place d’honneur, dominant la vie des individus et des états, répété par
des honnêtes gens qui en connaissent la fausseté et s’en font cependant
les gardiens et les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité ferait
crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite on accumule les paroles
mensongères, les affirmations fausses, les sentiments factices.
Maintenant tout s’effrite, les fondations et la bâtisse: poutres,
ciment, barres de fer, rien ne tient plus! C’est la pourriture du
dedans qui renverse la maison et non les coups du dehors; l’homme
regarde avec effroi son abri s’effondrer et commence à comprendre
qu’il a basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel et que ses
racines ne plongent plus dans le sein fécond de la vieille Cybèle.
* * * * *
Les ravages du mensonge n’ont pas atteint le même point chez tous les
peuples; certaines races ont conservé pour la vérité une sorte de
respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche le désagrégement des
molécules et maintient la cohésion de l’ensemble. D’autres nations,
plus arriérées comme civilisation et liberté, ne se sont pas aperçues
encore du mensonge sur lequel repose une partie des institutions et
elles acceptent, sans même le discerner, le mensonge social; leur
intelligence, ignorante des méthodes scientifiques, ne s’applique
point à la recherche des causes déterminantes des phénomènes moraux.
Par conséquent, les attentats qu’elles commettent contre la vérité
n’ont pas d’aussi redoutables résultats pour les consciences; elles
sont, pour ainsi dire, irresponsables de leur mauvaise foi. Mais les
races latines, si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles
rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles, ne peuvent plaider
les mêmes excuses. Et pourtant le mensonge y a acquis une force
dissolvante extraordinaire; d’abord parce que sa floraison y a été
merveilleuse d’intensité, pour des raisons historiques, géographiques,
ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer ici; ensuite, parce
que la dissimulation y est ouvertement considérée comme une force
permise à l’usage des habiles. Cette idée en se généralisant a envahi
non seulement les directeurs du troupeau, mais le troupeau entier et
a produit un état mental particulier qui, faisant perdre à l’homme le
respect de lui-même, devait inévitablement tarir ses forces vitales et
enrayer ses progrès.
Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans cette habitude du mensonge,
c’est que tous le pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer. Dire
d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête ne signifie point qu’on peut
se fier implicitement à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais n’en
recueillent pas plus de considération, parce qu’au fond on ne croit à
la véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes se sont trouvés
impuissants contre le courant: ils auraient dû être les gardiens de
la vérité, et ils se sont pliés comme les autres à tous les mensonges
sociaux: préjugés, conventions, injustices patentes, acceptation
commode des faits accomplis et des formules toutes faites, affirmation
de principes auxquels on n’essaye même pas de conformer sa vie.
Vouloir réformer le monde d’un seul coup et espérer battre en brèche
rapidement le mensonge social est chose impossible. L’œuvre collective
ne s’accomplira que par lentes évolutions. Elle a ses apôtres et ses
disciples. Tous ne peuvent y concourir activement, tous n’ont pas
une vocation déterminée, mais le devoir des esprits droits et des
intelligences fermes est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de ne
pas l’entraver, même s’il comporte des sacrifices graves. Ce qui tend à
ramener la vérité dans la vie humaine, doit être encouragé et soutenu,
mais il ne s’agit pas de combattre les moulins à vent et de partir
en guerre contre les usages établis; certaines surfaces demandent à
être supportées et respectées. Ce qui est mensonge dans les choses
tombera de soi-même lorsque la vérité sera considérée comme une force
bienfaisante.
Mais pour que les efforts des apôtres de la vérité, pour que les
sentiments de ceux qui les suivent et les encouragent soient féconds,
il faut que ces hommes, ces femmes apprennent à rechercher la lumière
en eux-mêmes, à tout examiner sous ce rayonnement implacable, à
appliquer à leur propre vie la méthode, l’investigation rigoureuse,
à se servir vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision. Il ne
s’agit pas seulement de préparer l’avenir, mais de réaliser en soi,
dès aujourd’hui, une vérité possible; cette obligation s’impose, non
seulement aux directeurs attitrés de la pensée moderne, mais à toutes
les intelligences et à toutes les âmes capables de concevoir et de
ressentir la beauté du vrai.
