laisser entrer qui que ce fût, et de tenir les rideaux fermés. Le
demi-jour qu'il ne haïssait pas, rendait plus calme encore cette
chambre magnifique avec ses crépines de vieil or, ses sombres
hautes-lisses flamandes, et le lit à quenouilles, environné d'un
balustre. Il y avait toujours à portée du bras, un déjeuner complet
sur une table: des huîtres, du caviar, des crevettes roses, avec l'un
de ces pâtés à la hollandaise, pleins de truffes, de poires tapées, de
rouelles de bigarade; puis des fruits de toutes les sortes, de la
bière, du chocolat, du champagne frappé dans un seau d'argent, et de
grands drageoirs de nacre et d'orfèvrerie qui débordaient de mille
sucreries. Le Duc en chipotait à tout moment: il tortillait deux ou
trois bouchées, mais l'appétit ne s'ouvrait point, les morceaux lui
croissaient aux dents. Il caressait _César_ languissamment, bourrait
sa perruche de biscotins, puis retombait sur son lit, épuisé, et
répétant qu'il n'avait jamais éprouvé un été si chaud et si fâcheux.
Alors Arcangeli imagina d'autres amusements; bagatelles de mécanique,
papillons étouffés dans l'huile de rose, des chariots traînés par des
grenouilles, semer du cresson sur de la flanelle, voir pousser des
jacinthes dans l'eau. Incomparable pantomime, il revêtait le
personnage de tous les gens de la maison ducale, les gestes roides du
comte d'Œls, l'accent guttural de M. Smithson, le léger zézaiement de
la Viennoise Augusta. Etrange favori, vraiment, qui semblait né pour
grimacer à la parade d'un bateleur! Une turbulence de singe le portait
partout au même moment, tantôt perché au dossier d'un fauteuil, tantôt
courant à quatre pattes; puis des bonds, mille tours, des voltiges, de
grands gestes, des éclats de voix. Pendant ce temps, le Duc couvert de
son manteau de lit de satin blanc à échelles de ruban feu, coiffé de
nuit avec des papillotes, tuait le temps à parfiler du galon d'or ou à
faire des découpages qu'il tirait ensuite au sort, pêle-mêle. La tête
casquée de M. de Bismarck se trouvait ainsi d'aventure, sur les
épaules d'une baladine, et Son Altesse se pâmait de joie à ces
interversions ridicules.
Cependant, trompé par Arcangeli qui le berçait impudemment des
triomphes de l'armée autrichienne, Charles d'Este ne doutait point de
son retour prochain à Blankenbourg. Eloigné de Paris depuis fort
longtemps, il n'en voulait pourtant rien voir, cette fois, disant
qu'il ne mettrait le pied hors de son hôtel, que pour monter en chaise
de poste. Lettres, journaux, paquets, même les dépêches du comte
d'Œls, le Duc laissait tout s'accumuler, jusqu'à ce qu'un jour, il
eut le caprice d'attaquer enfin cette montagne.
Alors la vérité lui apparut à plein. L'entrée des Prussiens à
Blankenbourg, dès le lendemain de sa fuite, y avait été le signal d'un
déchaînement universel. Ses caprices, sa tyrannie, ses refus de signer
les lois votées par le Landtag, les troupes mal payées, le commerce
dépérissant, les finances taries à force d'exactions, tout le duché en
deuil et en souffrance, s'élevaient contre lui, l'accusaient. Les uns
il les avait bannis; emprisonné, ou dépouillé ceux-là de qui le nez ne
lui plaisait point, si hors de sens, si frénétique par accès, que son
Landtag avait jadis pensé à nommer une commission secrète _de lunatico
inquirendo_.
Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Les Prussiens découvrirent où
étaient cachés les meubles enlevés à Wendessen, et le pillage n'en
épargna que ce qui était sans valeur. Et comme M. d'Œls se récriait
et protestait au nom du duc régnant, l'officier avait répondu:
--Votre maître ne règne plus!
