Oh! nos soirées d'hiver en ce temps-là!... Tout au fond de la maison
silencieuse, obscure, laissée vide et comme trop grande, dans un petit
salon bien chaud du rez-de-chaussée donnant sur la cour et sur des
jardins, veillaient maman et tante Claire, sous leur lampe suspendue,
à des places accoutumées depuis tant d'hivers antérieurs et pareils.
Et, le plus souvent, je veillais là, moi aussi, pour ne pas perdre le
temps de leur présence sur terre et de mes séjours auprès d'elles.
Dans une autre partie de la maison, loin de nous, je laissais noir et
sans feu mon cabinet de travail, mon logis d'Aladin, pour tout
simplement passer ma soirée à trois, en leur compagnie, dans ce petit
salon qui était bien la coulisse la plus secrète de notre vie
familiale, le chez nous le plus sans façon de tous. (Aucun autre lieu,
du reste, ne m'a donné jamais une plus complète et plus douce
impression de nid; nulle part je ne me suis chauffé avec une plus
berçante mélancolie que devant les flambées de bois de cette petite
cheminée.) Les fenêtres, aux contrevents jamais fermés, par sécurité
confiante, la porte vitrée, presque un peu campagnarde, donnaient sur
le noir des feuillages d'hiver, sur des lauriers, des lierres de
murailles qu'éclairait parfois un rayon de lune. Aucun bruit ne
parvenait jusqu'à nous de la rue, qui était assez éloignée--et
d'ailleurs fort tranquille, à peine troublée de temps en temps par
des chants de matelots célébrant un retour. Non, nous avions plutôt
les bruits de la campagne, dont on sentait la présence presque proche,
au delà des vieux jardins et des remparts de la ville; l'été,
l'immense concert des grenouilles, dans ces plaines marines qui nous
entourent, unies comme des steppes, et, de minute en minute, la petite
note en flûte triste des hiboux; l'hiver, à ces veillées dont je
parle, quelque cri très rare d'oiseau de marais, et surtout la longue
plainte du vent d'ouest arrivant de la mer.
Sur la grande table, couverte de certain tapis à fleurs connu toute ma
vie, maman et tante Claire étalaient leurs chères corbeilles à ouvrage,
où il y avait des choses que j'appellerais _fondamentales_, si j'osais
employer ce mot qui, dans le cas présent, n'aura de sens que pour
moi-même; de ces petites choses qui ont pris place de reliques à mes
yeux, qui ont acquis dans mon souvenir, dans ma vie, une importance tout
à fait de premier ordre: ciseaux à broder, venus des aïeules, qu'on me
prêtait avec mille recommandations quand j'étais tout enfant, pour
m'amuser à des découpures; bobines à fil, en bois rare des colonies,
rapportées jadis de là-bas par des marins et qui me donnaient tant à
rêver; porte-aiguilles, lunettes, dés et étuis... Comme je les connais
tous et que les aime, les pauvres petits riens si précieux, étalés le
soir, depuis tant d'années, sur le vieux tapis à fleurs, par les mains
de maman et de tante Claire; après chaque lointain voyage, avec quel
sentiment attendri je les retrouve et leur dis mon bonjour d'arrivée!
J'ai employé tout à l'heure pour eux le mot: _fondamental_--si impropre,
dans l'espèce, je le reconnais,--voici comment je puis l'expliquer: si
on me les détruisait, s'ils cessaient d'exister à leurs mêmes places
éternelles, j'aurais l'impression d'avoir fait un grand pas de plus vers
l'anéantissement de moi-même, vers la poussière, l'oubli.
Et quand elles seront parties toutes les deux, maman et tante Claire,
il me semble que ces chers petits objets, religieusement conservés
après elles, appelleront leur présence, prolongeront presque un peu
leur séjour parmi nous...
Les moumouttes, il va sans dire, se tenaient aussi dans ce salon,
endormies ensemble en une seule boule bien chaude, sur quelque
fauteuil ou quelque tabouret, le plus près possible du feu. Et leurs
réveils inattendus, leurs réflexions, leurs idées drôles égayaient nos
soirées un peu silencieuses.
Une fois c'était Moumoutte Blanche qui, prise d'un désir subit d'être
plus en notre compagnie, sautait sur la table, et venait s'asseoir
avec gravité sur l'ouvrage même de tante Claire, lui tournant le dos,
après lui avoir inopinément frôlé la figure de son imposante queue
noire; puis restait là, indiscrète et obstinée, en contemplation
devant la flamme de la lampe.