Cette orientation nouvelle de la vie morale comprend deux parties: la
pratique de la vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de la vérité
vis-à-vis des autres. La première est immédiatement applicable; la
seconde a besoin pour pouvoir s’exercer de l’éducation que l’habitude
de la sincérité personnelle aura donné à l’âme.
Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains vivent presque tous dans
le faux et dans le rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent sentir,
penser et admettre une foule d’idées et de sentiments dont un examen
consciencieux, même superficiel démontrerait la non-existence. Ne
serait-il pas plus digne, plus sérieux, plus pratique de se dégager de
ces formules vides, de ces sensations artificielles, de ces conceptions
erronées qui entraînent et égarent? Apprendre à regarder les vérités
face à face, celles de la vie, des faits, des circonstances, serait se
revêtir d’une cuirasse préservatrice et d’armes de combat efficaces.
La plupart du temps l’homme est vaincu dans les luttes, parce qu’il ne
se rend pas un compte exact de ses propres forces et de celles de ses
adversaires. Il préfère fermer les yeux aux clartés qui découragent
ou offusquent. Il ne tient pas assez compte de la loi des causes et
des effets, ces grands chanceliers de Dieu, comme les appelle Emerson;
il ne veut pas regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication
ou l’augure de ses défaites passées ou futures. Autour de lui, de ses
enfants, de ceux qui l’entourent, il élève une muraille dont chaque
pierre est une idée fausse. Les exemples sont inutiles, il suffit
de réfléchir un instant, et ils arrivent en foule. L’homme passe les
années que Dieu lui donne à se forger des illusions qu’il refuse de
passer au crible de la réalité.
Le même phénomène se retrouve dans sa vie intérieure. L’être humain qui
soumet toutes les manifestations de sa vie morale à la lumière de la
vérité est une exception. Généralement il se ment à lui-même tout le
temps; les plus honnêtes vivent dans une sorte de rêve inconscient. Par
moments une clarté soudaine se fait, ils voient leur misère et reculent
épouvantés, écœurés, anéantis. Mais, au lieu de faire de cette vision
une habitude constante, de l’évoquer courageusement, ils s’empressent
d’élever entre elle et eux un échafaudage d’illusions et de rêves,
attribuant à leurs stériles aspirations vers le bien le mérite de
réalités vécues.
Se placer en face de la vérité dans toutes les circonstances et dans
tous les moments ne signifie point mener une vie parfaite, ni même
atteindre un haut degré de moralité. L’homme sincère a des passions
comme les autres, il est soumis comme les autres aux lois naturelles,
peut-être avec plus de force même, car l’habitude de la vérité
augmente la force vitale. Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de
soi-même ne suffit pas à moraliser les individus, elle est cependant la
condition essentielle de toute moralité; sans elle, l’existence la plus
admirable d’apparence n’est qu’un de ces sépulcres blanchis dont parle
l’Écriture.
Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la vision nette de ses
misères ramène l’homme dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs,
ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas la tare irrémédiable
du mensonge voulu, chéri, caressé; ses fautes, pour graves qu’elles
soient, revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience n’en sera
pas dépravée. La fausseté rapetisse le bien; la sincérité, en une
certaine mesure, purifie le mal.
Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout que le vrai dominera les
âmes, l’activité humaine doublera. L’homme ne pourra plus supporter en
lui des aspirations, des intentions, des rêves qu’il ne traduira pas en
actes. Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser. Et le
phénomène se produira aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre
des faits matériels. Toute la mentalité humaine changera, l’échelle
des valeurs subira de radicales modifications. Le mépris tombera
sur ce qui représente aujourd’hui le prestige; l’amour de la gloire
vraie remplacera les mesquineries vaniteuses; la course effrénée à
l’_arrivage_ sera considérée comme un aveu d’infériorité; l’artificiel
en littérature et en art s’effondrera comme un échafaudage de planches
légères qu’un coup de marteau suffit à détruire.
Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse qu’elle soit au
début, suffira à renverser plus d’un faux dieu et à créer un courant
favorable à l’institution d’une religion nouvelle, à laquelle toutes
les autres pourront participer, car toutes ont le mot de vérité
inscrit dans leurs livres. Les chrétiens sincères devraient apporter
le contingent de leurs forces à la formation de cette élite, ils ne
feraient ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui s’est proclamé
lui-même vérité et vie, indiquant que les deux mots ne peuvent être
disjoints.
La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement pratiquée,
modifiera inévitablement nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le
changement ne pourra s’accomplir que prudemment et progressivement.
L’introduction soudaine d’une sincérité intempestive dans les
relations sociales serait inutile et dangereuse.
Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans lequel la dignité
humaine deviendrait impossible, est le meilleur gardien de notre
véracité. Que de mensonges parlés son usage nous éviterait pour ce qui
concerne les autres et nous concerne nous-mêmes! La pratique de la
réserve morale, cette pudeur qui empêche les âmes délicates de livrer
leurs secrets, met l’homme à l’abri des investigations indiscrètes
auxquelles il doit parer sans cela par la dissimulation ou l’artifice;
apprendre à se taire sur les sujets où la franchise complète ne serait
pas de mise, est donc une sagesse et une force. On reste ainsi dans
la vérité vis-à-vis de Dieu et de soi-même, sans tromper, froisser ou
affliger les autres par des paroles fausses, blessantes ou pénibles.
Lorsque les habitudes de véracité auront pénétré les consciences,
l’homme pourra avoir à l’égard de son prochain des franchises, des
sincérités impossibles ou du moins difficiles actuellement. Les
rapports n’en seront ni plus âpres ni moins cordiaux, car la vision
nette de notre état intérieur nous rendra forcément indulgents et
compréhensifs. Le factice et l’artificiel une fois bannis, les
relations ne se fonderont plus que sur des sympathies réelles.
Tous les mots flatteurs et affectueux qui s’échangent aujourd’hui
dans le monde ont perdu leur signification; ils produisent un petit
chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune confiance. Ils font
partie du métier mondain ou simplement social; rien n’en reste, et
l’homme se trouve dégradé par le seul fait de la non-valeur des mots
qu’il prononce abondamment.
Le jour où, dans un certain nombre d’esprits, ce travail personnel se
sera accompli, le mépris du mensonge vécu si longtemps montera des
consciences au cœur. Tous éprouveront une honte de s’être satisfaits
d’un état moral si inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là,
les plus véridiques comprendront quelle part ils ont eue dans la
construction du temple que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé
au mensonge.
Cette terreur qui a de tous temps éloigné les hommes de la vérité est
instinctive, et jusqu’à un certain point justifiée; elle procède de
ce que les Eglises appellent le péché originel ou, pour mieux dire,
la tragédie mystérieuse qui a creusé l’abîme entre l’âme humaine et
ses origines divines. Le mensonge nous en dissimule la profondeur, la
vérité nous la montre, et pourtant elle seule peut aider à le combler.
Mais, pour oser toujours la regarder face à face cette vérité, une
certaine trempe est nécessaire, et on ne peut l’acquérir que lentement,
par un effort constant de volonté.
La tentation de détourner la tête est souvent irrésistible; c’est un
tel repos de s’illusionner, de ne pas constater, d’accuser la destinée
et non soi-même, de se figurer que l’irréparable est réparable, de
nourrir son cœur et son esprit de rêveries qui engourdissent les
douleurs et voilent les états de conscience. Nous ne nous apercevons
pas qu’elles portent en elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que là
où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y a chaleur; c’est ainsi
dans la nature physique, et le même phénomène se répète identiquement
dans l’ordre moral.
Certes, se placer toujours sous l’œil de la vérité, c’est courtiser
une rude maîtresse; c’est apprendre à connaître sa propre misère, à
constater tout ce qui défigure notre image; c’est se soumettre à des
crises d’anéantissement vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent,
semblables à Moïse sur le mont Sinaï, nous ne pouvons supporter cette
lumière, nous devons nous prosterner la face contre terre pour ne pas
être brûlés par elle.