En effet, le prince Wilhelm, fait prisonnier en même temps que l'armée
hanovrienne, venait d'être appelé au quartier général, pour s'entendre
avec les vainqueurs, sur la réorganisation du duché.
La rage du Duc ne peut se décrire. Ecumant, tapant des pieds, frappant
les meubles, hurlant qu'il enverrait à Wilhelm un cartel qui
retentirait dans toute l'Europe, ses folies épouvantèrent le paisible
hôtel. Il commanda chez Larribeau, le fameux fournisseur des armées,
vingt-cinq mille cocardes au Cheval, fit tirer des proclamations et
des décrets à un million d'exemplaires, et se tint prêt à quitter
Paris. L'inquiétude extrême autour de lui, collait tout le monde aux
fenêtres, dans l'attente et dans l'appréhension d'une nouvelle
décisive: plus de bruit, partout un morne silence; on se voyait de
loin, on n'osait se parler, sinon quatre mots, coulés à l'oreille.
Charles d'Este, malade d'impatience, allait faire quelque folie,
lorsque la nouvelle de Sadowa bourdonna, grandit, éclata enfin,--et
tous ses détails.
Le coup fut terrible pour le duc Charles. Il s'enferma, passa la nuit
avec des bougies autour de son lit, et Arcangeli près de lui, le
veillant, sans dire mot. Dès le lendemain cependant, quelque espoir
lui était revenu, et il pensa faire merveilles en envoyant le baron de
Cramm comme plénipotentiaire auprès du cabinet de Berlin. Le vide de
la commission s'accordait bien au ridicule du personnage: les
instructions étaient de se soumettre, de baiser les bottes du
vainqueur, de protester d'un dévouement inaltérable pour l'avenir. Et
ce sur quoi le Duc comptait, c'était sur une lettre autographe qu'il
adressait au comte de Bismarck, lui, Charles Ier d'Este-Blankenbourg,
chef de la maison des Guelfes.
* * * * *
Il avait pensé tout d'abord, à la place de ce fantoche, envoyer l'un
de ses fils aînés. Il craignit de les émanciper s'il les sortait de
leur néant, et peut-être même qu'ils ne fissent effort dans le
naufrage qui menaçait, pour sauver leur petite barque. Puis il
n'aimait guère Hans Ulric, et Franz, grandi au milieu des jupes,
haïssait la peine et les affaires. Sa mère, aussi faible que lui,
l'avait toujours tenu auprès d'elle, et élevé conséquemment dans la
croyance catholique,--le seul des enfants de Charles d'Este, qui ne
fût pas du culte luthérien. Ce n'est pas que sa religion, restreinte
surtout aux _agnus_ et aux bénédictions du Saint-Père, empêchât à la
bonne Augusta la galanterie et les plaisirs. Magnifique et
désordonnée, ainsi qu'il apparaissait sur elle à sa coiffure de
travers, à ses habits traînant d'un côté, elle vécut noyée de dettes,
et ruinée par la passion du jeu. Cependant, en prenant de l'âge, la
terreur de la mort qui lui vint, avait fait d'elle, peu à peu, la plus
précautionnée et la plus chimérique des femmes; et maintenant, cette
manie la tenait des semaines au lit, qu'elle n'aimait point comme le
duc Charles, mais s'imposait médicinalement. Elle ne se levait qu'une
heure ou deux chaque jour, les employait à s'ajuster, ou bien à jouer
au volant avec sa chambrière, et l'on ne la voyait jamais hors du
petit appartement qui lui avait été assigné, trois chambres
tranquilles, écartées et qui donnaient sur le jardin.
