Telle était la douleur du Duc, qu'il ne reçut pas davantage le comte

d'Œls, lequel survint quelques jours plus tard, ramenant un convoi de

fourgons qu'il avait pris à Francfort, au passage, et les trente-trois

chevaux du Duc. Six étaient des présents du schah de Perse, et tous

les autres appartenaient à la race de Blankenbourg, ces chevaux à la

robe argentée, les yeux, les naseaux et les sabots roses. Ils

descendent, dit la légende, du destrier de bataille donné par

Charlemagne à Witikind, et que les princes Guelfes ont placé dans

leurs armoiries. Ce fut d'Œls qui présida aux arrangements de

l'écurie, et l'on recommença à voir par les couloirs de l'hôtel, ses

yeux ardents, méchants, sa physionomie ténébreuse. Il arrivait plein

des traits les plus âcres sur les défections empressées des courtisans

de Son Altesse, sur les Autrichiens, sur le prince Wilhelm, et jusque

sur le Duc lui-même.

Et de vrai, jamais homme aussi plein que celui-ci, de fantaisies et de

caprices. Un matin, soudainement, sans mettre rien au net, ni parler

de quoi que ce fût, le Duc se leva, retourna tout court à son

ordinaire, secouant son chagrin ou n'y pensant plus. Il visita

l'hôtel, des offices au grenier, commanda que l'on déballât

quatre-vingts caisses, arrivées depuis quelque temps de Southampton,

et surveilla leur aménagement. Il compléta le même jour, la réforme de

sa maison, maison de bohême jusqu'à ce moment où il avait vécu en

attente, et régla les titres de ses familiers. M. d'Œls restait le

chambellan, l'aide-de-camp de Son Altesse; M. Smithson était nommé

trésorier et grand-administrateur de la fortune du Duc, et le baron de

Cramm prenait le titre de gentilhomme de la chambre, gouverneur du

comte Otto.

--Quant à la Belcredi, pensa Arcangeli, qui vit Son Altesse se pencher

et parler bas à la chanteuse, nous savons ce qu'elle sera.

Le Duc, deux jours après, comme afin de marquer qu'il était désormais

bourgeois de Paris, envoya cinquante mille francs pour les pauvres, à

l'Assistance publique, sorte de présent d'installation que les

journaux ne manquèrent pas de célébrer.

III

Arcangeli parut rêveur à la suite de ces événements. Sous tant de

masques et de grimaces, et au milieu de ses extravagances, le bouffon

n'en restait pas moins sérieux comme un juif, à ses intérêts et à sa

fortune, et ne songeait qu'à réussir. Il en eut bon espoir, en voyant

la clôture où Charles d'Este se complut d'abord; il allait le tenir

enfermé, avec la clef de sa prison en poche: mais quand il connut

mieux le Duc, son naturel capricieux, soupçonneux, et sur quelle

dangereuse glace c'était marcher qu'être en faveur auprès de lui,

l'Italien pensa à se tourner ailleurs, et à se créer des appuis; en

cas d'une disgrâce soudaine. Dépendre d'une humeur si fantasque, qu'on

en était toujours en anxiété, comme d'une mine qui va partir, cet état

précaire ne pouvait durer. Le favori commença donc à regarder de tous

côtés autour de lui, tâchant d'abord à pénétrer les personnages et

les intrigues de la petite cour où il vivait. Fils naturel d'un espion

de la police du roi Bomba, Arcangeli avait de qui tenir dans le métier

qu'il entreprenait. Il excellait à écouter aux portes, à traverser les

corridors d'un pas muet et comme étoupé, à surprendre les gens par des

irruptions plausibles, et n'était guère moins hardi à fureter des

papiers intimes ou à se servir de fausses clefs, pour voir le dedans

d'un secrétaire. Or, tout justement, le comte Franz avait l'habitude

allemande de tenir un journal de sa vie, et l'emplissait de vers

d'opéras, de myosotis desséchés et de ses effusions de cœur, avec une

entière confiance.

Un matin du début d'octobre, Emilia se trouvait au jardin, en

compagnie de Claribel et du comte Otto, quand Arcangeli l'aborda, et,

après les premiers compliments, continua de marcher près d'elle. Le

ciel était pâle et tranquille; les arbres, à demi dépouillés,

ouvraient des échappées de vue par delà les parterres immobiles,

jusqu'à une grille dorée, tout au loin; et rien ne troublait le

silence que le bruissement des pas sur les feuilles sèches, et les

voix paisibles des enfants. Ils jouaient au pied d'un pin parasol, non

loin d'un bassin de marbre où nageaient des cygnes.

