PAYS SANS NOM

Une vision qui m'est venue une nuit d'avril, pendant mon sommeil sous

la tente, dans un campement chez les Beni-Hassem, au Maroc, à environ

trois journées de marche de la sainte ville de Méquinez:

Le rideau du rêve s'est levé brusquement sur un pays lointain,--mais

lointain, lointain bien au delà des habituelles distances terrestres,

tellement que, tout de suite, dès que le décor a commencé de

s'éclairer, même avant d'avoir bien vu, en moi-même j'ai eu la notion

de cet éloignement effroyable. C'était une plaine pierreuse, nue,

déserte, où il faisait terriblement chaud et lourd, sous un morne ciel

crépusculaire; mais elle n'avait rien de bien particulier dans son

aspect,--comme, par exemple, certaines plaines du Centre-Afrique, qui

semblent insignifiantes par elles-mêmes, qui ont un air quelconque et

qui pourtant sont d'un si difficile et dangereux accès. Si je n'avais

pas _su_, j'aurais pu me croire n'importe où; mais je savais d'avance,

par une sorte d'intuition immédiate, et alors cela m'oppressait d'être

là; je me sentais en proie à la peur des distances sans fin, à

l'angoisse des trop longs voyages dont on ne peut plus revenir.

De loin en loin, sur cette plaine, poussaient des petits arbres

rabougris, dont les branches noires se contournaient sur elles-mêmes

par des séries de cassures rectangulaires, comme des bras de

fauteuils chinois. Ils avaient chacun seulement trois ou quatre

feuilles molles, d'un vert pâle, qui pendaient comme énervées de

chaleur.

J'avais conscience que, d'un moment à l'autre, des surprises

sinistres, des périls sans nom pouvaient surgir de tous les points de

cet horizon trouble, embrouillé de nuées stagnantes et d'obscurité.

Un de mes compagnons de route imaginaires--je devais en avoir au moins

deux, dont je sentais la présence, mais qui étaient invisibles: des

esprits, des voix,--un de mes compagnons de route me dit à l'oreille:

«Eh bien! puisque nous voilà ici, il va falloir se défier des _chiens

crochus_.»--«Ah! oui, par exemple,» répondis-je d'un ton dégagé, comme

quelqu'un qui serait aussi très au courant de ce genre de bêtes et du

danger de leur voisinage... Évidemment j'étais déjà venu là; mais ces

_chiens crochus_, leur image subitement rappelée à mon esprit,

accentuant encore la notion de ce dépaysement extrême, me faisaient

davantage frémir...

Ils apparurent aussitôt, évoqués au seul prononcé de leur nom, grâce à

l'étonnante facilité avec laquelle les choses se passent dans les

rêves. Ils couraient très vite à travers la pénombre de ce lourd

crépuscule, lancés comme des flèches, comme des boulets, on n'avait

pas le temps de les voir venir: affreux chiens noirs, aux ongles de

chats, en crochets, qui au passage griffaient cruellement d'un coup de

patte rapide, puis se perdaient dans les lointains confus.

Passaient aussi des petites femmes, presque naines, ricanantes,

moqueuses, moitié singes (dans la vie réelle, j'en ai rencontré ainsi

deux, au milieu d'une solitude africaine dévorée de soleil, sous

l'accablement d'un ciel noir, aux environs d'Obock), des petites

femmes qui, sans doute, étaient _crochues_ comme les chiens, car, en

me croisant, elles me griffaient de même... Et leur souffle aussi

était _crochu_: quand elles me soufflaient au visage, ça cinglait

comme des pointes d'aiguilles...

Mais les mots humains ne peuvent rendre les _dessous_ de cette vision,

le mystère et la tristesse de cette plaine ainsi réapparue, tout ce

qui s'ébauchait en moi d'inquiétudes désolées rien qu'à contempler ces

chétifs arbustes aux longues feuilles pâlies de chaleur...

Quand je m'éveillai, au petit jour timide qui commençait à filtrer à

travers les toiles de ma tente, la notion me revint peu à peu des

choses réelles, de l'Afrique, du Maroc, des Beni-Hassem, de notre

petit campement isolé au milieu d'immenses pâturages déserts;--alors

je reconquis tout de suite une douce impression de _chez moi_, de

sécurité, d'inespéré retour. Et, mon Dieu, bien des gens, que fera

sourire ma terreur de ces petites _femmes crochues_, à ma place se

seraient préoccupés peut-être des tribus peu sûres d'alentour, des

longues journées d'étape à faire en plein soleil, sans routes à

travers les montagnes et sans ponts sur les fleuves. Quant à moi, ce

territoire des Beni-Hassem me paraissait comparable à la plus anodine

banlieue de Paris--auprès de ce pays de je ne sais quelle planète, de

je ne sais où, entrevu au fond des insondables infinis du temps ou de

l'espace, pendant les clairvoyances inexpliquées du rêve.

Le livre de la pitié et de la mort · 第 13 / 46 题