Mais de ces crises notre être intérieur sort trempé et renforcé; si la
vérité écrase souvent, elle relève, elle transporte aussi; les âmes,
par le contact direct avec cette lumière qui est Dieu, acquièrent le
sentiment de leur origine divine, la certitude de leur liberté et de
leur force.
Ces heures-là compensent les plus rudes humiliations. Ils sont rares
sans doute ces moments: les passions, les faiblesses, les incapacités
de notre nature nous retiennent, nous entravent sur cette route
lumineuse; mais une fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et
pour la retrouver l’on se replace de bon gré, sous la clarté divine,
acceptant les brûlures pour connaître les transports, se soumettant à
l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement des énergies.
Intellectuellement aussi l’homme ne peut que gagner au contact de
la vérité. Scientifiquement et historiquement, c’est indiscutable;
artistiquement, c’est admis en partie; mais le fait doit s’étendre à
toutes les manifestations de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un
nivellement amoindrissant. Le but est bien d’inventer des genres
nouveaux en musique, en peinture, en littérature; mais ce sont des
genres, ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le succès arrive,
la horde des imitateurs surgit. Le besoin de vérité mis en pratique
ferait disparaître genre et imitations; chacun voudrait être créateur,
et lorsque l’inspiration désirée ne viendrait pas, on renoncerait à la
symphonie, au tableau, au poème pour des métiers plus humbles. L’art et
la littérature y gagneraient considérablement, et le nombre des ratés
diminuerait.
En politique également, la vérité simplifierait bien des choses. Elle
est contraire à toutes les traditions, mais l’on peut se demander si le
système suivi jusqu’ici a produit de très satisfaisants résultats pour
le bonheur de l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir des
indiscrétions dangereuses.
Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique la sincérité était la
plus grande des habilités, mais personne n’a relevé la formule, et ni
rescrit impérial, ni motion républicaine ne suffiraient à l’imposer. Là
encore, c’est par le travail individuel des consciences qu’on arrivera
à changer l’orientation des esprits chargés de gouverner les nations.
Lorsque chaque individu se sera fait une éducation personnelle par la
pratique de la vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et de se
montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité; il aura honte des attitudes
artificielles qui servent aux hommes à dissimuler leur individualité
vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il aime, haïra ce qu’il hait.
Bien entendu, certaines surfaces et certaines formes devront être
respectées; aucune société humaine ne serait possible sans cela. Mais
on ne se croira plus obligé de partager les préjugés, les admirations,
les points de vue du groupe auquel on appartient par sa famille ou sa
situation. Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement de toutes
choses! l’humanité en sera rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore
les classes dirigeantes se dissipera, car leur champ d’observation
s’élargira étrangement, il deviendra varié, multiple, immense. Les
originalités surgiront, les copies serviles seront ridiculisées, les
habitudes moutonnières ne serviront plus de règles inflexibles à
toutes les vies; l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie
individuelle...
Ce sont là les résultats secondaires de la révolution morale que le
contact avec la vérité imposera aux hommes. Quelques existences
vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation de cette élite
semble prochaine, mais pour être efficace, elle devrait se recruter
dans tous les partis. Qu’importe les dénominations! Une seule vaut:
l’amour de la vérité, c’est-à-dire l’amour du Dieu de vérité! Les uns
l’appellent l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore l’honorent
sous le nom de justice immanente, mais tous peuvent se rencontrer dans
cette communion du vrai. Ce qui différencie réellement les hommes
entre eux, ce ne sont ni les dénominations ni les opinions politiques;
c’est le plus ou moins d’empire que la vérité a dans leurs cœurs. Que
de Pharisiens respectables haïssent la lumière, et que de péagers la
chérissent! Malgré leurs défaillances et leurs chutes, ils regardent
sans cesse vers elle et l’adorent.
Cette adoration du vrai doit être la base de la société de l’avenir, la
religion commune de tous les esprits sincères. Elle a des adversaires
puissants, la lutte sera acharnée, les instincts de notre nature
lui opposeront de formidables barrières, mais il faut croire en son
triomphe final, seule espérance de bonheur que puisse avoir l’humanité.
Il faut y croire, même si nous la voyons poursuivie, écrasée,
morte. «La vérité ne peut jamais être ensevelie plus de trois jours.
