Madame Mervil n'avait pas été plus de quatre fois à Meudon.
En quittant la gare, elle montait vers la forêt. Par quelques détours,
elle dépistait les rares voyageurs qui, descendus en même temps
qu'elle, pouvaient observer où elle allait; puis, quand les chemins
avaient repris leur solitude d'hiver, entre les murs des jardins
flétris, silencieux, elle hâtait le pas. De loin, parmi les hachures
des branches noires, elle apercevait un toit d'ardoises à longue
pente, deux hautes cheminées de briques roses, une girouette et le
cône aigu d'un grand sapin,—détails qu'elle ne devait plus oublier.
Elle distinguait aussi deux dragons japonais, en faïence bleue, qui
grimaçaient en haut des pilastres, de part et d'autre de la grille.
Mais elle n'allait pas jusque-là. Un sentier, se détachant de la route,
contournait la propriété. Elle s'y engageait, et son cœur battait plus
vite à l'aspect d'une petite porte verte, derrière laquelle sa pensée
voyait Jean d'Espayrac, qui l'attendait en arpentant pas à pas les
étroites allées du potager. Elle frappait imperceptiblement; mais,
si faible que fût le bruit, la clef aussitôt criait dans la serrure;
le beau visage du jeune homme apparaissait, avec tant de joie dans
les yeux, tant de baisers sur les lèvres, que Simone sentait monter
à sa tête les premières vapeurs de cette ivresse que son cœur déçu
s'obstinait à prendre pour de l'amour.
Tous deux couraient vite s'enfermer dans la maison, s'isoler de tout
dans une étroite pièce du rez-de-chaussée, dont les rideaux, malgré
les journées grandissantes du commencement de mars, étaient clos déjà,
les bougies allumées,—le joli décor voluptueux, parfumé, fleuri,
empruntant un charme d'intimité, de mystère, à cette nuit artificielle.
L'imagination de Simone s'excitait aux suggestives incitations de ce
lieu inconnu, où elle ne pénétrait que pour aimer, dont elle ignorait
toute autre destination, n'en ayant point même exploré les alentours.
De toute la maison, elle ne connaissait que cette chambre.
Ah! elle devait bien se l'avouer,—même lorsqu'elle se jurait de n'y
jamais revenir,—elle y avait goûté la joie, si excessive pour toute
créature humaine, de tromper l'inassouvi qui veille dans le secret
de l'être, par la saveur inattendue d'un fruit nouveau cueilli sur
l'arbre des éternelles tentations. Elle y avait vibré de sensations
non éprouvées encore. Pour la première fois de sa vie, en l'étonnement
de ces extases du corps, qui laissaient ensuite son âme si vide et si
triste, elle avait discerné la différence—que bien des femmes, et les
meilleures sans doute, ne discerneront jamais—entre l'amour des sens et
l'amour du cœur, entre le plaisir et la tendresse.
Ces découvertes qu'elle faisait en elle-même, ce réveil de la passion
dans sa chair longtemps apaisée, cette intensité de sentiments
nouveaux, et même cette habileté de mensonge qu'elle ne se connaissait
pas, lui inspiraient tantôt une honte affreuse, tantôt un bizarre
orgueil. Lorsqu'elle quittait Jean, toute enfiévrée par les caresses,
toute grisée par les plus ingénieuses paroles d'adoration, elle
emportait autour d'elle une atmosphère d'exaltation qui lui ôtait
jusqu'au sens de sa faute. A ces moments-là, elle ne regrettait rien,
elle ne redoutait rien; une fièvre d'audace la soulevait, et le
moindre des hasards lui eût fait commettre la pire imprudence. Rien
ne lui importait plus que le rêve à peine fini qu'elle revivait par
le souvenir. Elle accomplissait le voyage de Meudon à la rue Ampère
sans presque s'en apercevoir, marchant, parlant comme une somnambule,
avec des yeux languissants et fixes qui ne voyaient pas les choses
extérieures.
Au seuil de sa maison, une secousse la réveillait. Le songe de
paradis se déformait en une vision trouble, obsédante. Quelque chose
d'affreusement pénible suspendait les battements de son cœur.
Puis, peu à peu, entre son mari et sa fille, une phase nouvelle se
produisait. La Simone perverse de Meudon s'endormait, disparaissait,
reculait à l'infini par une sorte de dédoublement. Et la Simone
paisible et honnête se retrouvait elle-même, se reprenait si fortement
qu'elle en arrivait à douter de l'existence de l'autre. C'est alors
qu'elle se jurait de ne plus retourner à Meudon; elle ne pouvait
concevoir même qu'il lui en revînt jamais le désir. La griserie
du rendez-vous était dissipée, et, à sa suite, naissaient des
humiliations, des dégoûts, que Simone empêchait de devenir des remords
seulement en s'affirmant son droit à la vengeance.
Mais, parfois, au moment même où elle en arrivait à se demander si
elle aimait encore, si elle avait aimé Jean d'Espayrac, le poète
paraissait... Oh! cette présence d'un être dont chaque parole, chaque
geste, ébranle une fibre au fond de nous-mêmes! Cette présence qui,
sous des yeux étrangers, devient une si douloureuse joie!... Mme
Mervil en éprouvait le trouble et le charme, et cet aigu besoin de
tête-à-tête qui saisit quand on a dû jouer devant des tiers la comédie
de l'indifférence. Alors Jean lui jetait à l'oreille, dans un coin
de salon, près de la portière de sa voiture, une heure, une date
prochaine... Et Simone se trouvait sans force pour dire non.
La seule chance qui restait à la pauvre femme de se reprendre était
qu'une séparation de quelque durée éloignât M. d'Espayrac.
* * * * *
Or il y avait plusieurs jours qu'elle n'avait vu son amant, lorsque
Mme Mervil, éclairée tout à coup par la vision de loyauté, de dignité,
de tendresse, qu'évoquèrent à ses yeux les paroles de son mari, eut la
notion réelle de sa propre démence, de l'abîme où elle s'enfonçait,
de l'irrémissible souillure dont elle avait flétri sa vie. Elle se
trouvait donc dans une période de force relative, et elle sentait que,
si elle ne tranchait pas à l'instant même, si elle ne profitait pas de
cette exceptionnelle minute où la figure de son Roger resplendissait
presque sublime, si elle attendait que les trivialités journalières
eussent émoussé son enthousiasme, surtout si elle revoyait Jean,
s'il la tenait sous le charme avec la voix, avec les yeux, avec les
lèvres... Ah! son raisonnement s'arrêtait à de si brûlantes images.
Elle n'osait même pas y songer.
