précédentes. On commence à se préoccuper sérieusement de l’hygiène des
enfants; les parents essayent de développer ou de réparer l’œuvre de la
nature. Mais que de pays où l’on est rebelle encore aux tentatives de
ce genre! Et puis, dans combien de cas, dès que l’autorité paternelle
et maternelle cesse de s’exercer, dès que l’individu est remis à sa
propre direction, le manque d’amour se manifeste immédiatement, la
négligence reprend le dessus.
Si l’être humain est à ce degré indifférent à sa beauté et à sa
santé—les deux points les plus précieux à l’homme naturel, puisqu’ils
intéressent directement sa vanité et ses jouissances, et que du second
surtout dépend la continuité de la vie,—quelles proportions cette
insouciance de ses vrais intérêts assume-t-elle dans les questions
intellectuelles et morales?
On peut affirmer qu’elle atteint des proportions incommensurables. Si
dans l’ordre physique l’individu se néglige, dans l’ordre moral on
pourrait presque dire qu’il se hait, tellement il travaille à se rendre
malheureux et à obscurcir ses rares joies. L’éducation qu’il reçoit
de la famille, de la vie et de lui-même, tout contribue à fausser son
jugement, à développer les instincts qui peuvent le faire souffrir,
à lui farcir la tête de théories gênantes, d’axiomes que la réalité
dément, d’interprétations erronées des préceptes divins.
Cette force irrésistible qui pousse aujourd’hui les populations de
l’Europe vers les pays sauvages et libres, n’est pas seulement un
fait économique, un besoin d’expansion provoqué par une production
industrielle dépassant la demande ou par une surabondance de bouches
à nourrir, elle correspond aussi à une nécessité morale. C’est
une réaction logique contre le factice grandissant de l’existence
civilisée, un désir impérieux de retourner à la vie normale et
naturelle, l’aspiration inconsciente vers une mentalité nouvelle qui
révélera peut-être à l’homme le secret du véritable amour dont il doit
s’aimer.
* * * * *
L’un des premiers torts que l’homme commet contre lui-même est de
développer en son âme le sentiment et le besoin de l’égalité[11]. Les
aspirations vers la liberté peuvent être infinies, celles vers la
fraternité également, mais la poursuite de l’égalité est forcément
limitée à l’espérance d’une justice divine et au désir d’une justice
humaine qui ne fera aucune différence entre le grand et le petit.
Bien que la législation de la plupart des pays de l’Europe proclame
l’égalité de tous devant la loi, chacun sait combien la pratique
s’écarte de cette formule. Il se peut que dans une société, constituée
sur des bases plus larges et plus altruistes, le principe finisse par
triompher; il est désirable qu’il s’étende au-delà des tribunaux,
mais l’égalité, quoi qu’on fasse, ne pourra jamais s’établir qu’au
point de vue législatif. Ailleurs c’est impossible: l’égalité n’est
pas dans la nature, elle ne le sera jamais. Elle n’existe pas non
plus dans l’esprit des choses, ni dans les phénomènes réflexes qu’une
individualité produit sur une autre.
Deux brins d’herbe ne sont pas pareils, un enfant le sait, et pourtant
dès qu’il a l’âge de penser et de réfléchir cet enfant est envahi
par le besoin d’égalité; il ne regarde pas en bas, mais en haut; il
sent qu’il a le droit d’avoir ce que possède l’autre, celui qui est
au-dessus de lui. Le sentiment ne se formule pas d’une façon aussi
précise, mais il est au fond de toutes les vaines poursuites et de
toutes les souffrances vaniteuses et amères qui enlaidissent la plupart
des vies.
Cette passion d’égalité est vraiment la maladie dominante de notre
époque. Elle détruit bien des joies; elle tue souvent la faculté
d’aimer et toujours celle d’admirer; elle est une des causes
déterminantes de l’avarice morale. Tous les efforts de l’homme
devraient tendre à l’empêcher de croître chez ceux dont l’éducation
lui est confiée et à l’étouffer en sa propre âme, car aucune tendance
n’est plus fallacieuse, plus puérile, plus illogique. Elle tue les
originalités et les valeurs, elle médiocrise, rapetisse et trompe
toujours comme résultat final. Elle est la cause de la désolante
uniformité des êtres, des habitudes, des manifestations parlées.
