cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse
femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de
Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité
avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors
elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu,
Madame», dit-elle en l’embrassant.
Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera
depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieuse
bonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent
les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre.
L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai,
un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine
a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre
lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites
de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les
autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles
proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres
victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence
qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les
hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la
bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur,
les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui
lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante
des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes
anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances
et infiltrent dans les âmes le doute universel sont les réels
démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont
préparé les armes dont les ennemis se servent.
La responsabilité des femmes est effrayante en ce moment. Si le
mouvement féministe tourne à la haine, au lieu de tourner à la bonté,
toute la joie sera bannie de la terre. Les yeux doivent s’ouvrir enfin.
Il ne s’agit ni de religion, ni même de morale, c’est une question de
vie ou de mort. Les plus incrédules devraient le comprendre. Il n’y a
de bonheur que dans la bonté; la bonté seule le donne. Une femme dont
la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle
à chaque minute parce qu’elle reflète le divin. Ce qu’une créature
semblable fait de bien, qui pourra jamais le mesurer, même si elle ne
sort pas du cercle restreint de la famille et des amis? Une grande
lumière émane d’elle, une lumière de vie et de joie qui provoque
chez tous ceux qui l’approchent un épanouissement de l’âme. Elle est
l’amie, le repos, la consolation. Comparez son influence à celle des
femmes dont les paroles sèches, les critiques acerbes, les insinuations
perfides découragent toutes les manifestations nobles ou tendres. Leur
sourire sceptique abattrait le zèle d’un apôtre. Même en n’employant
que la méthode empirique le doute n’est pas permis. D’un côté le jour
chaud et radieux, de l’autre la nuit froide, sombre, sans étoiles...
Des deux courants qui triomphera? Le triomphe complet est impossible,
il y a dans l’humanité des instincts qui ne s’anéantissent jamais
complètement, mais l’un des courants peut réduire l’autre. De grandes
et magnifiques forces finiront par dominer le monde, mais à quoi
servirait à l’homme d’élever des autels à la vérité et à la justice, si
la bonté restait sans tabernacle. Elle est semblable à cette charité
dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les sciences et toutes les
vertus résonnent et retentissent vainement comme l’airain et la cymbale.
La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi nécessaire à une portion de
l’humanité qu’à l’autre, car elle seule pourra sauver le monde de
l’anarchie morale dont il est menacé comme il y a dix-neuf siècles.
Cette fois le salut peut venir de la femme. Un proverbe lombard dit:
«La femme a sept âmes et une petite âme.» C’est peut-être dans cette
petite âme oubliée qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouver
la vision de ce que l’humanité attend d’elle. Y puisera-t-elle la
force d’arracher de son cœur la plante venimeuse qui la détériore?
Saura-t-elle comprendre et pratiquer la mission de maternité élargie
qui doit être la revanche de son sexe?
CHAPITRE VIII
LE RESPECT DU REPENTIR
Il y a plus de joie
au ciel pour un pécheur
qui se repent
que pour quatre-vingt-dix-neuf
justes.
(LUC., 15-7.)
Dans une société plus équitablement et généreusement organisée que
la nôtre le respect du repentir entrera forcément dans les coutumes
morales. Mais, dès aujourd’hui, les esprits chercheurs de vérité,
ennemis des vaines formules et sur lesquels les apparences pharisaïques
n’exercent aucun prestige, devraient rendre à ce phénomène de la
conscience, une fois sa sincérité constatée, l’honneur qui lui est
dû. Malheureusement, jusqu’ici, semblables en cela aux esclaves des
préjugés et des formes, ils ont refusé de s’incliner devant le pécheur
repentant.
Certains cœurs savent pardonner toutes les fautes; le monde, sans les
pardonner, est indulgent à celles qui ne troublent pas son équilibre,
et les vices eux-mêmes ne le rebutent point, s’ils ne sont pas l’objet
de scandales éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres ou âmes
d’élite, sont à peu près d’accord pour refuser à l’homme qui regrette
ses crimes, ses fautes ou ses insuffisances, le respect auquel ce
regret sincèrement senti lui donnerait droit. Bien au contraire, la
manifestation ou même la simple constatation de ce repentir diminue sa
situation morale; tant qu’il n’avouait pas ses erreurs, on pouvait les
ignorer; vouloir les réparer, c’est affirmer qu’elles existent.
