C'était le moment en effet, où Charles d'Este, affamé d'air pur, après

le long emprisonnement de l'hiver, et aussi, pour tenir compagnie à la

petite Claribel que l'on descendait au jardin, dans un grand fauteuil

à roues, doré, s'y promenait pendant des heures. Bientôt même, il prit

l'habitude, quelque peu champêtre qu'il parût, d'aller tous les matins

en carrosse, jusqu'aux parcs de Sèvres ou de Saint-Cloud. Au sortir de

ces mornes journées grises, le renouveau semblait meilleur encore. On

était à la première pointe du printemps, et je ne sais quoi de jeune

et de gai, une sorte d'étincelant circulait épandu dans l'air vif,

avec le soleil et la brise. Le Duc, vaguement réjoui, parcourait à

pas lents les bosquets, s'arrêtait aux vases et aux statues,

contemplait les bassins solitaires. Même, il fit une fois ou deux à la

Belcredi, la galanterie imprévue de l'emmener avec lui, tête à tête.

Mais ces marques de faveur naissante,--comme aussi, dans le temps qui

suivit, les menus présents de bijoux, d'éventails, de gants, de

colifichets, qu'il lui faisait porter de fois à autre--ne modifièrent

en rien, les allures de la jeune femme.

Jamais en effet, Son Altesse n'avait eu de maîtresse en titre, aussi

modeste, aussi effacée, aussi désireuse, semblait-il, de vivre en bon

accord avec tous. On ne voyait que sa robe sombre avec l'éclair de ses

yeux bleus, quand on venait à la rencontrer; néanmoins, toujours des

merveilles de linge et quelques belles pierreries. Cette grande

simplicité s'harmoniait parfaitement à son air doux et respectueux. Le

duc Charles la trouvant telle, extrêmement fine et caressante, la voix

et le parler charmants, une conversation intarissable, par tout ce

qu'elle avait vu de gens et de pays, noble, polie, spirituelle, et

l'on peut dire, une sirène enchanteresse, finissait par s'accoutumer à

Giulia, aux _lieder_ de Schumann qu'elle lui chantait, et aux heures

qu'il passait chez elle, autant peut-être qu'à sa perruche, et aux

pantalonnades de son bouffon.

C'était ce que voulait d'abord la Belcredi. Tant de sourires, d'appas

et de fleurs cachaient d'horribles monstres de vices: la passion de

dominer, la soif des richesses, une effrayante perfidie, des

machinations infernales. Sous cet extérieur réservé, indifférent, la

chanteuse brûlait de l'ambition la plus ardente, et méditait

sombrement et profondément. Un orgueil superbe, une hauteur démesurée

que trahissait par instants l'audace de ses yeux, ne lui empêchaient

point, quand il le fallait, l'assiduité, le ton bas et humble et la

flatterie; tous les moyens elle les trouvait bons, pour ténébreux,

pour exécrables qu'ils pussent être, pourvu que, par ces souterrains,

elle arrivât au but qu'elle se proposait.

Point galante et de cerveau mâle, autant que les Laura de Dianti et

les Vittoria Accorambona du seizième siècle, c'était une femme faite

exprès pour vivre dans ces temps sanglants, dominer sur quelque cour

italienne, s'occuper de guerres, de politique, d'intrigues, de

poisons, de sonnets, avec un Vinci qui l'eût peinte. Née maîtresse de

rois et de princes, Giulia n'avait jamais dérogé. On parlait encore à

Moscou de son roman avec le grand-duc Vladimir Michaëlovitch, le

propre neveu de l'Empereur, et du mariage qu'eût consenti le fol

aveuglement du jeune homme, si un ordre de Pétersbourg n'avait chassé

soudainement la chanteuse hors de Russie,--et défense d'y oser

rentrer.

Mais cette fois, la Belcredi tenait sa proie; elle avait tout loisir

de combiner et d'arranger ses trames. L'entreprise était obscure,

hasardeuse, et il y fallait, semblait-il, une patience de plusieurs

vies, car ce que rêvait cette Médée blonde, c'était le titre de

duchesse et la fortune des Blankenbourg, et tant que ses enfants

seraient autour du Duc, on ne pouvait guère espérer que ramasser à

peine les miettes qui tomberaient de dessus la table. La fortune est

changeante heureusement; et se fiant à son génie, à ses noires

ressources d'invention, elle attendait, soigneuse à dissimuler, à

épaissir la glace qui couvrait tout ce qui bouillait en elle, et

uniquement occupée à divertir le Duc, lui plaire et peu à peu le

conquérir.

