Un vieux chat galeux, chassé sans doute de son logis par ses maîtres,
s'était établi dans la rue, sur le trottoir de notre maison où un peu
de soleil de novembre le réchauffait encore. C'est l'usage de
certaines gens à pitié égoïste d'envoyer ainsi _perdre_ le plus loin
possible les bêtes qu'ils ne veulent ni soigner ni voir souffrir.
Tout le jour il se tenait piteusement assis dans quelque embrasure de
fenêtre, l'air si malheureux et si humble! Objet de dégoût pour ceux
qui passaient, menacé par les enfants, par les chiens, en danger
continuel, d'heure en heure plus malade, et vivant de je ne sais quels
débris ramassés à grand'peine dans les ruisseaux, il traînait là,
seul, se prolongeant comme il pouvait, s'efforçant de retarder la
mort. Sa pauvre tête était toute mangée de gale, couverte de croûtes,
presque sans poils; mais ses yeux, restés jolis, semblaient penser
profondément. Il devait certainement sentir, dans toute son amertume
affreuse, cette souffrance, la dernière de toutes, de ne pouvoir plus
faire sa toilette, de ne pouvoir plus lisser sa fourrure, se peigner
comme font tous les chats avec tant de soin.
Faire sa toilette! Je crois que, pour les bêtes comme pour les hommes,
c'est une des plus nécessaires distractions de la vie. Les très
pauvres, les très malades, les très décrépits qui, à certaines heures,
se parent un peu, essayent de s'arranger encore, n'ont pas tout perdu
dans l'existence. Mais ne plus s'occuper de son aspect, parce qu'il
n'y a vraiment plus rien à y faire avant la pourriture finale, cela
m'a toujours paru le dernier degré de tout, la misère suprême. Oh! les
vieux mendiants qui ont déjà, avant la mort, de la terre et des
immondices sur le visage, les êtres rongés par des lèpres visibles qui
ne peuvent plus être lavées, les bêtes galeuses dont on n'a seulement
plus pitié!
Il me faisait tant de peine à regarder, ce chat à l'abandon, qu'après
lui avoir envoyé à manger dans la rue, je finis un jour par
m'approcher pour lui parler doucement. (Les bêtes arrivent très bien à
comprendre les bonnes paroles, et y trouvent consolation.) Par
habitude d'être pourchassé, il eut d'abord peur en me voyant arrêté
devant lui; son premier regard fut méfiant, chargé de reproche et de
prière: «Est-ce que tu vas encore me renvoyer, toi aussi, de ce
dernier coin de soleil?» Puis, comprenant vite que j'étais venu par
sympathie, et étonné de tant de bonheur, il m'adressa tout bas sa
pauvre réponse de chat: «Trr! Trr! Trr!» en se levant par politesse,
en essayant même de faire le gros dos, malgré ses croûtes, dans
l'espoir que peut-être j'irais jusqu'à une caresse.
Non, ma pitié, à moi qui seul au monde en éprouvais encore pour lui,
n'allait pas jusque-là. Cette joie d'être caressé, il ne la
connaîtrait sans doute jamais plus. Mais, en compensation, j'imaginai
de lui donner la mort tout de suite, de ma main, et d'une façon
presque douce.
Une heure après, cela se passa dans l'écurie où Sylvestre, mon
domestique, qui d'abord était allé acheter du chloroforme, l'avait
attiré doucement, l'avait décidé à se coucher sur du foin bien chaud
au fond d'une manne d'osier qui allait devenir sa chambre mortuaire.
Nos préparatifs ne l'inquiétaient point; nous avions roulé une carte
de visite en forme de cône, comme nous avions vu faire à des
chirurgiens dans des ambulances; lui nous regardait, l'air confiant et
heureux, pensant avoir enfin retrouvé un gîte et des gens qui auraient
compassion, de nouveaux maîtres qui le recueilleraient.
Cependant je m'étais baissé pour le caresser, malgré l'effroi de son
mal, ayant déjà reçu des mains de Sylvestre le cornet de carton tout
imbibé de la chose mortelle. En le caressant toujours, j'essayais de
le décider à rester là, bien tranquille, à enfoncer peu à peu son bout
de nez dans ce carton endormeur; lui, un peu surpris d'abord,
reniflant avec un vague effroi cette senteur inconnue, finit pourtant
par se laisser aller, avec une soumission telle que j'hésitai à
continuer mon oeuvre. L'anéantissement d'une bête pensante, tout
autant que celui d'un homme, a de quoi nous confondre; quand on y
songe, c'est toujours le même révoltant mystère. Et la mort d'ailleurs
porte en elle tant de majesté qu'elle est capable d'agrandir un
instant, d'une façon inattendue, démesurée, les plus infimes petites
scènes, dès que son ombre est près d'y apparaître: à ce moment, je me
fis presque l'effet de quelque magicien noir s'arrogeant le droit
d'apporter aux souffrants ce qu'il croit être l'apaisement suprême, le
droit d'ouvrir, à ceux qui ne l'ont pas encore demandé, les portes de
la grande nuit...
Une fois il releva, pour me regarder fixement, sa pauvre tête bientôt
morte; nos yeux se croisèrent; les siens interrogateurs, expressifs,
avec une intensité extrême, me demandant: «Que me fais-tu? Toi à qui
je me suis confié et que je connais si peu, que me fais-tu?» Et
j'hésitai encore; mais son cou retomba; sa pauvre tête dégoûtante
s'appuyait maintenant dans ma main que je ne retirai pas; une torpeur
l'envahissait, malgré lui, et j'espérai qu'il ne me regarderait plus.
Si pourtant, une dernière fois! les chats, comme disent les bonnes
gens du peuple, ont l'âme chevillée au corps. Dans un dernier
soubresaut de vie, il me fixa de nouveau, à travers son demi-sommeil
mortel; il semblait même avoir maintenant tout à fait compris: «Alors
c'était pour me tuer, décidément?... Et, tu vois, je me laisse
faire... Il est trop tard... Je m'endors...»
En vérité, j'avais peur de m'être égaré; dans ce monde où nous ne
savons rien de rien, il ne nous est même pas permis d'avoir pitié
d'une façon intelligente. Voici que son regard, infiniment triste,
tout en se vitrifiant dans la mort, continuait de me poursuivre comme
d'un reproche: «Pourquoi t'es-tu mêlé de ma destinée? Sans toi,
j'aurais pu traîner quelque temps de plus, avoir encore quelques
petites pensées pendant au moins une semaine. Il me restait assez de
force pour sauter sur les appuis de tes fenêtres, où les chiens ne me
tourmentaient pas trop, où je n'avais pas trop froid; le matin
surtout, quand le soleil y donnait, je passais là quelques heures
presque supportables, à regarder autour de moi le mouvement de la vie,
à m'intéresser aux allées et venues des autres chats, à avoir encore
conscience de quelque chose; tandis qu'à présent je vais me décomposer
à jamais en je ne sais quoi d'autre qui ne se souviendra pas; à
présent _je ne serai plus_...»
J'aurais dû me rappeler, en effet, que les plus chétifs aiment mieux
se prolonger par tous les moyens, jusqu'aux limites les plus
misérables, préfèrent n'importe quoi à l'épouvante de n'être rien, de
ne _plus être_...
Quand je revins dans la soirée le voir, je le retrouvai raidi et froid
dans la pose de sommeil où je l'avais laissé. Alors, je commandai à
Sylvestre de fermer le petit panier mortuaire et de l'emporter loin de
la ville pour le jeter dans les champs.