XXI

Une existence de chat, cela peut durer douze ou quinze ans, si aucun

accident ne survient.

Les deux moumouttes virent encore, ensemble, luire un second délicieux

été; elles retrouvèrent leurs heures de nonchalante rêverie, en

compagnie de Suleïma (la tortue éternelle que les années ne

vieillissent pas), entre les cactus fleuris, sur les pierres de la

cour chauffées à l'ardent soleil,--ou bien seules, au faîte des vieux

murs, dans le fouillis annuel des chèvrefeuilles et des roses

blanches. Elles eurent plusieurs petits, élevés avec tendresse et

placés avantageusement dans le voisinage; même ceux de la Chinoise

étaient d'une défaite facile et très demandés, à cause de

l'originalité de leurs minois.

Elles virent encore un autre hiver et purent recommencer leurs longs

sommeils aux coins des cheminées, leurs méditations profondes devant

l'aspect changeant des braises ou des flammes.

Mais ce fut leur dernière saison de bonheur, et aussitôt après leur

triste déclin commença. Dès le printemps suivant, d'indéfinissables

maladies entreprirent de désorganiser leurs petites personnes

bizarres, qui étaient d'âge cependant à durer quelques années de plus.

Moumoutte Chinoise, atteinte la première, donna d'abord des indices de

trouble mental, de mélancolie noire,--regrets peut-être de sa

lointaine patrie mongole. Sans boire ni manger, elle faisait des

retraites prolongées sur le haut des murs, immobile pendant des

journées entières à la même place, ne répondant à tous nos appels que

par des regards attendris et de plaintifs petits «miaou».

Moumoutte Blanche aussi, dès les premiers beaux jours, avait commencé

de languir, et, en avril, toutes deux étaient vraiment malades.

Des vétérinaires, appelés en consultation, ordonnèrent sans rire

d'inexécutables choses. Pour l'une, des pilules matin et soir et des

cataplasmes sur le ventre!... Pour l'autre, de l'hydrothérapie; la

tondre ras et la doucher deux fois par jour à grande eau!... Sylvestre

lui-même, qui les adorait et s'en faisait obéir comme personne,

déclara le tout impossible. On essaya alors des remèdes de bonnes

femmes; des mères Michel furent convoquées et on suivit leurs

prescriptions, mais rien n'y fit.

Elles s'en allaient toutes deux, nos moumouttes, nous causant une

grande pitié,--et ni le beau printemps, ni le beau soleil revenu ne

les tiraient de leur torpeur de mort.

Un matin, comme je rentrais d'un voyage à Paris, Sylvestre, en

recevant une valise, me dit tristement: «Monsieur, la Chinoise est

morte.»

Depuis trois jours, elle avait disparu, elle si rangée, qui jamais ne

quittait la maison. Nul doute que, sentant sa fin proche, elle ne fût

définitivement partie, obéissant à ce sentiment d'exquise et suprême

pudeur qui pousse certaines bêtes à se cacher pour mourir. «Elle était

restée toute la semaine, monsieur, perchée là-haut sur le jasmin

rouge, ne voulant plus descendre pour manger; elle répondait pourtant

toujours quand nous lui parlions, mais d'une petite voix si faible!»

Où donc était-elle allée passer l'heure terrible, la pauvre Moumoutte

Chinoise? Peut-être, par ignorance de tout, chez des étrangers qui ne

l'auront seulement pas laissée finir en paix, qui l'auront

pourchassée, tourmentée,--et mise ensuite au fumier. Vraiment,

j'aurais préféré apprendre qu'elle était morte chez nous; mon coeur se

serrait un peu, au souvenir de son étrange regard humain, si

suppliant, chargé toujours de ce même besoin d'affection qu'elle était

incapable d'exprimer, et tout le temps cherchant mes yeux à moi avec

cette même interrogation anxieuse qui n'avait jamais pu être

formulée... Qui sait quelles mystérieuses angoisses traversent les

petites âmes confuses des bêtes, aux heures d'agonie?...

Le livre de la pitié et de la mort · 第 32 / 46 题