Le Duc, en effet, sa furie guerrière calmée, s'occupait de réformer sa
maison. Il fallut songer à Claribel, auprès de qui Emilia continuait à
remplir les fonctions de la défunte miss Phœbé. Mais autant cette
revêche Anglaise, formaliste comme le cant, avait tyrannisé l'enfant,
autant l'Italienne, au cours du voyage, et dans la liberté des jours
de l'arrivée, se hâta de se l'attacher, à force de soins et de
tendresse. Ses façons vives, ses effusions, ce caressant qui sort des
femmes destinées à être mères, et quelque peu de flatterie, car
Claribel était glorieuse, apprivoisèrent promptement la pauvre petite
solitaire, et lui inspirèrent pour son amie une de ces passions
enfantines, si tyranniques. Aussi, quand elle apprit par sa rusée
compagne, ce qui les menaçait toutes deux, elle courut bouleversée,
pleurante, jusqu'à l'appartement du duc Charles.
--Ah! mon papa, mon papa, laissez-moi Emilia, si vous m'aimez.
--Appelez-moi toujours: monseigneur mon papa, reprit le Duc un peu
interdit, et que toute surprise rembrunissait.
Il fut bon homme pourtant, et descendit de l'arc-en-ciel d'où il
regardait toutes choses, pour chercher les moyens de contenter
Claribel. Mais attribuer le titre de gouvernante à Emilia Catana, il
semblait que l'on n'y pût songer. Quelle incongruité qu'un nom pareil
dans l'annuaire de la cour, et comment s'y soutiendrait-il parmi la
foule des gens titrés! Le Duc s'ouvrit à Arcangeli, qui se montra le
plus généreux des frères.--Oh! il ne fallait pas juger Emilia d'après
lui-même. Elle était la fille d'un monsignor, élevée dans l'un des
couvents de la noblesse romaine. A la mort de son protecteur, la
pauvreté l'avait réduite à de singulières extrémités, d'abord à
Wiesbaden, lectrice de la princesse Kolorath, puis camériste de la
garde-robe chez le Duc.
--Une bonne sœur, Monseigneur! c'est elle qui m'a appelé à
Blankenbourg, espérant me faire entrer plus tard, au service de Votre
Altesse...
Et tant d'éloges calculés qu'ils éloignèrent pour quelque temps, le
choix d'une autre gouvernante, et donnèrent le désir au duc Charles de
juger lui-même d'Emilia. Fière, le teint mat, les yeux brillants,
avec ces grands traits réguliers des sultanes et des Junons dont elle
avait la démarche imposante, elle ne déplut point à Son Altesse, qui
se prenait fort aux figures; de sorte que, sans rien de décidé
toutefois, elle demeura près de Claribel. Il importait de ne pas trop
changer de main la petite comtesse; et du reste, point n'était besoin
auprès d'elle, d'une savante jusqu'aux dents, tant Claribel surpassait
son âge en finesse, en reparties, en intelligence.
Elle en émerveillait principalement le comte Franz, qui paraissant
épris tout à coup d'une belle amitié pour sa sœur, s'était rendu
assidu chez elle; mais les regards, comme on le devine, volaient
par-dessus Claribel et s'adressaient à Emilia. Il avait toujours pris
plaisir ainsi à la société des femmes, vivant comme elles de redits,
de commérages, de tracasseries. Plein de parfums et de bijoux, d'un
beau blond, le visage riant, arborant des cravates à camées, et
idolâtre de ses favoris, le jeune comte n'était pas moins que la fleur
des pois à Blankenbourg. Il y avait eu des galanteries, même avec
assez de fracas, et sachant le rudiment, conduisit l'attaque en
stratégiste; d'abord des soupirs, des œillades, des exclamations à
demi-voix, de longues stations devant l'idole. Là-dessus, quelques
présents de fleurs, puis, dépité qu'on ne voulût point l'entendre,
Franz bombarda de bouquets l'Italienne. Emilia n'en soufflait mot, se
contentait de lui marquer une froideur défiante et hautaine, attendant
qu'il en vînt à l'écrin, qu'elle lui renvoya aussitôt. Il essaya de la
fléchir; elle le requit si sèchement d'avoir à discontinuer ses
visites, que le comte stupéfié fit le plongeon, et resta quelque temps
sans reparaître.