* * * * *

Mais un événement inopiné lui prouva une fois de plus la prodigieuse

inconstance de Charles d'Este, et sur quel roseau vacillant c'était

s'appuyer que de faire fond sur cet homme. Le Duc avait toujours paru

aimer son hôtel des Champs-Elysées; à Blankenbourg, il en parlait

fréquemment, et souhaitait parfois d'y pouvoir vivre: la structure, la

situation, le plain-pied des appartements, la commodité des divers

degrés, tout lui en semblait admirable, jusqu'aux murailles blindées

de fonte de fer, qui lui gardaient ses millions, répétait-il, de

l'incendie et des voleurs. Ces derniers toutefois, sont gens tenaces.

Un soir, comme Charles d'Este rentrait des Tuileries où il y avait eu

gala, il trouva béant son coffre-fort, qu'il avait fermé avant de

partir, mais sans y mettre le secret, le tapis tout jonché de

diamants, et force sacs de pierreries disparus. Voilà la police en

émoi, les dépêches de courir, et dès l'aube, l'on arrêtait master

Jackson, le cocher voleur, avec le groom Joë, à Boulogne, au moment où

tous deux s'embarquaient.

Les diamants rentrèrent donc là d'où ils n'auraient jamais dû sortir,

mais le duc Charles n'en prit pas moins l'affaire amèrement, et peu à

peu, son hôtel en défiance, comme après une trahison. Dans ce désastre

où tout avait péri, excepté sa bourse, fallait-il encore qu'il

tremblât pour elle?... Et au milieu de ces dégoûts, une seconde

catastrophe, bien plus fâcheuse que la première, acheva de combler la

mesure. Par suite d'un remaniement administratif, l'hôtel qui portait

jusque-là le numéro 59, reçut le numéro 77. C'en fut assez pour

décider le Duc à le vouloir quitter au plus vite: depuis de

longues années déjà, il montrait pour le chiffre 7 une aversion

superstitieuse, et le prétendait mêlé d'une façon maligne à toutes les

calamités de sa vie.

M. Smithson, qui venait d'arriver, reçut donc l'ordre d'acheter une

maison nouvelle pour Son Altesse, et se mit en campagne aussitôt. Il

visita plusieurs quartiers, parcourut les alentours de Monceaux,

découvrit, non loin du Parc des princes, une sorte de château de

cartes, avec une perspective enchantée, mais dont le Duc ne voulut

point, et le pressa enfin de visiter l'ancien hôtel de Lola Montès, la

fameuse comtesse de Lansfeld.

Presque toujours inhabité et entouré d'une palissade, à cette

extrémité des Champs-Elysées où il s'élevait, on en avait pris peu de

soin, et le jardin en parut d'abord à Son Altesse fort sauvage et

broussailleux. Les clefs à la fin apportées, ce fut bien pis dans les

appartements. Une odeur de relent s'exhalait des tentures flétries;

les chambres servaient de resserres à des meubles délabrés, les

châssis des fenêtres crevées tombaient de pourriture. Le Duc

s'arrêtait court par moments, à frapper du doigt quelque plinthe, ou à

examiner le dessus d'une porte, puis haussait les épaules sans dire

mot. Le dépit lui croissait de perdre son temps ainsi, dans ce palais

de poussière et d'araignées, endormi, semblait-il, depuis le siècle

des fées, et tout émietté de vétusté. Il marmottait, tapait du pied,

passait ses doigts dans les moustaches de sa barbe, signe de colère

contenue, et devenait très rouge.

--Je vois, dit froidement M. Smithson, en se tournant à demi vers lui,

que ceci déplaît à Votre Altesse Sérénissime.

--Me déplaît... me déplaît..... cria le Duc, soulagé de pouvoir enfin

éclater et trouver de quoi contredire. Souhaiteriez-vous par hasard

que cela me déplût?... En ce cas, vous y êtes trompé, monsieur.....

car je l'achète.

Les travaux commencèrent immédiatement, avec un nombre d'ouvriers

prodigieux, quantité de logettes suspendues aux murailles de l'hôtel,

des chaudières, des rails, des machines, et des ateliers dans le

jardin même, où l'on travaillait le jour et la nuit. Il y fallait bien

cette multitude et cette activité renforcée, le Duc, d'un changement à

l'autre, n'ayant guère laissé intacts dans la maison, que la cage de

l'escalier, les quatre parements et le toit. C'était par lui que tout

passait, plans, traités, devis, estimations. Son ennui les

engloutissait pour s'y occuper, et bientôt même, il se mit sur le pied

de venir surprendre inopinément les travailleurs.

