Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
LE
CRÉPUSCULE DES DIEUX
L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
La nouvelle édition de ce volume a été déposée au Ministère de
l'Intérieur (section de la librairie) en septembre 1901.
DU MÊME AUTEUR:
Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, 1 vol.
ÉLÉMIR BOURGES
LE
CRÉPUSCULE
DES DIEUX
NOUVELLE ÉDITION
[Illustration: logo]
PARIS.--I
P.-V. STOCK, ÉDITEUR
(Ancienne Librairie TRESSE & STOCK)
27, RUE DE RICHELIEU
ET
16, RUE MOLIÈRE
1901
Tous droits réservés
_Il a été tiré à part, de la nouvelle édition de cet ouvrage, onze
exemplaires sur papier de hollande._
A
HENRI SIGNORET
Si quelqu'un me reprend que mes vers eschauffez
Ne sont rien que de meurtre et de sang estoffez,
Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage,
Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage,
Je lui respons: Ami, ces mots que tu reprens,
Sont les vocables d'art de ce que j'entreprens;
Les flateurs de l'Amour ne chantent que leurs vices,
Que vocables choisis à peindre les délices,
Que miel, que ris, que jeux, amours et passe-temps,
Une heureuse follie à consommer son temps....
Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style.
Cueillons des fruicts amers desquels il est fertile.
Non, il n'est plus permis sa veine desguiser;
La main peut s'endormir, non l'âme reposer.
AGRIPPA D'AUBIGNÉ.
LE
CRÉPUSCULE DES DIEUX
I
Le 25 juin 1866, jour anniversaire de sa naissance, Charles d'Este,
premier du nom, duc régnant de Blankenbourg, donna une fête de nuit
dans sa résidence de Wendessen. Si menaçant que tout parût, car la
guerre venait d'éclater entre la Prusse d'une part, et les Etats
confédérés de l'autre,--où le Duc avait pris parti contre la
Prusse,--néanmoins ce grave événement, le départ récent de l'armée
commandée par le prince Wilhelm, et le deuil, l'angoisse, les larmes,
la détresse de tout le duché n'avaient pu surmonter son goût pour le
luxe et la magnificence; outre qu'un mépris si hautain et si affiché
de l'ennemi lui semblait d'une âme romaine, et une admirable politique
pour donner du cœur à ses sujets.
Dès huit heures, on ouvrit les grilles, et il se porta dans le parc
un concours de monde prodigieux. Les avenues resplendissaient de
guirlandes de lampions, d'arbre en arbre, à perte de vue. De
quadruples cordons de lanternes colorées dessinaient les damiers du
parterre, où çà et là, des arcs de triomphe en architectures de feux,
arrêtaient la foule par pelotons. Elle était plus épaisse encore
autour de la Naumachie, du Grand-Bassin et de la Colonnade. Une
quantité surprenante de pots de résine et de cassolettes en
éclairaient comme au brillant du jour, les effets d'eau de toutes
sortes, en bouillons, en gerbes, en nappes, en cascades, et les
centaines de jets d'eau dardés jusqu'à la cime des arbres.
Mais où la foule s'entassait, principalement de campagnards à gilet
rouge et à tricorne, si serrée qu'exactement parlant, l'on n'y pouvait
remuer bras ni jambes, c'était près des abords du château. La façade
s'en déployait, dominant sur le parc tout entier, du sommet du plateau
qu'elle occupe, qui la montrait jusque fort loin, avec son dôme au
haut des airs, surmonté du Cheval-Passant de Blankenbourg, sa masse
toute flamboyante, et le redoublement de lampions de couleur qui
marquaient l'entrée principale. De longues files de carrosses arrivant
à chaque instant, et dont les plus dorés tiraient de la canaille des
tumultes d'admiration, venaient se ranger au perron, que flanquaient
deux Chimères de pierre. Les invités y descendaient, passaient une
antichambre de glaces, et se trouvaient dans l'escalier de la salle
de comédie, garni de vases et de plantes rares, et superbement
illuminé.
Au pied de ce degré dont les branches formaient un fer à cheval, et
adossé à la Tisiphone, une statue de bronze vert, un homme se tenait
debout, vêtu d'un habit sang de bœuf, culotte et bas de soie, qui
moulaient la maigreur d'un Méphistophélès. Sa face comme écorchée, un
énorme nez aquilin et des yeux de vautour pleins de feu et dévorants,
lui composaient une physionomie haute, méprisante et sarcastique, tout
ce qu'était d'ailleurs le comte d'Œls, premier chambellan de Son
Altesse.
--Tiens! que faites-vous là, mon cher comte? demanda en lui tendant la
main, un personnage qui venait d'entrer, et qui portait l'habit brodé
et la petite épée de cour au côté.
--Mais vous-même, monsieur Smithson, répondit d'Œls, je vous croyais
encore à Southampton; sur quoi le trésorier fit le récit de son
voyage. Il revenait de convoyer trente wagons de meubles précieux que
le Duc, par prévision, avait expédiés en Angleterre.
--Oh! dit-il, comme conclusion aux anecdotes qu'il débitait, je crois
la précaution bien superflue. Il n'y a qu'un avis là-dessus; les
Prussiens ne pourront tenir.
--Pfuit! lança d'Œls, d'un accent de doute ironique, et il se tut à
siffloter, en considérant le défilé. Les voitures se succédaient, les
valets n'avaient point de relâche à pousser les portes de glaces, et
du haut en bas de l'escalier, entre la double haie des gardes, se
mouvait une masse éclatante de chamarres, de gens galonnés et de
femmes à longue traîne. Quelques-uns venaient saluer le comte d'Œls
et l'Américain, et les phrases d'abordée ne variaient guère: toujours
le manque de nouvelles, Benedek, les Autrichiens, et le prince
Wilhelm, le frère du Duc, que l'on érigeait en dieu Mars, pour sa
jonction présumée avec les troupes de Hanovre;--après quoi, les
louanges dues à un si magnifique gala. Richard Wagner, prêté par le
roi de Bavière, allait diriger l'exécution de plusieurs fragments
inédits d'un grand drame qu'il préparait, _l'Anneau du Niebelung_; et
l'opéra serait suivi d'un bal, avec des jeux, des loteries, des
masques, des danses aux flambeaux, et autres inventions galantes.
Cependant des clameurs retentirent au dehors; des soldats refoulaient
tout le long de l'avenue, la multitude débordée; un officier entra,
qui sans même voir les deux courtisans, monta le degré précipitamment.
