VII

La sensation véritablement inouïe qui avait failli faire évanouir

Simone sur la poitrine de Jean la première fois qu'il l'avait prise

dans ses bras et qu'il lui avait baisé les lèvres, ne devait jamais

plus soulever l'âme de la jeune femme à de pareilles hauteurs

d'extase. Elle ne devait plus connaître, du moins à un tel paroxysme

d'intensité, cette angoissante joie. Plus tard, toutes les fois qu'ils

s'étreignirent, la mémoire dut jouer son rôle, et Simone, pour se

griser tout à fait, eut besoin de faire surgir dans sa chair et dans

son cœur la réminiscence de cette unique minute. Les femmes chez qui

l'imagination est plus puissante que les sens et plus active que la

tendresse ont de ces déboires en amour. Elles se donnent dans un

moment d'incomparable exaltation, et toutes les réalités ensuite leur

semblent pâles auprès de cette heure d'éblouissement qui ne peut pas se

prolonger, et qui ne saurait revenir.

La seconde fois que Simone Mervil revit M. d'Espayrac en tête-à-tête,

ce fut encore presque involontairement. Elle se refusait toujours à

un rendez-vous précis, que, cependant, la fièvre de son souvenir lui

faisait ardemment désirer. Mais elle ne put s'empêcher de lui donner à

entendre qu'elle allait souvent seule à Bellevue, visiter un asile de

petits enfants—ce qu'elle appelait une _pouponnière_—œuvre de charité

dont elle était sous-directrice. «Je prends le train de Ceinture,

tout près de chez moi, à Courcelles, et je change à la station

d'Ouest-Ceinture.»

—Quand irez-vous? dit-il tout bas, avec une intonation suppliante.

—Jeudi, par le train qui part de la gare Montparnasse à trois heures.

Jean ne dit rien, mais il prit ce train, à la gare Montparnasse. Et, à

la correspondance de la Ceinture, il vit sur le quai Mme Mervil, qui

cherchait des yeux la place qu'elle choisirait dans un compartiment.

Il était seul dans le sien. Il ouvrit la portière. Elle y monta tout de

suite.

Lui, resta un instant la tête penchée au dehors pour empêcher

l'intrusion d'autres personnes. Puis, quand le train s'ébranla, il

se tourna et la vit, blottie à l'angle opposé, plus jolie, d'une

joliesse plus fine que jamais dans sa toilette simple, avec sa

jaquette d'astrakan et son tour de cou formé d'une soyeuse dépouille

de zibeline, dont la tête aiguë et les minces pattes pendaient sous le

frais menton, si délicatement dessiné, de la jeune femme.

Et Simone avait dans les yeux cette gaieté, cette griserie, ce

charmant émoi de l'escapade, qui, pour beaucoup de Parisiennes, est le

principal attrait de l'adultère. Se réveiller le matin avec l'amusante

perspective du rendez-vous, qui rompt l'ennui des occupations

habituelles et le cours des fastidieuses visites; guetter l'heure,

choisir la toilette que l'on va mettre, en combiner perversement les

plus intimes détails; puis exécuter de savantes manœuvres, éloigner

sa voiture, monter en fiacre; avoir ensuite le plaisir de trembler un

peu, et aussi celui de mentir à la perfection,—n'y a-t-il pas à toutes

ces choses, pour une puérile petite créature qui, naguère encore,

volait des fruits verts dans le verger de son couvent, une saveur

d'espièglerie qui tente la plus vertueuse?

Ce n'étaient pas des remords qu'en ce moment éprouvait Simone. C'était

une curiosité un peu anxieuse mais douce étrangement,—la curiosité de

ce que cet homme allait lui dire. Puis, au fond de tout cela, c'était

l'intime stupeur de trouver sa conscience muette. Nulle sensation

torturante d'indigne culpabilité. Comment cela était-il possible?...

Devait-elle donc se croire un monstre, une femme bien pire que les

autres?

Le train maintenant filait entre les jardins des fleuristes, les champs

de roses que l'on cultive autour de Clamart, et que l'hiver faisait

nus sous le poudroiement grisâtre d'une impalpable brume. Les petits

carreaux des nombreux châssis, les rangs pressés des cloches en verre,

alternaient avec le sol brun, à l'intérieur des enclos dépouillés.

Les routes blanches tournaient, désertes. Les maisonnettes closes

semblaient abriter des sommeils sans rêves. Un ciel immobile et gris se

suspendait au-dessus de l'immobile paysage.

