La charité n’apparaissait pas aux consciences de nos pères comme un

devoir social; elle n’était pratiquée que par une rare élite. Le temps

présent est en progrès, et il faut l’en louer. Mais cette charité de

jadis, accomplie seulement par les âmes bonnes ou pieuses, avait une

chaleur qui fait défaut à la sèche philanthropie actuelle: les uns

y mettaient un peu d’amour humain, les autres un peu d’amour divin,

ce qui enlevait à l’aumône donnée une partie de son humiliation et

engendrait une parcelle d’attendrissement reconnaissant dans les cœurs

de ceux qui la recevaient. Aujourd’hui, les dons sont plus nombreux,

plus abondants, mais on exerce la bienfaisance comme on paie les impôts

et subit le service militaire obligatoire. Sous cette charité, on

devine la crainte et on ne sent plus l’amour.

* * * * *

A mesure que ces vides se creusaient dans le cœur de l’homme, l’amour

désordonné de soi, cause et effet en même temps, s’y développait dans

des proportions effrayantes. La satisfaction des besoins individuels

ayant été reconnue par l’école économique libérale comme l’unique

moteur de l’activité humaine, la société, égarée par cette apparente

sagesse, se crut autorisée à considérer l’égoïsme comme un droit et

presque comme un devoir: la science ne l’appelait-elle pas un élément

indispensable de l’économie politique, une des forces nécessaires à

la conservation de l’espèce? La doctrine de l’altruisme, proclamée

par les sociologues anglais, comme un contrepoids destiné à maintenir

l’équilibre social, ne trouva pas la même complicité dans les instincts

de l’homme. L’altruisme fut accepté en théorie, mais il n’exerça qu’une

faible influence sur les habitudes de vie intérieure.

La liberté est-elle responsable des excès de l’individualisme? Toute

une école l’affirme, et il est certain que dans l’ordre économique,

la formule du _laissons faire_ et du _laissons passer_ a amené le

désarroi et le déclassement dont notre société souffre. Mais, dans

l’ordre moral, les consciences, formées par le christianisme, auraient

dû, semble-t-il, opposer un frein aux doctrines du libéralisme

personnel. Elles ne l’ont tenté que faiblement; et, spectacle illogique

et douloureux, on a vu la généralité des croyants s’approprier la

théorie du droit de l’égoïsme et tomber, comme les incrédules, dans la

stérilité où jette la recherche unique et exclusive de soi. Tolstoï,

«le grand sonneur de cloches», a eu le courage d’écrire: «Rien ne

ressemble moins au christianisme que les principes d’après lesquels

les soi-disant chrétiens dirigent leur vie.» Le jugement est peut-être

excessif, mais il ne manque ni de vérité, ni de justesse. L’esprit de

l’Évangile a déserté les cœurs. Les plus stricts observateurs de la

morale sociale et des pratiques religieuses ont une façon, aujourd’hui,

d’envisager les devoirs et les obligations de l’existence qui ressemble

étrangement à celle du matérialiste honnête homme.

Or, c’est surtout par l’esprit des choses, que le croyant doit se

distinguer de l’incrédule. Quelles que puissent être les défaillances

de sa foi, les entraînements de ses passions, l’empire des forces

troublantes qui cherchent à l’aveugler, il faut que sa pensée demeure

intacte. Croire en Christ, comprendre sa doctrine et commettre des

fautes, des erreurs, des crimes même, cela s’explique. Mais considérer

l’égoïsme comme un droit ne s’explique pas, car admettre un seul

instant qu’on est autorisé à fermer son cœur à autrui, c’est prouver

qu’on n’a rien compris au christianisme, c’est en être séparé par

d’infranchissables barrières. Lorsque l’homme tue, vole, s’avilit dans

les désordres, sa conscience, à moins qu’elle ne soit complètement

oblitérée, l’avertit qu’il transgresse une loi. Et ce même homme

se meut à l’aise dans le plus féroce égoïsme, oubliant que ces

commandements devant lesquels il tremble se résument en deux seuls,

dont le second est: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.»