On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de travailler au bien,
d’accomplir le bien, d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements,
et de le remplacer par la blancheur des neiges. Mais il occupera par
le fait même de cet effort une position inférieure, l’opinion publique
s’exprimera sur son compte avec une pitié dédaigneuse et sa force sera
traitée en faiblesse. Aussi longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou
l’inutilité, nul ne se croyait autorisé à lui rappeler ses écarts de
conduite, ses inaptitudes ou ses paresses; on acceptait toutes les
surfaces, même si elles étaient percées à jour! Du moment qu’il a
avoué, fût-ce simplement par une modification de sa manière d’être,
qu’il réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine avoir le droit,
presque le devoir de lancer contre lui sa petite ou sa grosse pierre et
d’assumer à son égard une attitude de supériorité ou de condescendance.
Cette inconséquence morale est commune à presque tous les hommes,
quelles que soient les croyances qui dirigent leurs vies. Comment
peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle un appui dans
la religion? De quels arguments la logique peut-elle la soutenir?
En cherchant à déterminer les causes d’où elle procède, on arrivera
peut-être à en saisir l’_irrationalisme_ et l’injustice profonde.
* * * * *
Les âmes religieuses, appartenant aux différentes confessions
chrétiennes, appelées à se prononcer à ce sujet, déclareraient
évidemment qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir puisque le
salut éternel dépend, pour la part qui concerne l’homme, de ce
fait même. Mais si elles proclament ce devoir en principe, elles le
démentent en pratique, et les cas où elles vivent cette vérité sont des
plus rares. Tel pasteur méthodiste ne prendra comme servantes que des
prisonnières libérées, tel prêtre catholique montrera au forçat évadé
la sublime confiance du curé Myriel pour Jean Valjean; mais on se meut
ici dans un monde spécial, formé de situations exceptionnelles, de
consciences exceptionnelles, de cœurs exceptionnels, et dont les excès
de confiance pourraient avoir, du reste, s’ils étaient trop largement
appliqués, des conséquences dangereuses pour la sécurité et même la
morale sociale.
Le _rara avis_ ne compte pas quand il s’agit d’un examen d’ensemble;
ce qu’il importe de connaître c’est la mentalité générale de ceux qui
s’intitulent chrétiens. Quelle est leur attitude vis-à-vis du repentir?
La réponse n’est pas douteuse: presque tous manifestent une défiance
plus ou moins accentuée à l’égard de l’homme qui, reconnaissant ses
erreurs, fait volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à leurs
yeux,—comme à ceux des simples mondains,—sa position primitive; pour
blâmâble et blâmée qu’ait été sa conduite passée, il bénéficiait du
doute, et le doute paraît toujours préférable à la certitude de la
faute, même si cette faute est suivie d’une expiation volontaire.
On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples de repentir agréés
par Dieu représentent pour beaucoup de consciences une pierre
d’achoppement. Les paroles de mansuétude que le Christ adresse aux
pécheresses, la place qu’il permet à Madeleine d’occuper près de lui,
le fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il apparaît en premier,
ont troublé plus d’une chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas, mais
combien s’en sentent blessées! Après avoir passé leur vie à résister,
par amour de Dieu ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de leur
imagination et aux fièvres de leur cœur, la miséricorde attendrie de
Jésus, les déconcerte, les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes
à juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe encore! Mais joindre à
jamais son nom à celui de ces créatures de honte et de luxure leur
paraît incompréhensible et dur pour les femmes chastes, auxquelles si
peu de gloire déjà est réservée en ce monde.
Le pardon accordé à l’abominable reniement de Pierre, aux persécutions
de Saül de Tarse ne les blesse pas au même degré. Quant aux hommes,
moins subtils et peut-être plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces
contradictions apparentes de la pensée divine, et c’est pourquoi, sans
doute, ils n’apprennent pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles
contiennent.