M. d'Espayrac s'était agenouillé devant Simone; de ses deux bras passés

autour de la souple taille, il inclinait vers lui la jeune femme, et il

murmurait des paroles passionnées:

—Vous m'aimez un peu?... demanda-t-il après les litanies de sa propre

adoration.

Devant l'imperceptible mouvement négatif de la blonde tête, il ajouta,

suppliant:

—Ah! répétez-le donc... Car vous me l'avez dit... Oui, vous me l'avez

dit, l'autre soir, en voiture. Ne vous le rappelez-vous pas?

—O mon ami! dit Simone en un dernier effort de résistance, puisque vous

le savez, ne me demandez pas de vous le dire. J'ai tellement confiance

en vous, Jean! Vous serez fort pour nous deux, n'est-ce pas?

—Non, murmura-t-il en laissant tomber sa tête sur les genoux de la

jeune femme, je ne veux pas être fort... Je ne peux plus l'être... Je...

Un coup de sifflet du train, les freins qui se serrent, les roues

qui crient... Et Jean et Simone se retrouvèrent assis l'un à côté

de l'autre, corrects en apparence, mais tremblants à entendre les

battements de leur cœur, et se meurtrissant encore les doigts d'une

étreinte violente et vivement dénouée.

Un vieux monsieur et une vieille dame montèrent. Le vieux monsieur

déploya son journal; mais la vieille dame dévisagea obstinément et

avec une rogue expression de blâme ce beau couple jeune,—trop jeune et

trop beau pour ne pas être évidemment bien coupable aux yeux d'une si

vieille dame.

Simone se sentait rougir. Elle dit à Jean, tout bas:

—Si quelqu'un de notre connaissance était monté, qu'aurions-nous dit?

—Bah! fit d'Espayrac. Nous nous sommes rencontrés, voilà tout. Vous

allez à votre pouponnière. Moi je vais à Meudon voir le notaire d'un de

mes amis, à propos d'une maison de campagne qu'il a là-bas, et qu'il

veut faire vendre. Cet ami est au Tonkin.

—Mais... la maison existe?... demanda naïvement Simone.

—Comment, certes, elle existe! Et l'ami et le notaire, et même le

Tonkin, fit d'Espayrac avec son joyeux sourire. Vous la verrez, la

maison, si vous voulez. Nous la visiterons ensemble. Peut-être qu'elle

vous tentera. Je cherche un acquéreur.

Simone rougit plus fort.

—Oh! pas aujourd'hui, je n'aurai pas le temps. Ma visite sera longue...

Vous savez, c'est moi qui fais tout à cette pouponnière. La directrice

de l'œuvre n'est là que pour son nom. Quant aux dames patronnesses,

chacune y va peut-être une fois par an...

Jean souriait de nouveau, à voir le petit air grave, entendu, de cette

frimousse blonde.

—Comme je vous aime, oh! comme je vous aime!... prononça-t-il si bas

que Simone distingua le mouvement des mots sur ses lèvres plutôt

qu'elle n'en entendit le son.

Voyant, que, pour aujourd'hui, l'histoire de la maison ne prendrait

pas, bien qu'il eût réellement dans sa poche les clefs d'une villa

inoccupée, M. d'Espayrac proposa à Simone de le rejoindre au rond-point

de l'avenue Mélanie, en sortant de la pouponnière. Ils feraient un tour

dans les bois.

—C'est si joli, si mélancolique, les bois en hiver, assura-t-il.

—Soit, dit Simone, qui ajouta—toujours par sa tendance féminine à tout

expliquer en dehors de la raison sincère:—Cela changera l'air que je

pourrai rapporter à la maison. J'ai toujours peur pour Paulette de

quelque contagion, quand je reviens de voir tous ces petits.

Une heure et demie plus tard, Jean et Simone marchaient lentement,

serrés l'un contre l'autre, et troublés jusqu'au fond de l'être, dans

la solitude infinie des bois, du crépuscule et de l'hiver. Un air vif

rosait leur visage, avivait la brûlure de leur sang. La tristesse des

taillis, les crêpes violets qui flottaient vers les profonds lointains,

les âpres senteurs des feuilles achevant de mourir par milliers dans

l'humidité du sol, prêtaient à la démence de leurs cœurs une atmosphère

de solennité qui les charmait. Derrière le lacis noir des branches, un

rouge soleil se couchait en des flaques et des éclaboussures de sang.