Aujourd’hui, pour défendre ses erreurs ou ses omissions, l’être humain

ne peut plus plaider l’ignorance. Il a appris à mesurer ses facultés

et ses forces; il connaît ses obligations politiques et sociales; il

sait qu’il faut respecter, non seulement le texte, mais l’esprit des

lois qui régissent le pays où il habite. Pourquoi ayant appris à se

rendre compte de tout, n’est-il aveuglé que sur un seul point? Et sur

ce point cependant, il y a accord entre la lettre et l’esprit, et les

mots qui les rendent ont une précision et une clarté qui empêchent

l’équivoque de naître. Ces mots ne sont pas nouveaux. Depuis presque

deux mille ans, ils sont répétés par des générations qui ne les ont

qu’imparfaitement compris et plus imparfaitement pratiqués.

L’école économique libérale a voulu démontrer que l’application

absolue de la loi de l’amour aurait pour conséquence la ruine de la

société, la destruction de la famille, l’annihilation des forces

individuelles, comme si l’instinct de la conservation n’était pas

assez fort chez l’homme pour servir de digue efficace à l’excès des

sentiments altruistes. D’ailleurs, ce n’est point l’anéantissement

de l’individu que l’Évangile demande. Il n’est pas dit: «Cesse de

t’aimer», c’est-à-dire cesse de sauvegarder tes affections, tes biens,

tes intérêts, mais: «Élargis le cadre de tes sentiments, fais-y entrer

le prochain, aie pour lui les sollicitudes que tu as pour toi-même[9].»

Il y a dans les Écritures un équilibre divin; tout ordre qui, exécuté

avec excès, pourrait devenir une cause de dangers sociaux, est

contre-balancé par un autre commandement. Ce qui dans le sermon sur la

montagne semble conduire au quiétisme, est corrigé par la parabole des

talents. Tout ce qui, dans le devoir du renoncement, paraît restreindre

l’initiative personnelle, a pour contrepoids l’ordre que le Christ

donne à ses disciples: «Soyez le sel de la terre.»

Mais ce prochain qu’il nous faut aimer, qui est-il? Est-ce le mandarin

de Pékin, le sauvage du cœur de l’Afrique, l’inconnu de la maison

voisine que l’on ne rencontre jamais? Abstraitement, oui. En réalité,

le prochain est représenté par les êtres que la vie met sur notre

route. Certes, l’homme ne doit pas se désintéresser des intérêts

généraux de l’humanité, mais, à moins d’une situation particulière ou

d’une vocation spéciale, il ne peut y travailler que dans la proportion

du grain de sable qui concourt à former la montagne. Ses devoirs

directs sont plus restreints et plus précis. En dehors de la famille,

de ceux dont il partage les peines et les joies et qui ne peuvent

souffrir sans qu’il en ressente le contrecoup, il y a le grand cercle

des êtres avec lesquels il est en contact fréquent, mais dont les

intérêts cependant ne sont pas les siens. Le point est là: le prochain,

c’est l’individu qui se trouve mêlé à notre vie, sans que nous soyons

liés par des intérêts communs. Lui rendre service, soulager ses misères

matérielles et morales ne suffit pas, on nous ordonne de l’aimer! Or,

l’aimons-nous? La vérité essentielle du christianisme a été, hélas!

si peu comprise, que les plus honnêtes gens n’ont aucun scrupule de

ne pas aimer. On aurait honte de refuser un morceau de pain, mais

journellement on refuse son cœur.

A quelque degré de civilisation qu’ils parviennent, il y aura toujours

entre les hommes des rancunes, des jalousies, des violences. Les

meilleurs et les plus sincères ne pourront jamais éviter complètement

les emportements du sang et de l’esprit. Ils portent en eux des

principes inguérissables de colère, mais on peut commettre des duretés,

ressentir des haines, et pourtant garder son âme vivante, c’est-à-dire

capable de repentir et d’amour. Le mal irréparable, ce ne sont pas les

actes d’égoïsme, _c’est la tranquillité de conscience avec laquelle on

les accomplit_; là est le profond illogisme des âmes chrétiennes et

leur crime envers le Maître qu’elles prétendent servir.

Autour d’elles, il est vrai, le courant est puissant: tout conspire

à étouffer chez l’homme les élans généreux. Ceux qui l’aiment sont

les plus acharnés à cette œuvre de stérilisation; on lui fait honte

des efforts qu’il tente pour obéir à la loi d’amour; on le ridiculise

affectueusement; on lui rappelle ses intérêts bien entendus; on

décourage ses bonnes intentions: «Dupe, pauvre dupe!» disent les

regards, sinon les voix. Plus on aime, et moins on supporte de voir

l’être aimé se donner, se sacrifier à quelqu’un ou à quelque chose.

