VIII

Un soir, Simone venait d'embrasser dans son lit la petite Paulette.

Elle était montée un peu tard, et l'enfant, par extraordinaire, s'était

endormie sans attendre la maternelle caresse. La porte était ouverte

sur la chambre de miss Mary, et l'Anglaise elle-même avait déjà éteint

sa lumière. Simone, à la clarté de la veilleuse, regarda sa fille.

«Comme elle est jolie!» pensa-t-elle, «Comme elle sera aimée!»

Puis, avec ce retour étonné sur elle-même qu'elle faisait de plus en

plus fréquemment depuis quelques semaines, elle chercha dans son propre

cœur les sentiments singuliers que doit éprouver devant le sommeil pur

de sa fille une mère qui a un amant. Elle ne les y trouva pas; et, dans

la surprise de se découvrir si peu différente de son ancien elle-même,

Simone se condamnait au plus dur effort d'imagination pour se persuader

qu'elle avait vraiment accompli la chose irréparable. Ce qu'elle

rencontrait en elle ne ressemblait en rien aux catégories de pensées

que lui suggérait autrefois, objectivement, et par rapport à d'autres

femmes, l'idée de l'adultère. Elle s'était représenté des joies

délirantes suivies d'affreux remords. Elle n'avait pas goûté les joies

et elle n'éprouvait pas les remords. Des journées d'excitation, des

heures de désappointement et des minutes de dégoût: voilà ce qu'elle

avait recueilli. Mais tout cela restait confus, enchevêtré, dans un

domaine obscur de sa personne morale, où elle ne voyait plus qu'une

sorte de brouillard quand elle essayait d'y pénétrer. Une seule chose

se détachait très nette: l'impossibilité de réaliser l'idée de sa faute

et de se condamner comme elle se fût condamnée auparavant si elle avait

lu sa propre histoire dans un livre. Et, entre autres étonnements,

celui qui n'était pas le moindre venait de ce que sa trahison—à la

gravité de laquelle pourtant elle ne pouvait croire—ne diminuait point

à ses yeux celle de Roger. La guérison ne lui était pas venue par la

vengeance. La plaie de jalousie restait toujours ouverte.

Quand elle quitta la chambre de sa fille, Simone, sur le palier

de l'escalier, s'arrêta, l'oreille tendue. De l'étage supérieur

s'échappait une musique très suave dont la mélancolie lui prit le cœur.

«C'est joli,» pensa-t-elle, «ce qu'il joue là, Roger. Ce n'est pas de

lui pourtant. Qu'est-ce que c'est donc?»

Elle écouta encore un instant, puis, au lieu de redescendre dans son

petit salon, elle monta vers le cabinet de travail. Son pas léger ne

s'entendit point sur le tapis. Très doucement elle ouvrit, entra, et,

derrière elle, referma la porte. Mervil leva ses larges yeux vifs,

tout flambants d'inspiration dans sa maigre figure, et, d'un signe des

paupières, interdit à Simone de l'interrompre. La jeune femme s'étendit

sur un divan, appuya son menton sur la paume d'une de ses mains, et

regarda son mari.

Roger semblait se bercer au chant qui montait sous ses doigts. Assis

devant l'énorme piano à queue, il se balançait suivant le rythme;

ses prunelles s'alanguissaient dans une extase; sa bouche avait des

sourires et ses épaules des frissons. Il jouait, non pas seulement avec

ses mains, mais avec son être tout entier. Simone pouvait, dans ce

corps mince, tordu par le souffle de la mélodie, deviner la vibration

des fibres comme elle entendait celle des cordes sous les marteaux

dans la caisse de l'instrument. Il y avait longtemps qu'elle n'avait

vu Roger ainsi possédé par la folie de son art. D'ailleurs elle le

regardait ce soir avec des yeux nouveaux, ou plutôt _renouvelés_. Elle

comprit comment elle avait pu le trouver si beau quand elle était jeune

fille et qu'il jouait sur le petit piano droit dans le salon de ses

parents. A un moment où le chant prenait une douceur plus poignante,

il la chercha des yeux et il lui envoya une de ces longues et tendres

caresses d'âme avec lesquelles, autrefois, il lui avait fait croire à

cette chose impossible: l'infini dans l'amour humain.