Alors Arcangeli, toujours occupé comme à humer, le nez levé, ce calme

et cette fraîcheur, dit du ton le plus naturel:

--Tiens! je pensais rencontrer aussi le comte Franz dans le jardin.

Elle tressaillit, et, se relevant, car elle était courbée à cueillir

un bouquet de géraniums, elle darda sur lui ses prunelles noires. Le

feu lui monta au visage; sa fougue allait sans doute l'emporter, mais

l'autre, avec son ton patelin:

--Voyons, Emilia, murmura-t-il, pourquoi t'es-tu cachée de moi? Tu

sais bien que le comte t'aime.

--Hé! reprit-elle d'une voix sourde, qu'est-ce que cela te fait,

ruffian?

Ils se remirent à marcher, sans plus rien dire. On entendait au bout

de l'allée, les rires éclatants d'Otto, mêlés à des supplications de

Claribel. Brandissant un rasoir ouvert, le petit comte feignait par

jeu de se le passer sur la gorge, et tentait d'arracher de force, en

même temps, les doigts dont sa compagne se couvrait les yeux.

--Hé! _sorella_, reprit Arcangeli, ma petite _ragazza_ du bon Dieu, je

ne suis pas un ennemi.

Il la caressa tant qu'il put, et il bouffonnait par habitude, si bien

qu'enfin l'Italienne se mit à rire, en lui disant:

--Tu seras donc toujours le même, Giovan?

La première surprise passée, elle prêtait l'oreille à l'ouverture.

Vive, impétueuse en ses désirs, et toujours bouillante de ce

romanesque qui l'avait fait s'enfuir de Rome avec un chanteur, ce

n'était qu'à force de volonté qu'Emilia montrait tant de sagesse,

dans son entreprise de séduction. Mais au milieu de cette longue

route, le pied ne lui glisserait-il pas? Se sachant prompte aux

entraînements, elle se craignait elle-même, et regrettait de n'avoir

pas un conseiller à qui recourir. Tout son espoir, dès qu'Arcangeli

eut parlé, se tourna donc sur ce cher frère; elle vit en lui

justement, la patience et l'esprit de ruse qu'elle n'avait point, et

lui tendant la main tout d'un coup, par un élan de confiance:

--Eh bien oui, je l'avoue, j'ai eu tort de n'être pas franche avec

toi.

Elle lui dit les attentions du comte Franz, ses présents de

galanterie, comment elle l'avait traité pour mieux l'enflammer, et

que, découragé un moment, il venait de se repiquer, et hasardait de

nouveau des bouquets. Arcangeli daignait parfois secouer la tête et

approuver; puis, le récit terminé, il avisa Emilia de le laisser

conduire l'intrigue. Sans doute l'hameçon était bien préparé, mais le

poisson mordrait-il?... Ils remontèrent à pas lents, vers la pelouse

où couraient les enfants. Otto maintenant se divertissait à ne plus

parler qu'en ordures et avec d'effroyables jurons; mais une idée

encore meilleure lui poussa, quand le mauvais garçon vit la colère et

les larmes de Claribel. Il se prit à rire, et l'interpellant:

--Ecoute, Clary, répète avec moi les dernières choses que j'ai dites;

ou bien, je me jette dans le bassin.

--Ah! Otto! mon frère, mon petit frère! et anxieuse et suffoquée, elle

continuait de le supplier.

--Allons! dépêche-toi, ou je me jette!

Et Otto grimpé sur la margelle, la tête tournée vers Claribel,

semblait prêt à se précipiter. Soudain, le pied lui glissa, ses deux

mains lancées en avant cherchèrent en vain où se retenir, et il tomba

dans la pièce d'eau, très peu profonde à cet endroit.

L'on accourut, l'on repêcha le jeune comte tout ruisselant et riant

aux éclats; après quoi, il fallut songer à Claribel, qui s'était

évanouie sur le coup: on la fit revenir, non sans peine, mais la

secousse avait été trop forte; et le soir même, une maladie nerveuse,

qui depuis longtemps, minait sourdement la frêle enfant, se déclara.

* * * * *

Elle déconcerta les médecins et aucun remède n'y put prendre.

