Une existence de chat, cela peut durer douze ou quinze ans, si aucun
accident ne survient.
Les deux moumouttes virent encore, ensemble, luire un second délicieux
été; elles retrouvèrent leurs heures de nonchalante rêverie, en
compagnie de Suleïma (la tortue éternelle que les années ne
vieillissent pas), entre les cactus fleuris, sur les pierres de la
cour chauffées à l'ardent soleil,--ou bien seules, au faîte des vieux
murs, dans le fouillis annuel des chèvrefeuilles et des roses
blanches. Elles eurent plusieurs petits, élevés avec tendresse et
placés avantageusement dans le voisinage; même ceux de la Chinoise
étaient d'une défaite facile et très demandés, à cause de
l'originalité de leurs minois.
Elles virent encore un autre hiver et purent recommencer leurs longs
sommeils aux coins des cheminées, leurs méditations profondes devant
l'aspect changeant des braises ou des flammes.
Mais ce fut leur dernière saison de bonheur, et aussitôt après leur
triste déclin commença. Dès le printemps suivant, d'indéfinissables
maladies entreprirent de désorganiser leurs petites personnes
bizarres, qui étaient d'âge cependant à durer quelques années de plus.
Moumoutte Chinoise, atteinte la première, donna d'abord des indices de
trouble mental, de mélancolie noire,--regrets peut-être de sa
lointaine patrie mongole. Sans boire ni manger, elle faisait des
retraites prolongées sur le haut des murs, immobile pendant des
journées entières à la même place, ne répondant à tous nos appels que
par des regards attendris et de plaintifs petits «miaou».
Moumoutte Blanche aussi, dès les premiers beaux jours, avait commencé
de languir, et, en avril, toutes deux étaient vraiment malades.
Des vétérinaires, appelés en consultation, ordonnèrent sans rire
d'inexécutables choses. Pour l'une, des pilules matin et soir et des
cataplasmes sur le ventre!... Pour l'autre, de l'hydrothérapie; la
tondre ras et la doucher deux fois par jour à grande eau!... Sylvestre
lui-même, qui les adorait et s'en faisait obéir comme personne,
déclara le tout impossible. On essaya alors des remèdes de bonnes
femmes; des mères Michel furent convoquées et on suivit leurs
prescriptions, mais rien n'y fit.
Elles s'en allaient toutes deux, nos moumouttes, nous causant une
grande pitié,--et ni le beau printemps, ni le beau soleil revenu ne
les tiraient de leur torpeur de mort.
Un matin, comme je rentrais d'un voyage à Paris, Sylvestre, en
recevant une valise, me dit tristement: «Monsieur, la Chinoise est
morte.»
Depuis trois jours, elle avait disparu, elle si rangée, qui jamais ne
quittait la maison. Nul doute que, sentant sa fin proche, elle ne fût
définitivement partie, obéissant à ce sentiment d'exquise et suprême
pudeur qui pousse certaines bêtes à se cacher pour mourir. «Elle était
restée toute la semaine, monsieur, perchée là-haut sur le jasmin
rouge, ne voulant plus descendre pour manger; elle répondait pourtant
toujours quand nous lui parlions, mais d'une petite voix si faible!»
Où donc était-elle allée passer l'heure terrible, la pauvre Moumoutte
Chinoise? Peut-être, par ignorance de tout, chez des étrangers qui ne
l'auront seulement pas laissée finir en paix, qui l'auront
pourchassée, tourmentée,--et mise ensuite au fumier. Vraiment,
j'aurais préféré apprendre qu'elle était morte chez nous; mon coeur se
serrait un peu, au souvenir de son étrange regard humain, si
suppliant, chargé toujours de ce même besoin d'affection qu'elle était
incapable d'exprimer, et tout le temps cherchant mes yeux à moi avec
cette même interrogation anxieuse qui n'avait jamais pu être
formulée... Qui sait quelles mystérieuses angoisses traversent les
petites âmes confuses des bêtes, aux heures d'agonie?...