La légende raconte que le corps de sainte Catherine de Sienne a été
réduit en poussière; dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements.
Celui de sainte Marguerite de Cortone, au contraire, était dans un état
de conservation parfaite et exhalait des parfums délicieux. Or, la
première, cette grande figure de sainte politique qui ramena Grégoire
XI d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu d’autre passion que son
Dieu et la gloire de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue
à la religion qu’après une série d’ardentes amours. J’ai entendu de
bonnes chrétiennes soupirer amèrement à ce récit.
Ces mêmes femmes, enclines presque à contester à Dieu la faculté du
pardon vis-à-vis de la pécheresse repentante, serrent contre leur
cœur, avec la plus grande cordialité, des femmes de réputation plus
qu’équivoque, de caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisant
manteau d’hypocrisie. Il est étrange à quel degré, en ce genre
d’erreurs, ce qui est bas et médiocre obtient d’indulgence. Les grandes
passions, qui portent en elles-mêmes leur excuse, rencontrent une
bien autre sévérité; si celles qui les éprouvent essayent de racheter
leurs faiblesses par la pratique d’autres vertus, on leur en conteste
volontiers le droit. C’est le repentir à l’état de regret, c’est le
premier échelon, et déjà les hostilités se marquent. Si les scrupules
s’accentuent, si la conscience arrive à dominer le cœur, à comprimer
les passions, à ordonner le renoncement, toutes les vertueuses
indignations éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le baudet!» Il
pouvait à son aise «tondre de ce pré la largeur de sa langue», et
brouter même sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser sa faute
ou avoir l’air de la confesser, ou, ce qui est pire encore, essayer de
la racheter, voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes.
Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les femmes dans la vie
sentimentale et passionnelle, la même intransigeance, la même
inconséquence se rencontrent chez les hommes dans les questions
d’honneur, de probité, de droiture. Je parle des hommes qui ont la
prétention de conformer leur vie aux doctrines chrétiennes, sans être
pour cela des saints ou des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés,
concluront des affaires avec eux, rechercheront leur appui s’ils sont
puissants, recourront à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur
âme et conscience ils n’ont aucune estime pour ces associés momentanés,
ils savent parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte, mais tant
que la surface reste convenable, ils les traitent en membres honorés de
la société. Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface, que les
malheureux veuillent racheter, expier, qu’ils essayent de recommencer
une existence nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les mains se
retirent, les yeux se détournent. On supportait tout du coupable, tant
qu’il ne s’était pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne péchera
plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement avoué avoir péché et les
Pharisiens, dont le nombre est légion, se voilent le visage à cette
vue. On ne peut s’empêcher de penser à Tartufe, et si la citation
n’était irrévérencieuse on citerait la scène du mouchoir.
Cette façon d’agir est humaine, car elle est générale et ceux qui la
dénoncent ont peut-être en certaines circonstances pensé et senti de
même, chacun étant plus ou moins esclave d’un faux respect humain.
L’homme est souvent comme un enfant, les mots l’effrayent plus que les
faits; il se bouche les oreilles pour ne pas les entendre et en veut à
celui qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer dans son tympan.
Seulement on peut se demander, au moyen de quel subterfuge moral, les
chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis d’eux-mêmes cette manière
d’être et de voir si absolument contraire à la doctrine évangélique.
Le point n’est pas discutable, cette doctrine place le repentir
au-dessus de la vertu. Ce n’est pas parmi les justes que le Christ
cherche ses disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas à ceux qui
_n’ont plus jamais failli après leur adoption_ qu’il donne le plus
grand pouvoir, ce n’est pas eux qu’il charge de paître en brebis.
L’exemple de Pierre est là pour l’attester. On sait qu’il a choisi
Paul parmi ses persécuteurs. Donc, non seulement il admet et accepte
le repentir, mais il l’honore; à ceux qui ont senti passer sur leurs
consciences ce grand flot purificateur, il promet et il donne une
couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs une vertu rédemptrice.