Mais que faire?... Quel prétexte invoquer pour éloigner M. d'Espayrac,
ou pour fuir elle-même?... Quel subterfuge assez violent ou assez fin
découragerait pour toujours cet homme très véritablement épris?... A
quelle extrémité de dépit ou de douleur ne se jetterait-il pas?...
Comment la jugerait-il?... N'allait-il pas la mépriser?... N'allait-il
pas la haïr?...
En se posant ces questions insolubles et terrifiantes, Simone se
tordait d'angoisse, la nuit, dans le grand lit conjugal; et, pour ne
pas éveiller Mervil, elle plongeait sa bouche sanglotante et convulsive
dans l'épaisseur des oreillers. Ah! les lentes heures de ces nuits de
détresse, ne commençaient-elles pas à payer déjà les courtes heures
des nuits artificielles que marquait naguère une petite pendule de
voyage apportée par Jean d'Espayrac dans la villa de Meudon? Oui, bien
courtes elles avaient été, celles-ci. En les additionnant, à peine en
pourrait-on faire un jour. Finies?... Déjà?... Pour jamais?... Il le
fallait bien. Ah! le malheureux Jean! Elle le voyait, allant et venant
derrière la petite porte verte, ou bien assis dans le réduit d'amour,
le front dans ses mains, dévoré par le tourment des vaines attentes.
Mais quoi! n'allait-elle pas pleurer sur son amant après avoir pleuré
sur son mari?... Étonnantes complications du cœur humain! Mystérieuses
fatalités de l'existence humaine!
Pendant plusieurs jours, Simone se dit malade, et, par instants,
eut l'espoir de l'être en réalité. Roger, très inquiet de constater
l'extrême abattement de sa femme, très attendri encore par leur
explication récente, par la frayeur dont l'avaient secoué les allusions
à Netty Davidson, par le renouveau de passion que ses regrets
avivaient dans son cœur, entoura cette blanche créature souffrante de
soins ingénieux et charmants, qui semblaient, à chaque fois,—chose
étrange,—la rendre un peu plus pâle, plus douloureusement rêveuse, en
même temps que plus humblement reconnaissante.
M. d'Espayrac venait tous les jours prendre des nouvelles. Parfois il
déjeunait ou dînait avec Mervil et Paulette. Il osa demander à voir la
malade, car il apprit qu'elle n'était pas couchée, mais étendue sur sa
chaise longue. On envoya la femme de chambre demander à Madame si elle
pouvait le recevoir. Simone fit dire qu'elle souffrait trop de la tête,
qu'elle regrettait beaucoup, que c'était impossible.
Un vague malaise commençait à troubler Jean. Sa maîtresse ne lui avait
point écrit, ne lui avait rien fait dire. Il se consolait en songeant
que Mme Mervil—au contraire de la plupart des femmes—n'abusait pas de
la plume et du papier, répugnait plutôt à sentir des morceaux de son
cœur traîner sous les doigts des employés de la poste et dans les loges
des portiers. Malgré cela, maintenant, d'Espayrac ne rentrait plus dans
son joli hôtel gothique de la rue de la Faisanderie, sans se sentir
traversé par un éclair d'espoir anxieux.
—Pas de lettres pour moi, Paul? disait-il à son valet de chambre.
—Pardon, monsieur, répondait l'homme, en tendant le petit plateau
d'argent.
Ou bien il ajoutait:
—Je les ai montées... Monsieur les trouvera sur son bureau.
Mais, parmi les enveloppes hâtivement déchirées, il n'y avait rien de
Simone.
D'Espayrac soupçonnait quelque chose de la vérité. Il avait une trop
haute opinion de Mervil, et il devinait trop la nature de Simone,
pour croire que ce mari serait jamais définitivement remplacé dans
le cœur de cette femme. D'ailleurs, quelque très vive passion qu'il
éprouvât pour Mme Mervil, les notions d'absolu et d'éternité ne se
mêlaient pas aux songeries amoureuses dans son cœur de Parisien. Mais
il croyait pouvoir offrir à cette fine mondaine, en qui s'éveillaient
les curiosités et les désirs de la seconde jeunesse, tout ce qu'un
intellectuel comme Mervil, oublieux et dédaigneux des sens, était
incapable de lui donner. A voir les étonnements extasiés de Simone,
à sentir la puissance des liens dont il l'enlaçait, Jean s'était
persuadé que l'ivresse était complète, les remords vaincus, et que, de
longtemps, la folie de lui-même habiterait le cœur de sa maîtresse. Il
n'était pas sans chagrin que ce fût précisément la femme de son cher
Mervil. Mais quoi! d'un haussement attristé des épaules il accompagnait
cette réflexion mentale: «C'est la faute de la vie... non la mienne.»
Quelles ne furent pas sa surprise, son appréhension, sa rage de
souffrance, quand il apprit que, brusquement, Mme Mervil s'était
éloignée de Paris!
—Comment! disait-il à Roger,—ne pouvant qu'à peine dissimuler son
mécontentement d'homme qui sent la valeur de ses droits.—Comment! sans
emmener Paulette! sans attendre que tu puisses l'accompagner!...
—Oh! l'accompagner... Il eût été trop tard. C'est dans le Midi qu'elle
va... Et nous voici au milieu de mars. La saison est presque finie.
Quant à Paulette, elle a sa gouvernante anglaise, et peut se sacrifier
deux ou trois semaines à la santé de sa maman.
—Ce voyage était donc nécessaire? J'y voyais seulement, je l'avoue,
le plaisir que doit éprouver ta femme à rejoindre là-bas sa Gisèle
Chambertier. Une société que tu tolères beaucoup trop, permets-moi de
te le dire.
—Bah! dit Mervil, elle a songé à Gisèle, c'est vrai, et aux invitations
réitérées de son amie, mais seulement lorsque le médecin, effrayé de
son degré d'anémie, a conseillé le changement d'air.
—Alors, s'écria Jean—tout blanc de fureur concentrée,—c'est chez
Mme Chambertier qu'elle demeure là-bas?... dans leur château de
Saint-Raphaël?... de Cannes? je ne sais plus.
—C'est-à-dire que c'est chez Mme Chambertier, la mère. Le père
Chambertier avait acheté à Hyères, peu avant sa mort, une
habitation—très pittoresque, paraît-il,—toute une pointe de rocher,
avec des ruines... Ça se vendait pour rien, relativement. Il en a tiré
bon parti. On dit que c'est très beau. La vieille maman habite là-bas
pendant une grande partie de l'année.
—Mais Gisèle y est en ce moment, avec son mari. Je le sais parbleu
bien... Ils sont partis tout de suite après leur bal.
