Surtout vous ne voulez point voir que la bonté est une chose en soi

comme la beauté. Vous vous obstinez à la chercher uniquement—si

tant est que vous la cherchiez jamais—chez les personnalités très

vertueuses, comme si la bonté était l’éthique. Il ne peut y avoir

de véritable éthique sans bonté, mais la bonté est avant tout un

sentiment, un sentiment qui peut germer dans n’importe quel terrain.

J’ai connu de terribles pécheurs qui la pratiquaient avec une infinie

délicatesse, j’ai vu des pécheresses qui en avaient le cœur rempli,

et hélas! j’ai constaté souvent chez des gens très corrects l’absence

complète de cet élément divin. La bonté, on ne saurait assez le

répéter, est donc une chose en soi comme la beauté, seulement sa force

est toujours bienfaisante; elle ne suggestionne pas les passions, ne

dérègle pas la pensée et étant d’essence immortelle ne subit pas les

détériorations du temps.

Il est évident que les fruits d’une bonté étayée de morale et de

sagesse ont des saveurs et des aromes supérieurs à ceux des plantes

dont les racines tirent leur suc d’un sol ravagé par les tempêtes et où

le feu du ciel est tombé. La bonté donc, tout en pouvant croître dans

les marais ou sur les rochers brûlés, ne donne sa floraison complète

que dans certaines conditions de climat et de terrain. Largement

cultivée, réchauffée au soleil bienfaisant de la sympathie humaine,

elle pourrait donner des fruits d’essence miraculeuse, aptes à apaiser

la faim et la soif des êtres qui périssent mentalement, faute du

morceau de pain ou de la goutte d’eau capables de leur donner la force

de vivre. Car, si le nombre des affamés de nourriture matérielle est

incalculable, celui des malheureux affamés d’aliments spirituels est

plus considérable encore. Tous ne sont pas conscients de ce besoin,

quoique tous plus ou moins en souffrent.

Mais pour être efficaces les meilleurs baumes ont besoin d’inspirer

confiance; celui qui l’ordonne ou l’applique doit être revêtu de

prestige. Or quelle est la position faite à la bonté dans le monde des

honnêtes gens, de ceux qui croient en Dieu ou qui du moins admettent

une loi morale? Hélas, si la philanthropie est en honneur, la bonté

est en discrédit. Vanter la bonté de cœur d’un individu ne l’avantage

nullement dans l’opinion publique. On y voit un signe de faiblesse,

un symptôme d’impuissance, un indice de non-combativité. Être bon,

c’est-à-dire exercer une parcelle d’action divine, équivaut aux yeux de

la masse à une preuve de naïveté qui fait se plisser dédaigneusement

les lèvres. A ces méprisants sourires, les anges du ciel doivent

grincer des dents pour peu qu’ils soient intolérants de la sottise

humaine.

* * * * *

Pour réveiller les âmes endormies qui refusent de s’agenouiller devant

la bonté,—laissée par Dieu sur la terre pour adoucir à l’homme les

duretés, les aridités, les cruautés de la route,—un premier travail

s’impose, travail de réaction et de défense. Avant d’établir le culte

de la bonté, il est indispensable d’apprendre à haïr son contraire,

à se mettre en garde contre les manifestations de cette hostilité

malveillante que tant de consciences, soi-disant honnêtes, osent se

permettre impunément.

La législation des pays civilisés contient des mesures répressives

contre tous les genres de délits, attentant d’une façon quelconque à

la propriété, à l’homme, à la vie des individus. Si les malfaiteurs

échappent au châtiment, c’est la faute des magistrats appelés à les

juger ou celle de leurs victimes qui n’ont pas su les poursuivre: la

loi existe et ne demande qu’à être appliquée. Mais rien ne protège

l’homme contre le danger souvent mortel des langues venimeuses. En

certains cas particuliers, la triste ressource du duel existe; celle

des procès en dommages-intérêts pour calomnie a, en Angleterre et en

Amérique, des effets pratiques. Ils sont, par contre, hérissés de

difficultés en pays latins et donnent de minces résultats; il faut,

d’ailleurs, pour y recourir une diffamation publique, un article de

journal, une injure devant témoins... Contre les paroles hostiles, les

médisances hypocrites, les calomnies extravagantes, les insinuations

mensongères qui courent le monde, insectes destructeurs de l’âme et de

la chair, l’homme est désarmé, la loi ne lui prête aucune assistance

et ne lui en prêtera jamais, car sur les dénonciations anonymes aucun

contrôle légal ne saurait s’exercer.