«Et tes larmes, ô Madeleine, éternellement, sur tout amour de femme,
comme un vent de neige, jetteront la blancheur[13].» Le respect du
repentir est donc imposé par la religion chrétienne. Il ne faut pas
mépriser celui qui regrette ses erreurs, à moins que ce ne soit pas une
lâche peur du châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans l’estime
une place supérieure à la place du juste, admettre et croire qu’il
aura dans les vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée et
que même, sur cette planète, les têtes de ses frondaisons domineront
peut-être celles des lis.
Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements et pratiquer les
vertus difficiles, si les pécheurs doivent occuper les trônes et les
justes se contenter de modestes escabeaux? L’objection, plausible
d’apparence, manque absolument de fonds, car ne se repent pas qui
veut et rien n’est plus rare que ce mouvement de conscience: les
grandes âmes seules en sont capables. Les médiocres peuvent éprouver
elles aussi parfois des lueurs de regret qu’elles prennent pour de la
repentance, mais ces lueurs s’effacent vite.
Le repentir qui régénère est d’essence divine; il ne s’élabore que dans
des alambics d’or pur et marque d’un fer rouge les cœurs à travers
lesquels il passe. Ceux qui en supportent les brûlures appartiennent
à la race des forts, des résistants, des martyrs. C’est ces natures
exceptionnelles que Dieu a discernées sous les hontes, les reniements,
les persécutions des Madeleine, des Pierre et des Paul.
Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner lui aussi ces
grandeurs cachées, et à l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître
pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les pécheurs repentants les
serviteurs enthousiastes, patients et fermes, nécessaires aux causes
généreuses qu’il veut défendre ou faire triompher? Pourquoi? hélas!
pourquoi? Parce que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa propre
justice le rend sourd, parce que le pharisianisme veille encore aux
portes des temples, et que si le Fils de Marie revenait sur la terre,
après dix-neuf siècles de christianisme, la même race de vipères se
dresserait devant lui, les mêmes dénonciations devraient sortir de ses
lèvres.
Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire pour ne pas y
croire, pour ne pas l’accepter, pour ne pas s’incliner devant lui,
l’homme religieux ne trouve dans ses croyances aucun motif et aucune
excuse. Au contraire, l’esprit même du christianisme lui enjoint
péremptoirement de tendre la main à l’âme repentante et de la conduire
à la place d’honneur; on a beau retourner toutes les paroles de Jésus,
une autre conclusion est impossible: «Il y a plus de joie au ciel
pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.»
Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques dans leurs vues,
ont écouté cette leçon et essayent de la pratiquer, mais ce sont les
exaltés; les sages, les raisonnables refusent de l’entendre; la masse y
est résolument contraire. Les poètes seuls semblent l’avoir comprise.
* * * * *
Les manifestations du repentir sont tout aussi mal accueillies par la
classe de ceux qui, tout en portant officiellement le nom de chrétiens,
ne prétendent point agir en disciples du Christ, mais qui, déistes,
spiritualistes, agnostiques, positivistes même, reconnaissent une
loi morale nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y conformer leur
conduite.
La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du pécheur repentant est
infiniment plus excusable et compréhensible que celle des personnes
religieuses, car le sentiment de sa propre justice n’a au fond rien de
moralement choquant chez un positiviste. Tout au plus indique-t-elle de
sa part une lacune d’intelligence, une ignorance de la nature humaine,
un manque de profondeur dans la compréhension. Pénétré de sa vertu, il
éprouve une sorte de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme lui
et placés au même degré social, ont descendu la pente; il n’a qu’une
médiocre confiance dans leurs efforts pour la remonter, et même s’il
a confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître de ce chef
une supériorité; à ses yeux leur position morale reste inférieure
irrémédiablement.
Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans leurs répugnances et leurs
préjugés n’empêche point ces défenseurs de la société et de la morale
d’être imprudents et illogiques en ne pas encourageant le repentir.
Comme on ne peut éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il faut
essayer d’en corriger les effets désastreux. Or, pour cela il n’existe
qu’un seul moyen: convertir le mal en bien, et pour le convertir en
bien il faut amener ceux qui ont l’habitude de le commettre à en
reconnaître l’inutilité, la laideur et les désavantages.