L’un des préjugés les plus communément admis est que les hommes

comprennent et pratiquent l’altruisme moins que les femmes. Celles-ci

se montrent, en effet, plus capables de certains dévouements: leurs

mains soignent un malade avec une dextérité et une persévérance que les

mains masculines ignorent, et, lorsque leurs sentiments intimes sont

touchés, elles ont plus de spontanéité que l’homme dans le don de leur

personne ou de leur temps. Mais en réalité les femmes sont les grandes

prêtresses de l’égoïsme. Prenons les meilleures, celles qui s’oublient

elles-mêmes pour ne penser qu’à leurs maris et à leurs enfants. Que

leur enseignent-elles d’ordinaire? Se réjouissent-elles de voir

leurs fils, leurs filles, prêts à se consacrer à une cause généreuse,

à une affection désintéressée? La plupart des mères stériliseraient

volontiers, si elles pouvaient, le cœur de leurs enfants, afin que

rien d’eux ne soit perdu. Ce sont elles qui leur apprennent l’avarice

morale, leur enseignant à ne pas se dépenser inutilement, à garder pour

eux les dons qu’ils ont reçus. Leurs paroles, leurs caresses, leurs

actes que disent-ils? Certes pas: «Aime ton prochain comme toi-même»,

mais plutôt: «La vie est une lutte et je veux que tu sois parmi les

victorieux. Aimer c’est souffrir et je ne veux pas que tu souffres[10]!»

Ce même langage, les femmes le tiennent à leurs maris. Au nom des

intérêts de la famille, que de fois ne les poussent-elles pas à

l’ingratitude, à l’injustice, au mépris des droits du prochain? L’homme

obéirait parfois à un mouvement généreux; un sentiment d’équité lui

indique la nécessité d’un sacrifice, d’une réparation, d’un pardon à

accorder. Qu’elle soit mère, sœur, épouse, la femme l’arrête presque

toujours. Est-ce que son cerveau ne pourrait concevoir l’altruisme

hors du cercle toujours plus restreint de ses affections personnelles?

D’admirables exemples démentent cette imputation d’infériorité

morale. Ce qui manque aux femmes croyantes, aux femmes honnêtes

qui veulent pratiquer la morale, c’est la logique et la bonne foi;

leur intelligence et leur conscience ne sont pas suffisamment en

exercice. Si elles apprenaient à mieux raisonner, à se rendre compte

des obligations que certaines croyances imposent, ainsi que des

responsabilités qui en découlent, elles désireraient pour ceux qu’elles

aiment les biens essentiels, un amour mal entendu cesserait de les

pousser à la «médiocrisation» des âmes qui leur sont confiées. La

maternité donne aux femmes une part considérable d’influence sur les

générations futures, aussi les erreurs de jugement qu’elles commettent

ont-elles une portée considérable. Pour redonner la vie aux formules

mortes, pour faire refleurir dans les cœurs desséchés l’amour naturel

et l’amour charité on ne peut se passer de leur coopération. Dans

cette œuvre toute intime, la femme a une part d’action à exercer plus

importante encore que celle de l’homme.

* * * * *

Il n’y a pas eu de génération moins gaie que la nôtre. L’intérêt

matériel érigé en culte et l’avarice morale en dignité ont enveloppé

toutes les vies d’un morne ennui; l’âpre recherche du plaisir personnel

a appauvri les imaginations et leur a ravi la possibilité des

jouissances exquises et ardentes. Certes, l’incertitude de l’avenir

et les menaces qu’il contient pour ceux qui n’en attendent pas l’ère

heureuse, ont contribué largement à cette croissante tristesse du

siècle qui vient de finir, mais le desséchement de l’âme y a plus

de part encore que la crainte. Les détraquements de nerfs dont la

génération actuelle souffre,—résultat du mouvement fiévreux où l’homme

s’agite afin d’arriver à ne plus sentir le vide de son cœur,—pourraient

avoir, en s’accentuant, de désastreuses conséquences pour la santé

intellectuelle de la race humaine. Il est temps de s’arrêter sur

cette voie du dépouillement intérieur, où la société moderne a cru

orgueilleusement trouver la sécurité et le bien-être.

