent jusqu'au moindre

trait de Charles d'Este; et une chronique qui parut, amusa tous les

Parisiens à aller voir aux Champs-Elysées, le défilé des laquais de

Son Altesse, en culottes et en chapeau doré. Cette procession bizarre

escortait un énorme palanquin bleu de ciel, renfermant sous deux

cadenas, la viande et le couvert du Duc, car il avait continué à être

nourri de ses cuisines. Arcangeli dressait les plats; le premier

maître d'hôtel lui-même, lequel avait été officier de la bouche de Sa

Majesté Nicolas, donnait la serviette et découpait les pièces, et le

Duc, pendant ce ménage, se divertissait à l'attaquer, lui reprochant

de faire ses orges trop grassement:

--Voyons, Michel, lui disait-il, je te payerais par année, cinquante

frédérics de plus, si tu me promettais d'être raisonnable.

--Ah! Monseigneur, j'y perdrais trop, répondait l'autre, gravement,

sans s'interrompre dans son service. Il était Français, Parisien, et

avait publié sur son art un gros livre, avec cette épigraphe quelque

peu irrévérencieuse:

_L'homme ne vit pas seulement de pain._

Chose étrange! un événement qui jeta le plus terrible émoi dans

l'hôtel des Champs-Elysées, sembla donner raison, peu de jours après

le départ de Charles d'Este, à l'horreur qu'il avait prise de cette

maison. L'un de ces molosses de Cuba que l'on lâchait au jardin,

pendant la nuit, fut soudainement atteint de la rage. Il s'échappa,

courut les écuries, mordit deux valets du chenil, et bavant, sanglant,

la langue tirée, finit par se jeter dans l'hôtel, où réfugié au fond

d'un couloir, il faisait tête, et s'élançait sur ceux qui se

hasardaient. On peut juger de l'épouvante et de la déroute des valets,

qui s'en tenaient à discuter, sans livrer bataille, lorsque Emilia,

sortant de sa chambre intrépidement, alla droit à _Syphax_, et le tua

d'un coup de revolver.

Cet exploit si peu féminin, tout en mettant les langues en mouvement,

n'excita pourtant pas à l'hôtel, un trop vif étonnement: il y avait

bien près de quinze jours, que caméristes et laquais souriaient au nom

de l'Italienne. Abandonnée depuis le départ de Giovan à sa conduite

personnelle, son humeur et ses fantaisies venaient enfin de rompre la

bride, et sous son masque ancien de sagesse, la Clorinde avait apparu.

Plus de ménagements, plus de contrainte; c'était la vraie Emilia,

toute d'élans, d'extravagances. Après un très long temps écoulé sans

se laisser toucher par Franz le bout du doigt, elle s'abandonna tout

d'un coup, alors qu'il l'espérait le moins:

--Bonne sainte! avait-elle dit à sa Santa Lucia de plâtre, je vais

commettre un grand péché, mais vous êtes si puissante au ciel..., et

le pauvre homme est si malheureux!

Comme de vrai, il en était à se traîner aux genoux de sa maîtresse,

et à lui protester par les plus solennels serments qu'il

l'épouserait,--fermement résolu d'ailleurs, à ne jamais passer sous ce

joug.

Tant de romanesque attendrit l'Italienne, restée, depuis ses fonctions

de lectrice, un vivant répertoire de comédies et d'opéras, dont elle

citait souvent des bribes. Elle adorait les spectacles en effet, les

courses, les galas, les chevaux. Toujours par monts et sur les

chemins, ses pieds ne tenaient pas en place; qui l'aurait cru, on

n'eût pas pris le temps d'un seul repas. Vers midi, à son retour du

Bois, rhabillée et déjà prête à ressortir, elle envoyait chercher du

salé ou une tranche de jambon, quelquefois des petits pâtés qu'elle

mangeait debout, tout en discourant. Son grand chapeau de feutre à

plume grise, une sorte d'habit de chasse Louis XIII dont les

parements galonnés d'argent se rabattaient sur la poitrine, ses

bottines aux talons de cuivre, sa jupe rayée mastic et bleu, tout son

ajustement en un mot, sentait la reine de théâtre, que ne démentait

pas sa physionomie vive, mobile, audacieuse, et véritablement un peu

folle, à voir le brillant de ses yeux. Franz s'émerveillait qu'elle

eût réussi, pendant des semaines, à les rendre si impassibles; ses

lorgneries, sa contenance, et jusqu'à son silence même, ne parlaient

que trop clair maintenant! La maison entière s'apercevait de leur

secrète intelligence, en sorte que le pauvre amoureux, toujours

tremblant devant le Duc, redoutait prodigieusement que son intrigue

n'arrivât enfin, jusqu'aux oreilles de son père.