Rien ne ressort en saillie. L’ignorant ne veut plus reconnaître
aucune différence entre lui et le savant; il s’irrite de la position
différente que l’autre occupe dans l’estime publique et le dénigre
pour le ramener à sa propre mesquine situation. L’employé de banque ne
voit aucune différence de valeur entre lui et son patron, et compare
avec amertume la différence de leur traitement; il se ronge ainsi
le tempérament et alimente en son cœur une source intarissable de
mécontentements stériles qui tuent en lui toute faculté de jouissance.
La femme laide refuse d’admettre que la femme belle doive attirer une
attention et des hommages qu’elle-même n’obtiendra jamais; de là une
pénible et inutile tension de tout son être pour arriver aux mêmes
effets. La bourgeoise n’admet plus que sa maison soit inférieure comme
allure à celle de la grande dame dont les tapisseries de haute lice ont
été rapportées du siège d’Arras par un ancêtre connétable. Le moindre
débutant en politique se croit capable de gouverner l’état et s’irrite
contre les grands conducteurs d’hommes qui lui barrent le chemin.
S’il en est ainsi pour les biens visibles et intellectuels, les biens
invisibles excitent les mêmes dénigrements, les mêmes convoitises, la
même fureur d’égalité. Il faut posséder déjà une supériorité d’âme pour
supporter d’entendre vanter la grandeur morale de quelqu’un; il en faut
une plus considérable encore pour que cette constatation procure une
joie. Les meilleurs eux-mêmes essayent de rapetisser ou de nier tout ce
qui les dépasse, tout ce dont ils se sentent incapables, tout ce qui
constitue une inégalité entre eux et ce prochain qui ose les dominer
par sa générosité, son dévouement, son esprit de justice et de vérité.
Enfin, de la plupart des cœurs, dans n’importe quelle situation sociale
ou morale, s’élève la même question puérile: «Pourquoi lui et pas moi?»
Il y a presque vingt siècles que Paul de Tarse y a répondu par d’autres
questions: «O homme, toi plutôt qui es-tu pour contester avec Dieu? Le
vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait
ainsi? Le potier n’est-il pas maître de l’argile pour faire avec la
même masse un vase d’honneur et un vase d’usage vil?»
Les Romains du temps de Néron se révoltaient déjà contre l’inégalité
voulue par Dieu, et cette rébellion, instinctive paraît-il à l’âme
humaine, n’a fait que croître depuis lors. Cimentée, développée
par l’éducation sociale et politique, elle a atteint aujourd’hui
l’état aigu et constitue l’une des causes principales des multiples
souffrances qui obscurcissent sur terre la vie humaine. Lorsque l’homme
aura appris à s’aimer réellement, il devra lutter contre cette tendance
de vouloir grimper au sommet de l’arbre si l’agilité des membres et la
longueur du souffle lui font défaut; il devra apprendre à discerner le
divin dans les moindres créations de Dieu et se contenter d’être parmi
ces moindres; il devra comprendre l’absurdité de toute poursuite vers
une égalité que la nature n’a absolument pas voulue, puisqu’aucune de
ses œuvres visibles n’en porte l’empreinte.
Mais, dira-t-on, cette convoitise qui pousse l’homme à vouloir égaler
son prochain plus élevé que lui, est la base de tout progrès; y
renoncer serait faire croupir l’insecte dans la vase où il est né.
L’objection est fausse. L’homme qui aura appris à s’aimer voudra donner
toute sa valeur, il comprendra que c’est son premier devoir vis-à-vis
de lui-même. Seulement il essayera d’être et non de paraître; d’être
et non de copier; d’être, sans qu’il soit nécessaire pour cela de
faire dégringoler autrui du faîte atteint. La lutte pour la vie, cette
concurrence inévitable qui jette les individus pêle-mêle sur les mêmes
routes, les forçant à jouer des coudes pour arriver au but, perdrait
ainsi de son âpreté et une certaine justice distributive s’établirait.