Ou bien, par quelqu'une de ces nuits de piquante gelée qui portent sur
les nerfs des chats, on entendait tout à coup, dans les jardins
voisins, une discussion: «Miaou! miaraouraou!» Alors la tranquille
pelote de fourrure, qui sommeillait si bien, dressait aussitôt deux
têtes, deux paires d'oreilles... Encore: «Miaraou! miaraou!»--Ça ne
s'apaisait pas! La Moumoutte Blanche, résolument levée, le poil
hérissé en guerre, courait d'une porte à l'autre, cherchant une issue
pour sortir, comme appelée dehors par un devoir impérieux et d'une
capitale importance: «Mais non, Moumoutte, disait tante Claire, tu
n'as pas besoin de t'en mêler, je t'assure; ça s'arrangera sans
toi!»--Et la Chinoise au contraire, toujours plus calme et ennemie des
périlleuses aventures, se contentait de me regarder du coin de l'oeil,
l'air très intelligent et un peu moqueur pour l'autre, me disant:
«N'est-ce pas que j'ai raison, moi, de rester neutre?»
Un certain moi tranquille, rasséréné et presque enfant, se retrouvait là
le soir, dans ce petit salon doucement silencieux, à cette table où
travaillaient maman et tante Claire. Et si par instants je me souvenais,
avec une sourde commotion intérieure, d'avoir eu une âme orientale, une
âme africaine et un tas d'autres âmes encore; d'avoir promené, sous
différents soleils, des rêves et des fantaisies sans nombre, tout cela
m'apparaissait comme très loin et à jamais fini. Et ce passé errant me
faisait plus complètement goûter l'heure présente, le repos,
l'entr'acte, dans cette coulisse tout à fait intime de ma vie, qui est
si inconnue, qui étonnerait tant de gens et peut-être les ferait
sourire. En toute sincérité d'intention, je me disais que je ne
repartirais plus, que rien ne valait la paix d'être là et d'y retrouver
un peu de son âme première; de sentir autour de soi, dans ce nid de
l'enfance, je ne sais quelles protections bénies contre le vide et la
mort; de deviner, à travers les vitres de la fenêtre, dans l'obscurité
des feuillages et sous la lune d'hiver, cette cour qui jadis résumait
presque le monde, qui est restée pareille, avec son lierre, ses petits
rochers et ses vieux murs, et qui, mon Dieu, reprendrait peut-être
encore à mes yeux son importance, son grandissement d'autrefois et se
repeuplerait des mêmes rêves... Surtout, je me disais que rien, dans le
monde immense, ne valait la joie douce de regarder maman et tante Claire
assises à travailler à cette table, penchant vers le tapis à fleurs
leurs bonnets de dentelle noire et leurs coques de cheveux blancs...
Oh! un soir, je me rappelle... Il y eut une scène de chats!... Encore
aujourd'hui je ne puis y repenser sans rire.
C'était une nuit de gelée aux environs de Noël. Dans le grand silence,
nous avions entendu passer au-dessus des toits, à travers le ciel froid
et tranquille, un vol d'oies sauvages qui émigraient vers d'autres
climats: un peu une musique de chasse-gallery, un bruit de voix aigres,
très nombreuses, gémissant toutes à la fois là-haut dans le vide, puis
bientôt perdues dans les lointains de l'air.--«Entends-tu? entends-tu?»
m'avait dit tante Claire, avec un petit sourire et une mine inquiète
pour se moquer de moi, se rappelant que dans mon enfance j'avais
grand'peur de ces passages nocturnes d'oiseaux. Pour entendre, il
fallait du reste avoir l'oreille fine et être dans un endroit
silencieux.
Le calme revint ensuite, si complet qu'on eût distingué la plainte du
bois flambant dans le foyer et la respiration régulière des deux
chattes assises au coin de la cheminée.
Tout à coup, certain gros matou jaune, que Moumoutte Blanche avait en
horreur, et qui la poursuivait de ses déclarations, parut inopinément
derrière la vitre de la cour, en lumière sur le noir des feuillages,
la regardant d'un air effronté et ahuri, avec un formidable «Miaou» de
provocation.--Alors elle bondit à cette fenêtre, comme une paume,
comme un balle qu'on lance, et là, nez à nez, de chaque côté du
carreau, ce fut une impayable bataille, une bordée d'injures affreuses
à grosse voix rauque; des coups de patte à toute volée, des gifles à
travers le verre, qui faisaient grand bruit, pouf, pouf, et qui ne
portaient pas... Oh! l'épouvante de maman et de tante Claire,
tressautant sur leur chaise à la première minute de surprise,--puis
leur bon rire après; le comique de tout ce vacarme subit et saugrenu,
succédant à un tel recueillement de silence,--et surtout la figure de
l'autre, le matou jaune, déconfit et giflé, dont les yeux flambaient
derrière ce carreau si drôlement!...
Le «coucher» des chattes était en ce temps-là une des opérations
importantes, primordiales, dirais-je même, de notre maison. Elles
n'étaient point autorisées, comme tant d'autres, à passer des nuits
errantes, dans les feuillages des murs, à la belle étoile ou en
contemplation de la lune; nous avions sur ces questions-là des
principes avec lesquels nous ne transigions point.