* * * * *

Mais le Duc songeait bien à cela! Toujours noyé dans les mille détails

dont il voulait se charger lui-même, il était machiniste à présent,

pour bâtir et fortifier le caveau de l'hôtel Beaujon, où ses trésors

seraient enfermés. Cela donna des scènes plaisantes. Confus d'esprit

comme il l'était, on ne le débrouillait pas sans peine au travers de

ses explications, et aussitôt, il s'échauffait, criait, et dérangeait

les meubles de sa chambre, afin de mieux inculquer ses plans aux

architectes et à M. Smithson. Finalement, Charles d'Este n'y tint

plus, et, de colère, une après-midi, partit avec eux pour Beaujon,

où, sans motifs, depuis près de quatre mois, il s'obstinait à ne plus

paraître.

Il fut surpris et enchanté. Là où il avait laissé les gâcheurs, du

tumulte et des échafaudages, l'hôtel se déployait au fond de la cour,

avec ses murailles de marbre rose, son perron de pierre bleue poncée,

et l'immense balustre doré qui dissimulait la toiture. Une rampe de

jaspe à hauteur d'appui, couvrait le fossé des cuisines, et le Duc

prit plaisir à considérer les statues de bronze qu'on voyait dessus,

élevant en l'air des lampadaires.

Mais ce qui le charma le plus, ce fut le côté des jardins. Tout y

avait été bâti l'un après l'autre, selon les caprices successifs de

Son Altesse, et ce pêle-mêle, que les architectes avaient vainement

tenté d'ajuster ensemble, formait un prodige de bâtiments, par les

pavillons, les arcades, les rampes, les fers à cheval, les galeries

qui s'escaladaient; nulle symétrie, nul plain-pied; un toit conique

pour pendant à une coupole verte à la Russe, des terrasses chargées

d'orangers s'enfuyant sans tenir à rien, l'écrasé et le suffoqué près

du haut et du majestueux; partout enfin, une profusion de colonnes, de

vases de métal, de myrtes taillés en pyramide, de déesses, de pots à

feu, d'œils de bœuf à vitraux colorés, de marbres noirs et violets,

et des bassins avec des vasques, où des jets d'eau partaient en fusée.

Le duc Charles s'arrêta là une bonne heure; puis ce fut la visite des

communs, de l'orangerie, des remises, de la grande et de la petite

écurie, et toujours avec le même enchantement. Il ne fut pas même

rebuté par les fanges énormes du jardin, où l'on commençait à écaver

les trous des arbres et les pièces d'eau, et s'amusa encore, avant de

partir, aux dorures d'une des trois portes, lamées de fer et peintes

en rouge sang de bœuf, qui fermaient son immense palais.

Cette visite, en tirant Charles d'Este de l'appartement où il

languissait, lui donna l'envie de la renouveler. Il revint, s'engoua

encore davantage; son esprit, naturellement médiocre, se plaisait en

ces mille occupations qu'il voyait naître de toutes parts, de manière

que, peu à peu, il se reprit à faire sa poupée de l'hôtel Beaujon.

Chaque jour, à deux heures à la montre, on l'y entendait arriver, sans

que les temps les plus extrêmes pussent le retarder, même d'un

instant. Il écoutait les rapports des architectes, inspectait le

progrès des travaux; puis, établi sur une chaise, à considérer les

plafonneurs ou les raboteurs de parquets, il se laissait dévorer de

poussière, pendant une bonne couple d'heures, demandait ensuite son

porte-manteau, changeait de linge et d'habits, et partait. M.

Smithson, que l'on réclamait à Villaharta, dans une des mines de

mercure appartenant à Son Altesse, reçut enfin la permission de se

mettre en route, différée depuis six semaines.

--Je vous suppléerai à l'hôtel, avait daigné lui dire le duc Charles,

et il s'y rendit, s'il se peut, encore plus assidu qu'auparavant,

principalement lorsque vint le temps de terminer les écuries, où l'on

travailla même la nuit.