Mais ceux que l'on voyait le moins, c'étaient Hans Ulric et
Christiane, que dès le troisième jour de son arrivée, le duc Charles
avait relégués à l'extrémité de l'hôtel, de colère contre leur
musique.
--Au reste, ils m'en remercieraient, se dit il ensuite, par réflexion.
Ils semblaient en effet se suffire, n'avoir nul besoin du reste du
monde. Leur attachement mutuel qui allait, s'il se peut, plus
profondément que le cœur, en mêlant sans cesse tous leurs sentiments,
leurs pensées et leurs émotions, ne faisait du frère et de la sœur
qu'un seul esprit, une seule âme. On les eut vus rougir ou pâlir au
même instant; Hans Ulric entendait le pas de Christiane, à des
distances incroyables; et si l'un d'eux était absent, l'autre errait,
comme à la recherche de soi-même. Personne ne troublait leurs longs
tête-à-tête, car la bonne Augusta, qui était nommément dame d'honneur
de la jeune comtesse, eût pu s'enrhumer pendant le trajet. Et leur vie
se passait ainsi dans une calme et délicieuse intimité. Doués de la
plus belle voix et qui les eût rendus célèbres au théâtre, ils ne se
délassaient de chanter qu'en lisant dans Shakespeare et dans Gœthe,
les drames où l'on voit Desdémone, Cordélia, Ophélia, Gretchen; et
Christiane alors, versait des larmes, aimant ces héroïnes en sœur.
Elle l'était d'aspect et d'âme, blonde, des traits charmants et naïfs,
noble, modeste, naturelle, et d'une bonté angélique qui l'avait
attachée à Ulric, parce qu'il était laid, disgracieux et écrasé. Pour
lui, né avec un esprit supérieur mais triste, parlant peu, ne
réussissant ni à la salle d'armes ni au manège, et redoutant son père
au point que les pensées lui tarissaient en sa présence, il avait, dès
son plus jeune âge, nourri son humeur mélancolique d'art, de lettres
et de poésie. Il aimait plus que tout la musique, la savait jusqu'à
pouvoir composer, se connaissait non moins bien en tableaux, et avec
une vaste lecture, une mémoire singulière, sentait profondément les
beautés des livres, en sorte que le Duc le dédaignant, disait de lui:
--Ce n'est qu'un cuistre.
Ils furent pourtant les premiers que Son Altesse fit appeler. Le
pauvre homme crevait d'ennui, toujours couché entre son bouffon et ses
bêtes, et il exigea trois jours de suite, que son fils et sa fille
vinssent lui chanter des chansons du Hartz, telles que: _Le cœur est
un oiseau joli_, ou bien: _Buvons et fumons_, etc. Lui, cependant,
hochait la tête, fredonnait, humait sa cassolette, se faisait laver
d'eau de senteur, mangeait, tout en lissant sa barbe, une pleine
sabotière de glace, disait d'une matinée quatre phrases, l'une après
l'autre, à paroles traînées, et n'imaginait pas un plus malheureux que
lui sur terre.
Il finit, à force d'ennui, par se moins céler qu'à son arrivée, et
bientôt même, il se fit amener chaque jour, le comte Otto et Claribel.
Il avait plaisir à la voir avec ses grands cheveux frisés d'un blond
d'argent; le babil de l'enfant l'amusait, et ses fâcheries contre
Arcangeli qui sollicitait gravement la faveur de lui baiser la main.
--Je ne veux pas seulement que vous la baisiez en pensée, avait
riposté Claribel.
Et toute mignonne qu'elle fût, elle tenait l'Italien fort loin, et lui
déconcertait ses impudences. Une fois qu'il donnait sans rire, son
avis sur une question de politique, elle s'assit aux pieds de son
père, en disant:
--Or ça, mon papa, parlons un peu d'affaires d'Etat, à cette heure que
j'ai dix ans...