Les honneurs à décerner risqueraient d’échoir en partage aux plus
dignes; le charlatanisme ne pourrait concourir aux prix; la lice ne
serait ouverte qu’aux valeurs réelles petites ou grandes.
L’homme qui s’aime doit être ambitieux, il doit se vouloir grand,
non au point de vue du paraître, mais de l’être. Il doit se vouloir
beau, sain, intelligent et sage. Il désirera la sanction de l’opinion
publique, oui, certes, mais pas au-delà de ce qu’il sent mériter.
D’ailleurs, elle n’aura pour lui qu’une importance secondaire, il
aspirera surtout à être. C’est encore le plus sûr. Même en ce monde
d’injustices, il y a une sorte de justice finale. Et puis ceux qui
croient à l’immortalité, comment veulent-ils y arriver? Déformés,
détériorés, rapetissés? ayant gaspillé les talents qu’ils avaient
reçus en dépôt ou les ayant enfouis sous terre? Le premier devoir de
l’individu vis-à-vis de lui-même est de donner toute sa mesure. Ne pas
la donner, c’est être son propre ennemi.
Si l’être humain se mettait à ce point de vue résolument, pratiquement,
une révolution morale s’accomplirait. Quelle saveur prendrait la vie,
quel grand souffle la traverserait! l’ennui déprimant en serait à
jamais banni; il n’y aurait plus d’existences vides et veules. Chacun
saurait pourquoi il doit vivre: pour se bien aimer et aimer les autres
de la même façon.
Une autre objection se présente. L’ambition de donner toute sa valeur,
d’atteindre la plus haute possibilité de perfection ne jettera-t-elle
pas l’homme dans de douloureux découragements lorsqu’il verra que
ses efforts sont vains, qu’il constatera des rechutes successives?
Oui, certes, mais la recherche du paraître, la course à la fortune et
au succès ne lui procurent-elles pas les mêmes déboires, les mêmes
dépressions? Et elles sont bien plus aiguës, plus irritantes, car il
peut s’en prendre aux autres, en accuser les autres..., ce qui empêche
et paralyse l’effort, tandis que de devoir s’en prendre à soi-même
s’accuser soi-même peut faire sur la volonté l’effet d’un vigoureux et
efficace coup de fouet.
Si l’homme s’aimait réellement, il apprendrait d’abord à devenir son
maître pour savoir se guider dans le chemin du bonheur ou plutôt de
l’harmonie, seule capable de remplacer la félicité passagère ou absente
dans cette vie terrestre. En voyant le peu de contrôle que la plupart
des êtres ont sur eux-mêmes, sur leurs tendances fâcheuses, leurs
goûts nuisibles, leurs habitudes antiesthétiques, on se demande quelle
résistance ils sauraient opposer aux grandes passions si elles venaient
à les toucher ou à certaines tentations redoutables qui parfois se
dressent devant les consciences pour les attaquer et les vaincre.
Heureusement ou malheureusement les grandes passions sont rares et les
grandes tentations également, infiniment plus rares qu’on ne le croit
et ne le dit. Chacun est d’une façon ou de l’autre sollicité au mal, au
désordre, à la rébellion, au péché sous quelqu’une de ses formes, mais
que de gens se rengorgent dans une austère respectabilité qui n’ont
jamais rencontré sur leur route l’or s’offrant à eux, s’imposant à eux,
s’acharnant après eux!
Tous les hommes ont eu des velléités de fortune, mais ceux auxquels
la fortune est venue d’elle-même tendre la main, offrir ses plus
alléchantes faveurs contre une concession d’apparence minime ou
considérable sont peu nombreux. La rencontre de Méphistophélès et de
Faust ne se renouvelle pas chaque jour. De même pour les passions de
l’orgueil et de la chair: les Moïse, les David sont assez rares. Tout
le monde s’imagine avoir aimé, être capable d’aimer; rien de moins
commun pourtant qu’un fort amour, un de ces amours qui entrent dans le
sang, allument le cerveau et amollissent mortellement le cœur. Rien de
moins commun, mais chaque homme cependant peut être appelé à rencontrer
les dieux sur sa route. Comment les fuir ou les terrasser, s’ils sont
des mauvais dieux, des dieux qui entraînent à la honte, à la misère, au
désespoir lorsqu’on n’a pas appris à être son propre maître? Devenir
roi de soi-même est donc le premier acte de l’amour.