Elles étaient d'une splendeur royale, avec des boxes en chêne pour

vingt-huit chevaux, un pavé de marbre sarancolin, le plafond de chêne

à caissons sculptés, et un rang d'arcades vitrées du haut, dont la

salle tirait tout son jour. Rien de si éblouissant d'or, et du luxe le

plus rare. Au-dessus d'un revêtement d'azulejos arabes à mi-hauteur,

montait un ancien cuir de Cordoue, garni partout de pièces de

porcelaine et de faïences d'un grand prix, jusqu'à la corniche de

vieux chêne, blasonnée sans nombre du Cheval-Passant, peint et

argenté.

--Les pauvres bêtes! exclamait parfois le Duc, tout attendri à se

représenter d'avance ses chevaux, au milieu de cette magnificence.

Aussi, célébra-t-il comme une fête, le jour où ses treize étalons

passèrent des Champs-Elysées à Beaujon, avec la moitié des cochers. Ce

fut un plaisir pendant longtemps, de voir Son Altesse se pavaner en se

promenant par les écuries, tandis qu'Otto, que le fumier attirait

maintenant au nouvel hôtel, étrillait ou bouchonnait lui-même

quelqu'un de ses poulains favoris. Les plus furieux, les plus

indomptables, le jeune comte les prenait, et les trouvait encore trop

doux pour ses promenades de chaque jour. Cinq valets suffisaient à

peine à maintenir _Selam_ ou _Firdousi_, et à le dompter dans la

cour. Puis, quand le comte était en selle, il fallait reconnaître,

avant d'ouvrir les portes, si la rue se trouvait déserte, car le

premier bond du cheval le portait jusqu'au milieu de la chaussée; et

ces folles témérités, la rudesse et la violence d'Otto, rajeunissaient

le Duc, rien qu'à les regarder:

--Il est ma vive image, disait-il souvent, se rappelant ses anciennes

prouesses de boxeur et de cavalier, et toutes les fougues de sa

jeunesse.

Elles lui duraient encore par accès, comme on vit lorsqu'il commença

de s'empresser dans les soins de son installation. Il en mit ses

bêtes, ses laquais, Arcangeli lui-même sur les dents; vingt-quatre

heures de journée, le Duc les eût consumées comme douze. Dans sa furie

d'activité, il ordonna que l'on dressât un inventaire général de ses

meubles des Champs-Elysées. Le comte d'Œls venait chaque matin, en

lire le détail exact, avec le cahier écrit de sa main, qui ne lui

laissait plus, littéralement, le temps de manger ni de dormir. Il se

plaignit, querella même Son Altesse; finalement, prit le parti de se

rejeter sur la goutte qui le travaillait quelquefois, et de ne plus

bouger de son lit, si bien que le Duc impatient, et auquel il

importait peu qui était attelé à la roue, pourvu qu'elle marchât, se

décida à lui donner un aide, et à créer dans sa maison, le titre de

deuxième chambellan.

Cette résolution tomba justement en cadence de plusieurs

sollicitations qu'on venait de lui adresser en faveur de M. Cordebœuf

d'Andonville, bon gentilhomme de Normandie, et qui après avoir, durant

dix années, bu frais, mangé son blé en herbe, grugé matrones et

pucelles, et jeté, comme dit le proverbe, sa maison par les fenêtres,

allait enfin se trouver réduit à vivre dans quelque _masure_, de ses

choux et de son fusil, quand il fut ramassé par Mme d'Esparbès, sa

cousine, une des beautés des Tuileries. Elle s'employait ardemment

pour lui, et redoubla d'efforts et de machines, en voyant jour à le

caser auprès de Charles d'Este.

--D'Andonville, d'Andonville, répondait le Duc en riant, aux

diplomates chargés de l'affaire. Hé! que diable, voulez-vous que je

m'assourdisse chez moi, de ce nom de cloche?