De quoi le Duc s'épouffa de rire tout un jour. Il préférait Otto
toutefois, dont la rudesse et l'effréné imposaient à cet esprit
malade. Le petit comte épouvantait, par une hauteur, une fougue nées
avec lui, et qu'un rien déchaînait. Il écumait de rage contre le ciel,
si la pluie ou le soleil venait lui faire obstacle, et voulait briser
les horloges qui le rappelaient à ses leçons. Robuste et souple, les
yeux verts, des cheveux roux crépus qui bouffaient à l'excès, il
montrait dans son front bas et bombé, dans ses narines dilatées, dans
ses énormes mâchoires, dont la supérieure emboîtait presque celle de
dessous, tout ce qu'il avait d'instincts grossiers, farouches,
passionnés. Il ne s'occupait qu'à la lutte, à la savate et aux coups
de poing. Espèce de démon domestique, sa joie était de maltraiter
chiens, marmitons, valets d'écurie, et jusqu'aux lingères de l'hôtel,
car il affichait pour les femmes le mépris dû à leur pusillanimité et
à leur faiblesse.
Une pourtant, de ses froids yeux bleus, avait dompté le jeune monstre.
La Belcredi lui avait inspiré un sentiment inconnu et profond. A
Francfort, au moment du départ, Otto se glissant près d'elle, était
tombé à ses genoux, avait roulé sa tête frénétiquement dans les jupes
de la chanteuse, puis avait fui. Il rêvait à elle, souvent encore;
cette sensation brûlante lui restait au cœur, si bien qu'un jour il
parla à son père de la dame qu'ils avaient emmenée, celle qui
chantait, vêtue de blanc.
--Ah! la Belcredi! fit le Duc...
Et la stupeur d'un si complet oubli ne lui laissa pas ajouter une
parole. Elle lui avait plu cependant, lui, à qui les femmes ne
plaisaient guère, et il revit tous les détails de l'audience de
Wendessen, sa mauvaise grâce, sa hauteur, sa brutalité affectée. Il se
souvint confusément que Giulia avait fait le voyage en compagnie de
Franz et d'Augusta Linden. Pourquoi abandonner sa suite? N'aurait-elle
pas dû, tout au moins, venir prendre congé de lui? Mais une femme de
théâtre aussi notoire qu'elle l'était, ne pouvait disparaître ainsi;
et son caprice se réveillant, Charles d'Este finit par charger
l'Italien de découvrir où se cachait la Belcredi. Hélas! Arcangeli ne
le savait que trop bien, et il eut un sourire ironique, lui qui,
depuis un mois, la voyait chaque jour, passer et repasser aux
Champs-Elysées. La devinant sa rivale possible,--car que faisait-elle
à Paris?--redoutant quelque intrigue secrète pour avoir accès auprès
du Duc, le favori ne respirait plus de la frayeur extrême qu'il avait.
Il ne servait de rien de monter la garde. Le plus sot hasard à chaque
moment, pouvait tout révéler à Son Altesse; comme de fait, un beau
matin, la plupart des journaux annoncèrent que la Giulia Belcredi,
célèbre diva de Buda-Pesth, allait débuter au théâtre Lyrique, dans la
_Flûte enchantée_, de Mozart.
Le Duc lut l'annonce, bondit, et envoya aussitôt au théâtre, pour
avoir l'adresse de Giulia. L'Italien, qui eût pu la dire, aurait
autant aimé se jeter dans un puits, et ce fut Hildemar qui revint
annoncer que la cantatrice était logée au Grand-Hôtel. Le Duc fit
atteler, et partit en toute hâte... Un escalier à monter, une porte;
il était devant Giulia.
--Ah! mon Dieu! Monseigneur!... Votre Altesse...