Le long des étroits sentiers, nul bruit ne se faisait entendre, hors

parfois le cri d'une corneille ou la fuite lourde d'un crapaud parmi

les ramilles desséchées des bruyères.

Jean et Simone avançaient à petits pas, ne trouvant que peu de chose

à se dire. Pour la première fois, Mme Mervil pressentait que non

seulement la chute était inévitable, mais que cette chute était

le nœud suprême de son fragile roman, et qu'au delà il n'y aurait

rien. Seule avec cet homme qu'un instant elle avait cru aimer, elle

s'apercevait, non sans un secret malaise, que rien de son âme n'irait

spontanément à lui, et que rien de la sienne, à lui, ne viendrait

spontanément à elle, par ces mille phrases si faciles à ceux qui

pensent en commun. Tous deux ne prononçaient que des banalités

semblables à celles qu'ils échangeaient en leurs visites chez des

tiers. Même ils se sentaient moins familiers ensemble que lorsque, à

table avec Roger, tous trois causaient d'art ou ébauchaient des projets

de pièces. Car, en effet, cette demi-intimité de tous les jours n'ayant

sa raison d'être que dans les travaux et la personnalité du mari,

devenait une gêne plutôt qu'un lien dans leur tête-à-tête amoureux.

Leur délicatesse, à l'un et à l'autre, les retenait d'aborder les

sujets qui eussent évoqué trop distinctement l'image de l'époux et

de l'ami trompé. Or tous ceux par lesquels, jusqu'ici, leurs esprits

s'étaient rencontrés, ne leur venaient que par Mervil. En dehors de

lui, ils ne se connaissaient plus. Avec étonnement ils se constataient

étrangers l'un pour l'autre. Simone seule en conçut une impression

de souffrance, un effroi devant l'inconnu de cette âme d'homme, qui,

peut-être, aurait désormais le pouvoir de la rendre affreusement

malheureuse.

«Il est bien jeune!» songeait-elle. «A-t-il eu déjà beaucoup de

maîtresses?... Que pense-t-il de moi? Ah! si je n'allais être pour lui

qu'un caprice!...»

Cette femme qui, tout à l'heure, se suggérait en vain des remords,

commençait à se sentir le cœur piqué par la pointe du premier regret.

Mais Jean la serrait à présent plus étroitement contre lui. Puis, tout

à coup, il l'entraîna dans la direction de Meudon, marchant si vite que

Simone dut demander grâce.

—Où allez-vous donc? dit-elle. Craignez-vous que nous manquions le

train?

Alors il la supplia de venir voir cette maison dont il lui avait parlé.

C'était une villa tout à fait à l'écart. Il en avait toutes les clefs;

il la ferait entrer par la petite porte du jardin; le concierge ne la

verrait pas.

Simone se révolta, elle dit non pour aujourd'hui, non pour toujours.

Oh! jamais... Puis, devant le désespoir de Jean, elle finit par le

supplier d'être raisonnable, de considérer combien il était tard...

Près de six heures! Il faisait tout à fait noir maintenant. Même en se

dépêchant, elle ne serait pas de retour avant sept heures et demie.

—Eh bien, alors, la prochaine fois?... dit-il. Promettez-moi! Si vous

saviez comme je serai sage! Nous causerons, comme ici... Seulement

vous ne serez pas exposée à l'humidité de ces bois, au hasard d'une

rencontre.

—Mais, dit Simone, cette maison n'est pas à vous.

—Oh! c'est tout comme, s'écria d'Espayrac. Et il y a une petite pièce

gentille, que je ferai arranger exprès pour nous. Il y aura des fleurs,

et un grand feu. Ce sera plus gai qu'ici, voyez-vous, ajouta-t-il en

jetant un coup d'œil en arrière vers la nuit lugubre de la forêt.—Et il

y aura les bonbons que vous aimez... Ce sera si gentil! nous ferons la

dînette.

Il riait, en la câlinant, de ce beau rire sensuel et doux, qui mettait

tant de séduction sur sa bouche et dans ses yeux, et qui, lorsqu'il

éclatait en fanfares de gaieté, sonnait si contagieux et si clair.

«Si les oiseaux riaient,» disait quelquefois Mervil, «ils riraient

comme d'Espayrac.» Le musicien s'était même amusé à noter, dans un ton

mineur, la mélodie de ce rire, pour en faire un _leit-motiv_ à la scène

de la récréation, dans le collège de jeunes filles emprunté à Tennyson

par le _Roman de la Princesse_.