Simone, accoudée le visage vers lui, détourna la tête, et mit son front

dans son bras replié.

Un moment après, il cessait de jouer et venait à elle. Sa surprise fut

extrême de constater qu'elle pleurait.

—Ma Simone! dit-il,—et sa voix n'avait pas la sécheresse coutumière.—Eh

bien, voilà qui me touche beaucoup! Tu n'es donc pas tout à fait blasée

sur les divagations de ton musicien de mari?

—C'était de toi? s'écria-t-elle avec un sursaut.

—Tout simplement.

—Mais je ne connaissais pas cela. Quand donc l'as-tu composé?

—Ce n'est pas composé. J'improvisais.

—Ça, une improvisation?... Mais c'est admirable! Tu n'as jamais rien

fait de mieux. Et ce n'est pas écrit? Et tu ne pourras pas l'écrire?

Ah! quel dommage!

—Mais si, mais si... Ça me trottait dans la tête depuis longtemps,

sous cette forme ou à peu près. Puis, tu sais si j'ai bonne mémoire!...

Elle s'était redressée, un genou pris entre ses mains croisées, toute

pâle, et fixant sur Mervil ses yeux mouillés de larmes. Elle avait une

expression si étrange que son mari, d'abord flatté par son émotion,

s'en inquiéta. Il s'assit à côté d'elle sur le divan, l'attira contre

lui, et lui dit avec une sollicitude dont il l'avait récemment un peu

déshabituée:

—Qu'y a-t-il donc, ma petite Simone? Est-ce que ma petite femme aurait

du chagrin?

Elle fit un faible mouvement pour s'écarter de lui, cacha de nouveau

son visage et éclata en sanglots violents.

—Oh! s'écria-t-elle, pourquoi donc ne m'as-tu pas toujours parlé comme

ça? Pourquoi donc as-tu cessé de m'aimer?

Il se leva, nerveux, dissimulant, comme toujours, son irritation sous

un calme de glace.

—Ah! dit-il, si c'est une scène...

A son tour elle se mit debout, passa résolument son mouchoir sur son

visage, vint à Roger, et, lui faisant face, posa ses deux mains sur les

épaules de son mari.

—Non, Roger, dit-elle en dominant le tremblement de sa voix. Non,

Roger, ce n'est pas une scène. Veux-tu m'écouter? Veux-tu qu'une fois

pour toutes nous nous entendions, mon ami?

—Mais, ma chérie, avec toi, c'est bien difficile depuis quelque temps.

Tu prends ombrage au moindre mot. Je ne sais plus ce qu'il faut te

dire. Tu me paralyses, je t'assure.

Les bonnes dispositions de Simone s'évanouirent dans une flambée de

colère.

—Ah! s'écria-t-elle, c'est comme cela que tu me parles, toi qui as eu

les premiers torts! Eh bien, soit! Il paraît que c'est cela le mariage.

Faisons comme les autres. Monsieur ira souper avec des actrices, et

Madame prendra un amant. Je ne vois pas pourquoi je m'en tourmenterais,

puisque c'est l'ordre des choses.

Mervil eut un cri, comme dans le brusque déchirement d'une blessure.

—Simone!... Oh! pas toi, Simone! Pas toi!... Ne prononce pas des choses

pareilles!

Son accent produisit sur sa jeune femme un effet extraordinaire.

Soudainement, ce remords qu'elle appelait en vain depuis sa chute

récente, lui transperça le cœur comme une flèche. Durant quelques

secondes elle eut le sentiment d'une déchéance horrible, des images

physiques de sa faute s'évoquèrent en elle et lui soulevèrent l'âme

d'une intolérable nausée. A cet instant, la trahison de son mari et

la sienne s'intervertirent dans sa pensée. Pour la première fois,

elle pressentit qu'elle pourrait lui pardonner, à lui, tandis qu'à

elle-même, elle ne se pardonnerait jamais.

Toutefois une affreuse tentation lui vint de le braver, d'énoncer

devant lui la chose inavouable.

—Ah! dit-elle froidement—avec une sorte de plaisir bizarre, mêlé de

désespoir et de frayeur,—cela te ferait donc beaucoup de chagrin si tu

savais que j'ai un amant?