Car il avait donné un billet de visite sous le nom de comte de
Dœllingen, qui était l'un de ceux qu'il prenait pour voyager
incognito. Il demeura quelques moments sans répondre. Il la
considérait avec étonnement, dans cette chambre au luxe banal, où des
costumes de théâtre étoilés d'or étaient jetés çà et là, sur des
chaises. Giulia lui paraissait tout autre, plus belle qu'il ne l'avait
jamais vue. Elle était en cheveux, massés à la nuque, une robe brodée
écrue, ses gants et son ombrelle sur la table; et s'occupait à se
passer au poignet, un serpent de diamants, en bracelet.
--Vous alliez sortir? dit Charles d'Este.
--Oui, répondit-elle, j'allais répéter, et elle eut un geste
d'insouciance exprimant que rien n'était moins important.
--C'est donc vrai, fit le Duc qui se leva, vous êtes engagée? et
rompant brusquement la glace, il lui dit en la regardant entre les
yeux, debout, et les deux mains posées sur la table:
--Eh bien! je m'en viens vous prier de ne plus désormais chanter que
pour moi seul.
Elle demeura impassible, et une faible rougeur témoigna seule de son
émotion, pendant la longue pause qui suivit. Etait-ce la joie du
triomphe? Avait-elle osé se promettre qu'un jour Charles d'Este lui
appartiendrait? Grande, élégante, l'air haut et noble, et quelque
chose de majestueux dans le maintien, elle montrait au Duc un sourire
de sphinx, des yeux bleus, profonds et redoutables. Elle répondit
simplement:
--Votre Altesse n'ignore pas que c'est tout mon avenir qu'elle me
demande.
Elle se tenait devant lui, comme attentive à le percer de ses regards.
Alors le Duc, lui saisissant la main, la baisa au-dessous du poignet.
--Je le sais, répliqua-t-il, et je l'entends ainsi. Vous viendrez
habiter mon hôtel, en attendant que nous repartions pour Blankenbourg;
et se levant, comme après affaire conclue, il se mit à faire quelques
tours de chambre, en disant des douceurs à la Belcredi, et s'arrêtant
parfois à ouvrir les écrins, ou à considérer les couronnes, dont
quelques-unes pendaient aux murs. L'une d'elles, reçue à Naples, était
toute garnie de coraux rouges, et le duc Charles en plaisanta; puis,
après un peu de silence, il se rassit, demanda une plume, griffonna
cinq ou six mots sur une page blanche, et levant la tête:
--De combien est votre dédit?
--De cinquante mille francs, Monseigneur.
Il signa, mit l'adresse au bas: _Monsieur le baron James de
Rothschild_, présenta la traite à la chanteuse, puis, tandis qu'il
ramassait son stick et son chapeau:
--Ne vous servez donc plus d'extrait d'œillet, reprit-il. Je ne puis
souffrir cette odeur; allons, adieu, ma chère; avant trois jours,
votre appartement sera prêt.
Il ne fit, pendant le trajet, que rire dans sa barbe, et se moquer à
part soi, du bon tour qu'il jouait à ces badauds de Parisiens. Que de
bruit, que de conjectures sur cette disparition de la Belcredi! Il
avait fallu cette idée, et je ne sais quelle jalousie de despote
contre le public, pour tirer le Duc de son apathie. Il fut frappé en
arrivant, du désordre et de la confusion, et de la dispersion des
valets à son approche.
--Quoi? qu'est-il donc arrivé?
Et comme Karl balbutiait des mots sans suite, le Duc s'élança vers son
appartement, redoutant quelque horrible malheur: _César_ malade, ou la
perruche morte. Tous ses enfants y étaient réunis, épars, assis et
debout, et même Augusta, les yeux pleins de larmes, qui coulaient de
temps en temps. Le comte Franz tenait en main une lettre que, d'un
mouvement instinctif, il voulut cacher, quand son père entra.
--Donnez! dit le Duc, et il lut.
La longue dépêche du comte d'Œls contenait le texte du traité conclu
entre la Prusse et le Blankenbourg. Le prince Wilhelm était nommé duc,
ou, pour parler diplomatiquement, invité à vouloir bien se charger du
gouvernement du duché.