Il consentit pourtant, de bonne grâce, à ce que Mme d'Esparbès lui

présentât le compagnon. C'était une sorte de colosse en hauteur et en

épaisseur, l'air jovial et enflammé, qui sentait son hobereau de

village, et lui donnait entièrement l'aspect de ces gros brutaux de

maquignons, avec lesquels il avait si souvent trinqué; mais bon,

honnête, et, pour l'instant, prodigieusement intimidé. Il rompit net

en s'asseyant, la chaise que lui désignait Son Altesse, perdit la

tête, et ne sut que tourner son chapeau dans ses doigts, tout le temps

que dura l'entretien. Cette gaucherie, cet effarement plurent

extrêmement au Duc, qui était l'homme le plus sensible à ce qu'on

parût accablé de sa majesté et de ses rayons. Il se mit donc à faire

fête au d'Andonville, et, sur ce qu'il passait au même moment, un

régiment, musique en tête, dans la rue, se plaindre à lui de ce

vacarme de trompettes, qui l'assassinait chaque jour. Voilà l'autre

qui balbutie, puis tout à coup, prenant son parti:

--Votre Altesse Sérénissime devrait ordonner, lui dit-il, qu'on mît de

la paille devant l'hôtel.

Le fou rire partit au Duc, une si sublime bêtise acheva de le

conquérir, et le soir même, M. d'Andonville s'installait aux

Champs-Elysées.

Il était temps; le coulage y allait au delà du croyable, et les mille

relâchements de règle, de service et de discipline, furent longtemps

pour le pauvre majordome, autant de fâcheuses épines, qu'il n'ôta qu'à

force de rigueur et de réformes de toutes sortes. Une de celles-ci,

qui ne vint pas de lui cependant, et bien amère à Son Altesse, fut la

suppression du chasseur en plumet de coq et des valets qui marchaient,

certains jours, devant le carrosse ducal, avec leur canne à pomme

d'or. L'Empereur lui-même n'avait pas dédaigné de s'expliquer assez

vivement, sur cette «étiquette gothique», et il fallut bien obéir à un

ordre si peu déguisé, quelque blessé qu'en fût l'orgueil du souverain

exilé.

Son Altesse eut, quinze jours après, une autre mortification. Les

trois quarts de sa maison allemande, ses serviteurs les plus anciens,

les plus affidés, le quittèrent, pris du mal du pays, et retournèrent

dans leurs montagnes de Wolfenbuttel. Cet abandon navra le Duc, plus

peut-être que n'aurait fait un grand et cruel malheur. Il s'attendrit

en leur donnant leur congé:

--Quoi, répétait-il d'une voix émue, vous ne me verrez jamais plus?

Ces bonnes gens ne savaient que répondre. Il leur fit compter à chacun

deux années entières de leurs gages, et à la petite Frida, la dernière

amie de Claribel, une dot de trois mille florins. M. de Cramm qui

parlait de départ, reçut aussi de cette manne, et en proportion du

traitement qu'il venait de souffrir d'Otto. Ce démon n'avait-il pas

tenté de le berner, aidé de trois valets, dans une couverture

d'écurie? Enfin, après quelque débat, le Duc finit par tirer parole

que le bonhomme demeurerait à son service.

Ce dépit de vouloir partir n'était que grimace: M. de Cramm avait les

meilleures raisons pour ne point quitter la maison. Qui eût espionné

le duc Charles? Qui eût envoyé, tous les deux mois, un long rapport

chiffré à Blankenbourg? Ce petit homme, grosset, basset, avec sa

figure poupine, sa voix ridicule, et ses yeux naïfs, avalait depuis

nombre d'années, la perfidie et la fausseté comme l'eau. Il avait

été, tour à tour, aux gages de la cour de Berlin, abandonné à François

V de Modène, l'oncle et le tuteur du duc Charles, puis Hanovrien, puis

payé par Wilhelm; il se serait pris à un fer rouge, plutôt que de

n'avoir à qui se vendre. Ce n'était pas que l'on tirât un grand profit

de ses bulletins. Ils n'apprenaient rien au delà de ce que tout le

monde pouvait savoir; les événements de l'hôtel s'y trouvaient, jour

par jour, à leur date, même les plus indifférents, mais sans aucune

appréciation:

_Du 6 septembre.--Dieu protège Votre Altesse Sérénissime! Ici, la

plus furieuse pluie, dont Monseigneur était bien fâché. Ayant

ressenti quelque vent coulis pendant la nuit, il a commandé que

l'on mît des doubles châssis à ses fenêtres et que l'on fît venir

ses fourrures et manchons, à l'hôtel Windsor._

_Du 14.--J'aurais beaucoup à dire à Votre gracieuse Altesse, si

ma plume n'était pas trop faible à exprimer mes sentiments.