--Son Altesse arrive, dit M. Smithson.
--Oh! nous avons le temps, repartit le chambellan.
Ils sortirent pourtant, debout sur le perron; et ils ne faisaient que
de se placer, quand une sorte de calèche déboucha devant eux au grand
trot, suivie d'un peloton de carabiniers, en désordre. Très basse,
dorée, peinte aux portières et ne pesant pas un fétu à ses quatre
petits steppeurs noirs, cette coquille rococo était menée bride
abattue, par Otto, le plus jeune fils de Son Altesse. L'enfant
atteignait à ses douze ans, mais il en paraissait bien seize; grand et
fort, la mine impudente, d'étranges yeux gris-vert, le poil d'un roux
sombre. Sa sœur auprès de lui, qui était sa cadette, fort blanche et
extrêmement blonde, jusqu'aux sourcils même et aux paupières,
ressemblait, serrée dans son corps d'un damas vieil argent ramagé, à
quelque infante de tableau, frêle et hautaine. En arrière, sur un
strapontin, ni plus ni moins que deux valets, se tenaient le baron de
Cramm, gouverneur du comte Otto, et une jeune Italienne, assez
modestement parée, mise là ce soir pour tenir la place de la
gouvernante de Claribel, morte peu de jours auparavant. On l'avait
choisie sur ses beaux yeux, et parce qu'étant fort bien faite, avec
les manières du monde plus qu'il n'appartenait à son obscur emploi de
camériste de la garde-robe, Emilia pourrait, sans ridicule, figurer
dans l'apparat.
Tous descendirent du carrosse, se groupèrent au haut du perron, où le
comte et M. Smithson déployèrent près des deux enfants, la galanterie
la plus empressée. Ils étaient les seuls légitimés des cinq bâtards de
Son Altesse, et traités sur le pied et avec les honneurs de princes
légitimes, jusque-là que l'on avait pris pour leur baptême la célèbre
aiguière d'onyx du sacre des rois de Jérusalem. Le Duc n'attendait
qu'une lubie, un moment où il penserait sérieusement à l'avenir, pour
avancer à son Otto le titre d'héritier présomptif qui lui
transmettrait le duché,--tant avait été fort son amour pour leur mère,
assez laide femme cependant, et qu'il aurait sans nul doute épousée,
si elle n'était morte avant la duchesse.
Alors parut dans l'avenue, un escadron de chasseurs verts, la lame au
clair, trompettes et timbales sonnantes. Ils précédaient un landau
magnifique, à six chevaux sous robe gris de fer, portant haut, jetant
de l'écume, que conduisaient d'un trot mesuré, deux jockeys de velours
et d'or, et un troisième postillon qui tenait le flambeau devant eux.
Quatre personnes emplissaient l'équipage. Sur la banquette de devant,
se voyait l'un des fils du Duc, le comte Hans Ulric, vêtu de
l'uniforme noir de colonel des chasseurs de la garde; près de lui, sa
sœur Christiane;--et dans le fond, le comte Franz, l'aîné des cinq
bâtards de Charles d'Este, tout chamarré de plaques et de cordons,
avait sa mère à ses côtés, la Viennoise Augusta Linden, la seule de
tant de favorites qui conservât quelque crédit, quoique bien faible,
auprès du Duc.
--Christiane! cria Claribel, en battant des mains, et elle accourut
aussitôt se jeter au cou de sa sœur, à qui Otto, par raillerie,
faisait mine de porter la traîne.
Mais Hans Ulric, qui descendait, le chassa d'un geste colère. Ce jeune
homme assez petit, très noir et médiocrement bien fait, laissait voir
dans toute sa personne, un air de souffrance rêveuse, qui relevait une
figure entassée et quelque peu camuse. Le Duc l'avait eu en Russie,
d'une esclave des Orloff, alors que, prince héréditaire, il commençait
son voyage d'Europe. Il prit l'enfant, laissant quelque argent à la
serve, dont celle-ci se maria;--et Hans Ulric avait grandi côte à côte
avec Christiane, fille d'une mère irlandaise. De là leur surprenante
amitié; tellement uns, que travail, promenades ou divertissements, ils
ne se quittaient presque point. Elle était faite au tour, svelte, une
taille longue et menue, et une marche de déesse, fort blonde, de
grands yeux bleus d'enfant, une chair de rose et de lait, avec
lesquels s'harmoniaient ce soir, son ajustement et ses pierreries qui
étaient des aigues-marines et les plus belles opales. Elle en portait
dans ses cheveux, mêlés de plumes et de marabouts, sur la gorge un
collier d'émeraudes; et sa robe en crêpe de Chine, d'un vert argenté
presque blanc, était brodée de feuillages d'argent et boutonnée de
perles fines.
* * * * *
Cependant des acclamations retentirent, et l'on vit s'avancer d'abord
un long cortège de gardes du corps. Les feux se reflétaient dans
leurs casques empanachés, et botte à botte, gravement, ils marchaient
au plus petit pas. Puis venaient la livrée du Duc, les piqueurs vêtus
d'habits vert sombre, les officiers de sa maison, valets de chambre,
sommeliers, maîtres d'hôtel tenant à la main des bâtons cerclés de
vermeil et sommés du Cheval-Passant; et enfin, à vingt pas
d'intervalle, seul au milieu de l'avenue, le carrosse ducal apparut.
Il était traîné par huit chevaux blancs, couverts de housses, et
conduits à la main. Tout en glaces et le toit doré, qui portait à
l'entour d'une couronne d'or, des Renommées sonnant de la trompette,
il roulait avec majesté sur quatre énormes roues dorées, aux jantes
flamboyantes, cerclées de vermeil; et de l'acrotère aux essieux,
siège, rinceaux, soupentes, portières, la lourde et superbe machine
éblouissait d'or, comme un soleil. Un cocher poudré la menait, le
lampion sous le bras; deux heiduques à chapeau de coq, suspendus par
derrière aux embrasses, ne remuaient pas plus que des statues; et au
fond du carrosse, seul, et son lévrier devant lui, vautré sur les
coussins de soie cramoisie, on apercevait le duc Charles.
Le carrosse tourna se ranger au perron, où la lumière crue des
lampions tombant sur lui, le faisait miroiter extraordinairement.