Mais là où la loi est impuissante, un courant d’opinion publique

pourrait se manifester et imposer ses verdicts. Que de choses, non

défendues par le code, et personne n’ose faire parce que l’opinion

publique s’y oppose! C’est à elle qu’il incomberait de vouer à

l’abandon les êtres méchants. Il faudrait s’en écarter comme de bêtes

malfaisantes et leur enlever par l’isolement, les moyens et la force de

nuire. En avoir peur, les ménager est un calcul aussi honteux que faux.

L’ostracisme est le seul système à suivre pour leur couper les griffes;

il est appliqué souvent à des péchés ou à des peccadilles, nuisibles

seulement à ceux qui les commettent, et on laisse à l’honneur du monde

des créatures envieuses, haineuses dont les paroles empoisonnées

détruisent les bonheurs et les réputations... Que d’existences

flétries, que d’affections perdues par ces coups de langue impunis!

Il est impossible de se représenter une société d’où la médisance,

le dénigrement, la moquerie seraient complètement bannis. Elles

sont irréductibles; l’_humour_ veut se satisfaire, la vanité aussi,

et elle trouve plus de plaisir à l’abaissement qu’à l’élévation

du prochain. Mais le mal qui résulte de ces hostilités à fleur de

lèvres est sans grande importance. Une bonne, cordiale ou généreuse

parole peut cicatriser la blessure et dissiper l’impression. Ce

qu’il faut stigmatiser c’est la méchanceté voulue, pensée, pratiquée

avec persévérance et intelligence, qui s’irrite de toute grandeur,

s’offusque de tout succès, stérilise toute initiative. Chacun de nous a

connu, connaît où connaîtra de ces natures malfaisantes et infécondes

elles-mêmes, qui, tantôt sous des formes de douceur hypocrite, tantôt

sous des apparences de brusque franchise s’emparent des réputations,

les étouffent, les souillent, les menacent, flétrissant et détruisant

les existences, faisant plus de mal que les bandits et les voleurs, et

cela sans remords, presque inconsciemment.

La société, qui a pris ses précautions contre la série des dangers

visibles, aurait le droit et le devoir de s’armer contre le péril

grandissant de la calomnie pour intangible et subtil qu’il soit. Il

a pris, dans ces dernières années, des proportions effrayantes. La

langue humaine a cessé de reculer devant les accusations les plus

extravagantes et les plus formidables. Avec une incroyable légèreté

les adjectifs injurieux s’accolent au nom du prochain connu ou

inconnu. La première mesure à prendre pour redonner quelque sécurité

aux chemins de la vie, serait de rendre les médisants conscients du

mal qu’ils accomplissent. Les prédicateurs, les conférenciers, les

littérateurs devraient entreprendre une croisade contre ces corsaires

d’un nouveau genre qui ne combattent pas à visage découvert, mais à

armes empoisonnées, et sont les véritables fauteurs de l’anarchie

qui nous épouvante. Plusieurs s’amenderaient n’ayant péché que par

légèreté; d’autres deviendraient prudents, se sentant surveillés par

l’opinion publique; les impénitents verraient se tracer autour d’eux un

rigoureux cordon sanitaire, qui circonscrirait leur action pernicieuse

et servirait d’avertissement à de possibles imitateurs.