Le «coucher» consistait à les enfermer dans un grenier situé au fond
de la cour, dans un corps de logis séparé, très ancien, qui
disparaissait sous les lierres, les treilles et les glycines; c'était
précisément dans les quartiers de Sylvestre, à côté de sa chambre;
aussi chaque soir partaient-ils tous les trois ensemble, les deux
moumouttes et lui. Chaque fois qu'une de ces journées--auxquelles je
ne prenais pas garde alors et que j'ai pleurées ensuite--était finie,
était tombée dans l'abîme du temps, on appelait ce serviteur, devenu
presque de la famille, et maman disait d'un ton demi-sérieux,
s'amusant elle-même de ces fonctions remplies comme un sacerdoce:
«Sylvestre, il est temps d'aller coucher vos chattes.»
Aux premiers mots de cette phrase, même prononcée à voix basse,
Moumoutte Blanche dressait une oreille inquiète; puis, convaincue que
c'était bien cela, sautait à bas de son fauteuil, l'air important,
l'air agité, et courait d'elle-même à la porte, afin de passer devant
et de partir à pied, n'admettant pas d'être emportée, voulant entrer
de son plein gré dans sa chambre à coucher ou n'y pas entrer du tout.
La Chinoise, au contraire, rusait pour ne pas quitter, si possible, ce
salon bien chaud, descendait tout doucement, se coulait sans bruit par
terre et, toute baissée pour moins paraître, regardant du coin de
l'oeil si on ne l'avait pas vue, s'en allait se cacher sous un meuble.
Le grand Sylvestre alors, habitué de longue date à ce manège,
demandait avec son sourire de petit enfant: «Où es-tu, Chinoise? Je
devine bien, va, que tu n'es pas loin!»--Tendrement elle lui
répondait: «Trr! Trr!», comprenant qu'il était inutile de feindre
davantage, puis se laissait prendre et asseoir à califourchon, très
douillettement, sur l'épaule large de son ami.
Le cortège enfin se mettait en marche: devant, Moumoutte Blanche,
indépendante et superbe; derrière, Sylvestre, qui disait: «Bonsoir,
monsieur et dames» et qui, d'une main, portait sa lanterne pour
traverser la cour, de l'autre tenait invariablement la longue queue
grise de la Chinoise pendante sur sa poitrine.
En général, Moumoutte Blanche prenait docilement le chemin de son
grenier,--après avoir éprouvé le besoin toutefois de s'arrêter en
route, de s'isoler un instant dans le noir des feuillages.
Mais il arrivait aussi, à certaines phases de la lune, que des lubies
vagabondes lui venaient, des fantaisies de s'en aller dormir à l'angle
de quelque toit ou bien au sommet de quelque poirier solitaire, à la
bonne fraîcheur de décembre, après s'être chauffée tout le jour sur un
confortable fauteuil. Dans ces cas-là, on voyait bientôt reparaître,
avec une comique figure de circonstance, Sylvestre, tenant toujours sa
lanterne et la queue de la docile Chinoise blottie contre son cou:
«Encore Moumoutte Blanche qui ne veut pas se coucher!»--«Comment!
répondait tante Claire indignée. Ah! par exemple!...» Et elle sortait
elle-même, pour essayer du prestige de son autorité, appelant:
«Moumoutte! Moumoutte!» de sa pauvre chère voix, que je crois entendre
encore, et qui se prolongeait là, dans le silence des jardins, dans la
sonorité de la nuit d'hiver... Mais non, Moumoutte Blanche n'obéissait
pas; du haut d'un arbre ou du haut d'un mur, elle se contentait de
regarder, narquoisement assise, sa fourrure faisant tache blanche dans
l'obscurité et ses yeux lançant de petites lueurs de phosphore...
«Moumoutte! Moumoutte!... oh! la vilaine bête! c'est honteux,
mademoiselle, cette conduite, honteux!»
Puis maman sortait à son tour, inquiète du grand froid, voulant faire
rentrer tante Claire.
Puis moi-même, un instant après, pour les ramener toutes les deux. Et
alors, de nous voir réunis dans cette cour, une nuit de gelée, y
compris Sylvestre tenant sa Chinoise par la queue, et nargués en bloc
par cette Moumoutte là-haut perchée, cela nous donnait aux dépens de
nous-mêmes une irrésistible envie de rire, qui commençait par tante
Claire et qu'aussitôt elle nous communiquait... Du reste, j'ai
toujours douté qu'il y eût par le monde deux autres bonnes vieilles
dames,--oh! bien vieilles, hélas!--capables de si franchement rire
avec les jeunes; sachant si bien être aimables, si bien être gaies. En
somme, je ne m'amuse autant avec personne qu'avec elles,--et toujours
à propos des plus insignifiantes petites choses dont elles saisissent
d'une façon à part le côté impayablement drôle...
Cette Moumoutte en aurait le dernier mot, décidément!... Nous
rentrions très mortifiés, dans le petit salon refroidi par ces portes
ouvertes, pour gagner ensuite nos chambres respectives par une série
d'escaliers et de passages sombres.--Et tante Claire, prise d'un
regain d'indignation avant de rentrer chez elle, concluait ainsi, sur
le pas de sa porte, en me disant bonsoir: «Oh! tout de même, qu'en
dis-tu, de cette chatte?...»