Il assista ainsi à la mise en place des acrotères de bronze doré et

autres ferrailles pseudo-grecques, dont il s'était entêté à décorer la

ligne de couronnement de son toit, car il n'était pas né pour rien à

la plus belle époque des Parthénons bâtards, glypcothèques et

pinacothèques. Tout se mêlait d'ailleurs dans son esprit, toutes les

sortes de mauvais goût y vivaient ensemble pêle-mêle, en sorte que,

sans souci des styles postiches cousus ensemble, il exigea sur la

façade en marbre rose de l'hôtel, deux médaillons de mosaïque,

représentant Henri le Lion, et l'empereur Othon, ses ancêtres.

La singularité de sa livrée, la beauté de ses attelages, ses cochers,

ses piqueurs, ses postillons, commençaient à faire distinguer le Duc,

même au milieu de la foule de princes, que réunissait à ce moment

l'Exposition Universelle. C'en était la plus brillante période, et la

ville entière se mit en fête pour recevoir le roi de Prusse. Le pauvre

Duc en eut le cœur percé, et des transports de colère et de dépit,

quand il apprit que son ennemi, dans une visite au Champ-de-Mars,

s'était justement arrêté devant les fameuses épaulettes de diamants

jaunes, qui figuraient, prêtées par Charles d'Este. Il ne consentit à

les aller voir lui-même, que lorsque le roi fut parti, et l'aspect du

canon monstrueux que la Prusse avait exposé ralluma sa fureur,

tellement qu'il ne retourna plus à «ce bazar», comme il le nommait.

Il était morose d'ailleurs, et dévoré de bile et d'ennui. Souvent, au

milieu de la nuit, il s'éveillait, sonnait l'Italien, envoyait

chercher M. Smithson, et daignait leur faire part à tous deux de

quelque fantaisie nouvelle, qui lui était venue en dormant. Ce furent

ainsi, successivement, des serres immenses pour l'hôtel Beaujon, car

le Duc l'appela de ce nom, une salle de bain à la turque, les bustes

des douze Césars, un portique romain dans le parc, lequel devint une

futaie de cèdres, qui se changea vite en pièce d'eau, puis, qui fut

remis en forêt; mille rêves enfin, si chimériques et si ruineux, en

bâtiments, en orangeries, en pavillons de marbre et de porphyre, en

fontaines, en vases et en statues, que les vouloir réaliser n'eût pas

demandé moins qu'une Armide avec sa baguette.

* * * * *

Mais une inquiétude plus grave occupa de nouveau le duc Charles. Il

était visible en effet, que le rayon de mieux de la pauvre Claribel

s'éteignait, comme le soleil d'été qui l'avait fait naître. Déjà l'on

ne promenait plus l'enfant dans sa roulette, qu'à l'intérieur des

appartements, et le moment vint, bientôt après, où elle dut garder la

chambre.

Triste, elle regardait la pluie ruisseler contre les vitres, et les

nuages courir au ciel. Les journées qui s'accourcissaient, ce déluge

qui ne cessait point, la lumière décolorée de cette pâle et lugubre

automne, et le silence universel, tout navrait l'âme de la mourante

d'une indicible mélancolie. Elle était courageuse pourtant, et cachait

et dévorait ses pleurs. Les grâces n'avaient point quitté son visage,

exténué par la maladie; elle voulait qu'on la parât, qu'on eût soin

d'elle encore plus qu'auparavant, et ses caprices d'ajustement

forçaient souvent Emilia de puiser dans les richesses héréditaires des

comtesses de Blankenbourg: satins, brocards, dentelles, joyaux,

gorgerettes de pierreries, mousselines et damaras des Indes, robes de

lampas de Lyon surbrodées de fleurs d'or et d'argent, points de

Bruxelles et d'Alençon, tout le plus admirable trousseau, et tel qu'en

possèdent seulement en Europe, deux ou trois images de Notre-Dame.