Alors des clairons sonnèrent, une voix jeta des commandements, mille
cris de _Vive le Duc!_ partirent avec des hurrahs prolongés, et les
tambours battaient aux champs, sans s'interrompre. Des fusées
pétillèrent, embrasèrent le ciel, s'entrecroisant de toutes parts,
merveilleuses, continuelles, versant des pluies d'étoiles et d'or;
deux dragons en pyrotechnie, à droite et à gauche de l'entrée, se
tordirent en vomissant des roses; puis soudainement, tout blêmit dans
une immense clarté verte, qui provenait de flammes de Bengale.
Elles entouraient un rocher, haut de près de cinquante pieds, décor
dressé pour la circonstance. Chargé de rocs, de colonnes, de statues,
et de tous les colifichets qu'avait pu y accumuler le goût théâtral de
Son Altesse, il était, jusqu'en haut, couvert de plants de vignes,
dont les grappes de verre bleu, blanc, rosat, ou couleur de topaze,
contenaient chacune sa flamme de gaz. Elles s'allumèrent d'un coup,
par une étincelle électrique, et en même temps, un ruisseau de vin
sourdit, s'accrut, roula des hauteurs, en mince filet écumeux.
C'était une ancienne coutume, quoique tombée en désuétude depuis plus
de quarante ans, que le Duc avait rétablie pour soulever les
acclamations, et tâcher de se ramener quelque semblant de popularité.
La foule, en effet, sur cela, commença de faire des cris; une poussée
rompit la ligne des soldats, et tout ce qui se pressait dans les
allées, de bas peuple et de canaille, se rua au Rocher de vin. Il y
eut là un incroyable désordre; des clameurs, des coups, des bras
levés, mille rixes et des imprécations, et d'aigres piaillements de
femmes, dont beaucoup portaient des maillots au sein. Se plaisant par
boutades aux scènes du populaire, le duc Charles avait commandé que
l'on baissât toutes les glaces, et il considérait ce curieux
spectacle, à travers son lorgnon à deux branches, tenu par un jaseron
d'or, tout en fourrageant des sucreries dans un sachet, à ses côtés.
Mais soudain, il se renversa, saisi d'un accès d'hilarité. L'un de ces
marauds de là-bas, quelque caboche inventive et profonde, avait eu
l'industrie d'attacher une éponge au bout d'un bâton, et il pompait
ainsi le vin commodément, de trois ou quatre rangs en arrière; le Duc
à cette vue, pris d'un rire énorme, avait laissé retomber son binocle,
et les épaules lui allaient à étouffer. Puis au milieu de ses éclats,
il donna l'ordre à d'Œls qu'on lui amenât le compagnon. Justement, à
cet instant-là, l'homme se tirait de la foule; un valet s'approcha de
lui, glissa quelques mots à son oreille, et le drôle, qui tout
d'abord, avait fait un bon saut de surprise, se hâta d'accourir près
de la portière, où il se plongeait en courbettes, sans lever les yeux
du sol, et répétant continuellement:
--_Ah! grand princé! Douc magnanimé!_
Ce cruel accent italien redoubla l'hilarité du Duc qui fut aux
larmes, sitôt qu'il eut toisé l'animal. Grand, alerte et découplé de
corps, il semblait l'être aussi d'esprit; impudent, le nez haut, les
dents blanches, l'air d'un comédien de campagne, des bijoux de laiton
partout, et les mains sales.
--Ah ça! pendard, lui dit Son Altesse en français, tu as donc juré de
me faire mourir à force de rire!
--_Moi! soublimé grand monarque_, et il jetait les bras au ciel, _le
malhouroux Arcangeli qui voudrait consacrer sa vie dans le servicé de
Votre illoustre Mazesté!_
--Vraiment! fit le Duc en riant, et si je te prenais au mot?
--_Viva monsignor le Douc!_ cria l'Italien éperdu, _viva le Douc!_ et
se jetant à deux genoux comme hors de sens, il saisit frénétiquement
le pied de Son Altesse, au bord de la portière ouverte, et lui baisait
ses escarpins, garnis de bouffettes de diamants.
--Allons! reprit le Duc qui se pâma de nouveau, tu suivras Hildemar ou
Joseph qui te donnera ma livrée, et je me souviendrai de toi à
l'occasion; puis se levant tout debout:
--D'Œls, commanda-t-il, votre bras.
* * * * *
Il monta lentement l'escalier, suivi de son lévrier _César_ qui lui
marchait aux talons, et derrière, à trois pas d'intervalle, venait le
reste de la compagnie. Puis, l'on traversa un plain-pied de chambres
silencieuses, magnifiquement éclairées, superbes en marbres, en
plafonds, en peintures, en glaces et en dorures. Otto et Claribel
marchaient, sans se quitter la main; Christiane échangeait par
moments, un sourire avec Hans Ulric, et le comte Franz, galamment,
lorgnait Emilia Catana, la camériste italienne, qui commençait à lui
faire impression. Ils parvinrent ainsi à un dernier salon, fort petit
et meublé à la turque. Une porte en rendait sur la loge ducale, et le
comte l'ouvrait déjà, quand son maître avant de passer:
--D'Œls, reprit-il, j'y songe; allez donc ordonner que l'on couvre
mes chevaux; les braves bêtes étaient tout en sueur.
Alors il s'avança dans la grande loge tendue de velours nacarat; et
comme l'orchestre entonnait l'hymne national de 1813, Charles d'Este
se découvrit et salua la foule qui l'acclamait. Il avait quarante-cinq
ans à cette heure; assez gros, d'énormes sourcils, un teint brun et
rouge bourgeonné, l'air moqueur et féroce, et de petits yeux noirs
percés très haut, à la racine d'un nez prodigieux, busqué, qui lui
tombait sur une barbe épaisse. Il était en complet uniforme de général
blankenbourgeois, les plaques de ses ordres sur la poitrine,
épaulettes de diamants jaunes, et à l'épée sept ou huit millions de
pierreries. La Toison lui pendait au cou, d'un cordon rouge.
Il s'assit, mettant à sa droite le comte Otto, et à sa gauche,
Christiane et la petite Claribel. Une profusion de lumières
éclairaient la salle dorée. Partout les pierreries, le satin, la
parure éclataient avec somptuosité. Les diamants dardaient des feux;
les éventails peints s'agitaient: force rubans orange ou bleu céleste,
qui sont de l'ordre des Guelfes et du Cheval-Blanc, coupaient les
uniformes noirs; et les cordons de femmes au premier rang des loges,
demi-nues, parées, les cheveux hauts, y faisaient sur tout le
pourtour, une montre de gorges, d'épaules et de chairs superbes
étalées. C'était alors la mode des volants, des gazes pailletées
d'argent, des écharpes de violettes et de myosotis; des chaînes de
feuillage suspendaient à la taille un petit miroir Renaissance;
beaucoup de femmes tenaient en main des bouquets de camélias; et les
quatre rangées de loges, toutes chatoyantes de couleurs tendres, et
pareilles en symétrie, montaient ainsi jusqu'au plafond, blanc et
rose, où se voyait un Apollon au milieu de grands corps de déesses. La
fable courait à la cour, que le dieu, dans sa nudité, était peint au
vif, d'après le duc Charles.