—Non, ils étaient partis pour Nice, pour le carnaval de Nice. Mais, en
revenant, ils se sont arrêtés à Hyères. Simone les y retrouvera et fera
le voyage de retour avec eux.
—Et vraiment, tu approuves beaucoup cette intimité? Ça m'étonne.
—Je n'approuve ni ne désapprouve. Il fallait de la distraction à
Simone, un changement total d'existence durant quelques jours. Ce
n'est pas très gai, tu sais, la vie qu'elle mène avec moi, qui suis
constamment enfermé, absorbé. Elle a bien sa fille, mais Paulette n'est
pas toujours commode. Les Chambertier insistaient pour nous avoir
tous... Moi, je ne pouvais pas... Enfin, ça s'est trouvé comme ça. Et
puis, on ne dit rien sur Gisèle... Elle n'a contre elle encore que des
excentricités de toilette et de paroles. Enfin Simone est une de ces
femmes qui peuvent aller partout sans danger. On ne lui tournera pas
facilement la tête.
Ce mot extraordinaire, adressé par Mervil à d'Espayrac, ne donna même
pas à l'amant la tentation de sourire du mari. Le ridicule n'est
sensible que dans les situations où l'on n'est en rien mêlé. Même
chez l'homme qu'on trompe, on ne le découvre point, car on a toujours
quelque raison de prendre cet homme au sérieux. La dernière phrase de
Roger ne souleva chez son ami qu'une sorte de gêne, et la crainte qu'en
effet Simone pût encore, si elle y était résolue, se rendre d'une heure
à l'autre absolument inaccessible.
X
La propriété de Mme veuve Chambertier, à Hyères, est un domaine tel
que l'imagination des romanciers parfois en rêve, mais tel qu'on n'en
rencontre guère dans la réalité, même sur cette «côte d'azur» féconde
en miracles pour les yeux.
La vieille ville,—l'ancien nid de guerre, d'où les Romains
surveillaient cette partie de la _Province_, d'où les Sarrasins
s'élançaient comme des vautours en quête de pâture, d'où, plus tard,
les seigneurs vassaux des ducs d'Anjou épiaient au loin sur la mer
les fines voiles sournoises des pirates algériens,—la vieille ville
d'Hyères fait grimper ses ruelles d'ombre, empile ses masures trapues,
sa _Commanderie_, son église Saint-Paul au clocher carré, aux rudes
contre-forts, sur le flanc d'une colline rocheuse, encore crénelée
au sommet par les remparts, les bastions et les tours de son antique
forteresse. Sur le bleu vif et profond du ciel, ces témoins des luttes
éteintes hérissent de noirs profils aigus, des pans de murailles
grisâtres, des contours busqués de mâchicoulis ou d'échauguettes,
et, parfois, des écroulements de pierrailles d'où jaillit la hampe
d'un agave. A l'âpreté de leurs lignes, la nature ajoute sa fantaisie
tragique; le roc schisteux surgit en avant-corps déchiquetés autour
de ces fortifications humaines; il les rehausse ou les redouble, et,
par endroits, se confond avec elles. D'en bas, l'œil ne distingue pas
toujours ce qui est le bloc éruptif ou la muraille tassée par les
siècles; sur l'une comme sur l'autre, les lichens ont mis des rouilles
dorées, qui étincellent de loin sous l'embrasement du soleil; dans
leurs crevasses, on voit également les reflets d'argent des absinthes,
et les fines fourrures, vertes et veloutées, des nigelles, que les
anciens appelaient «cheveux de Vénus», tant leurs touffes offrent de
douceur au regard et au toucher.
Toute cette crête de colline, avec son couronnement héroïque de
tours déchirées, constitue à présent une propriété particulière.
On y laisse assez complaisamment pénétrer les visiteurs,—ce que ne
faisait pas Mme veuve Chambertier lorsqu'elle en était la maîtresse.
Sur un large terre-plein ménagé à la partie la plus basse de ce
domaine,—c'est-à-dire à mi-hauteur de la colline, et juste au-dessus
des dernières terrasses de la vieille ville,—se trouve la maison
d'habitation, que feu Chambertier le père avait eu le goût de faire
construire dans le style des ruines, en petites pierres grises, avec
les étroites ouvertures légèrement cintrées d'une demeure gothique, des
créneaux au faîte, et, du haut en bas des murailles, l'échevèlement
des verdures. Quand, de la place Massillon, où se tient le marché,
on a grimpé les rudes pentes qui contournent l'église Saint-Paul, au
bout d'une abrupte rue, on aperçoit un porche envahi de lierre et de
jasmin, que surmonte une statuette de sainte en une niche grillée. Une
concierge, dont la logette extérieure prend des airs moyen-âge, ouvre
la porte garnie d'antiques ferrures; puis, par une allée de mimosas,
on arrive tout de suite à l'habitation, devant laquelle on s'arrête
involontairement, surpris par la vue merveilleuse qu'offre, de cette
hauteur, l'éclatante Méditerranée, bleuissant autour des îles d'Hyères
et de la presqu'île de Giens.
* * * * *
Telle était l'incomparable retraite où Simone Mervil était venue
chercher un peu d'apaisement pour son cœur, de l'énergie pour sa
volonté.
Tout de suite, elle en éprouva quelque bien-être. La transformation
radicale du cadre extérieur, cet air léger, suave, caressant, du
printemps méridional, ou bien ces âpres souffles de mistral qui lui
brutalisaient la chair,—toute cette transplantation hors du morbide
milieu où elle avait contracté sa cruelle maladie d'âme,—furent
pour Simone l'immédiate occasion d'un soulagement délicieux. Elle
respira, elle sourit; l'oubli vint, presque l'espoir. Sa faute,
si récente pourtant, subit un recul jusqu'en des lointains où les
contours s'effaçaient, et où s'effaçaient aussi la souffrance et
le désir. Elle écrivait journellement à Roger de douces lettres
mélancoliques, empreintes d'une mûre tendresse, un peu désabusée
d'elle-même peut-être, plus nuancée d'indulgence et de résignation que
d'enthousiasme, mais tendresse désormais impérissable et pétrie en la
substance même de ce douloureux cœur de femme. Son mari lui répondait
en courtes phrases, où elle eût souhaité sentir un peu de ce feu si
nécessaire pour soutenir l'effort de sa propre imagination. Elle y
reconnaissait trop ce sentiment robuste mais paisible que Mervil avait
souvent nommé «l'amitié conjugale», et qu'elle ne pourrait plus jamais
confondre avec l'amour. Mais, convalescente de sa crise passionnelle,
Simone acceptait sans amertume ce régime sentimental, comme les
convalescents des crises physiques acceptent les viandes blanches et
les aliments légers, que requiert l'affaiblissement de leurs organes.