Après avoir chargé sa machine de ce combustible indispensable qui est
la maîtrise de soi, il s’agit de savoir dans quelle direction on compte
la lancer. La plupart des gens s’aiment si peu qu’ils ne se demandent
jamais ce qu’ils aspirent à être. Ils pensent à améliorer ou à
conserver leur situation financière et sociale, rarement à la forme que
prendra leur _moi_. C’est là une étrange indifférence, que la plupart
des honnêtes gens partagent. On demande à un jeune garçon: «Que veux-tu
devenir?» Il répondra: «Marin, soldat, prêtre, littérateur.» Il ne
dira jamais: «Un fort, un patient, un sincère, un héroïque, un sage.»
Il ne le dira pas, parce que la plupart du temps il n’y a pas pensé.
Chacun s’occupe de l’étiquette à mettre sur sa personne extérieure et
rarement de la personne intérieure. Et pourtant tout l’avenir terrestre
et éternel dépend du développement de cette personne intérieure. Tout
est en nous; c’est vrai dans toutes les branches: vie sentimentale, vie
intellectuelle, vie artistique et même vie sociale.
L’homme est appelé par Dieu à la perfection, mais la mystérieuse
tragédie qui a fait de son âme le terrain où des forces contraires se
livrent une bataille acharnée, rend sans doute impossible, du moins
sur cette planète, l’achèvement de l’œuvre parfaite. Tout en tendant
vers le soleil, il doit donc, non pas circonscrire ses aspirations,
mais diriger ses efforts, employer ses forces au développement
des facultés et des dispositions qui lui sont propres. Comme dans
l’ordre intellectuel, il se sent porté à devenir musicien, soldat,
physiologiste ou mathématicien, de même dans l’ordre moral, il peut
et doit choisir sa personnalité, une personnalité qu’il aimera, non
avec cette puérile et injustifiée admiration de soi-même, partage des
sots, mais avec cet attachement lucide de l’auteur pour l’œuvre même
incomplète qui lui a coûté un travail persévérant, courageusement
accompli.
Si la créature humaine s’aimait comme elle doit s’aimer, elle donnerait
à son propre jugement sur elle-même une valeur extrême et n’en
attribuerait qu’une fort mince à l’opinion d’autrui, car elle seule
connaît et le fond de son cœur, et les secrets mobiles de ses actions,
et la puissance de ses efforts. Évidemment l’homme n’est pas un être
solitaire, il a besoin de la critique et de l’approbation des autres
hommes; seulement d’ordinaire il y attache une importance exagérée,
nuisible à son indépendance morale et à sa dignité. Et s’il ne
s’agissait que de l’opinion de l’élite! Mais il est tout aussi sensible
aux jugements du vulgaire, incapable de toute appréciation équitable et
intelligente.
On pourrait craindre qu’en apprenant à donner à son jugement une
valeur supérieure, l’être humain ne devienne d’une insupportable
suffisance. Mais c’est le résultat contraire qui sera atteint. En
s’aimant assez pour vouloir se parer de toutes les beautés, il se
sentira toujours inférieur à son idéal et sera ainsi maintenu dans un
état constant d’humilité salutaire. C’est l’habitude de regarder aux
autres et de donner de l’importance à leurs flatteries qui le rend
si facilement satisfait de ses propres mérites. Même au point de vue
physique, l’aspiration à la beauté vraie tue la vanité: qu’une jolie
femme se compare à la Psyché de Naples, elle deviendra modeste; qu’elle
établisse un parallèle avec ses amies médiocres ou laides, elle se
rengorgera vaniteusement. Et il en est de même dans tous les ordres
d’idées et d’ambitions. L’âme morte n’est pas celle qui cherche en
elle-même la source des richesses et des joies, mais bien celle qui,
ne pouvant vivre sur son propre fond, quête chez les autres l’appui
qui lui manque, pose les bases de sa conscience dans la conscience des
autres, se contente de cette chose peu stable et peu sincère souvent,
qui s’appelle l’approbation des autres.