L'hymne cessa; le vieux Rummel, maître de chapelle de Son Altesse,
quitta le pupitre discrètement, se coula dans un coin de l'orchestre,
où il était à peine établi, qu'une porte basse s'ouvrit, à gauche du
_proscenium_. Wagner parut.
Il fit au duc Charles, assez roidement, une orgueilleuse révérence, à
quoi Son Altesse répondit par une inclination de corps. Tous se
penchaient pour le mieux voir, avec quelque réserve pourtant, la
jalousie du Duc souffrant d'une attention qui ne lui était pas
consacrée. Le silence enfin se rétablit. Wagner venait de monter au
pupitre. Il s'assit, rassembla d'un geste impérieux les musiciens sous
son archet, passa sur eux un coup d'œil pénétrant,--ce qu'ils
allaient jouer d'abord, selon un caprice de Charles d'Este, c'était la
symphonie qui ouvre _Tannhaüser_,--et soudain, donna le signal.
Les cuivres partirent, entonnant le fameux chœur des Pèlerins. Il
décrut, s'enfonça au lointain, et de mornes bouffées de sons où
l'hymne flottait en vagues soupirs, s'épandaient comme la mélancolie
d'un crépuscule. Voici venir la nuit, une nuit de magie et
d'enchantement, la nuit du Venusberg, le mont où la déesse retient
captif le chevalier. On entendit un chant d'amour, puis, la Bacchanale
éclata; toutes les voix de l'orchestre tonnèrent, et ce fracas passait
comme le souffle même de la Grotte de beauté, comme la trombe
harmonieuse, où était emporté, dans une éternelle tempête d'amour,
l'inquiet chevalier, Tannhaüser. Et, si blasé que fût le Duc,
quoiqu'il crût indigne de lui de se laisser toucher par les pensées
d'un autre homme, un peu d'orgueil lui haussa le cœur. Il promena ses
yeux avec fierté sur la multitude qui l'entourait, sur ses enfants
jeunes et beaux qui se serraient à ses côtés, sur cette noblesse
fidèle, dont les ancêtres servaient les siens. Gardé par ses soldats,
acclamé par son peuple, il était bien le fils d'une famille de dieux,
le chef des derniers de ces Guelfes, aussi puissants jadis que les
Habsbourg, aussi nobles que les Bourbons. Cette longue suite d'aïeux
lui revint d'un seul coup, en mémoire: son grand-père, le duc fameux
par son manifeste contre la France, Othon, le vaincu de Bouvines,
l'empereur Henri le Lion, dépossédé, mis au ban de l'Empire, et
Witikind enfin, l'ancêtre fabuleux, le plus grand des Saxons. Il
oublia le bruit, la fête, cette magnificence qui l'entourait, et le
regard perdu, s'abîmait en ses pensées. Les derniers accords
retentirent, et l'applaudissement fut général, dès que le Duc en eût
donné le signal.
--D'Œls, dit-il en passant dans le petit salon turc, où l'attendaient
toutes sortes de fruits, de pâtisseries et de liqueurs, amenez-moi
Wagner après le spectacle. Je veux qu'il reçoive de ma propre main, la
grand'croix de l'ordre du Cheval-Blanc.
Les éventails battaient; des rires partaient tout à coup, et je ne
sais quoi de plus vif s'était répandu dans l'assemblée, toute morne
sous l'œil du Duc, et étouffant de silence et de gêne. Le comte Franz
galantisait près de la jeune Italienne; Hans Ulric frémissant parlait
à Christiane en mots rares, émus, et comme mourants sur ses lèvres, et
M. d'Œls, au fond de la loge, persiflait le baron de Cramm, lequel
fort ventru et grand sueur, ruisselait à faire pitié. Mais un timbre
strident appela; le Duc regagna son fauteuil, où il était à peine
assis que, se penchant vers Otto:
--Hein! mignon, si le feu prenait! dit-il, avec un rire joyeux.
L'on allait donner maintenant un acte de _la Valkyrie_, l'un des
drames dont est composée la tétralogie de l'Anneau. Wagner avait
choisi ce fragment de son grand ouvrage, parce qu'il n'y fallait que
trois voix, et que la fable s'en pouvait aisément détacher du plan
général. Le bruit s'apaisa peu à peu, l'orchestre fit un court
prélude, et le rideau se leva.
C'était une habitation primitive, une tanière de chasseur. Des hures
monstrueuses, des peaux d'ours et de loups, des massacres d'aurochs en
couvraient les murs; le tronc d'un hêtre colossal occupait le centre
de la chaumière. Au dehors, la tempête hurlait, et une femme, sur la
scène, offrait à boire à un guerrier, exténué de fatigue et de soif.
On était transporté aux temps légendaires, quand la race des Dieux
luttait contre les Nains et les Géants, et que des héros, fils de
dieux, conquéraient des vierges à travers le feu. Ensuite, un thème
rude éclata, un pas courut précipité, et Hunding entra, l'époux de
Sieglinde et le maître de la demeure.
Mais l'attention n'était pas à la scène, et se détournait sur la loge,
par des coups d'œil furtivement jetés, et de rapides chuchoteries.
Dès l'entrée du chant de Sieglinde, le Duc, surpris, avait levé la
tête. Il consulta son billet de programme imprimé en lettres dorées.
Sieglinde se nommait Giulia Belcredi. Elle avait été amenée de Munich
par Wagner lui-même, à qui elle s'était offerte pour chanter, aussitôt
le gala proclamé. Le Duc l'avait à peine vue, le jour de la
présentation, l'oubliant depuis si parfaitement, qu'il ne la
reconnaissait point. Avec sa lorgnette il l'examina, et elle lui parut
touchante dans son ample vêtement blanc, tandis qu'elle attachait sur
Siegmund, son frère inconnu, des yeux déjà brûlants d'amour. Mécontent
qu'on l'observât ainsi, et pour dérouter les fâcheux, Charles d'Este
se mit à déguster tranquillement un sorbet posé près de lui, sur une
tablette, et entre temps, il lorgnait l'assemblée, jouant à se nommer
tout bas les visages d'après les épaules,--car il était bien peu de
femmes de sa cour qu'il n'eût pas eues à son commandement,--et
cherchant si qui que ce soit ne manquait à la fête. Mais non, tout
Blankenbourg était là, et même il échappa au Duc comme un geste de
ressouvenir:
--Avez-vous au moins, monsieur d'Œls, signifié mes ordres à
Bergmuller?