Alors, sa toilette achevée, Claribel demeurait à rêver, blottie au

fond de sa niche de soie, ses maigres bras perdus dans ses grandes

manches bouffantes, frissonnante et morne. Mais au crépuscule,

surtout, quand les tisons de l'âtre consumés ne formaient plus entre

les landiers, qu'un tas ardent de braise rouge, quand la nuit

lentement appâlissait tout, depuis les roses bleues du tapis gris de

lin, jusqu'aux fronces de satin bleu clair des tentures et du plafond,

soudain les larmes lui débordaient, pauvre cœur noyé de tristesse!

Elle appelait Emilia, se réfugiait contre son sein, et quelquefois,

l'interrogeant:

--Ah! qu'est-ce que font les morts, _mamaccia_? Souffrent-ils, ont-ils

faim et froid, sont-ils malheureux comme les vivants?

--Non! ma petite sœur, ils dorment, répondit un jour Hans Ulric.

--Oh! alors, que ne suis-je morte! reprit-elle.

Et à partir de ce moment, Claribel sembla goûter un amer plaisir à

s'entretenir de sa fin prochaine. Elle retrouva cependant quelques

faibles et languissants sourires, quand Christiane, pour la distraire,

s'avisa de lui amener une petite fille de dix ans, dont le père avait

un emploi dans les cuisines de Son Altesse. On étala devant Frida,

afin qu'elle eût de quoi y choisir, une profusion de joujoux, mais

elle, stupide et comme éperdue de ce tas de choses magnifiques, les

considérait les yeux béants, puis se prit tout à coup à pleurer. Il

fallut passer plusieurs journées à l'apprivoiser quelque peu, lui

décoller les bras de ses jupes, et lui ôter ces tremblantes

révérences, par lesquelles l'enfant répondait aux moindres paroles,

aux regards, et même aux histoires merveilleuses, que Claribel la

voyant si simple, se divertissait à lui faire accroire.--Chut! on

devait répondre très bas, se souffler les mots à l'oreille, lorsqu'il

y avait de grosses mouches dans la chambre:

--Elles entendent ce qu'on dit, et ne manquent pas de le répéter...

Et cent autres imaginations pareilles, à propos des chiens, des

nuages, des oiseaux, des arbres. Frida l'écoutait, bouche béante, et

cette naïve pauvresse, cette enfant qui levait sur elle des yeux sans

pensée, était la dernière poupée qui amusât un peu la petite comtesse.

Claribel la baisait, la mignotait, la gorgeait de bonbons ou la

mettait en pénitence, l'habillait, la déshabillait, l'affublant

d'antiques falbalas, de coiffures d'un empan de haut, et d'immenses

rondaches de crinolines; ou bien, elle gardait son dîner dans sa

chambre, elle qui n'avait jamais appétit, afin d'en bourrer sa menine.

Pâle, diaphane, et si maigre qu'elle eût passé, semblait-il, par un

anneau, c'était un contraste plein de pitié de voir devant elle,

Frida, rouge et joufflue, qui dévorait à belles dents, perdrix,

poules faisanes, hures d'esturgeons mouillées de tokai, tandis que

Claribel qui, maintenant, ne pouvait plus quitter le lit, avait peine

à sucer un demi-quartier de mandarine.

Elle se mourait, trop nerveuse, trop fine, consumée d'ardeur et

d'intelligence, et déjà lasse de la vie. Comblée de tout ce que la

fortune a de faveurs et de miel, elle en avait senti l'amertume, et

compris, si jeune qu'elle fût, le vide et la fugacité des choses. Son

père! mais n'importe quel colifichet suffirait à le consoler, une

cravate, un ragoût nouveau, quoi encore? la caisse de citrons doux

qu'il attendait de Palerme dans quelques jours, et qui provenaient

d'un arbre planté de ses mains, comme il se plaisait à le raconter.

Franz, après tant d'assiduité, paraissait à peine maintenant; et pour

Emilia, l'enfant sentait trop bien qu'il ne restait guère chez

l'Italienne qu'un extérieur d'affection, mais que sa pensée était

ailleurs, et l'indifférence de ses caresses. Oh non! personne ne

l'aimait.. Hélas! que n'avait-elle un frère comme Christiane, Hans

Ulric! Un frère! et, dans son innocence, Claribel se demandait souvent

si l'on pouvait s'aimer plus qu'ils faisaient. Comme Hans tressaillait

et pâlissait, lorsque Tina, avec espièglerie, lui venait passer ses

bras au cou, et quels bons sourires de tendresse! Mais pourquoi donc

la Belcredi fixait-elle sur lui ces yeux singuliers? Qu'avait-elle à

les percer du regard?... Avec son air modeste, son réel talent, le dos

des cahiers de musique qu'on voyait dans sa chambre, et surtout grâce

à un choral de Haendel, où il avait fallu trois voix, elle venait de

réussir à pénétrer chez Christiane; et ces visites assez fréquentes,

cette intimité qui commençait, la petite comtesse en était jalouse. Sa

sœur et son frère ne l'aimaient donc pas, pour si bien traiter qui

elle détestait. Oh non! personne ne l'aimait. Qu'aurait-elle fait sur

la terre? elle pouvait mourir sans regrets!