Mme Mervil trouvait d'ailleurs dans le séjour de ce qu'on appelait «le
château d'Hyères» une joie presque inattendue, la joie d'une sympathie
plus vive que jamais entre elle-même et Gisèle. Leur intimité les
ravissait. Entre les deux jeunes femmes, c'étaient des causeries qui
se prolongeaient des heures entières, et dont il fallait les arracher
pour une excursion ou pour un repas. La compréhension de toutes les
fatalités de l'amour, que Simone venait d'acquérir à ses dépens, lui
ouvrait le cœur plus largement qu'autrefois pour cette Gisèle charmante
et folle, dévorée de rêves, assoiffée de sensations extraordinaires,
et, malgré tout, restée, sous ses excentriques dehors, plus pure
qu'elle-même—elle-même, la correcte et inattaquée Simone Mervil! Car
Mme Chambertier n'avait pas d'amant. Elle l'eût dit à Simone. Ne lui
avouait-elle pas qu'elle attendait d'aimer pour se donner tout entière,
sans le moindre remords, sans la moindre considération envers cette
institution du mariage qu'elle déclarait ignoble et d'une monstrueuse
hypocrisie?
—Vois-tu, vertueuse petite Simone, disait-elle avec une taquinerie
gentille, tu me demanderas pourquoi j'ai consenti à épouser Édouard
Chambertier. Tu me diras qu'il était plus riche, beaucoup plus riche
que moi, que j'aurais dû ne pas accepter les privilèges du mariage du
moment que je n'en acceptais pas les inconvénients. Et tu raisonnerais
de travers, madame la Sagesse. Car, lorsque mes parents m'ont dit:
«Tu l'épouseras», je ne savais pas plus ce que j'allais faire ou ce
que j'allais éprouver que si l'on m'avait dit: «Tu vas être changée
en autruche». Sais-tu quels seraient tes peines et tes plaisirs si, à
un certain âge, les nécessités sociales te changeaient en autruche?
Non, n'est-ce pas? On t'assurerait que là seulement sont le bonheur et
la vertu pour une femme... Alors tu te dirais: «Soyons autruche». Et
ensuite?... Oui, ensuite, il serait trop tard.
—Mais, répliquait Simone en rougissant, sais-tu de façon plus certaine
ce que c'est qu'aimer en dehors du mariage? C'est encore l'inconnu,
cela, un inconnu plus hasardeux peut-être...
Gisèle se mettait à rire.
—Que veux-tu? Lorsque, avant d'épouser Édouard, je demandais à ma
mère, ou même à mes jeunes amies mariées, ce que c'était que le
mariage, elles me répondaient par des banalités vagues, ou des blagues
énormes. Maintenant je puis encore moins consulter sur l'adultère les
femmes qui ont des amants, et j'imagine qu'elles seraient encore
moins expansives. Ah! il y a bien toi, Simonette; toi, tu me dirais
la vérité. Mais, voilà, tu ne veux pas prendre un amant pour rendre
service à ta vieille amie. C'est très mal, tu sais, d'être égoïste
comme ça.
—Ah! disait Simone avec un frisson, je me figure que ce doit être
humiliant, abominable, ce partage, ces mensonges...
—Qu'en sais-tu, innocente? D'abord, toi, tu adores ton mari. Et je
comprends ça, tu sais. Il est très chic, ton Roger. C'est un fameux
artiste. Ça vous empoigne, son _Roman de la Princesse_. On est fière
d'aimer un homme comme lui. Mais ce pauvre Chambertier! Voyons... Toi,
la vertu même, je te défierais d'être fidèle à Chambertier.
Gisèle se taisait une minute, avec, aux lèvres, un sourire terrible de
dédain. Puis, secouant la tête et d'une voix lente:
—Avoir l'existence... toute une existence... Être assez belle pour être
aimée... Sentir du rêve plein son cœur et tous les bouillonnements de
la vie dans ses veines... Puis devenir vieille, et se dire au moment de
la mort: «Qu'ai-je fait de tout cela?» Réponse: «J'ai mis des toilettes
neuves toutes les saisons, j'ai donné de jolis bals, et j'ai prodigué
des joies honnêtes à un Édouard Chambertier.» Ah!...
Gisèle dressait son corps de fine panthère, pâlissait, frappait du
pied:
—Ah! non, vois-tu... Si je n'avais pas d'autre espoir, j'aimerais mieux
mourir tout de suite.
* * * * *
Un matin, après déjeuner, Chambertier ouvrait le _Petit Var_, pour
chercher des noms de connaissance sur les listes d'étrangers que font
insérer les hôtels.
—Il y a plus de départs que d'arrivées, remarqua-t-il. On voit bien que
la saison va finir.
Mais il eut une exclamation.
—Ah! mesdames, une bonne surprise!...
Et il leur lut bien vite que M. d'Espayrac était descendu la veille à
l'hôtel des Iles d'Or.
—M. d'Espayrac! En voilà une chance! cria Gisèle.
Dans sa joie, elle battit des mains, comme une petite fille.
Mme Chambertier, la mère, eut le vague sourire de la vieillesse
indifférente. Quant à Simone, elle éprouva cette sensation de chute
dans le vide qui, parfois, en plein repos, secoue brutalement un
dormeur, et le réveille, le cœur convulsé, les tempes mouillées d'une
froide sueur. La pâleur qui décolora ses joues lui devint brusquement
sensible, comme un souffle glacé qui aurait couru sur son visage.
Toutefois, elle eut la force de prononcer quelques mots avec un accent
naturel, et l'altération de ses traits ne fut point observée.
—Il viendra peut-être nous voir cette après-midi, fit Gisèle. J'ai
envie de décommander la voiture et de rester à la maison.
—Ça serait un peu fort! dit Chambertier. Mais qu'est-ce que c'est que
ce caprice? Depuis quand te plaît-il à ce point, ce monsieur d'Espayrac?
—Depuis cinq minutes. Je m'ennuyais... Il survient. C'est assez pour
que je le trouve charmant.
—Tu t'ennuyais!... Voilà qui est poli pour nous... Qu'est-ce que vous
en dites, madame Mervil?
Personne ne répondit à Chambertier. Mais sa mère intervint:
—Mes enfants, si vous ne profitez pas de la voiture, trouvez bon que je
m'en serve. Ne décommandez rien. Édouard, d'ailleurs, m'accompagnera
sans doute.