C'étaient des dégoûts, des accablements, avec une fièvre irrégulière,

puis des crises de convulsions, des rages de douleur si extrêmes que

la machine enfin défaillait et s'anéantissait dans une torpeur de

mort. Rien d'effrayant comme les accès, par leur durée et leur

violence; des spasmes furieux secouaient l'enfant, à croire que son

âme ébranlait ses jointures d'avec le corps. Elle pâlit, fondit

affreusement, les traits tirés, la figure comme de cire, où se

dessinait le bleu des veines, sous ses cheveux décolorés. Perdue au

milieu d'un immense lit de dentelles, ce fut là qu'elle vécut deux

mois, environnée de saints coloriés, de chapelets et d'images, que la

fervente Emilia épinglait du haut en bas des rideaux. Et ces amulettes

autour du lit, les médailles, les scapulaires, une sainte Claire verte

et rose, juste en face de son oreiller, avaient fini par prendre, aux

yeux de Claribel, une importance extraordinaire, bien qu'en sa qualité

de fervente luthérienne, la petite comtesse nourrît un secret mépris

pour les superstitions des papistes.

Sur beaucoup de choses en effet, elle possédait le sérieux et la

maturité d'une femme. Dès le temps qu'on lui montrait les lettres, sa

préoccupation avait été de connaître l'histoire de sa famille; et elle

savait fort bien dire qu'elle sortait d'une des plus grandes maisons

de la chrétienté. Toujours elle prenait plaisir à discourir longuement

des Guelfes, dont elle connaissait la suite, le chaos de tant de

diverses branches, les vertus et les actions mémorables. Singulière

petite fille, espèce de monstre charmant comme en produit le déclin

des races, l'esprit affiné, et le corps débile, orgueilleuse et tendre

cependant, avec ceux qu'elle affectionnait! Elle tendait du fond de

son lit, ses bras mourants à l'Italienne, la voulait sans cesse à son

chevet, l'embrassait, l'appelait tout bas: _mamaccia_, ma petite

maman, mais souffrait d'être tutoyée par le vieux docteur Ferney. Et

plus tard, quand elle alla mieux, et que les familiers du Duc se

succédèrent à la féliciter, Claribel ne pardonna pas au comte d'Œls

d'avoir tardé jusqu'au lendemain. Lorsqu'il se présenta ensuite, elle

se tourna du côté du mur, et reçut ses compliments sans dire un seul

mot. Puis, comme Emilia, une heure après, lui reprochait un tel

procédé, la petite comtesse répliqua:

--Pourquoi ne m'a-t-il pas visitée quand il le devait, moi qui suis la

fille de son maître?

Ses crises lui donnant un peu de relâche, les médecins permirent qu'on

la levât, mais ce n'était que pour passer du lit à une sorte d'immense

niche, matelassée de satin vert doré. Elle y restait la journée

entière, plongée, noyée dans un amas de dentelles et de point

d'Angleterre, toute blanche, au fond de cette chapelle, avec ses

étranges cheveux d'or pâle, relevés haut sur sa petite tête.

Elle ne s'ennuyait pas cependant; les visiteurs étaient nombreux. Le

Duc survenait après son lever, frais du bain, mais déjà sous les

armes, coiffé, cosmétiqué et rajeuni: il se divertissait à badiner,

jouait aux olives ou à la mourre en se laissant rafler son argent, et

régalait Claribel d'ordinaire, de quelque cadeau de bijoux, des

friandises ou des jouets superbes. Souvent, la prenant par la main, il

faisait plusieurs tours de chambre avec l'enfant, si mignonne, si

inégale à côté de son père haut et robuste, qu'elle avait l'air de

sortir de sa poche. Ces visites enorgueillissaient Claribel, et elle y

déployait ses gentillesses, quoiqu'elle craignît extrêmement les

parfums violents dont le Duc était toujours empesté. Il y avait des

jours où elle pâlissait et se sentait près d'étouffer, mais elle fût

morte plutôt que de paraître incommodée, et de se permettre la moindre

plainte.

Le comte Hans Ulric et Christiane descendaient aussi l'après-midi, et

la charmante fille aussitôt, animait tout de sa légèreté de nymphe,

inventait cent sortes d'amusements, et forçait Claribel de s'y mêler.

Alors, on tirait des armoires, les joujoux somptueux de la petite:

poupées, pantins, polichinelles, des chasses dans leur décor de

sapins, des arches de Noé, vrais chefs-d'œuvre sculptés par les

montagnards de Wolfenbuttel, puis force merveilles d'automates, des

danseuses pirouettant, des chariots dorés dont les chevaux marchaient,

des éléphants, qui haussaient leur trompe; mais la petite comtesse les

considérait d'un œil morne, et demandait presque toujours _Micke_.