C'était le nom de l'unique accoucheur qui se trouvât dans le duché. En
effet, M. de Lauingen étant parti subitement, sans en donner avis au
Duc, celui-ci, de furie pour cette trahison, s'en était pris à la
baronne, dont la grossesse arrivait à son terme.
--Je lui ai fait défense au nom de Votre Altesse Sérénissime
d'assister madame de Lauingen, répliqua d'Œls, qui s'inclina.
Le Duc, aussitôt radouci, reporta ses regards sur le théâtre. Parmi
des fureurs de trompettes et un tumulte guerrier, Hunding y défiait
son hôte; le hasard avait jeté Siegmund chez le plus violent de ses
ennemis. Qu'il dormît sans crainte cependant; la maison lui était amie
jusqu'à l'aurore; alors s'engagerait le combat, et point de merci au
vaincu! La pâle Sieglinde sortit préparer le breuvage du soir; Hunding
appesanti de colère et de fatigue, la suivit au lit nuptial.
Maintenant, Siegmund était seul; un silence chargé de passion
l'enveloppe, tandis qu'il rêve au coin de l'âtre. La flamme peu à peu
s'appâlit; une nuit plus profonde descend; la porte s'ouvre; c'est
Sieglinde.
Le Duc ressaisit sa lorgnette, et tous les regards attentifs étaient
fixés sur la scène. Depuis huit jours, il se disait merveilles du duo
d'amour qui suivait, et qui passait de loin le reste, à l'avis unanime
des initiés des répétitions. Les femmes se penchèrent plus avidement;
un silence de mort régna. Wagner tout droit au pupitre-chef, ses
cheveux gris tombant en désordre autour de ses tempes, maigre, avec
son nez d'aigle et ses yeux perçants, marquait lentement les mesures.
Le thème de l'Epée flamboya dans l'orchestre. Sieglinde montrait à
Siegmund la garde d'or d'un glaive au flanc du hêtre. Un étranger
était venu un jour, avait poussé le fer jusqu'au cœur de l'arbre...
Mais un trouble la saisissait, une sorte de langueur amoureuse; des
silences haletants coupaient le dialogue; des soupirs lui gonflaient
la poitrine; l'aveu suprême leur échappait.
* * * * *
A ce moment, quelqu'un gratta, timidement d'abord, puis avec du bruit,
contre la porte de la loge, et quand M. Smithson l'eut ouverte, un
capitaine effaré se montra.
--Qu'y a-t-il donc, monsieur, de si pressé? fit d'Œls sèchement, sur
quoi, l'autre, en balbutiant, remit une lettre au vieux chambellan.
Elle avait été apportée à franc étrier, par un garde du forestier de
Mannersberg, et l'affaire était capitale, ainsi qu'en témoignaient ces
mots tracés sur l'enveloppe: _Je supplie Votre Altesse Sérénissime
d'ouvrir cette lettre immédiatement_. Alors, comme entendant enfin le
murmure du colloque derrière lui, le Duc s'était retourné furieux, M.
d'Œls lui tendit la missive, scellée d'un large cachet de cire rouge.
Charles d'Este la prit non sans étonnement, vit cette étrange
suscription, et rompit la lettre tout aussitôt. Il la lut d'un coup
d'œil, fit un cri, se dressa, dans un désordre inexprimable.
L'orchestre surpris s'arrêta, et l'émoi redoubla lorsque l'on vit le
Duc sortir violemment de sa loge, suivi de ses enfants et de ses
familiers. Fort tôt après, le rideau s'abaissa, les colloques
éclatèrent. Richard Wagner pâle et debout, le visage tourné vers la
salle, demeura un moment indécis, puis finalement se retira. Et
soudain, une rumeur étrange se répandit par l'assemblée. L'un des
corps de l'armée prussienne avait pénétré dans le duché; le forestier
de Mannersberg s'était vu au moment d'être pris, n'avait eu que le
temps de mander à Son Altesse cet incroyable coup du sort. La nouvelle
fit, à demi-bas, le tour de la salle. Il en parut de la stupeur
d'abord, ensuite de l'alarme; nul n'osait remuer toutefois, la cour
entière ayant les yeux sur qui donnerait le signal. Enfin, il se
risqua quelques audacieux, qui furent suivis de beaucoup d'autres; et
Son Altesse ne revenant point, cela tourna en débandade, les femmes
criant, les valets bourdonnant, partout l'horreur et la confusion, et
la plupart qui s'embarquaient en hâte avec les plus tôt prêts, de
manière qu'au bout d'un instant, la solitude fut aussi grande au
théâtre que la foule y avait été, et la route de Blankenbourg couverte
d'un torrent de voitures.
Pendant ce temps, le Duc dans l'un des salons, s'abandonnait à sa
frénésie. La fureur l'étouffait, lui étranglait la voix. Les
Prussiens, les Prussiens dans le duché!... Et, presque en écumant de
rage, il éclatait contre son frère, ce perfide, ce lâche, ce fourbe et
autres noms à faire baisser les yeux; puis des jurons, des invectives,
des clameurs et des coups de talon, dont il semblait qu'il trépignât
sur le cadavre de son ennemi. Tout en péril si soudainement!... Le
danger possible, affirmait Wilhelm, était plutôt par Lunebourg, et
c'était par Wolfenbuttel que les Prussiens débouchaient!... Et ce
traître de Lauingen! Tonnerre!... Et rencontrant à portée de sa main
une pendule de vieux Saxe, à laquelle il tenait cependant, le Duc la
brisa contre le parquet, puis défaillant, sans voix, tomba sur un
canapé.
Son premier feu était jeté pourtant, et ses enfants, un moment après,
se hasardèrent à rentrer, en versant des larmes et en l'embrassant,
car si dur que fût pour eux leur père, des occasions si désespérées
rappellent toute la tendresse. Alors de se voir ainsi entouré, les
entrailles s'émurent au duc Charles; cet appareil, sa propre extrémité
s'accordèrent pour le toucher, et les pleurs lui montèrent aux
paupières; mais il eut honte de sa faiblesse, et se leva pour la
cacher, en disant avec vivacité:
--Eh bien! nous partirons au point du jour, nous ne sommes pas les
plus forts, il faut laisser passer la bourrasque.