Mais comment feront les âmes égoïstes, dont les courants intellectuels

de ces dernières années ont tari la sève, pour apprendre à vivre et à

aimer?

La tâche de réchauffer le cœur de l’humanité et de lui redonner la

puissance de sentir la joie incombe à ceux qui ont le privilège de

croire à une bonté suprême et à une immortalité bienheureuse. Ils n’ont

pas le droit d’être tristes ceux-là! Mais eux aussi, pour ne pas être

tristes, ont besoin d’aimer. Les chrétiens devraient apprendre l’amour.

Qu’ils appliquent à leurs croyances les méthodes de logique qu’ils

appliquent aux autres études et ils éprouveront le besoin de se mettre

enfin d’accord avec eux-mêmes. Sur ce point spécial de l’amour, ils se

trouveront dans le dilemme suivant: ou renoncer à la religion dont ils

repoussent le commandement essentiel, ou l’accepter et sentir plus de

remords d’y manquer que de toute autre faute commise.

Au contact de l’amour chrétien, les affections naturelles reprendraient

force et vie. Après les âmes croyantes, les âmes fières seraient

les premières à répudier l’égoïsme, ne fût-ce que par haine de la

vulgarité. N’est-il pas plus noble de donner que de recevoir? Ce qui

est vrai dans l’ordre matériel l’est également dans l’ordre moral. Le

don continuel, sans marchandage, sans parcimonie, y a-t-il rien de plus

grand? Ce qui est mesquin, c’est prétendre en recevoir l’équivalent.

L’humiliation ne sera jamais pour celui qui donne, s’il donne avec

désintéressement; on n’est pas trompé quand on n’a rien attendu!

L’orgueil qui a poussé l’homme à fermer son cœur est donc faux dans son

essence même; au lieu de grandir il rapetisse, au lieu d’épargner les

souffrances, il tarit la source des joies. Ce serait être dupe que de

continuer à suivre ses décevants conseils.

De tous côtés, en ce moment, des appels d’une redoutable éloquence

s’adressent au cœur de l’homme. La misère refuse de se taire et crie

sa souffrance; la grande masse des déclassés, grossissant chaque jour,

exhale les gémissements angoissés des malheureux qui ne tiennent à rien

et n’appartiennent à personne; la solitude morale dans laquelle tant

d’êtres, apparemment heureux, se débattent, arrache de leurs yeux des

larmes silencieuses et amères. L’homme restera-t-il insensible à toutes

ces douleurs auxquelles il participe, à toutes ces voix qui montent

vers lui, qui en appellent à sa pitié, à son amour?

Jamais l’occasion d’une plus éclatante revanche sur l’égoïsme ne s’est

présentée pour le cœur humain. Saura-t-il la saisir et comme Lazare

sortir du tombeau? Le principe de renaissance, que tous les mythes

anciens ont admis, empêche l’espérance de mourir. Il faut croire

à cette étincelle immortelle et attendre l’heure prochaine où les

hommes, tout en conservant leur individualité, se seront faits une âme

collective dans laquelle on entendra battre le cœur de l’humanité.

CHAPITRE IV

LE FAUX AMOUR DE SOI

L’essentiel pour le

bonheur de la vie, c’est

ce qu’on a en soi-même.

(SCHOPENHAUER.)

Les adversaires de l’altruisme ont prétendu et prétendent que son

application dans la vie vécue serait destructive de tout progrès

civilisateur, et que la pratique du renoncement personnel priverait la

société humaine des conquêtes qu’elle doit aux efforts de l’homme. Ce

que les ordres religieux ont accompli pendant des siècles prouve que

la théorie est contestable. Celle du renoncement absolu à son propre

moi n’est pas moins fausse, dès qu’on l’envisage dans ses conséquences

ultimes. La haine de soi-même aurait des effets tout aussi fâcheux que

l’égoïsme; elle serait, en outre, parfaitement contraire à ce que la

nature impose, à ce que la science et la philosophie enseignent et

même à l’esprit chrétien, car quel suprême modèle d’amour le Christ

donne-t-il à ceux qui l’écoutent? «Tu aimeras ton prochain comme

toi-même.» L’amour de soi est donc la forme la plus élevée de l’amour.