Roger devint tout pâle, rien que de lui entendre articuler ces trois

mots. Mais il dit avec calme:

—Prends garde, Simone. Tu as, depuis quelque temps, des façons de

parler bien singulières! Il y a des suppositions qu'une honnête femme

ne doit pas faire, ne doit pas suggérer à son mari...

Il s'arrêta, vint à elle, et, durant un instant, la considéra d'un

regard qui s'adoucissait.

—Pourquoi veux-tu, reprit-il, me faire imaginer des choses que mon

esprit se refuse à concevoir? Toi, Simone... Toi, un amant? Vois-tu,

je ne pourrais pas plus le croire de toi que je ne le crois de notre

fille, de notre innocente petite Paulette.

Il s'approcha davantage, s'inclina vers elle, la regarda très

tendrement au fond des yeux. Maintenant il commençait à comprendre que

les pleurs et la colère de Simone marquaient autre chose qu'un accès

de querelleuse humeur. Il entrevoyait un malaise d'âme, devant lequel

sa propre nervosité s'atténuait, disparaissait, pour faire place à une

sollicitude mêlée d'une certaine anxiété. Le sentiment lui vint que,

lui aussi, il avait eu des torts.—Oh! pas le tort de son infidélité,

car Simone avait si bien gardé tout son cœur qu'il n'avait pas

conscience de lui en avoir soustrait une parcelle,—mais les rudesses

de sa nature un peu âpre, agressive, ironique, ses crises noires

d'artiste en mal de produire, ses maussaderies d'homme de travail que

replie sur lui-même la tyrannie de la pensée à l'heure même où sa jeune

femme amoureuse attend la part qui lui revient de câlines paroles,

d'attentions, de gâteries, de caresses. En un éclair, la conscience de

tout ceci lui traversa le cœur. Il posa la main sur les doux cheveux

pâles de Simone, et lui dit, avec une voix changée, où l'intention de

plaisanterie soulignait l'émotion qu'elle prétendait exclure:

—Mauvaise petite femme, qui ne sait pas avoir de tolérance avec son

ourson de mari, et qui menace de le tromper parce qu'il ne sait

qu'aligner des doubles-croches et qu'il est maladroit à lui montrer

combien il l'aime!

—Toi, m'aimer?... dit Simone. Oh! voyons!...

—En peux-tu douter?... reprit-il, très grave.

Ces paroles étaient bien simples, et tout à fait dépourvues de la

rhétorique amoureuse avec laquelle jonglait si facilement d'Espayrac.

Pourquoi donc Simone, en les écoutant ce soir, y crut-elle plus qu'elle

ne croyait hier aux phrases passionnées de son amant? «En ai-je bien

pu douter?» se répéta-t-elle. Mais, soudain, la vision de Roger

sortant du théâtre côte à côte avec cette actrice rousse, avec Netty

Davidson (car elle savait son nom, Jean le lui avait dit), réveilla

tous ses soupçons, toutes ses jalousies, toutes ses colères.

—Non, s'écria-t-elle, non, je ne te crois plus. Notre bonheur est

brisé, notre amour est mort. Et c'est toi qui as tué tout cela. Tu m'as

trompée, et je le sais.

—Moi, je t'ai trompée! s'écria Roger. Mais tu es folle! Où donc? Quand

cela? Et avec qui?

Entre ce mari et cette femme, quelque chose de bizarre, mais de bien

profondément humain, se passait. Ils occupaient et remplissaient

d'une si complète façon le cœur l'un de l'autre; leurs neuf années

de tendresse les avaient enchaînés de si multiples, si subtils, si

indissolubles liens; si peu importantes étaient pour chacun les

circonstances extérieures à leurs deux personnes, qu'ils étaient de

la meilleure foi du monde en abolissant de leur mémoire, chacun pour

son propre compte, leurs respectives trahisons. Roger Mervil, étant

homme, gardait cependant plus vive la réminiscence matérielle du fait.