On discuta sur les moyens, et M. d'Œls étendit les articles à la
mesure du déplaisir qu'il voyait qu'en éprouvait le Duc, qui se
contint. Il montrait à présent une résignation de théâtre et même un
enjouement simulé qui tendait à la grandeur d'âme.
Cependant par tout le château, régnait une activité prodigieuse.
Contrainte d'abandonner la place, Son Altesse tenait du moins à y
laisser le moins qu'il se pourrait, et sous la conduite de M.
Smithson, valetaille et menus officiers emplissaient des caisses
énormes, que le Duc avait fait fabriquer pour être prêt à toute
aventure. Cent cinquante soldats choisis des chasseurs de la garde,
aidaient aux hommes de livrée. On décrochait tableaux, horloges,
miroirs d'applique; on déclouait les tapis précieux, les damas, les
lampas, les brocatelles ramagées, les velours ciselés des tentures.
Chaises et fauteuils à pieds en spirales, lits antiques à colonnes
torses, des cabinets d'ivoire et de lazulite, des paravents à
bergerades, des tables, des consoles, jusqu'à des bras de nègre
formant torchère, des carreaux de cuir gaufrés d'or et mille
bagatelles pareilles, M. d'Œls fit tout enlever, d'après les ordres
de Son Altesse, qui eût voulu emporter de surcroît les dorures des
murs, les peintures des plafonds et la transparence des vitres. Un
flot d'hommes roulaient par les escaliers; cinquante ou soixante
fourgons stationnaient en face du château, et l'on y jetait des
croisées, force gros ballots de lingerie. Leurs conducteurs triés par
d'Œls parmi les valets les plus dévoués, devaient feindre de
s'engager sur la route de Helmstadt, et de là, gagner secrètement une
maison de campagne du comte. Et comme rien, les joies ni les
calamités, ne vont sans boire en Allemagne, deux gros tonneaux de
bière étaient posés dans l'antichambre. Qui voulait, tournait la
cannelle et vidait la pinte.
Une opération assez délicate fut de desceller la grande porte de la
galerie des Beautés. Elle était une rareté, en ébène marqueté
d'ivoire, d'un ancien travail italien, et remontait à l'électeur
Antoine Ulric, l'ami et le protecteur de Leibnitz. Il prit la
fantaisie au duc Charles, comme d'Œls retournait en surveiller
l'enlèvement, de le vouloir accompagner, et ils arrivèrent à l'instant
où dix-huit soldats en descendaient les deux battants par l'escalier,
sous la conduite d'un grand escogriffe, revêtu de la livrée marron. Il
voltigeait en tête du cortège, prodiguant les encouragements,
trépignant et piaffant sur place, et s'écriant à toute apparence de
heurt:
--_Aïe! porco! porco! doucément!_
Mais quand il aperçut le Duc, Arcangeli, car c'était lui, fondit vers
Son Altesse, comme d'enthousiasme, et lui embrassant les genoux, il se
répandait en élans, se relevait avec des yeux enflammés de
dévouement, gesticulait, se frappait la poitrine...
--Eh! animal! je t'emmène avec moi; c'est convenu, tiens-toi
tranquille; et arrêté au haut de l'escalier, le Duc accompagna
l'Italien de ses rires, jusqu'à la dernière marche; puis pouffant de
ressouvenir, lorsque le maraud eut disparu:
--Quel amusant coquin! fit Son Altesse. Où diable, avais-je déjà vu
une tête à peu près pareille? et par réflexion aussitôt:
--Mais, d'Œls, ne trouves-tu pas qu'il ressemble en laid à la femme
de chambre qui remplaçait ce soir, miss Phœbé, près de Claribel?
--Je crois, reprit le chambellan, qu'ils sont quelque chose comme
frère et sœur; au moins les a-t-on vus arriver ensemble à
Blankenbourg, où la police, il faut le dire à Votre Altesse
Sérénissime, a eu l'œil quelque temps sur les compagnons.
--Bien! fit brusquement Charles d'Este, que le spectacle qui s'offrait
à lui n'était pas pour rendre patient. Partout des porcelaines
brisées, les fruits du buffet piétinés, et des gâteaux, des viandes
éparses, qui baignaient dans des flaques de vin. Le Duc s'emporta de
nouveau, et vomissait mille injures. Puis, comme pour se consoler en
pensant aux richesses hors d'atteinte, il parla de son écurie, dont il
avait expédié la plus grande partie à Francfort. En effet, quoi qu'il
voulût dire, ce coup ne le prenait point à l'improviste; et tant de
dépêches chiffrées qu'il recevait depuis la veille, sans les montrer,
contenaient les moindres détails de la marche en avant des Prussiens,
et de leur tactique évidente d'occuper, au début, les gras territoires
de l'ennemi. Mais il avait compté sur le hasard, sur la Providence,
poussant l'incurie à tel point que le peu de simples mesures qui
l'eussent aussitôt averti de l'invasion de l'armée prussienne, il ne
l'avait pas même pris.
La grande horloge sonna deux heures, et le Duc regagna le salon des
Glaces, mais il ne s'y trouva qu'un heiduque pris de vin, dont il tira
que ses enfants venaient de passer dans la serre, comme ils y étaient
effectivement. Une odeur suave flottait avec la chaude buée des
étangs; les lampadaires allumés découvraient ces bosquets de palmiers,
superbes, touffus, innombrables, qui sont la gloire de Wendessen; et
des lianes par milliers, chargées de fleurs multicolores, pendaient en
grappes, de toutes parts.
--Et ma perruche! exclama tout à coup le Duc, dans l'imprévu de ses
réflexions.
Il fallut dépêcher un exprès à Blankenbourg, puis Charles d'Este
s'ennuyant, s'avisa de son en-cas de nuit, et qu'il avait faim, lui
semblait-il. On mit la table à un bout de la serre, au Labyrinthe, une
manière de treille, pleine de portiques, de berceaux, et d'un
fourmillement de sources, qui était tout ce qui subsistait de
l'ancien jardin flamand. La compagnie s'y assembla, tandis que
Christiane avec Claribel, endossait à la hâte un costume de voyage; et
le Duc se mit à souper à fond: quatre potages, entrées, perdrix et
faisans comme rôts. Il avait recouvré toute sa gaieté, bouffonnant,
riant à pleine gorge, et si badin qu'il prit plaisir, voyant
apparaître Arcangeli, à l'envoyer considérer les «bêtes» du
Labyrinthe. Ce sont des curiosités d'eau qui inondent les visiteurs.