Les deux parties de l’humanité doivent faire un sérieux _mea culpa_,

les femmes en particulier, car ce sont elles surtout les grandes

prêtresses de la médisance et de la calomnie. Pour qu’un homme fasse

de la parole l’usage léger ou haineux que sait en faire une femme,

il faut qu’il soit tombé très bas déjà dans l’estime publique; il

appartient à la catégorie des êtres sans valeur ou des canailles

avérées. Chez les femmes, au contraire, on en voit d’intelligentes et

de respectables répandre insouciamment les plus venimeuses insinuations

et articuler sans scrupules les plus odieuses calomnies. Les trois

principales causes de ce débordement de langage sont chez elles: la

vanité qui, à l’envers de celle de l’homme, a énormément augmenté

avec la civilisation; le manque de responsabilité sociale et morale,

et l’absence totale du sentiment de la justice. «Il existe dans

l’esprit de la femme, dit Herbert Spencer, un manque visible de la plus

abstraite des émotions qui est ce sentiment de justice qui règle la

conduite, indépendamment des affections ou des antipathies qu’inspirent

les individus.» La plupart des femmes jugent avec leurs nerfs, avec

leur imagination, quelquefois avec leur cœur, presque jamais avec leur

intelligence et leur conscience.

Par ce vent de revendications qui tire de tous les côtés aujourd’hui,

on rend les hommes responsables des maux qui pèsent sur l’existence

de la femme moderne et de toutes les difficultés qui en entravent

l’essor. Sans diminuer nullement la part de faute d’Adam dans les

malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait à une enquête sincère,

on verrait que, dans la plupart des cas, la pire ennemie de la femme

est la femme elle-même. Et je ne fais point allusion ici aux rivalités

de l’amour, aux représailles de la jalousie, compréhensibles toujours,

parfois excusables et qui rentrent dans le droit de légitime défense,

je parle simplement du mal pour le mal qu’elles se font si volontiers

les unes aux autres. Dans les mariages manqués, presque toujours

une action féminine entre en jeu, celle d’une mère, d’une tante,

d’une sœur, d’une amie... Ce sont les ennemies indirectes, bien plus

nuisibles que les rivales d’amour. Et quand il s’agit d’entraver

une carrière de femme, qui apporte les plus grosses pierres pour le

lapidement? Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse

cherche à remonter la pente descendue, qui la repousse avec le plus

de rigueur? Ses sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme, par son

intelligence, son activité, sa bonne volonté, a réussi à se créer une

place à part dans l’opinion publique, qui essaye de ternir l’image

que les hommes s’en font dans le sanctuaire de leur cœur? La femme,

toujours la femme! Et pour décapiter ce pavot dont la hauteur les

gêne, elles se servent du mensonge «comme le bœuf se sert de ses

cornes» avec une dextérité merveilleuse.

Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se combattent pour leur

indépendance et leur dignité, ce sont les femmes qui se montrent les

pires adversaires du progrès et du mouvement généreux tenté en leur

faveur. Elles essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine des

champions de leur sexe. Et même chez ces champions est-il bien certain

qu’un véritable sentiment de solidarité existe? En tout cas, il n’est

pas général. Or, ce sentiment de solidarité est la pierre angulaire

de tout renouvellement. Tant que la main de la femme, dans les heures

de joie ou de douleur, ne se tendra pas instinctivement vers celles

des autres femmes, tant que le succès d’une compagne ne la remplira

pas de joie, tant que la fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa

situation morale et sociale ne s’améliorera point. Elle n’aura rien

gagné et rien appris.

La solidarité des hommes entre eux n’est pas merveilleuse; elle manque

de chaleur et de loyauté et se manifeste surtout pour la défense de

leurs droits au vice; cependant sa puissance est grande. Pourquoi les

femmes n’arriveraient-elles pas elles aussi à se syndiquer moralement,

oh! pas contre l’homme, mais entre elles, pour leur défense mutuelle?

Des sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout en ce sens, et,

il y a trois ans, lady Aberdeen ouvrait à Londres le grand Congrès

international des femmes par ces mots qui résument tout un programme:

«Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais

ce mouvement ne donnera des fruits précieux que si l’œuvre devient

intérieure, si elle pénètre le cœur et la conscience, si les femmes ne

continuent pas à détester et envier sans remords les femmes de leur

entourage. Telle excellente fille, épouse, mère se montrera dure et

implacable pour les autres personnes de son sexe, essayera de leur

nuire de toute la puissance de sa langue et de son esprit.