Quand sa femme lui dit avec certitude: «Tu m'as trompée, et je le

sais,» il eut cette exclamation mentale: «C'est Netty! Ah! la satanée

cabotine!... que le diable l'emporte!...» Mais Simone accusait son mari

avec autant de passion jalouse et—mieux encore—autant de sincérité

dans la souffrance qu'elle en eût exprimé, il y avait six semaines,

avant ses vaines représailles.

—Dis-moi donc avec qui je t'ai trompée, et comment tu en es sûre,

reprenait Mervil. Je serais curieux de savoir ce que ton imagination...

—Ce n'est pas mon imagination. JE... T'AI... VU...

—Mais quand?... Mais où?...

Et il affecta un ton plaisant, il essaya de ridiculiser la jalousie de

Simone, pour la piquer, pour la faire parler.

—Toi, d'abord, il suffit que tu me voies dire quatre mots à une femme...

Puis il effleura la vérité pour y insinuer une signification

d'innocence.

—Après ça, tu m'as peut-être aperçu sortant du théâtre avec une

actrice... Oui... la reconduisant un bout de chemin... Cela m'arrive

quelquefois... Si tu appelles cela une preuve?...

Simone secouait la tête, haussait légèrement les épaules, et continuait

de poser sur son mari le reproche de son regard, mais elle n'ouvrait

plus la bouche. Quelque chose scellait dans son cœur l'accusation

précise, et le nom de la femme, et la date, et la formule de mensonge

télégraphiée par son mari, l'histoire du dîner avec son directeur qu'il

n'avait pas vu de la journée. Ce quelque chose qui fermait les lèvres

de Simone, c'était la crainte inconsciente de placer entre elle et son

mari—que, malgré tout, elle n'avait pas cessé d'aimer—la barrière qu'on

ne peut plus franchir, la parole qui ne s'efface pas, le souvenir qui

ne s'oublie jamais. Comment répondrait-il si elle prononçait le nom de

Netty Davidson? Par la colère peut-être, et ce serait terrible, car

alors elle-même se révolterait; par le mensonge encore, et ce serait

bien pire; ou bien par l'aveu,—oh! l'aveu... Entendre Roger lui dire

_cela_... quel supplice!

Simone se taisait donc, avec cette merveilleuse finesse de la femme

dont la tendresse ne veut pas mourir. Mervil en conclut qu'elle avait

été assez loin sur la piste de son aventure, mais qu'elle ne savait

rien d'exact et que tout pouvait encore être sauvé. Il conçut aussitôt

un soulagement qui lui détendit l'âme. Car il venait d'être en proie à

la pire inquiétude. Affliger Simone, perdre la confiance de cette si

chère compagne, s'aliéner ce cœur qu'il occupait absolument depuis tant

d'années... Et cela pour qui? pour quoi?... Pour quelques heures d'une

Netty Davidson!... Cette pensée lui avait causé l'exaspération d'un

homme qui, par insouciance, ayant brûlé son billet de loterie, apprend

ensuite qu'il avait le numéro gagnant et qu'il perd une fortune.

—Ah! Simone, lui disait-il un moment après, avec la plus indiscutable

sincérité, sache-le bien, sois-en certaine, malgré les apparences,—oui,

je dirai plus,—malgré les égarements mêmes, on ne trompe pas une femme

comme toi. Vois-tu, donner à une autre ce qui t'appartient dans mon

cœur, ce serait impossible, parce que c'est toi qui l'y crées. La

tendresse, la confiance, la fidélité, l'intimité, la possibilité du

bonheur, toutes ces choses-là, ce ne sont pas des mots ou des idées

qui aient une existence indépendante, à mes yeux, en dehors de toi,

et que je puisse chercher auprès d'une autre. Non, c'est toi-même.

Je ne les ai pas connues avant toi; je ne les imagine pas sans toi.

Quand on me dit: «_Un tel_ est heureux», c'est une formule vide,

qui ne précise rien pour mon imagination. Quand je me dis: «Je suis

heureux», quelque chose, tout au fond de moi, murmure: «Simone», et

tout de suite, devant mes yeux, surgit ta chère image. Sois-en sûre,

mon amour, quand une femme est cela pour un homme, quoi qu'elle puisse

craindre, quoi qu'elle puisse imaginer, quoi qu'elle puisse même

surprendre, elle ne doit pas être jalouse de lui. Eh! oui, je sais

bien, nous sommes des hommes; nous avons des moments de folie dont nous

rougissons nous-mêmes... Ah! je t'assure, nous n'en sommes pas fiers...