—Oh! Gisèle, je t'en prie! s'écria Simone, faisons cette promenade à la
presqu'île de Giens!... Je m'en réjouissais vraiment... Si tu savais
comme je serais désappointée!...
Gisèle se mit à rire devant l'ardeur de cette supplication. Si fine
qu'elle fût, elle ne pouvait soupçonner quel désir affolant de fuite
mettait une prière anxieuse dans les yeux et sur les lèvres de son
amie. Elle crut à l'enfantin plaisir espéré de cette excursion.
—Mon Dieu, dit-elle, ne me regarde pas comme si tout ton bonheur futur
dépendait de cette promenade. Puisque vous le voulez tous, partons. Au
fond, cela m'est égal.
* * * * *
Tant qu'on ne fut pas en voiture, Simone demeura suffoquée
d'appréhension; à certains bruits, elle se sentit près de s'évanouir.
Jean pouvait paraître d'un instant à l'autre... Le revoir!... grands
dieux! Et le revoir ainsi, tout à coup, devant ces étrangers! La
dernière fois, c'était à Meudon... Sur le seuil de la petite porte
verte, elle lui avait dit adieu... Un adieu de passion haletante et
sanglotante, en un baiser qui n'en finissait point. Depuis, elle ne lui
avait pas envoyé un seul mot, pas une explication, pas un souvenir.
Était-ce donc là rentrer dans le devoir, reprendre le droit chemin,
redevenir une honnête femme? Ah! elle ne savait plus! De le sentir
si près, de comprendre qu'il accourait pour la braver ou pour la
ressaisir; de découvrir, aux défaillances de son cœur, tout ce qu'il
possédait encore de sa personne, tout ce qu'il en posséderait peut-être
éternellement, jetait Simone dans un trouble tel que, durant un
instant, la pensée du suicide lui apparut comme une délivrance.
«Dans cette presqu'île de Giens, où nous allons,» se dit-elle, «il
y a des rochers qui surplombent la mer. Je ferai un faux pas, je me
laisserai glisser...»
Quand elle sentit éclore en elle-même cette affreuse résolution, le
landau suivait l'étroite chaussée carrossable, entre les marais salants
et la calme étendue de vastes lagunes hérissées d'une forêt d'herbes
rigides et pâles.
C'était tout un paysage d'eau tranquille, que barrait au fond la longue
silhouette dentelée de la presqu'île, assombrie par ses antiques
pinèdes. A droite, les mulons de sel étincelaient au bord de la route
et le long des chaussées rectangulaires qui séparent les bassins. On
eût dit de gros tas de neige infusible, défiant le soleil de Provence.
Ce soleil, brûlant déjà dans cette après-midi de mars, allumait sur la
plane surface des marais salants une réverbération dont les trois dames
se préservaient à grand'peine en abaissant leurs ombrelles. Simone,
assise au fond du landau, à côté de la vieille Mme Chambertier, avait
devant elle le mari de son amie, tandis que Gisèle faisait face à sa
belle-mère. On ne parlait point. Les sonnailles des chevaux tintaient
en un bruit berceur et monotone, que coupait de temps à autre la
criaillerie perçante d'un vol de mouettes.
A un moment donné, comme la voiture tournait, Simone, en se penchant,
put distinguer en arrière, à gauche et au-dessus de la ville qu'elle
venait de quitter, une lourde bâtisse flanquée d'une grosse tourelle du
plus mauvais goût: c'était l'hôtel des Iles d'Or. Elle tressaillit et
se recula, comme si Jean avait pu l'apercevoir.
Mais, au bout d'une heure, le landau quitta la chaussée pour pénétrer
dans la presqu'île. La route s'élevait entre des vignes, sur le sol
grisâtre desquelles on voyait se tordre des souches énormes; la pente
devint assez abrupte; les chevaux se mirent au pas.
Et bientôt, suivant les détours du chemin, on aperçut, entre des
escarpements de verdure sombre, des petites baies aux contours aigus,
dans lesquelles une eau d'un bleu pur, intense, refluait avec douceur,
puis blanchissait tout à coup et bouillonnait en écume neigeuse au
contact des rochers noirs. Quelquefois un batelet de pêcheur se
balançait au fond de ces baies; d'autres étaient désertes comme
les rivages d'un monde inexploré. A mesure que l'on montait, elles
paraissaient plus profondes, et la mer y prenait des tons plus nets et
plus foncés de saphir. Puis la route obliquait un peu; quelque haie de
rosiers en fleur cachait l'abîme; et, relevant les yeux, on ne voyait
au delà, sous la pluie éblouissante de lumière, que le miroitement du
large, les millions de vagues dansant sous le soleil, dansant dans la
liberté de l'étendue, jusqu'à la lointaine Afrique.
Gisèle admirait. «C'est vraiment très beau,» fit-elle. «Pourquoi ne
dis-tu rien, Simone?»
Simone tourna vers elle ses yeux clairs, où passa tout l'effarement de
son âme. Elle avait peur de son idée de mourir, maintenant que son
regard plongeait dans les fissures de ces âpres roches. Se briser sur
toutes ces pointes cruelles... Oh! jamais elle n'en aurait le courage.
Mais que faire? Que devenir? Son amie remarqua sa tristesse, et ne s'en
étonna point: être triste sans cause, être joyeuse sans plus de raison,
semblait tout à fait simple à cette fantasque Gisèle, dont la nervosité
passait des plus folles fièvres aux plus accablantes nostalgies. Mais,
pour le moment, lasse de l'humeur contemplative, elle se tourna vers
son mari:
—Tiens! vous voilà réveillé, Édouard? Est-ce que vous avez bien dormi?
—Je n'ai pas dormi, protesta-t-il.
—Alors que faisiez-vous? Vous n'avez pas ouvert la bouche.
—C'est que je réfléchissais.
Elle éclata de rire, assez méchamment.
—Oh! qu'est-ce que vous réfléchissiez? L'azur du ciel?
Chambertier ne dit rien; mais, presque aussitôt, Simone crut sentir
qu'il approchait une jambe de la sienne et que la bottine de cet homme
cherchait à effleurer son pied. N'était-ce qu'un cahot de la voiture?
Voulait-il ainsi la prendre à témoin des dédains que Gisèle lui
infligeait à tout propos? Ou bien risquait-il une marque d'intelligence
plus tendre, que rien n'autorisait? Elle se recula, et n'eut pas
à subir une seconde tentative—si toutefois c'en était une,—car on
descendit de voiture sur la petite place du village de Giens, entre
l'église et l'unique auberge. Mais, dans la disposition d'esprit où
se trouvait Mme Mervil, ce fait accrut l'amertume de sa rêverie.