Il est curieux de constater à quel degré l’homme manque d’indépendance
morale. A notre époque, le phénomène est curieux; les individus
réclament la liberté sous toutes ses formes, ils en ont soif, ils
veulent s’en enivrer; les plus petites entraves les irritent, les
affolent, mais de la seule vraie liberté ils n’ont cure, la liberté
intérieure ne les séduit point, ils en ont peur comme de la solitude.
Tout le monde s’associe, se groupe, se syndique, chacun veut faire
partie d’un groupe de loups qui hurle, on cherche l’esclavage. La
convoitise, la lâcheté et la vanité sont souvent à la base de ce besoin
de joug, mais ce qui le détermine surtout, c’est le manque d’amour que
l’homme a pour lui-même et, par conséquent, le manque d’estime.
Jamais les individus ne se sont moins estimés eux-mêmes qu’à notre
époque. Le snobisme régnant en est la preuve; vouloir à tout prix être
le reflet de quelqu’un ou de quelque chose, tirer son rayonnement
d’autrui, mettre son ambition à se frotter à plus haut que soi, est
encore plus absurde que répugnant. Ah! oui, être digne, devenir digne
de se mêler à ce qu’il y a de plus élevé en ce monde pour faire partie
de l’élite intellectuelle et morale, le sentiment est compréhensible
et juste, mais se réduire à l’état parasitaire, vouloir à tout prix
fréquenter ce qui est grand sans y avoir aucun droit, est-ce là un but
digne de l’être humain, fait à l’image de Dieu, de l’homme qui ressent
pour lui-même un vrai amour?
Chaque maître doit avoir ses disciples (hélas! ils n’en ont plus guère
de notre temps!) qui se nourrissent de ses enseignements, qui sont
les porte-étendards de ses paroles, mais, si ces disciples suivent le
maître, simplement parce qu’ils s’imaginent qu’un reflet de sa gloire
tombera sur eux et non par dévouement, respect, admiration réelle,
ils ne méritent plus le nom de disciples, ils sont des snobs, des
profiteurs, des arrivistes, des gens qui se mutilent eux-mêmes, qui
stérilisent volontairement leur cerveau et par conséquent ne s’aiment
point.
La grande catégorie des ignorants, non de ceux auxquels rien n’est
offert, mais des ignorants volontaires qui, par sottise, incurie ou
paresse se refusent à tout effort pour s’approprier les connaissances
qui leur sont présentées de tous côtés, rentre également dans le cycle
des ennemis d’eux-mêmes. Aujourd’hui la culture, sinon la science, est
aussi indispensable à l’individu d’une certaine classe que l’éducation
elle-même. Pour obtenir une place au soleil, qui ne soit pas un
vol, il faut savoir. C’est vrai pour les hommes et pour les femmes.
Et combien s’y refusent obstinément, parmi ces dernières surtout!
Elles sacrifient cette nourriture nécessaire, avec tous ses avantages
matériels et moraux, aux plus puériles et sottes occupations et
préoccupations, à des poursuites dont il ne restera rien et qui, même
innocentes, laissent néanmoins d’humiliants souvenirs.
Le grand développement intellectuel n’est pas à la portée de tous,
il n’est pas dans les goûts de tous. Il y a différentes missions
à remplir, c’est pourquoi il est si indispensable de choisir sa
route avec réflexion et discernement. Les uns aspirent à la place
du grand lis blanc, d’autres se contentent d’être une modeste fleur
des champs ou une utile plante potagère; d’autres encore rêvent aux
chênes puissants, aux cèdres fiers, aux aloès à la floraison unique
et splendide, aux plantes compliquées des serres. Toutes ces œuvres
de la nature ont leur utilité et leur raison d’être, mais dans chaque
espèce il en est de splendides, de médiocres et de rabougries. Si l’on
s’aime, il faut essayer d’être parmi les belles plantes. Or, la plante
humaine demande une culture intellectuelle considérable; toutes les
joies de la vieillesse et de l’âge mûr y sont attachées. Le pessimiste
Schopenhauer admet qu’une fois les passions amorties, on peut connaître
le bonheur sous les cheveux blancs, si l’on a le goût des choses de
l’esprit et que l’intelligence soit restée ouverte. Mais ce goût ne
naît pas au déclin de la vie, il faut l’avoir connu et cultivé dès sa
jeunesse. J’ai connu quelques belles et heureuses vieillesses, mais
toutes, en effet, étaient amoureuses de l’idée, de la méditation, du
livre... _In Angulo cum libello._
* * * * *
La sensibilité étant durant toute la vie active de l’homme la cause
principale de ses joies et de ses douleurs, il serait utile de se
demander dans quelle voie il doit la diriger pour son propre bonheur et
le développement normal de ses facultés affectives.