Elle voulut vivre encore pourtant, voir au moins un dernier Noël, dont

la journée s'approchait en effet, et qu'elle attendait si joyeusement

autrefois. Et il sembla que son esprit hautain, dominateur, se fit

obéir de la mort, car épuisée comme elle l'était,--des nuits

fiévreuses, un perpétuel assoupissement, les réveils courts et souvent

égarés,--elle atteignit néanmoins le jour désiré. L'obscurité était

tombée de bonne heure, dans cette brumeuse après-midi de décembre, et,

sans attendre jusqu'au soir, le Duc fit porter chez la malade son

présent accoutumé de Noël, un arbre immense, illuminé de trente

girandoles de bougies de cire, et dont les branches étaient chargées

de jouets, de pantins, d'étuis, de boîtes, de bagues, de bijoux, et de

toutes les galanteries que l'on donne, en cette occasion. L'appareil

et l'éclat des lumières rappelèrent l'enfant à elle. Alors un sourire

de joie se peignit parmi la mort de son visage, et avec une volonté

extraordinaire presque au milieu des affres de l'agonie, elle commanda

qu'on l'habillât, pour célébrer la fête, elle aussi. On lui étagea au

cou ses colliers, ses fils de perles, ses jaserons; aux doigts, tout

ce que contenait son baguier de turquoises, d'opales de Hongrie, de

saphirs et d'émeraudes; et l'Italienne lui entremêla ses cheveux

blonds de nœuds et de rubans de pierreries, tandis que Frida tenait

le miroir, debout près du lit.

Elle s'y revoyait une dernière fois, la petite comtesse, le nez

busqué, les yeux vagues et vitreux, les places des sourcils pelées, et

si décomposée sous ses parures, qu'elle eut peur de ce livide affreux,

et comme afin de se le cacher, demanda qu'on lui mît du rouge. Emilia

lui tacha de fard les deux pommettes, et l'enfant ayant achevé sa

toilette de mort, commença de contempler son arbre, au milieu du

flamboiement qui l'environnait. Plusieurs poupées pendaient aux

branches; elle les fit apporter sur son lit, puis, en se tournant vers

Frida, et ce fut son suprême sourire:

--Mettons coucher celle-là, dis, veux-tu? puis, nous jouerions qu'elle

meurt...

Et comme l'autre la regardait avec de grands yeux étonnés:

--Non, tout de bon! reprit la petite comtesse; les poupées meurent

aussi bien que nous.

L'enfant eut un rire d'incrédulité, et secouait sa grosse tête; alors

Claribel dit, d'une voix très basse:

--Je t'assure que si, qu'elles meurent; crois-moi, Frida, il n'y a

rien de plus vrai.

Et retombant sur l'oreiller, épuisée qu'elle était et à bout de

forces, elle ferma les yeux, entra en agonie qui fut courte et sans

connaissance, et mourut.

Le Duc accourut aussitôt. Dans le désarroi des premiers instants, la

chambre restait toute vide, éclairée des bougies de l'arbre, comme

d'une gloire de chapelle ardente, et personne auprès du corps, que le

comte Otto. L'enfant, trahi par une glace, s'amusait à des révérences

d'insulte au chevet et au pied du lit, et à contrefaire grotesquement,

face à face avec sa sœur morte, les grimaces des agonisants.

IV

La pompe des obsèques fut magnifique. Couronnes, lampadaires,

catafalque, l'appartement tendu de velours blanc avec des lés de moire

d'argent, le char funèbre couvert de plumes, de bouquets, de crépines

et d'écussons, et plus de deux mille écus de cierges qui brûlaient

continuellement, ce fut au milieu de cet apparat dont Son Altesse

avait réglé les moindres détails, et parmi une foule énorme, amassée

le long des rues et aux fenêtres, comme pour le passage d'une reine,

que Claribel quitta son lit de parade et tous ceux qu'elle avait

aimés, et le septième jour après sa mort, fut portée au Père La

Chaise.