Elle pensa: «Comme c'est écœurant, l'existence! Que de vilaines
complications dans un milieu pourtant restreint! Ces gens ne se doutent
guère que mon amant vient me poursuivre jusque chez eux. Mon mari m'a
trompée; j'ai trompé mon mari; Gisèle trompera le sien; et le sien,
tout à l'heure, dans cette voiture, osait... quel dégoût! Et pourtant,
nous passons pour honnêtes; nous le sommes peut-être... Car je suis la
plus coupable d'eux tous, et je me sens si peu faite pour le vice!...
Est-ce donc une fatalité?»
Sur le seuil de l'auberge, un pêcheur déposait, avec le geste las mais
content d'un homme qui vient de finir sa tâche, un grand panier rempli
d'oursins. Une odeur saline, âpre et fraîche, montait de ces coques
noires et hérissées, encore toutes luisantes d'eau de mer, et dont
quelques-unes gardaient entre leurs piquants un enchevêtrement de fines
algues et de mousses marines.
—Tiens! dit Gisèle, nous allons en manger pour notre goûter.
Elle se fit ouvrir plusieurs coquilles, et elle restait debout,
rieuse, d'une si fine élégance dans ce décor de vie pauvre et de
sauvage nature, humant la pulpe rouge de ces bêtes qui ont un goût de
fleur et de marée. Simone, malgré sa propre détresse d'âme, subit le
charme de cette femme et de ce lieu. Plus tard—plus tard!...—en pensant
à Gisèle, c'est ainsi que souvent elle devait la revoir: mangeant des
oursins dans le pan d'ombre d'une maison simple, aux lignes sèches
découpées sur le bleu violent d'un ciel méridional, avec un arôme de
mer dans l'air tranquille, et, tout autour, une sensation de chaleur et
d'espace.
—Tu n'en veux pas?
—Merci, je les déteste.
—Vous avez bien raison, madame Mervil, c'est comme moi, dit
Chambertier, qui tirait du coffre de la voiture des gâteaux, des fruits
confits, des oranges et du vin de Brégançon.
Mais Simone ne toucha pas plus à ces provisions qu'aux oursins. Elle
s'écarta de ses amis, les devança sur les ruines de l'ancien fort, d'où
la vue est si merveilleusement belle. Toutefois, à cette heure, le
soleil dévorait tout; un poudroiement de lumière embrumait d'or toute
la côte, depuis le cap Sicié jusqu'aux plus lointaines montagnes des
Maures; tout près seulement, le dessin des îles d'Hyères apparaissait,
net et sombre; et il y avait une couleur, une seule, que toute cette
clarté n'absorbait pas: c'était le bleu de la Méditerranée, ce bleu
profond et pur, qui, loin de s'atténuer et de pâlir, s'avivait sous les
rayons.
Tout à coup, Simone, en se retournant, vit Gisèle à son côté.
Mme Chambertier ne regardait pas vers la terre. Ses yeux—ses beaux yeux
de langueur et de caresse—se perdaient dans le mystère du large. Ses
narines de faunesse eurent un battement de sensualité.
—Oh! dis, murmura-t-elle, comme ce serait bon de s'en aller tout
là-bas, au hasard, dans l'inconnu, avec quelqu'un que l'on aimerait
follement!
—Bah! répliqua Simone, tout n'est beau que de loin... l'amour comme le
reste. Cela ne vaut pas le voyage.
—Toi, reprit Gisèle, si tu n'étais pas mariée, tu finirais dans un
couvent.
—Ah! s'écria Mme Mervil avec un accent de telle tristesse que son amie
en fut troublée, ce n'est pas d'amour et de départ que cette mer me
donne envie.
—De quoi donc?
—De repos... Je voudrais avoir le courage de m'enfoncer sous ces vagues
bleues, de m'y étendre et d'y dormir... toujours.
—Ça te passera, dit Gisèle. J'ai éprouvé cette maladie-là, mais je
suis bien résolue à en guérir, par exemple!
—Tu y connais un remède?
—Je crois sincèrement qu'il n'y en a qu'un.
—Et lequel?
—Un bel et bon amour, dans lequel on se lance à plein cœur. Quelque
folle toquade qui vous fasse marcher sans les voir sur toutes les
conventions, les ennuis et les hontes de cette bête d'existence. Un
être qui vous ensorcelle, qui vous tourmente et qui vous intéresse...
Un _flirt_, comme disent nos hypocrites amies de là-bas... Dieu! que je
trouve ce mot lâche et laid! Pourquoi ne pas dire: un amant?
Simone n'essaya point de répondre. Un doute lui venait. Ce bonheur
que vantait Gisèle, ce bonheur coupable et caché, avait peut-être, en
effet, un prix incomparable. N'y avait-elle pas trouvé des joies, des
émotions, que la vie ne lui offrirait plus? N'était-ce pas seulement un
absurde scrupule qui le lui avait empoisonné? Elle était près d'envier
l'audace et la passion de son amie. Ne regretterait-elle jamais ce
qu'elle allait perdre? Elle pouvait encore étendre la main et ressaisir
ce rêve de félicité,—ce rêve qui, près de s'évanouir, prenait une
singulière puissance de charme et de séduction... L'image de Jean
passa devant ses yeux... Une intolérable convulsion d'angoisse lui fit
défaillir le cœur.
—Qu'as-tu? dit Gisèle en lui mettant un bras autour de la taille. Tu
es toute pâle... Mais tu as les larmes aux yeux, petite Simone! Oh! ce
n'est pas bien d'avoir un chagrin et de ne pas me le dire.
—Non, ce n'est rien, répondit Mme Mervil. Je t'assure que je n'ai
rien... C'est trop bête!
Les deux jeunes femmes s'étaient éloignées du village, et venaient de
s'engager dans un petit sentier surplombant la mer.
—Ta belle-mère et ton mari doivent nous attendre. Viens, retournons,
reprit Simone.
Car elle avait peur—dans son trouble—de se laisser amollir par cette
amicale tendresse, par cette complicité câline de femme qui pressent
et absout l'amour; elle avait peur de trahir, par une parole ou par
un sanglot, son torturant secret. Et, d'autre part, ce secret, une
invincible pudeur d'âme le scellait au bord de ses lèvres; elle sentait
que les plus fines nuances de ses sentiments resteraient inexprimées,
insaisissables; elle savait que les subtilités de sa conscience, ses
doutes, les bizarres dédoublements de sa sensibilité, ne seraient pas
compris... Donc elle se raidissait contre l'instinctif besoin de faire
toucher les plaies de son cœur à une main légère, caressante...