La sensibilité n’est pas la sentimentalité; celle-ci sous toutes
ses formes, même la forme naturelle, est une source d’erreurs, de
pernicieuses illusions et d’inutiles souffrances. Tout ce qui tend
à l’accroître, à l’aiguiser devrait, par conséquent être banni,
de l’éducation que nous recevons des autres et de celle que nous
nous donnons à nous-mêmes. Elle représente, du reste, bien plus une
habitude de l’esprit qu’un besoin du cœur, et en général se développe
au détriment des affections vraies et se perd en phrases vides,
en aspirations vagues. On rêvera à l’ami absent, mais on oubliera
d’agir pour lui. Les personnes sentimentales sont presque toujours
les moins altruistes et ne contribuent que faiblement à la félicité
de leur entourage, car elles deviennent facilement le centre de leur
sentimentalisme, se posent vis-à-vis d’elles-mêmes en êtres à part,
méconnus du vulgaire, magnifiant en sérieuses épreuves les petits
déboires de la vie, se forgeant une série d’imaginaires souffrances.
En résumé, être sentimental vis-à-vis des autres c’est les aimer plus
artificiellement que réellement. Être sentimental vis-à-vis de soi-même
c’est ne pas s’aimer du tout, puisque c’est développer en soi des
causes factices et inutiles de douleur.
La vraie sensibilité, au contraire, est une source constante de joie,
elle produit un rayonnement continuel de l’âme. Plus l’homme aimera
autour de lui, mieux il s’aimera lui-même, l’amour pour autrui étant
l’unique moyen efficace de contribuer à sa propre satisfaction. Ceux
qui, par crainte de la souffrance, stérilisent leur cœur, deviennent
des âmes mortes; l’avarice morale les étreint et tarit en elles toutes
les forces d’expansion et de lumière. Ils donnent le moins possible
au prochain pour éviter les déceptions et l’ingratitude, mais cette
précaution se retourne contre eux-mêmes. En étouffant leurs sentiments
altruistes, ils augmentent leur égoïsme, ce qui les rend plus sensibles
à ce qui les touche et par conséquent les fait souffrir davantage.
Aimer les autres, c’est donc s’aimer soi-même et s’aimer réellement,
car on n’est heureux qu’en aimant; seulement, il faut les aimer pour
eux-mêmes et non pour soi, il faut les aimer en s’extériorisant
pour leur être utile, sans cette exagération morbide qui change le
dévouement en souffrance, en somme il faut les aimer comme nous-mêmes
pour leur bien réel. Tout s’enchaîne admirablement dans cet ordre
d’idées, car le but de l’amour pour soi et les autres est d’amener
l’âme humaine à l’harmonie.
Cette même harmonie demande que la sensibilité soit dominée par
la raison, la patience et le courage, sans quoi elle dégénère en
sensiblerie et devient, plus même que la sentimentalité, une cause
de chagrins perpétuels et inutiles pour ceux qui l’éprouvent et un
tourment pour ceux qui en sont l’objet. Pour rester salutaire et
bonne à soi et aux autres, elle doit se garer de nombre d’écueils et
surtout de l’excès de personnalité d’où naît la susceptibilité, cette
pierre d’achoppement de tant de vies. Ennemie de tout bonheur, de
toute satisfaction et de toute paix, la susceptibilité devrait être
considérée par les êtres intelligents comme une maladie douloureuse
qu’il faudrait tâcher d’enrayer dès le premier symptôme. Si l’homme
savait s’aimer il ne permettrait jamais à ce sentiment morbide de
prendre racine en son âme.