Le duc Charles drapa pour six mois. Il avait l'âme fort noircie et

remuée, peut-être moins de la mort de sa fille, que de ces parfums,

ces flambeaux, et tout cet appareil lugubre dont l'hôtel venait

d'être enveloppé; si bien que, comme le ciel gris et la neige qui

chargeait les toits s'harmoniaient à son chagrin, il s'ensevelit tout

à coup, dans une tristesse épouvantable. Toute voix fut étouffée

autour de lui, et jusqu'aux sourires retenus; parler haut, marcher,

rire, siffler, devint un crime capital; et morne, entouré de lampes,

tête-à-tête avec l'urne de plomb qui contenait le cœur de Claribel,

et sur laquelle il avait fait graver:

ET FILIOLÆ ET MEUM

(_Ci-gît mon cœur, avec celui de ma fille_)

Charles d'Este passait ses journées à se rassasier de deuil, ne levant

la tête de temps à autre, que pour dire, au milieu d'un soupir

effroyable:

--Vois-tu, mon pauvre Arcangeli, rien de tout cela ne fût arrivé sans

ce renumérotage maudit.

Il revint souvent sur cette chimère; sa tristesse sécha, et disparut;

les mouvements artificiels de sa douleur se défirent promptement,

comme ils s'étaient faits; mais il ne guérit de son deuil que pour

vivre, à partir de ce jour, sous la frayeur croissante et continuelle

du chiffre 7, comme d'une effroyable meule, suspendue au-dessus de sa

tête, et qui pouvait à chaque instant, l'écraser. Ce fut un spectacle

nouveau, où la chaise percée du Duc joua son rôle, car il n'avait

plus, comme l'on dit, qu'un agonisant, dans sa chemise. Vapeurs,

épreintes, accablements, le ton bas, geignard, pleurard, un perpétuel

«si j'y suis encore» quand il parlait du lendemain, enfin, tous les

hélas! des poltrons renforcés, rien ne fit défaut à la comédie, pas

même des querelles sur ce sujet, et quotidiennes, avec Arcangeli:

--_Oun noumero_, disait l'Italien, _ouna cosa inerté, inanimée!_

Et là-dessus, il riait jaune, d'un air de douce compassion. Ce qui

avait causé la mort de la contessina, affirmait le bouffon

mystérieusement, en maniant l'énorme paquet de mains de corail qui lui

brimbalaient sur le ventre, c'est que, dans la soirée du 25 juin, elle

avait été regardée par un jettatore, le comte de Plessen, qu'il

connaissait bien. C'était au tour du Duc de rire et de hausser les

épaules, si bien, qu'à force de disputes, de contradictions et de

colère, cette superstition devint pour Charles d'Este, sa plus chère

et sa plus aveugle faiblesse.

Il harcelait les architectes, et les querellait de la durée des

travaux de l'hôtel Beaujon, tout en les éternisant par ses caprices.

Les écuries, surtout, entièrement distribuées, et la boiserie prête à

poser, il les fit rechanger dix fois, même jeter bas à moitié, pendant

le temps où il s'engoua de ne conserver à Beaujon que les quatre

paires de chevaux affectés pour lui et pour ses enfants; il projetait

de loger le reste à Saint-Germain, dans d'immenses écuries modèles, et

rien n'eût pu le dépiquer de ce projet, sans la crainte qu'il éprouva,

jaloux comme il était d'avoir des bêtes uniques, que quelque

palefrenier soudoyé ne détournât les montes de ses étalons, au profit

de juments étrangères.

Il devenait en effet de jour en jour, plus méfiant, plus soupçonneux,

tellement que, pour certains travaux de serrurerie, il imagina de les

confier à sept ou huit ouvriers différents, chacun d'eux ignorant à

quel tout s'ajustait la partie sortie de ses mains. Cela fit encore

des retards, l'impatience de Son Altesse allait croissant; le pauvre

homme maigrissait de terreur dans l'hôtel des Champs-Elysées, et trois

coups de tonnerre qu'il fit, une après-midi de la fin de mars, le

mirent tout hors de lui-même. Il n'y put tenir, il déguerpit,

abandonna cette maison maudite, et, escorté d'Arcangeli, alla se loger

d'emprunt, dans le paisible hôtel Windsor, rue de la Paix, où il

s'accommoda de l'appartement réservé d'ordinaire, au prince de Galles.

* * * * *

Le Crépuscule des Dieux · 第 4 / 19 段