Gisèle maintenant l'embrassait, l'attirait contre elle, tout
impressionnée par ce silence au fond duquel tremblait une douleur.
—Alors, tu ne veux rien me dire? Tu n'as donc pas confiance en moi? Tu
ne m'aimes donc pas?
—Ah! si, mignonne, je t'aime bien, toi, va! murmura Simone, en appuyant
sa tête sur l'épaule de son amie.
—Mon Dieu! que tu es jolie! s'écria Gisèle, qui l'écarta pour tâcher de
lire dans les yeux clairs aux cils mouillés. Peut-on avoir des idées
noires quand on est jolie comme ça? Dis donc... ajouta-t-elle tout bas
avec un clignement de paupières, il n'est pas à plaindre, celui pour
qui tu pleures.
—Je ne pleure pour personne.
—Allons donc! Est-ce qu'à notre âge il y a d'autres peines que les
peines de cœur? Ah! si j'étais un homme, je saurais comment m'y prendre
pour sécher ces beaux yeux-là.
Leur pensée ne dépassa point le badinage de cette câlinerie. Mais,
inconsciemment, l'amour dont elles avaient parlé, dont elles
frissonnaient sourdement, dont elles étaient pétries, mettait une
suavité sur leurs lèvres, une trouble douceur au fond de leurs yeux. Et
la secrète alliance contre l'homme—contre l'homme dont elles avaient
souffert, dont elles souffriraient encore puisqu'elles aimeraient—les
faisait se serrer plus étroitement l'une contre l'autre.
—Enfin, vous voilà! dit la voix de Chambertier. Et vous êtes là,
installées, à vous faire des confidences!... Les femmes sont
extraordinaires, ma parole! Dans la voiture, vous n'aviez pas un mot
à dire; et maintenant, quand nous vous attendons... Mais c'est tout à
l'heure qu'il fallait vous dire tout cela: ça nous aurait amusés en
route.
—Ah! oui, je ne dis pas. Ç'aurait pu vous amuser, dit tranquillement
Gisèle avec une froideur d'ironie qui fit un peu de mal à Simone.
—Dépêchons-nous, reprit Chambertier. Nous passerons à la Tour-Fondue.
Il faut absolument montrer cela à Mme Mervil.
On remonta dans la voiture; les chevaux, qui somnolaient, secouèrent
leurs sonnailles; le cocher fit claquer son fouet, et l'on redescendit
au grand trot la route gravie au pas il y avait une heure. Mais
bientôt on prit un chemin de traverse qui pénétrait sous un bois
de pins-parasols; la mer disparut, les yeux se reposèrent en des
profondeurs d'un vert obscur; une fraîcheur descendit des dômes opaques
et arrondis que ces arbres étalent avec une régularité de monstrueux
champignons aux pieds élancés et très minces; des parfums de romarin
et de lavande se dégageaient du fouillis des plantes où s'enfonçaient
leurs troncs.
Un tournant de la route fit découvrir un cavalier qui suivait en avant
la même direction, et qui s'en allait au petit galop. Il disparut
derrière les arbres. Un peu plus loin, on le revit; il avait mis sa
bête au pas.
Simone, qui avait changé de place avec Gisèle pour ne plus se trouver
en face de Chambertier, tournait maintenant le dos aux chevaux. Elle
n'aperçut donc pas le promeneur. Aussi reçut-elle un choc à la faire
presque s'évanouir, lorsque son amie s'écria:
—Par exemple, voilà qui est trop fort! Mais c'est M. d'Espayrac!
On se trouvait maintenant si près, que Jean put entendre l'exclamation.
Il s'arrêtait, saluait. La voiture lancée le dépassa; mais, sur un
ordre de M. Chambertier, le cocher retint son attelage. D'Espayrac
s'approcha de la portière.
Il montait un cheval de louage qui faisait mal valoir ses grâces de
cavalier parfait. C'était, paraissait-il, sa plus vive préoccupation de
beau sportsman vaniteux, car il commença par dire du mal de sa monture,
et par jurer que, sans un vif désir de rattraper ces dames, il n'eût
pas consenti à se montrer sur un carcan pareil.
—Laissez donc, dit Gisèle. Nous vous avons vu gagner des flots de
rubans au Concours hippique, sur votre _Saturne_. Votre amour-propre
est sauf. N'injuriez plus cette pauvre bête.
—On vous a donc dit, prononça Chambertier, que nous étions partis pour
la presqu'île de Giens?
—Mais non, il l'a deviné, dit Gisèle avec le haussement d'épaules dont
elle accueillait généralement les remarques de son mari.
Jean expliqua qu'il était arrivé pour leur rendre visite juste au
moment où ils venaient de partir. Le temps de prendre cette rosse chez
un loueur et il les avait suivis.
—Mais pourquoi ne pas aller d'abord au village de Giens?
C'est qu'il connaissait l'itinéraire suivi de temps immémorial par
les cochers du pays: le village, puis la Tour-Fondue. Comme ses amis
avaient de l'avance, le plus sûr était de les attendre à la seconde
étape.
—Eh bien, marchons, reprit Gisèle. Et ne vous faites pas emballer,
noble poète. Votre Pégase m'a l'air bien fougueux.
D'Espayrac, piqué, serra les jambes, toucha de l'éperon et rapprocha
les doigts, si bien que le cheval tomba en main et mâcha son mors,
chose oubliée depuis longtemps sans doute par ce quadrupède suranné.
On repartit. Les yeux de Simone et de Jean ne s'étaient pas une seule
fois rencontrés. Le jeune homme, tout en parlant de «ces dames»,
n'avait adressé qu'à Gisèle toutes ses coquettes politesses. Maintenant
il trottait près de la voiture, et, de temps à autre, il ripostait
gaiement à quelque malice lancée par Mme Chambertier. Simone était
d'autant plus mal à l'aise que, pour ne pas exciter les soupçons par
une inexplicable bouderie, elle devait s'efforcer de rire, prendre sa
part de la joie qu'éveillait brusquement la présence de cet homme,—de
cet homme qui l'avait possédée, et qui, partout, maintenant, traînerait
un lambeau saignant de sa vie.
«Comme il rit de bon cœur!» pensait-elle. «Ah! il n'a donc pas
souffert! Il n'éprouve rien du trouble qui m'écrase. Il ne m'a même pas
aimée, ce n'était qu'un caprice. Et je me suis donnée à lui!...»