Le troisième jour elle ressuscitera, malgré tous les Pharisiens et
Sadducéens qui voudraient la retenir dans sa tombe[12].»
CHAPITRE VII
LA BONTÉ
Soyez bons dans les
profondeurs, et vous
verrez que ceux qui vous
entourent deviendront
bons jusqu’aux mêmes
profondeurs.
Maurice MAETERLINCK.
Maurice Maeterlinck a écrit dans le _Trésor des humbles_ un chapitre
sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre.
La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines
vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se
manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il,
n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos
agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle
avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapports
mystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la
puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.
Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux
vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les
«certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se
soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime
qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je
fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes
préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales,
aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le
domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une
bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes
sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent
dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants
entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a
réunis dans un cercle commun d’existence.
* * * * *
Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je n’entends point
philanthropie, ni même charité. Une personne bonne aura évidemment
compassion de toutes les souffrances et essaiera de les diminuer, mais
la proposition ne peut être renversée; les œuvres de bienfaisance
regorgent d’individualités dures et acrimonieuses qui ne satisfont
guère en s’occupant d’autrui qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de
modernité. Quelques-unes traitent si durement les créatures dans leur
dépendance, que les misérables préfèrent souvent se passer de bienfaits
aussi maussadement distribués. Au moindre dérangement, à la moindre
insistance, ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent,
entrent même parfois en fureur, humiliant par de méprisantes paroles
les pauvres êtres qui les implorent. Les femmes sont les plus
irascibles: quand une de leurs protégées est assez hardie pour se
présenter devant elles sans y être autorisée, il faut entendre ces
anges de la charité! Comme aucune notion de justice n’éclaire leur
intelligence, ce qu’elles font pour autrui, leur paraît si immense, si
admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner d’un peu de bonne grâce.
Elles ignorent la compassion; la sympathie n’habite pas leur cœur et la
bonté y est étrangère.
D’autres personnalités—et c’est là une seconde catégorie—sentent et
pratiquent réellement la charité vis-à-vis des indigents; elles ont
pitié des besoigneux et font pour les secourir de vrais sacrifices
de temps, d’argent, de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour les
misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux dont la vie est normale,
éclairée de quelques lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour
naître et se développer de l’abaissement du prochain, de son malheur,
de sa pauvreté. La déchéance matérielle est le rayon de soleil qui fait
germer en ces âmes les sentiments altruistes. Pour leurs égaux elles
demeurent froides et implacables; ils ne sont pas des frères à aimer,
mais des rivaux à craindre, et il est intelligent de fermer contre eux
les portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est pas la bonté, ou du
moins c’est une bonté partielle; elle est semblable à un arbre dont une
branche seule porterait des fruits.
Dans cette nomenclature des bienfaiteurs humanitaires, auxquels la
bonté lumineuse et chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les
justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel, et qui, se posant
en redresseurs des consciences, distribuent généreusement conseils
et censures. Ils s’intéressent à leur prochain, oui, certes, mais en
grands prêtres chargés de rechercher et de châtier le pécheur. Leur
esprit un peu étroit ne voit que la surface des choses, ils mettent des
étiquettes, classent, catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là
auront de grandes surprises quand ils entendront Dieu prononcer ses
jugements dans les demeures célestes. Ils estiment le moule plus que
la substance, travestissent l’histoire, ne comprennent pas la vertu
féconde qui se dégage des paroles sincères et des tableaux vrais. Ils
crient à l’immoralité, jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient
volontiers ce prochain, au bien duquel ils prétendent consacrer leurs
énergies et leurs sentiments.
Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs des pauvres, dont le
cœur est fermé à vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux des
faiblesses humaines, vous ignorez le culte de la bonté, son rayonnement
ne vous a point pénétrés, l’amour de cette perle cachée, rare, unique,
exquise vous est inconnu... Les faits seuls vous frappent; vous
comptez l’argent qui se donne, voyez les secours qui se distribuent,
écoutez les sentences qui se prononcent, mais vous êtes aveugles à la
fascination profonde qu’a le regard, le sourire, le geste des êtres
bons.