J'oubliais que lundi, Monseigneur est allé chez Binder, pour voir

ses nouveaux équipages. Ils sont de couleur chocolat, avec des

filets blancs, en bordure._

Et ainsi de suite, jusqu'au post-scriptum qui était habituellement:

_Je ne dis rien à Votre Altesse de madame Augusta Linden. La

bonne dame devient chaque mois, plus renfermée et plus

lunatique._

Un amusement inattendu pour celle-ci, parmi ses étagères de vieux

Saxe, ses doguins et ses chats empaillés, fut l'apparition de M.

d'Andonville, armé de ses volumes d'inventaires dont il ne pouvait

venir à bout, et que l'Autrichienne nomma «la plus belle figure

d'homme qu'elle eût vue, depuis ce pauvre lieutenant Thomayer». Sa

besogne ne dura guère chez Augusta que quelques feuillets, mais le

grand cabinet commun de Hans Ulric et de Christiane lui donna un bien

autre exercice. Tout ce que les arts ont de précieux, tout ce que le

luxe peut étaler de somptuosité et de raffinement, Hans Ulric l'avait

ramassé dans cette chambre unique à Paris, où il consumait, depuis des

années, la bourse que lui donnait son père. Le plafond doré, sculpté

en caissons, et du milieu duquel pendait un immense chandelier

vénitien, était orné de médaillons d'anciennes fresques italiennes;

des pièces de tapisserie, des damas de Lyon relevés d'or, des velours

ramagés, couleur pensée, formaient les rideaux et les portières; la

plus superbe brocatelle de vieil or, dont les murailles étaient

tendues, n'y servait que de dessous et d'harmonie à quantité de

tableaux, de triptiques, de sculptures sur bois, dorées et peintes, de

madones d'émail entourées de fruits, et de portraits excellents des

grands maîtres, dans des cadres d'écaille et d'argent noirci. Les

divans, les vases singuliers, les monceaux de gravures et de livres

rares, le grand piano à queue tourné en angle, les précieux meubles

encombrés de violons curieux et de buires, tout cela dont la chambre

était comble, y laissait à peine de quoi se retourner. Aucun coin qui

ne méritât plusieurs heures de station, grâce aux merveilles entassées

de bronzes, d'émaux, de porcelaines, de dentelles, d'objets de la

Chine; des coupes de cristal de roche, des gobelets en grappe de

raisin, un œuf de Nuremberg près d'un caillou breton taillé, un plat

de mariage de Guido Fontana... L'on voyait au fond, dans une vitre, la

dernière écritoire de Schumann, plusieurs manuscrits de Beethoven, et

telles autres reliques romanesques. Un calvaire en vieux chêne, trouvé

à Augsbourg, et qui faisait dire à M. d'Andonville:

--Quel grand sculpteur que cet Inri! occupait le trumeau de la porte;

et quatre bustes florentins d'un marbre unique et de la bonne époque,

des médailles, des filigranes, mille rien singuliers et charmants

complétaient ces richesses immenses, dont l'amas épuisait les yeux et

l'admiration, et pouvait apprendre aux plus connaisseurs ce que

c'était que la profusion, le goût raffiné et le fastueux.

Ecoulée parmi les livres, les tableaux, et la profonde paix de cette

magnifique et calme retraite, la vie du frère et de la sœur n'était

qu'idéal, sourires, tendresse et amour du beau. Ils eurent des jours

radieux, seuls tous deux, après le départ de ces importuns, à repaître

leur âme de chants et de vers. La Belcredi qui s'était fait de la

musique une clef de leur appartement, ordinairement si fermé à tous,

se trouvait en ce moment même, à l'hôtel Windsor, où elle resta une

quinzaine. Se la rappeler tout à coup et la venir enlever un matin,

ç'avait été un caprice de Charles d'Este. Elle reparut enfin, si

contente de son «cher seigneur» et de ses progrès auprès de lui,

qu'elle commença de songer qu'il était temps de se mettre à l'œuvre.

Le vice et la noirceur de son âme, avec le perçant de ses yeux

accoutumés à sonder sans peur les mystères les plus ténébreux, lui

avaient fait promptement démêler, au milieu de cette intimité de

Christiane et de Hans Ulric, à quoi leur cœur était entraîné.