C'était la préférée de l'enfant, une pauvre laide poupée que lui avait

donnée une paysanne, un jour que Claribel passait dans la rue. Elle

couchait son amie entre ses bras, s'allongeait et fermait les

paupières, lui parlant bas de temps à autre, et répondant par un

sourire triste aux encouragements de Christiane.

Mais nul ne se montrait, chez la malade, aussi assidu que l'amoureux

comte Franz. La passion était venue ainsi qu'il arrive, à force de la

simuler, et l'adroite politique d'Emilia l'avait rapidement portée au

comble. Le jeune homme ne montait plus à cheval; il oubliait de se

jouer des valses de Strauss après son dîner, et sa bonne figure

prenait même une expression de langueur touchante, pendant ses visites

à Claribel. Il s'y consumait en soupirs, en lorgneries et en longs

silences, ne bougeant point, passant sa main, qu'il avait belle, dans

ses favoris rejoints aux moustaches, et se faisant au milieu de ses

extases, si parfaitement oublier, que Claribel, comme si elle n'eût

été qu'avec les meubles de sa chambre, adressait tout haut à sa poupée

des objurgations maternelles, la grondait ou la consolait. Le petit

bonhomme de Cramm, qui survint à l'un de ces moments, s'étant avisé de

lui demander combien il y avait de temps que sa poupée était sevrée:

--Et vous, combien y a-t-il? riposta Claribel offensée, car vous

n'êtes guère plus grand.

Elle avait de ces traits, de ces reparties soudaines, et dans

l'esprit, un tour singulier à dire les choses les plus communes. Une

fois, le Duc l'était venu voir, apportant un nouveau jouet de

mécanique, un renard au milieu de poules, contre lequel un coq battait

des ailes. Sitôt qu'elle aperçut l'animal, elle avait mis la main à

son collier, comme en garde d'être volée, et elle donnait pour raison,

avec une petite mine gentille: Ils sont si rusés dans les fables!

puis, interrogée sur Arcangeli, que le Duc avait amené ce jour-là,

elle se contenta de répondre:

--Oh! je crois qu'il est encore plus rusé que le renard!

L'Italien s'inclina sans protester, et son regard sournois et impudent

se coulait malignement vers le comte Franz, témoin indifférent de

cette scène. Arcangeli tenait son homme; il était sûr de prendre enfin

pied dans cette intrigue languissante, et de la diriger à son gré. Un

peu las du parfait amour, et espérant qu'un respect si prolongé devait

avoir attendri Emilia, le comte venait, ce matin même, de joindre à

son bouquet quotidien une lettre des plus pathétiques. Ce fut autant

de bien perdu. Deux minutes après sa réception, la missive passait aux

mains du frère, et Giovan, vers la fin de l'après-midi, se présentait

chez le jeune comte.

Sa matière était préparée. Il prolongea d'abord les remerciements sur

la grâce que Franz lui faisait de le recevoir, mais l'affaire en

valait la peine; ce qu'il avait à lui remettre risquait de s'égarer,

rendu d'autre sorte; et tout de suite, tirant la lettre de sa poche,

il la posa au coin de la table, de manière à montrer toutefois que le

cachet n'était pas rompu.

--Ah! fit l'amoureux qui demeura court, et le silence succéda, tandis

qu'Arcangeli, les mains à plat sur les genoux, feignait une mine

attentive. Des plantes vertes retombaient en touffes, d'une

jardinière; un trophée de flèches mogoles décorait le mur, tendu d'un

ancien cuir de Cordoue, et sur le bureau de marqueterie entre-deux,

une bougie rose brûlait, à côté d'une écritoire de jade, et d'autres

bagatelles de curiosité.

A la fin, se levant de sa chaise et se promenant par le cabinet, le

comte fort embarrassé, se prit à enfiler des protestations.--Loin de

lui l'intention de blesser la personne à qui cette lettre était

adressée! comment l'avait-elle pu supposer? et le voilà à battre la

campagne sur son respect et ses sentiments, parlant toujours en termes

vagues; puis, comme Giovan ne soufflait pas mot:

--D'ailleurs, continua-t-il, ma passion est sincère.