Dans les questions de mariage, on entend les propos les plus cyniques

sortir de bouches honnêtes. Un homme dans une belle position remarque

une jeune fille à ses débuts dans le monde. Il s’occupe d’elle; on le

constate et un émoi désagréable agite immédiatement toutes les autres

femmes, même celles qui ne sont pas épousables et qui n’ont pas de

fille à marier: «Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera

pas! Laissez-moi faire; à la prochaine occasion je la déflorerai à

ses yeux de façon à ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus

naturellement du monde et écouté de même. Personne n’avait conscience

de l’énormité formulée et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait à

commettre n’éveillait pas le plus léger scrupule. La personne qui avait

parlé était irréprochable, aucun écart de conduite dans sa vie! Elle

n’aurait pas dérobé à son prochain une aiguillée de soie, mais elle

allait étouffer sans remords, par simple hostilité de sexe, le germe

d’un bonheur... Et les autres femmes trouvaient l’intention naturelle,

personne ne pensait à s’indigner, à se révolter, à protester...

Parmi les anecdotes historiques, il en est une sur Élisabeth de Russie

qui résume tous les raffinements que peut atteindre la méchanceté

féminine. «Trahie par son amant, la czarine se vengea, raconte la

chronique, en l’obligeant à épouser une naine difforme et à passer la

première nuit de ses noces dans un palais de glace avec des meubles

en glace. Le lendemain, l’impératrice vint avec toute sa cour offrir

un bouquet aux mariés bleuis sur leur lit par le froid. La fille de

Pierre le Grand envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied, après lui

avoir fait couper le nez et les oreilles.» Ces fantaisies barbares

d’une autocrate femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui en pays

européen, mais, si le fait ne peut se renouveler, l’atroce cruauté

qui le dicta a-t-elle entièrement disparu des cœurs modernes? N’y

a-t-il pas telles de nos contemporaines qui répandent autour d’elles

une atmosphère angoissante, lourde de volontés perverses, de désirs

malfaisants, de méchancetés calculées. Les narines délicates perçoivent

à leur approche une vague odeur de soufre; au moyen âge, on aurait

conclu à la possession diabolique, et l’exorcisme se serait imposé.

Mais on n’en use plus de notre temps; il est passé de mode comme les

procès de sorcellerie; les maisons de santé pour névrosés ont remplacé

les chambres ardentes et rien ne s’oppose à la violence des torrents

de fiel que répandent les bouches haineuses. La société qui ne prend

aucune mesure efficace pour se défendre recourt lâchement aux offrandes

propitiatoires. C’est le culte de Moloch renouvelé, mais le calcul est

aussi erroné que vil, la divinité malfaisante ne s’apaise point.

Cette complaisance honteuse vis-à-vis des médisants et des

calomniateurs est non seulement inutile dans ses effets et déplorable

en elle même, elle représente une injure vis-à-vis de la bonté, car le

reniement n’est-il pas la pire des injures. Or c’est renier tacitement

une force que de ne pas haïr son contraire. On ne saurait en même

temps adorer le courage et s’incliner devant la lâcheté. La formule

évangélique sur l’impossibilité de servir deux maîtres s’impose en

ce cas comme vérité irrécusable. Pour les âmes capables de sentir la

bonté, la méchanceté devrait être traitée en reptile devant lequel on

recule. L’amour des animaux, poussé à ses limites les plus exagérées,

n’a jamais inspiré la _philovipérie_. Par quelle aberration de notre

mentalité la vipère humaine est-elle supportée, flattée, caressée même?

Dans ce phénomène morbide la femme a une large part de responsabilité

directe et indirecte. Créée pour la bonté plus que l’homme, elle a

davantage que lui manqué à sa mission par ses aversions violentes, sa

langue acerbe, ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore que

son compagnon à l’adoration de la bonté; la pratiquant souvent, elle

ne l’admire pas et méprise cette force où elle s’obstine à voir une

faiblesse. L’homme parfois s’attendrit devant un acte de bonté, la

femme rarement, surtout s’il est accompli par l’une de ses pareilles.