Endormis en eux-mêmes, depuis des années, dans le paisible

enchantement de leur vie écoulée côte à côte, il suffisait qu'une main

les poussât vers l'abîme où Giulia les voyait pencher, pour que ces

joies et ces pures délices fussent changées en tourments amers et en

tragiques catastrophes.

--Lorsque vous serez mariée... avait jeté une fois la terrible femme à

Christiane, afin de se mieux éclaircir. Elle en eut la joie toute

pleine: Hans Ulric se dressa en sursaut, et blanc comme son linge,

tandis que Christiane protestait ne vouloir pas se marier, et qu'avec

son frère, sa musique et ses livres, elle serait toujours trop

heureuse.

--Mais si votre père ordonnait? avait objecté Giulia.

--Hé! le Duc pense bien à cela, reprit Hans Ulric, d'une voix

frémissante...

Et pendant plusieurs jours après cet éclat, une sorte de timidité

farouche lui mit un cachet sur les lèvres, sans que ce silence

prolongé pût rebuter la Belcredi. Frivole et oisive devant Charles

d'Este, elle se montrait avec les jeunes gens, toute Shakespeare et

toute Beethoven. La chanteuse savait beaucoup; elle jugeait des

ouvrages d'art avec goût et discernement, et simulait d'entrer dans

les émotions des livres, aussi ardemment que le faisaient ces deux

âmes enthousiastes. Ce fut Giulia qui leur révéla le sombre _Manfred_

de Byron et la partition de Schumann qu'ils avaient toujours remis de

lire. Elle leur en déclama des passages, l'invocation à Astarté:

_Entends-moi! Entends-moi, Astarté! Ma bien-aimée, réponds-moi, j'ai

tant souffert, je souffre tant!_ et la scène entre le frère et le

fantôme de la sœur. Elevée par sa mère anglaise, elle avait joué

quelque temps à Londres, car ses gestes et son pathétique n'étaient

pas moins admirables que son chant; et elle parla si fréquemment de

certaines tragédies du temps de Shakespeare, _le Cœur brisé_ de

Ford, _le Diable blanc_ de Webster, les citant comme des

chefs-d'œuvre, qu'elle fit naître à Hans Ulric et à Christiane le

désir pressant de les connaître.

Une après-midi donc, cédant à leurs instances, elle leur en apporta

les volumes, et leur débita les plus belles scènes du _Juif de Malte_,

de Marlowe, du _Valentinien_, de Fletcher, et du _Volpone_, de Ben

Jonson. Virile et d'un esprit hardi, elle aimait ces pièces

singulières, dont le sang, la terreur, les épées, le tumulte et les

cris dont elles sont pleines, lui faisaient rugir l'âme à l'aise. La

lecture se prolongea: à chaque fois que Giulia pensait finir, Hans

Ulric et sa sœur s'écriaient, jusqu'au moment où ils convinrent enfin

que «cette scène-ci» serait la dernière. Elle les enveloppa tous deux

d'un sourire et d'un regard cruel, leur dit:

--Soit! c'est vous qui le voulez!

Et se déployant avec son volume, en femme qui prend son parti,

lentement, sans nommer le titre, et uniquement l'auteur qui était

Ford, elle commença:

GIOVANNI.

Voyons, ma sœur, donnez-moi votre main. J'espère qu'une

promenade avec moi ne va pas vous faire rougir; il n'y a personne

ici que vous et moi.

ANNABELLA.

Pourquoi me dites-vous cela?

GIOVANNI.

En vérité, je ne pense pas à mal.

ANNABELLA.

A mal?

GIOVANNI.

Non, non, en vérité!... Comment vous portez-vous?

ANNABELLA, à part.

J'espère qu'il n'a pas perdu la raison! (Haut.) Je vais très

bien, mon frère.

GIOVANNI.

Moi, je suis malade, et si malade, je le crains, que j'y

laisserai ma vie.

ANNABELLA.

La bonté divine nous en préserve! Ce n'est pas vrai, j'espère!

GIOVANNI.

Je crois que vous m'aimez, ma sœur.

ANNABELLA.

Oui! vous le savez bien.

GIOVANNI.

C'est vrai, je le sais!... Vous êtes très belle...

Le Crépuscule des Dieux · 第 5 / 19 段