Bien entendu, sa puissance effective ne doit pas être limitée au

seul _Ego_,—ce qui produirait un rétrécissement infécond,—elle doit

s’étendre largement de façon à développer à l’infini les possibilités

de la personnalité humaine.

Les défenseurs de la théorie du moi haïssable, plus boudhistes que

chrétiens et que Schopenhauer a marqués d’une indélébile empreinte,

soutiennent que tout le mal senti, pensé et accompli en ce monde

provient de l’amour que l’homme ressent pour lui-même; séduit par Maïa,

il cède à la volonté de vivre. Sans discuter la portée philosophique de

leur théorie, ni examiner si elle pourrait être sincèrement pratiquée

sur cette terre, on est forcé d’avouer, en constatant les maux, les

injustices, les ruines dont l’individualisme est responsable, que leur

façon de penser peut paraître juste. Mais cette impression disparaît si

l’on analyse impartialement les causes réelles de cet état de choses;

ce n’est point l’amour de soi-même qui le produit, mais bien plutôt une

fausse idée de ce qu’il est bon de chercher, d’acquérir ou de conserver

pour atteindre la félicité et la plénitude vitale.

L’équilibre humain ne peut exister en dehors de cette formule: l’homme

doit s’aimer en aimant les autres; si le mal semble sortir de cet

amour, c’est que l’homme ne sait pas s’aimer, n’a pas appris à s’aimer,

s’aime mal, s’aime faussement.

Le faux amour de soi est la raison du moi haïssable: pour qu’il

devienne aimable, il est nécessaire que l’homme apprenne à s’aimer

véritablement et à aimer les autres de la même façon qu’il s’aime

lui-même.

* * * * *

L’éducation de l’être humain se divise en trois parts: celle qu’il

reçoit de ses parents, celle que lui enseigne la vie,—connue sous

le nom d’expérience,—et celle qu’il se donne à lui-même. Il n’a de

contrôle que sur cette dernière, et c’est la seule dont il soit

responsable pour ce qui concerne son propre développement. Comme

éducateur et comme membre de la société il a vis-à-vis d’autrui:

enfants, élèves, amis et concitoyens de lourds comptes à rendre,

mais il est absolument innocent des idées erronées que ses parents

ont pu lui apprendre, des choses essentielles qu’ils ont oublié de

lui enseigner; il est également irresponsable des empreintes dont

son milieu et son époque marquent son esprit. Dans cette question si

importante et essentielle, d’où dépend l’orientation de son existence

entière, sa volonté n’entre que pour une troisième part, mais c’est sur

cette part seulement, c’est-à-dire sur l’éducation qu’il se donne à

lui-même, que ses efforts peuvent tendre et converger.

S’aimer, c’est se vouloir du bien. Vouloir du bien à quelqu’un c’est

souhaiter sa perfection physique et morale, c’est désirer qu’il soit

aussi beau, aussi sage, aussi capable en toutes choses que possible.

Ces trois conditions peuvent satisfaire complètement esthétique et

éthique et avoir pour conséquence le bonheur ou, du moins, cette

harmonie des forces qui enlève à la souffrance ses pointes les plus

aiguës et son venin le plus mortel. Les affections intelligentes,

sincères et désintéressées ont presque toutes cet objectif, même

si dans la pratique elle ne savent ou n’essayent pas de contribuer

suffisamment à l’atteinte de ce résultat.

Or, comment se fait-il qu’éprouvant ces désirs pour autrui, l’homme ne

les éprouve pas pour lui-même? Mais il les éprouve, dira-t-on, chaque

individu ne demanderait pas mieux que de résumer en sa personne un état

général de perfection. Peut-être théoriquement; en réalité, il essaye

de se détériorer de toutes les façons possibles, même au point de vue

de la beauté corporelle, bien que notre époque commence à revenir

quelque peu, par les soins d’hygiène qu’elle préconise, aux traditions

esthétiques de l’antiquité. Mais combien la majorité y est rebelle

encore! Les uns, par l’exagération de la théorie du mouvement et du

plein air détruisent l’harmonie de la forme et de la couleur; d’autres,

par négligence ou recherche inintelligente, gâtent ce que la nature

avait fait; ils ne développent aucune de ses intentions, et, esclaves

de petites mauvaises habitudes, détériorent leurs visages, et leurs

personnes par des gestes recherchés ou maladroits, des poses de tête

ridicules, des intensités voulues du regard, des grimaces de la bouche

et des yeux. Que de mains bien faites, même modelées délicatement,

se transforment en objets désagréables à la vue, parce qu’elles sont

mal tenues, honteusement négligées; le temps manque, prétend-on, pour

ces soins, mais il manque, parce qu’on le perd en bavardages inutiles,

en agitations sans causes, parce qu’on mettra un heure à nouer une

cravate, à déplacer une garniture, à discuter de puériles questions;

toutes choses, sans influence sur le sort ou la beauté intrinsèque des

individus. C’est mal s’aimer que de négliger le réel pour le factice.