Elle n'imaginait pas qu'il pût dissimuler, grâce à cette verve
apparente, une émotion qui, en réalité, crispait ce cœur masculin,
sous le veston de voyage, en dépit du rire qu'affectaient la bouche
et les yeux. Encore moins eût-elle soupçonné un plan arrêté d'avance,
une tactique, cependant tout indiquée soit par la rancune d'un orgueil
blessé au vif, soit par la stratégie amoureuse d'un cœur qui, pour
en reprendre un autre, joue la comédie de l'indifférence ou de la
guérison. Ce sont pourtant là des stratagèmes plus familiers à son
sexe qu'à celui de M. d'Espayrac. Mais, à ce moment, Simone était
moins femme que Jean, parce qu'elle se trouvait aux prises avec des
sentiments plus violents et plus sincères que ceux dont il était
capable.
Si M. d'Espayrac, après l'avoir ainsi déroutée pas son insouciance,
lui eût, à l'improviste, adressé quelque regard de souffrance et de
passion, les yeux de Mme Mervil eussent probablement répondu pour la
perte matérielle et morale de cette malheureuse jeune femme. Elle eût
trahi son propre cœur, et livré son secret à ses amis. A tout risque
eût-elle voulu s'assurer qu'il avait pris au sérieux sa tendresse,
et qu'il prenait au sérieux son abandon; que le drame de sa propre
existence n'était pas un simple vaudeville dans la pensée de son amant.
Elle ne considérait même plus que la présence de M. d'Espayrac à Hyères
montrait assez que le souci de sa personne obsédait et entraînait le
poète. Avec la simplicité de son âme dépourvue de rouerie, elle se
laissait prendre au piège que Jean—bien plus maître de soi, bien plus
félin qu'elle-même—était venu lui tendre.
L'impression fut la même durant tout le reste de la promenade. Car M.
d'Espayrac, tout en témoignant à Simone les égards pleins de banalité
qu'il ne pouvait omettre sans affectation, s'occupa de Gisèle avec la
séduisante galanterie dont il savait envelopper les femmes auxquelles
il voulait plaire. Or, il tombait au moment le plus favorable pour
ne perdre aucun de ses effets sur l'imagination de Mme Chambertier.
Les nostalgiques et confus désirs qui la hantaient de plus en plus,
l'impatience de vivre la vie de passion qui d'avance consumait sa
sensuelle beauté, l'ennui des derniers jours dans une retraite pleine
de mélancolie, joints à la langueur de cet air trop doux, de cette
mer trop molle, préparaient Gisèle à devenir la proie de quelque
foudroyante ivresse. Déjà, la présence, l'entrain de M. d'Espayrac, le
mouvement autour d'elle de cette mâle jeunesse, excitaient ses nerfs,
secouaient sa nonchalance, éclairaient d'étincelles fugaces ses yeux de
velours et d'ombre. Quelque chose de troublant émanait d'elle. Simone,
qui fut sensible à cette transformation, se sentit tout à coup le cœur
labouré de jalousie.
On arrivait à la Tour-Fondue. Ils quittèrent la voiture; M. d'Espayrac
descendit de cheval. Et tous se dirigèrent vers le petit fortin qui
remplace aujourd'hui l'ancienne tour féodale, disparue jusqu'au dernier
vestige. Ce petit poste stratégique, diminutif minuscule des forts
du Coudon et du Faron,—les formidables gardiens de la côte, qu'on
aperçoit de là, bien haut dans le ciel bleu de Provence, attentifs
et silencieux,—est bâti sur un îlot qu'une sorte de passerelle relie
à la presqu'île. Un sous-officier, détaché de la garnison de Toulon,
garde ces quelques pieds carrés de fortifications, dans lesquelles
on ne laisse même pas, en ce temps de paix, les pièces d'artillerie
nécessaires pour garnir cinq ou six meurtrières qui s'ouvrent dans la
muraille trapue.
—Comment! s'écria Chambertier. Il n'y a que cela à voir ici! Mais où
donc est la tour?
—Elle est fondue, dit gravement d'Espayrac.
Gisèle, curieuse, courait sur la passerelle, pour grimper dans le petit
fort, dont elle voyait la porte ouverte. Les mots: _Défense absolue
d'entrer_, l'arrêtèrent un instant. Puis, n'apercevant personne, elle
se hasarda sur la pointe des pieds. Rien ne bougea dans cette bizarre
petite place de guerre; le gardien était absent. Alors elle se mit à
considérer l'île de Porquerolles, à travers une des meurtrières, dont
le cadre de pierre donnait, trouvait-elle, du recul au paysage.
Une voix intentionnellement grossie la fit tressaillir.
—Vous voulez donc être arrêtée comme espionne et passée par les armes?
—Ah! Dieu! que vous m'avez fait peur! dit-elle à Jean dans un éclat de
rire.
Simone Mervil s'était arrêtée sur le léger pont de bois. Elle
regardait. Le décor extérieur lui entrait dans les yeux comme l'image
précise de sa souffrance. Il y avait, dans la couleur de l'eau, dans
le dessin des îles, dans l'adoucissement de la lumière, toutes les
nuances de sa détresse; et, vers le large, l'étendue sans fin de la
mer lui peignait bien l'immensité de son incertitude. Au-dessous
d'elle, des petites vagues sautillantes couvraient et découvraient
sans cesse l'isthme rocheux que les cinquante centimètres de marée
haute propres à la Méditerranée suffisent à transformer en détroit.
Simone tâchait d'engourdir sa pensée à suivre ce ruissellement sur
les pierres noires. Puis, levant les yeux, elle remarquait autour de
l'îlot une saillie circulaire à peine assez large pour y poser le pied;
alors elle se demandait si elle aurait le courage d'y marcher; elle la
suivait en imagination, jusqu'à ce qu'une tentation violente lui vînt
de s'y aventurer. Mais cette distraction machinale n'atténuait pas la
sensation d'endolorissement qui lui meurtrissait toute l'âme.
Au retour, Jean d'Espayrac ne se tint pas auprès de la voiture. Son
cheval ne pouvait suivre, sans «traquenarder» horriblement, l'allure
de l'attelage. Le jeune homme allait donc au pas ou au petit trot,
rattrapant de temps à autre ses amis par un temps de galop. Se
doutait-il du désordre affreux dans lequel se débattait Simone? Et que
parfois elle souhaitait qu'il fût mort, et que parfois elle fondait de
tendresse et du désir de son étreinte?
«Ah!» se disait-elle, «c'est ainsi que j'ai cru guérir de la trahison
de Roger! Comme il me mépriserait s'il sondait mon humiliation! Non,
la partie n'est pas égale: pour les hommes, l'amour est un plaisir
sans conséquence, un sentier fleuri que l'on parcourt tout en pensant
à autre chose; mais, pour nous, c'est un chemin d'épines où nous nous
déchirons le cœur.»