--Les voleurs! murmura Charles d'Este, en pâlissant
extraordinairement.
Ce fut une colère et une douleur sèches. Il resta trois jours sans
parler, vaincu, moribond, anéanti. L'Italien lui lisait les gazettes,
les dépêches de M. d'Œls, et la pauvre Altesse se consolait à l'aide
du malheur des autres. Il était complet pour le Hanovre, le duché de
Nassau, et le grand électorat de Hesse, incorporés à la Prusse. Brême,
Hambourg perdaient leurs privilèges de villes libres. La Bavière, le
Wurtemberg signaient des traités désastreux, et l'Autriche, amoindrie
par la cession de la Vénétie, devait payer, en outre, une très forte
indemnité de guerre. Tout le système politique de l'Allemagne était
bouleversé au profit de la Prusse.
* * * * *
Le matin du quatrième jour, le Duc, dès son lever, revêtit son grand
uniforme de généralissime blankenbourgeois, se para de tous ses ordres
dont il avait un arc-en-ciel: Toison-d'Or, Cheval-Blanc, Guelfes,
Henri le Lion, Saint-Etienne d'Autriche, Saint-Hubert de Bavière, le
Lion et le Soleil de Perse, et commanda que l'on mît les chevaux au
coupé de parade, chef-d'œuvre de Binder. Il prit avec lui M.
Smithson, qui revêtit l'habit de cour, et tous deux se rendirent aux
Tuileries, où le duc Charles envoya demander une audience à Sa
Majesté. L'attente fut courte, et l'on revint avec l'ordre de
l'introduire.
Ce n'était pas la première fois que le chef de la maison des Guelfes
allait se trouver en présence de l'Empereur. Lors de sa venue à Paris,
en 1862, les Tuileries l'avaient reçu à merveille, et, depuis ce
temps, les deux souverains avaient toujours entretenu les plus
amicales relations. Le Duc monta un escalier, escorté du chambellan de
service, traversa une assez mesquine antichambre, et alors, au seuil
d'une pièce, il aperçut Napoléon, qui s'avança de quelques pas à sa
rencontre.
--Ah! Sire! s'écria le Duc, dans quelles terribles circonstances...
Mais l'Empereur, lui prenant le bras et mettant un doigt sur ses
lèvres, le fit entrer dans son cabinet, dont la porte se referma, et
leur entrevue n'eut pas de témoins. Pourtant, quand le Duc revint à
l'hôtel, il semblait plus calme et résigné, et nul doute, qu'après
quelques jours, il eût surmonté son chagrin, quand un nouveau désastre
vint l'accabler. Le pauvre prince s'aperçut que ses cheveux tombaient
en abondance, et Arcangeli ne put lui cacher plus longtemps
l'effrayante vérité. Les journées qui suivirent, furent lugubres. Les
volets demeuraient fermés; deux bougies éclairaient à peine la vaste
chambre, où le silence régnait profondément; et le Duc, tout blanc
comme un fantôme, dans ses grands peignoirs garnis de dentelles,
coulait le temps sur sa chaise percée, se forgeait un funèbre avenir,
et restait des heures à considérer fixement le paquet de ses cheveux
tombés.
Le seul effort qu'il s'imposa fut d'écrire un court billet à la
Belcredi, qui vint s'établir à l'hôtel, suivie de sa femme de chambre.
Au reste, cette installation passa presque inaperçue, tant les enfants
de Charles d'Este avaient été accoutumés de vivre au milieu des
maîtresses de leur père. Le même jour vit arriver M. de Cramm,
l'oreille basse, suant de frayeur et sentant d'avance sur son dos, les
éclats de fureur de son maître. La peur d'être interrogé de toutes les
façons, et qu'on n'éclairât sa conduite, ajoutait aux angoisses du
petit baron. Aussi respira-t-il plus librement, quand il apprit que
Son Altesse ne voulait pas lui donner audience.