L’exemple peut paraître enfantin, mais il s’étend du petit au grand.

La mauvaise tenue habituelle, les gestes grotesques, le manque de

soins hygiéniques, la recherche inintelligente ont gâté plus de corps

que les vices eux-mêmes. Bien s’aimer au point de vue physique serait

travailler au développement, à la conservation ou au redressement de ce

que la nature a mis de bon ou de défectueux dans une personne humaine.

M^{me} de Girardin, si passée de mode aujourd’hui, a brillamment

développé la théorie que le désir d’être jolie pouvait suffire à

rendre une femme jolie, avec un peu d’habileté et de persévérance.

L’affirmation ressemble à une boutade, mais elle contient cependant

une parcelle de vérité. Tout le monde, en effet, presque, pourrait

devenir passable d’aspect par une bonne hygiène, des soins persévérants

et une conception intelligente de la beauté. Mais pour atteindre ce

résultat, il faudrait s’aimer et d’ordinaire on ne s’aime pas, on aime

sa paresse, ses idées fausses, ses aises et ses commodités, ce qui est

une chose fort différente. L’époque actuelle est en progrès sur les

précédentes et nous verrons sans doute dans l’avenir l’établissement

d’écoles de beauté, suivant un système hygiénique et rationnel.

Peut-être même l’idée est-elle déjà formulée en Amérique. Les maîtres

de danse de l’avenir n’apprendront plus, comme jadis, à leurs élèves

l’art de s’évanouir avec grâce, mais celui des beaux mouvements

harmonieux et tranquilles. La grimace sous toutes ses formes sera

bannie de la physionomie humaine; le faux amour de soi l’a enseignée

aux hommes, le vrai doit la faire disparaître.

Les mêmes arguments s’appliquent à la voix, cet instrument d’une

influence si considérable sur le cœur et les nerfs. Une belle voix

(il s’agit de la voix qui parle et non de la voix qui chante) est

une rareté, mais que d’organes passables gâtés par des modulations

ridicules, des affectations, des recherches, et que le désir d’attirer

l’attention rend suraigus. Il y a des voix discordantes qu’un peu

d’attention parviendrait à modifier, à rendre moins pénibles aux

oreilles d’autrui. Mais cette modification nécessiterait des efforts

persévérants, et, en général, et on ne s’aime point assez pour avoir

la force de s’y astreindre ou l’on s’aime sottement, suivant des

conceptions artificielles et absurdes. On dirait parfois, tellement

l’être humain se donne de mal pour gâter ses organes, qu’il y a dans

son esprit quelque chose d’irrémédiablement faussé qui l’empêche de

discerner la vraie beauté et de sentir le vrai amour.

L’homme si peu intelligent pour l’amélioration de son extérieur ne

l’est pas davantage en ce qui concerne sa santé. Il passe sa vie à

gâter ce que la nature a fait en lui de sain et de fort. Il s’aime

si mal que pour une satisfaction de paresse ou de gourmandise, il

détériore ou perd les facultés qui lui assureraient la continuité de

ces jouissances matérielles auxquelles il met tant de prix. Et cela

dans tous les ordres d’idées; tandis qu’avec un peu de jugement,

de réflexion et de vraie affection pour lui-même il ferait de sa

maturité et de sa vieillesse autre chose que des périodes de malaises

et de privations. Même dans la jeunesse, que d’êtres faibles,

incomplets, maladifs par leur propre faute, parce qu’ils ne se sont

pas suffisamment aimés et qu’ils ont préféré à eux-mêmes d’idiotes

témérités ou de pernicieuses habitudes d’incurie, de mollesse, et pire

encore souvent.

Ames dormantes · 第 4 / 13 段