Mais, Simone, quand nous jurons bien, va, qu'on ne nous y reprendra

plus, quand nous vous demandons notre grâce, d'où dépend notre seule

chance de bonheur en ce monde... Alors, vous, les adorées, vous, les

meilleures que nous, il faut...—penche ta petite oreille pour que je te

le dise tout bas,—eh bien... il faut nous pardonner.

Mervil, en achevant, s'était glissé aux genoux de sa femme, du divan

sur lequel tous deux se trouvaient assis. La profondeur, la vivacité de

son attendrissement, donnaient à sa voix, à son geste, une éloquence

de passion d'autant plus entraînante qu'elle était plus rare chez cet

homme d'extérieur froid, de caractère concentré. Simone ne se rappelait

point avoir vu, même aux premiers jours de leur mariage, la hauteur et

la sécheresse plutôt naturelles à Roger se fondre en une telle ardeur

de tendresse, en une telle grâce d'humilité. Que devint-elle quand,

relevant vers elle le visage de son mari, par un geste de curiosité

grave, intense, elle distingua deux traces humides sous les longues

paupières, bistrées de laborieuses veilles, et qui battirent en une

honte furtive, pour effacer ce qui ressemblait tant à deux larmes!

Elle put dire seulement:

—Ah! Roger...

Dans l'atroce regret qui lui torturait l'âme, elle n'avait même plus

de sanglots. C'était donc contre cet homme-là, c'était contre lui

qu'elle s'était irritée jusqu'au mépris, jusqu'à la haine, jusqu'à

l'ineffaçable injure de la trahison!... C'était à lui qu'elle avait

menti hier, qu'elle mentait ce soir, et qu'elle allait être forcée de

mentir désormais jusqu'au bout, jusqu'au dernier baiser d'adieu au bord

du tombeau! Et c'était elle, Simone, _sa_ Simone, qui avait fait cela!

—Ah! Roger... murmura-t-elle à plusieurs reprises, avec une intonation

si déchirante, que lui, la croyant subjuguée seulement par le triomphe

douloureux d'une divine indulgence, disait:

—Ma Simone, comment peut-on faire du chagrin à une bonne petite âme

comme toi? Ah! je ne suis qu'un brutal, un mauvais mari. C'est vrai,

tu es si fine, si sensible!... Une petite femme comme toi, c'est trop

délicat à manier... Moi, je ne suis qu'un maladroit, un bourru. Je te

traite en vieux camarade, que je taquine... je m'oublie, je dépasse la

mesure. Je devrais toujours être en adoration devant ma jolie madone,

et je me conduis comme un païen.

Elle le fit taire, avec douceur.

—Ne causons plus, dit-elle, je suis brisée. Veux-tu être tout à fait

bon?—Et elle touchait avec un geste timide et tendre le front du

musicien toujours à demi prosterné sur le tapis à côté d'elle.—Va te

remettre un instant au piano, et joue-moi encore quelque chose.

—Mais, mignonne, il est bien tard... J'ai peur de réveiller Paulette,

et miss Mary, et tout notre monde.

—Oh! tu joueras très, très doucement. C'est si joli quand tu fais

chanter le piano tout bas!

Il lui obéit. Il reprit en sourdine une des phrases et quelques-unes

des variations qui l'avaient le plus charmée tout à l'heure.

En l'écoutant, ivre de tristesse et d'appréhension, Simone se disait:

«Rompre... Oui, je veux rompre... Mais comment?... _L'autre_ est

tellement attaché à notre vie! Près de lui, je suis perdue. Il m'a

prise, il me reprendra. Et ses baisers sont si doux!... Ah! mon Dieu,

est-ce que déjà je ne pourrais plus m'en passer?...»

Mervil continuait à effleurer lentement les touches, éveillant une

mélodie de songe. Par instants il levait les yeux pour envoyer le

sourire de ses prunelles au visage tout pâle de Simone.

Justice de femme · 第 22 / 33 题