Cette hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la stérilise

et ferme son cœur. Si elle veut devenir ce qu’elle aspire à être

dans la société, elle doit commencer par abjurer cette hostilité qui

rendrait infécondes ses initiatives. Le retour à sa mission naturelle

est aujourd’hui d’accord avec ses intérêts. A elle incombe le devoir

de préparer le travail de réaction contre les médisants et les

calomniateurs, et, ce travail accompli, d’élever un temple à la Bonté,

cette plus haute forme de la psyché humaine, qui sert de rachat à

toutes les fautes et représente le seul lien entre la terre et le ciel.

* * * * *

Par son tempérament plus paisible, son caractère plus doux,

l’éloignement où elle était maintenue des violences et des luttes, la

femme, dans le plan divin, avait été évidemment destinée à être le

centre et le foyer des vertus bienfaisantes. D’elle devaient émaner

les indulgences, les patiences, les encouragements, les consolations,

preuve en soit le rayonnement répandu par certaines bontés féminines.

Lorsqu’une femme aime réellement son prochain, elle atteint des

hauteurs, arrive à des dévouements, pratique des délicatesses que les

hommes ne sauraient même imaginer et qui les entraveraient, du reste,

dans l’accomplissement des devoirs plus rudes qui sont leur lot dans la

distribution des tâches. Si ces radieux exemples sont rares, ce n’est

point incapacité de nature, mais parce que le cœur d’Ève est fermé à

ses sœurs; la stérilité d’une branche finit par s’étendre à l’arbre

entier. Le jour doit venir où, en écoutant raconter un acte de bonté

accompli par une femme, les autres femmes verseront des larmes de joie,

capables d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées.

J’avais une amie—dans le sens courant du mot—qui s’est détachée de

moi pour des raisons ignorées; même elle a cherché à me nuire par

des paroles injustes et malfaisantes. Je lui en voulais un peu et sa

présence m’était devenue plus pénible qu’agréable. Récemment, par

hasard, une histoire m’a été racontée, révélant de la part de cette

femme de grands traits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite,

inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait mon esprit s’est

dissipée. Aucune explication n’aura lieu entre nous, et probablement

nous resterons séparées, mais quand je la rencontrerai ce sera avec

plaisir, car je saurai qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts

vis-à-vis de moi, une belle place saine.

Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments que de magnifiques joies

on y trouverait! On m’objectera qu’elles seraient dépassées par les

douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous pas déjà? Il n’est pas

besoin d’aimer les autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir

cruellement les torts qui nous sont faits, pour souffrir des moindres

désillusions. Le développement de la sensibilité altruiste n’augmente

pas les souffrances et les tempère, au contraire, en opposant la

lumière à l’ombre.

En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la

mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance

comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère,

l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis

que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme

et la rend facilement grotesque. Sa force réside dans la douceur,

et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il

faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un

fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la

pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus

sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et

vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles

étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse

parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées

parce qu’elles étaient bonnes.

L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition

prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il,

un _redeeming point_. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de

Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié

pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle

leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles

et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora

n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle

aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Son esprit

était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa

puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité

intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa

fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les

protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme

actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre?

Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose.

Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans

le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec

son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient.

L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit

devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de

femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles

croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance

au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité,

et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays

comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où

la dangereuse théorie du superhomme semble prendre pied même dans

les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme

et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des

végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires

à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes

racines.

Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être»

qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès

vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour

l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son

plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est

de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les

exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce

qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce

n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités

qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un

acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité.

L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte,

mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus

rayonnantes est contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a

même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain,

dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur

ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains

d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait

avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale.

L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni

son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre

sa rivale.

Ames dormantes · 第 9 / 13 段