Depuis, quand d'Espayrac riait, les trilles des compagnes d'_Ida_

chantaient dans la mémoire de Simone, et elle fredonnait l'air à

l'unisson. Elle ne put s'empêcher de le faire encore ce soir, captivée

de nouveau par ce côté d'insouciance et d'espièglerie dans la faute,

qui semblait mettre en liberté sa jeunesse, et qui donnait, à cette

correcte mondaine mariée à un homme grave, des envies de bondir,

de sauter, de jouer à courir et de faire des niches. Déjà, elle ne

refusait plus que pour la forme et par un suprême instinct de pudeur le

rendez-vous que lui proposait Jean. Eût-elle été moins entraînée vers

la personne de M. d'Espayrac, que l'effrayante et délicieuse séduction

de cette chose—le premier rendez-vous pour une femme honnête—eût

irrésistiblement tenté sa curiosité de fille d'Ève. Se dire plus

tard, au théâtre, devant les scènes scabreuses, ou bien au passage

le plus passionné d'un roman: «Moi aussi, j'ai eu un rendez-vous,»

et dissimuler sous l'éventail ou le mouchoir un énigmatique sourire;

mettre dans sa vie un troublant souvenir, qui suffirait—croyait-elle—à

satisfaire ce chatouillant besoin de romanesque dont la littérature,

à Paris plus que partout ailleurs, irrite le cœur des femmes,—voilà

les inconscients ressorts qui, parmi les mille contingences d'une

irréparable démarche, n'étaient pas les moins actifs ni les moins

déterminants.

«Après tout,» pensait Simone, «peut-être parle-t-il avec sincérité

quand il me promet une soumission absolue. Peut-être, en le raisonnant,

lui ferai-je admettre la supériorité d'un amour qui ne dépasserait pas

les baisers sur les lèvres. Non, certes, ce n'est point pour me donner

à lui que j'irai le voir dans cette chambre, où ce sera si amusant

de bavarder au coin du feu, et de le gronder très fort s'il devient

entreprenant. Puisque je n'ai pas l'intention de mal faire, pourquoi

n'irais-je pas? D'ailleurs que penserait-il de moi si je lui cédais

si vite? Je suis bien sûre que cette considération me rendra féroce,

m'empêchera de m'attendrir. Je ne sais pas si je lui appartiendrai

jamais complètement. J'en doute fort. Mais ce dont je suis tout à fait

sûre, par exemple, c'est que je le ferai languir longtemps.»

—Alors vous viendrez, Simone? Vous me le jurez, répétait Jean d'une

voix tremblante. Oh! je ne sais pas ce que je ferais si vous me donniez

un tel espoir pour ne pas le réaliser! Et... dites?... ce jour-là,

vous n'irez pas à votre pouponnière?... Vous m'accorderez toute votre

après-midi?

* * * * *

La semaine suivante, un soir, vers six heures, Simone Mervil reprenait

le train pour Paris à la station de Meudon. Elle rentrait. Quand elle

monta dans le compartiment, la chaleur des bouillottes et la clarté du

gaz contrastèrent avec la froide campagne noire où des flocons de neige

voltigeaient. Elle se pelotonna dans un coin, toute frissonnante, la

voilette baissée, les mains blotties dans le manchon. Il y avait deux

autres voyageuses. Elle ne les regarda point. Elle détourna les yeux de

la lumière et les fixa sur la vitre à côté d'elle. La nuit extérieure

faisait de cette vitre un vague miroir. Elle y revit, plus terne, le

banal décor des coussins gris, avec leurs capitons réguliers et leurs

accoudoirs de cuir. Elle s'y aperçut elle-même, en profil de corps très

net, avec un obscur visage où elle ne distinguait que les yeux. Et elle

s'acharnait à regarder ces yeux pâles, deux étranges taches de lueur

vivante, dans ce fantôme assis à côté d'elle et qui était le reflet de

sa personne. A la fin, de s'obstiner ainsi ses prunelles se lassèrent;

un picotement lui fit battre les cils; et elle s'étonna lorsque ses

paupières, en s'abaissant, chassèrent sur ses joues deux larmes

froides. Un long frisson douloureux la traversa, hérissant les frisures

légères de sa nuque.

«Mais qu'est-ce que j'éprouve donc au juste?» se dit-elle.

Car, à l'instant même, en considérant son âme triste dans le spectre de

son regard, elle ne s'était pas aperçue qu'elle pleurait.

Depuis deux heures elle était la maîtresse de M. d'Espayrac.

Justice de femme · 第 21 / 33 题