L'Italien eut un faible sourire, et il reprit d'une voix pateline:

--Sans doute, Monseigneur, mais vos intentions...

--Mes intentions... balbutia le comte, mes intentions... n'ont rien...

croyez-moi, dont Emilia puisse s'offenser.

Ce fut un vrai coup de théâtre. Arcangeli s'était jeté à lui, le

serrait frénétiquement et lui embrassait les cuisses, en criant:

--Votre Excellence daignerait songer au mariage! quel honneur!

Jésus-Maria!

Il paraissait étourdi de joie, sans que Franz lâchât une parole, de

peur de perdre contenance. Epouser l'ancienne camériste! La

supposition semblait si saugrenue que le comte ne put la croire

sincère, et les propos qu'il entendait, n'étaient pas pour dissiper

ses soupçons...

--Ah! de ce moment, Son Excellence pouvait compter sur le plus absolu

dévouement! Arcangeli, son humble serviteur, était à lui corps et âme!

Emilia s'amadouerait, _corpo di Bacco!_ et facilement! La pauvrette ne

se sentait déjà que trop bien disposée pour le seigneur comte.

--Tu crois, mon bon Arcangeli? demanda vivement le jeune homme.

--Que Votre Altesse ait confiance, exclama l'Italien, montrant un

visage enflammé d'ardeur. Dieu me damne, si la pécore n'apprécie pas

l'honneur que vous lui faites! Et pour commencer, ajouta-t-il, elle

recevra de ma propre main, cette lettre qu'elle a dédaignée.

Et, tout rubicond et gesticulant, Giovan glissa l'épître dans sa

poche, quoique sa sœur et lui la connussent mot pour mot, car il

possédait, entre autres talents, celui de violer un cachet, le plus

doucement du monde. Ensuite, il se leva, ne voulant pas importuner Son

Excellence, et comme le jeune homme soupirait:

--Ah! tu as beau dire, Arcangeli, je crains bien de n'être pas aimé!

L'Italien lui répondit d'un air goguenard, et la bouche contre son

oreille:

--Croyez-moi, seigneur comte, il faut prendre les femmes comme on

prend les tortues, en les mettant sur le dos.

L'Italien, en effet, s'employa d'un si beau zèle, (car en somme, à

trop différer, le jeune homme pouvait se lasser de courre après du

vent), qu'Emilia, trois jours après, donna enfin un rendez-vous au

comte dans la petite serre de l'hôtel, mais sous la condition que

Giovan y serait présent. Ce fut le rusé Italien qui assista l'amoureux

ravi, lui présenta le miroir à sa toilette, et en achevant de

l'accommoder, il le gourmandait d'un ton paterne:

--Je ne voudrais pas voir Votre Altesse si follement passionnée.

Qu'est-ce que les femmes, seigneur comte? et il faisait claquer ses

doigts.--J'ai moi-même aimé autrefois une grande dame, affirma-t-il:

eh bien! trois ou quatre cavaliers qui avaient été ses galants, ne

souhaitaient rien tant que d'être quittes d'elle.

* * * * *

Cette entrevue fut suivie de beaucoup d'autres, et Arcangeli, comme on

peut croire, se dispensa promptement d'y assister, sous prétexte de

l'attachement de ses fonctions auprès du Duc. Il est vrai qu'il ne le

quittait guère, l'Italien étant devenu le personnage indispensable à

l'hôtel. Nul n'aurait su baigner, masser, parfumer Son Altesse et lui

brosser les pieds et les chevilles, aussi légèrement qu'il faisait;

nul, éclater en admiration comme lui, sur la personne du duc Charles,

presser sa bottine contre son cœur, s'extasier de ses bras, de ses

jambes, de ses cuisses, de la finesse de sa taille: sans compter que

le maraud était unique à glisser un clystère, tailler les cors et les

durillons, et préparer les plumes d'oie, dont son maître usait

communément.

Ce dernier talent le servit même comme pas un autre, dans une occasion

assez singulière, et qui montra que le duc Charles savait assaisonner

ses grâces. Essayant un jour de ces plumes, Giovan avait griffonné,

par hasard, ces mots que Son Altesse répétait souvent:

_Monsieur Smithson, mon trésorier..._

Le Duc passa dans l'antichambre, avisa cette feuille blanche qui

traînait, la lut, et s'asseyant, écrivit tout de suite à ce qu'avait

écrit l'Italien:

_Vous payerez à Arcangeli, mon secrétaire des commandements, la somme

de 3000 livres, à titre de don gracieux_.