De l'eau leur part sous les pieds; une pluie traîtresse leur tombe
d'oiseaux factices postés sur les arbres; et d'autres jets qui se
croisent à bouillons, mouillent jusqu'aux os les imprudents, en sorte
que l'Italien se présenta tout ruisselant, mais sérieux comme un
augure, au milieu des rires éclatants de Son Altesse.
--Parfait! parfait! put dire enfin le Duc: je n'ai jamais vu un
gaillard aussi délicieux que toi.
Et, coupant court d'un geste à ses démonstrations:
--Eh bien! parle! voyons, que veux-tu?
Sur quoi le maraud expliqua qu'il y avait là des gens d'apparence
grave, qui demandaient à être admis près de Son Altesse Sérénissime,
les notables en députation, disaient-ils, et le bourgmestre de
Blankenbourg.
Les jurons et les invectives commencèrent dès avant qu'il n'eût
achevé, et voilà le Duc debout, tempêtant, les assiettes volant de
toutes parts, la table renversée, et de grands pas furieux à travers
la serre. Nul ne branlait que l'Italien, tout occupé à tordre ses
basques. Le Duc l'aperçoit, le prend aux épaules, le tourne et le
lance à trois pas, mais Arcangeli, sans s'émouvoir, ramasse un des
plateaux de vermeil qui avait roulé jusque là, pose dessus un billet
de visite, et s'avança le présenter avec un sérieux si effronté, que
le Duc ne put résister à l'éclat de rire qui le saisit.
--Etonnant!... je t'attache au service d'Otto; tu seras son
portemanteau... Eh bien! qu'y a-t-il donc?... qu'est-ce encore?
--_Ma deuxièmé commission, illoustrissimé Mazesté... la carté d'ouné
donna, d'ouné cantatricé, qui sollicité d'avoir l'honnour d'entretenir
Votre Altesse Sérénissime._
Giulia Belcredi! c'était elle, oubliée du Duc jusqu'à ce moment, parmi
le trouble de ce désastre, et que, fort aise, il commanda qu'on
introduisît sur l'heure, l'urgence de la situation ne permettant pas
l'étiquette. Il fut pourtant choqué qu'elle ne lui fît point les trois
révérences de cérémonie; et l'humeur lui changeant les yeux, la
cantatrice lui parut moins grande que tout à l'heure, comme rentrée
sous les parquets. Elle venait de faire admirer dans Sieglinde, les
plus beaux et les plus épais cheveux roux; et voici qu'elle revenait
blonde, avec un teint de lys, l'œil profond, une face étrange,
énigmatique.
Le Duc eut recours aux compliments sur le plaisir qu'il avait eu. Elle
y montra tout l'usage du monde, fine, souriante, mesurée, et digne en
ses remerciements, quand Son Altesse, comme font les princes
d'Allemagne, lui remit un petit bracelet de pierreries, apporté à son
intention. Alors, non sans hésitation:
--Mais tant de bonté qu'on me montre, m'encourage pour ma demande...
Elle exposa son grand désir de pouvoir sortir de Blankenbourg, avant
l'arrivée des Prussiens. Elle les craignait, les abhorrait. Cependant
le train de Dusseldorf la remettait au lendemain; aucun moyen de se
procurer quelque voiture que ce fût, par la terreur où l'on était de
l'ennemi. Elle s'était donc enhardie à venir supplier Son Altesse, (et
elle épiait le duc Charles, les regards tournés en dessous vers lui),
de vouloir bien l'admettre, avec son peu de bagages, dans une des
calèches de la suite, jusqu'à ce qu'on fût hors de Blankenbourg.
--Mais oui, sans doute, répondit sèchement le Duc, aussitôt refrogné
par la mention des Prussiens, et que rien n'effarouchait d'ailleurs,
comme une avance trop directe. Et puis, elle lui plaisait moins que
dans son rôle de Sieglinde, et en lui tournant les talons, il avisa
Arcangeli. Alors, afin de mieux piquer par la différence des
traitements, la chanteuse malavisée, car il avait d'étranges
petitesses:
--Tu as déjà, demanda-t-il d'un air de familiarité, une parente dans
ma maison?
--Elle est ma sœur de mère, dit l'Italien laconiquement, en désignant
Emilia.
--Eh bien, reprit Son Altesse pour ne point rester court, désormais je
t'attache à ma propre personne. Tu seras l'un des valets de pied de
mon carrosse.
* * * * *
Il n'était pas loin de trois heures; une lueur livide filtrait à
travers les carreaux de la serre, et le Duc commençait à marquer
quelque impatience, quand M. Smithson reparut. Il était allé donner
ordre à tous les derniers préparatifs, et ramenait de Blankenbourg la
chaise de poste de Son Altesse. Alors, après plusieurs tours en
silence, le maintien sombre et les yeux baissés, Charles d'Este
ouvrant une porte, descendit les degrés à pas lents, et tout le monde
le suivit.
Une longue file de voitures attendait en face du perron, où les
derniers lampions s'éteignaient. Le calme partout; aucun bruit. Le
Rocher de vin saccagé, qui avait cessé de couler, était jonché de
débris. Sur la façade du château, quelque ligne de gaz reprenait
soudain par bouffées, dardant des langues bleues, sinistres. L'aube
apparaissait au fond du ciel; les grandes allées silencieuses
s'enfonçaient en des lointains livides. Des fumées montaient çà et là,
tout droit, de pots à feu demi-éteints.
La chaise de poste du Duc était en tête du cortège, attelée de six
vigoureux chevaux. M. Smithson lui en remit la clef, et Son Altesse
ouvrant le volet d'une des portières, y passa le coup d'œil du
maître. Une lampe de bronze suspendue en éclairait l'intérieur,
entièrement matelassé d'un satin bouton d'or broché de fleurs noires,
et qui contenait un lit, un dressoir, une table à coulisses, un divan
et un coffre-fort. Il y avait plus de huit années que Son Altesse
n'avait mis le pied dans un wagon de chemin de fer, passant sur les
incommodités sans nombre, par la terreur d'un accident.
--La cassette aux diamants est-elle dans le coffre-fort?
--Son Altesse Sérénissime peut s'en assurer, dit M. Smithson.