Cette conviction, naissant dans un esprit, en dehors même de tout
sentiment religieux, ou de tout mouvement de consciences, porterait
celui qui en est saisi à une modification de conduite dont les effets
seraient favorables à son entourage et dont la société entière
bénéficierait indirectement. Ne pas provoquer et faciliter ces
volte-faces, quelle que soit la source d’où ils procèdent est, par
conséquent, maladroit, déraisonnable et antisocial.
Tous les hommes presque commettent dans leur jugement la singulière
erreur d’apprécier les individus sur des faits isolés de leur vie,
oubliant que la seule indication véritable de valeur ou de non-valeur
est l’ensemble du caractère. Il y a des êtres dont l’existence n’est
marquée par aucune faute apparente de conduite et qui n’ont jamais
accompli le moindre bien en ce monde, dont la nature étroite, agitée,
égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont été cause de beaucoup
de mal. Ils jouissent cependant de l’estime générale, on leur confie
des missions importantes, on recourt à leurs conseils, on leur laisse
la direction des intérêts d’autrui. Si l’on se donnait la peine
d’examiner de près leur véritable nature, si un peu de raisonnement
et de psychologie expérimentale éclairait le jugement général, on
s’empresserait de les délivrer de toutes responsabilités, les trouvant
indignes et incapables d’en porter le poids.
C’est en sens inverse que ce travail mental devrait s’accomplir pour
d’autres personnalités; tel individu qu’on écarte de toutes les charges
parce qu’il a commis, à un moment donné de sa vie, un acte coupable
de genre quelconque, qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de
dissimuler, possède une nature grande, généreuse, altruiste, droite;
il a déployé pour le bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui
confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait ni fatigues ni efforts!
Pourquoi ne pas recourir à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son
existence et qu’il est connu. S’il était resté caché ou à l’état de
soupçon, il pouvait le multiplier par dix, et l’opinion publique
ne se serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte coupable a
été avéré, confessé, regretté, mieux vaut donc s’adresser à l’être
sans valeur, sans conscience, sans générosité: il remplira sa tâche
mal ou insuffisamment, peu importe, l’étiquette reste convenable.
Et malheureusement, la plupart de ceux qui portent ces jugements
inconséquents, basés sur des faits isolés, sans se soucier d’examiner
l’esprit intime des choses, d’étudier les causes secrètes et les
responsabilités vraies, d’arriver à la nature intrinsèque des êtres
pour être en mesure d’apprécier leurs capacités et leurs possibilités,
croient de bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale. Par ce
système, ils établissent le règne des médiocrités, risquent d’écarter
les valeurs et de placer la terre dont ils ont charge dans les mains de
cultivateurs incapables et paresseux.
Si les hommes apprenaient à établir leur opinion les uns des autres
sur des bases supérieures à celles des conventions et des apparences,
une bonne part d’injustice disparaîtrait de ce monde, et l’on verrait
plus souvent _the right man in the right place_. Ceux qui croient et
espèrent travailler à la préparation d’une société nouvelle, où une
humanité nouvelle est destinée à s’épanouir, devraient commencer à
modifier leur méthode d’appréciation.
Les conducteurs d’hommes, les distributeurs de travail, doivent voir
au-delà des surfaces, distinguer dans les foules, les forces, les
aptitudes, les capacités. Chacun peut avoir droit à une part de
soleil, mais chacun n’est pas apte à diriger une caravane, à construire
une forteresse, à organiser une colonie. Une psychologie plus large,
plus profonde, permettra une répartition plus juste. Tout progrès
social qui ne serait pas fondé sur ce principe, manquerait d’assises
solides.
D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre que l’évolution
sociale se soit accomplie pour que chacun en son particulier apprenne
à modifier son système de psychologie. Tout naturellement, lorsqu’on
jugera sur l’ensemble et non sur le fait particulier, on arrivera à
discerner sous les fautes les forces bienfaisantes, et la constatation
de ces forces, amènera les esprits à accepter la possibilité du
repentir chez ceux qui les ont commises et même avouées. L’acceptation
poussera à l’encouragement; et de l’encouragement au respect chez les
âmes équitables, le pas sera vite franchi.