Il signa, cacheta de son anneau, mit le dessus, et fit porter la

lettre. Telle fut la façon dont Giovan apprit sa nouvelle fortune, sa

nomination à un poste, resté vacant depuis de longs mois, sans que

l'on sût à qui Son Altesse se réservait de lâcher ce morceau.

Le crédit de Giovan paraissait bien établi. Il avait enchaîné la

capricieuse volonté du Duc, et conquis sur lui un ascendant où aucun

rival ne pouvait prétendre. M. Smithson, si entière que fût la

confiance que son maître lui témoignait, n'était heureusement guère à

redouter, voltigeant sans cesse d'un pays à l'autre, et ne faisant en

quelque sorte, que venir relayer à Paris. Le Duc l'appelait en riant:

--Mon chien de garde, comme véritablement il lui protégeait, lui

défendait, lui ramenait ses millions imprudents et aventurés. Tantôt

en Espagne, aux marais salants; tantôt en Moravie, où Son Altesse

exploitait plusieurs hauts-fourneaux, l'Américain partait, voyageait,

en tous temps, dans toutes les saisons,--et n'avait-il pas dû

dernièrement, en plein hiver, courir au fond de la Russie, à

Nijni-Taguilsk, immense domaine, situé moitié en Europe, moitié en

Asie, et renfermant des filons d'or, de fer et de platine, et la mine

de cuivre la plus riche du monde. Au reste, il possédait admirablement

la mécanique des affaires, parlait peu, s'engageait moins encore, et

sans s'attabler à écrire, correspondait principalement en télégrammes.

Le comte d'Œls avait le privilège de les ouvrir, et de porter les

plus intéressants à Son Altesse. C'était le moment que saisissait le

chambellan pour se déchaîner sur tout le monde, et redoubler contre

Arcangeli, dont l'élévation lui crevait le cœur de fiel et d'envie.

Charles d'Este ne faisait qu'en rire, car dans sa frayeur des cabales,

il avait mis sa politique à entretenir sournoisement les inimitiés de

ses familiers, et il ne lui déplaisait point qu'Otto proférât parfois

la menace, quand il apercevait Arcangeli, de couper les oreilles à ce

coquin-là, comme à un chien.

Il exécrait l'Italien en effet, et celui-ci le fuyait de peur,

connaissant les emportements et la violence du jeune comte. C'était

comme une trombe toujours allante, pleine de cris, de coups, de furie,

et devant laquelle tout se cachait. Le pauvre bonhomme de Cramm, à la

chaîne de son terrible élève, tremblait sous lui, n'osait pas

souffler, ni lever les yeux, heureux d'être oublié, en se limaçonnant.

Par deux fois déjà, les farces féroces du jeune comte avaient manqué

coûter la vie au précepteur, d'abord quand Otto lui avait vidé du

vitriol dans son verre plein, puis le jour où, du haut du perron, il

lui tira dessus un pistolet, lequel se trouva bel et bien chargé.

Mais autant l'enfant étalait de sauvagerie et de démence, autant le

Duc se montrait indulgent, attribuant ces violences à l'âge qui

bouillonnait et l'affolait. En quelques mois, Otto venait de grandir

d'un bon pied. Ce n'était plus ce visage blanc, clair et rose; la face

lui avait grossi, toute brouillée de taches de son, barbouillée de

brun et de livide, sous son précoce duvet roux, et l'air

continuellement furieux. La houssine à la main, suivi de sa meute, et

le bonnet écossais en tête, on le voyait passer, allant aux écuries,

d'où il ne bougeait point que pour rapporter dans les chambres, la

plus forte odeur de fumier, de pissat, de sueur de chien. Ses goûts de

bassesse et de crapule se satisfaisaient là pleinement, au milieu des

palefreniers. Il s'exerçait à la lutte avec eux, maniait la fourche et

l'étrille, assistait à la saillie des juments, et commettait cent

ordures affreuses. Et telle était sa frénésie de cheval, qu'au retour

de ses promenades, il se plaisait encore pendant une heure, à volter

et faire des passades, devant les fenêtres de Claribel, écrasant les

semis de fleurs, défonçant les plates-bandes et les pelouses,--et

même, il s'en fallut de bien peu, une après-dînée, qu'il ne passât,

dans son galop aveugle, sur le Duc, qui ne se fâcha point.

Le Crépuscule des Dieux · 第 3 / 19 段