--Alors tout est bien, en avant!
Mais dans l'instant qu'il détournait la tête, le Duc aperçut qui
marchaient à lui, le bourgmestre de Blankenbourg, escorté des
principaux notables. Ils s'étaient obstinés à attendre, malgré le
refus d'audience, et s'en venaient représenter à Charles d'Este
l'effet certain de découragement, d'abandonnement au vainqueur que sa
fuite allait produire. La voix en défaillit au Duc; une si excessive
furie qu'elle lui suspendit tous les sens, le fit trembler de la tête
aux pieds; et éclatant enfin, d'un geste et d'un accent à épouvanter:
--Ah! triples traîtres! hurla-t-il. Hildemar! les dogues de Cuba!
lâche-les sur cette canaille!
Aux éclats de cette voix tonnante, les malheureux s'étaient enfuis, si
effarés et si grotesques dans leur course, que le Duc passa une fois
encore de la tragédie à la farce, et c'est en se mourant de rire qu'il
monta dans la chaise de poste. Puis, avant même d'être assis, il
appela M. d'Œls, et donna l'ordre qu'on allât chercher Richard
Wagner, où qu'il pût être.
--Mais probablement, dans l'appartement que Votre Altesse Sérénissime
a bien voulu lui assigner, à Wendessen.
--Bien! qu'on le fasse se lever, et qu'on l'amène.
L'aube grandissait à l'est. Une clarté jaunâtre et mouillée montait
sans bruit dans le ciel gris. On voyait des oiseaux voleter, et le
silence n'était troublé que par l'ébrouement d'un cheval, ou le bruit
d'un ongle qui frappait la terre. Les deux escadrons de hussards,
désignés pour escorter le Duc, s'étaient rangés sous bois, les lattes
dégaînées et luisantes à travers les arbres. Les voitures ne
bougeaient point. Sur le siège de la chaise de poste, à côté de Hans
le cocher, se carrait Arcangeli, examinant du coin de l'œil Emilia, à
qui Franz tenait des discours. Les autres, blêmes et frissonnants,
marchaient de long en large; et seule, à l'écart, la Belcredi, drapée
dans son large manteau, et qu'Otto regardait de loin, fixait sur tous
des yeux profonds et vagues.
En ce moment, Wagner descendait le perron, accompagné du comte d'Œls.
--Ah! vous voici, monsieur, dit le Duc, et aussitôt il s'excusa
d'avoir interrompu ainsi _la Valkyrie_, et aussi, du lieu et de
l'heure de cette audience,--mais nous sommes des fugitifs, répétait-il
avec amertume. Il termina en remettant à Wagner, comme gage
particulier d'estime, son portrait entouré de brillants, ainsi que la
grand'croix de l'ordre du Cheval-Blanc; puis, interrogeant le
musicien:
--La troisième partie de votre poème se nomme _Siegfried_, m'a-t-on
dit, mais quelle est donc la quatrième, monsieur Wagner?
--C'est _le Crépuscule des Dieux_, Monseigneur.
Ce titre parut étonner le Duc, et il le répétait entre ses dents,
jusqu'à ce que ramené à lui-même, et pour congédier son interlocuteur:
--C'est avec vous, monsieur Wagner, dit-il, que j'aurai eu ma dernière
entrevue.
Toute la suite aussitôt monta dans les voitures, en même temps que les
deux escadrons accouraient se ranger par derrière. Une immense couleur
dorée enveloppait maintenant le ciel; les pièces d'eau étincelaient,
frémissant à des souffles plus vifs; mille cris d'oiseaux
retentissaient. Il y eut une courte pause; ensuite Hans, le vieux
cocher, toucha, et la chaise de s'ébranler.
Mais le Duc, se jetant furieux, au carreau de la portière:
--Brute! lourdaud! qui t'a dit de partir! Crois-tu que je ne suis
plus ton maître? et d'un geste à Arcangeli:
--Prends la place de ce butor, lui cria-t-il; je te nomme premier
cocher. Hans! va-t'en conduire aux bagages.
Il abaissa toutes les glaces, et promena un long regard sur ce qui
l'entourait. Les parterres embaumaient l'air tranquille; une fraîcheur
délicieuse s'exhalait avec les vapeurs matinales; quelque biche, par
intervalles, bondissait au profond des taillis. Un soupir gonfla sa
poitrine, puis il cria: Partez! d'une voix forte, et les six chevaux
détalèrent, enlevés par les postillons, tandis qu'Arcangeli faisait
claquer son fouet, et que le duc Charles, après un suprême adieu à
Wendessen déjà lointain, s'allongeait sur le divan turc, en répétant,
ainsi que dans un rêve: _Le Crépuscule des Dieux... le Crépuscule des
Dieux_.
II
C'est à lents tours de roues, et non sans beaucoup d'arrêts et de
séjours, que Charles d'Este, une fois parvenu à Francfort, continua de
s'éloigner de ses Etats. Congédiant là soudainement ses domestiques et
ses enfants, qui allèrent l'attendre à Paris, dans l'hôtel qu'il y
possédait, il emmena pour toute suite les divers officiers de sa
bouche, cuisinier, glacier, sommelier, et dans sa chaise, tête à tête,
Arcangeli, passé de cocher confident, par l'engouement toujours plus
marqué de Son Altesse. Celle-ci se montrait d'ailleurs de méchante
humeur. La chaleur de juillet était accablante dans cette berline
fermée, et le Duc, pour y mieux résister, se crevait de fruits tout le
jour, melons, raisins, cerises, brugnons, qu'il noyait de torrents de
bière. Des souffles brûlants arrivaient à travers les mantelets
baissés, et la chaise vernie flambait de soleil, au milieu des
plaines crayeuses de la Champagne. Puis, le temps se tourna en averses
continuelles; et toujours ce livide ciel gris, les chemins noyés de
boue, et la pluie qui ruisselait aux vitres. Le Duc multipliait à
présent les relais, tellement qu'à force de pourboires, de jurons et
de mèches de fouet, l'on atteignit la grande ville et l'avenue des
Champs-Elysées, un matin, sur les sept heures.
Il descendit, baisa Otto et Claribel, salua Franz, Hans Ulric et
Christiane accourus au devant de lui, leur présenta Arcangeli en
qualité de premier valet de chambre, ce qui parut décidément comme
l'aurore d'un soleil levant et du règne d'un favori; puis passant dans
son appartement, Charles d'Este se fit mettre au lit, et de dix jours,
n'en bougea plus.