devoir social; elle n’était pratiquée que par une rare élite. Le temps
présent est en progrès, et il faut l’en louer. Mais cette charité de
jadis, accomplie seulement par les âmes bonnes ou pieuses, avait une
chaleur qui fait défaut à la sèche philanthropie actuelle: les uns
y mettaient un peu d’amour humain, les autres un peu d’amour divin,
ce qui enlevait à l’aumône donnée une partie de son humiliation et
engendrait une parcelle d’attendrissement reconnaissant dans les cœurs
de ceux qui la recevaient. Aujourd’hui, les dons sont plus nombreux,
plus abondants, mais on exerce la bienfaisance comme on paie les impôts
et subit le service militaire obligatoire. Sous cette charité, on
devine la crainte et on ne sent plus l’amour.
* * * * *
A mesure que ces vides se creusaient dans le cœur de l’homme, l’amour
désordonné de soi, cause et effet en même temps, s’y développait dans
des proportions effrayantes. La satisfaction des besoins individuels
ayant été reconnue par l’école économique libérale comme l’unique
moteur de l’activité humaine, la société, égarée par cette apparente
sagesse, se crut autorisée à considérer l’égoïsme comme un droit et
presque comme un devoir: la science ne l’appelait-elle pas un élément
indispensable de l’économie politique, une des forces nécessaires à
la conservation de l’espèce? La doctrine de l’altruisme, proclamée
par les sociologues anglais, comme un contrepoids destiné à maintenir
l’équilibre social, ne trouva pas la même complicité dans les instincts
de l’homme. L’altruisme fut accepté en théorie, mais il n’exerça qu’une
faible influence sur les habitudes de vie intérieure.
La liberté est-elle responsable des excès de l’individualisme? Toute
une école l’affirme, et il est certain que dans l’ordre économique,
la formule du _laissons faire_ et du _laissons passer_ a amené le
désarroi et le déclassement dont notre société souffre. Mais, dans
l’ordre moral, les consciences, formées par le christianisme, auraient
dû, semble-t-il, opposer un frein aux doctrines du libéralisme
personnel. Elles ne l’ont tenté que faiblement; et, spectacle illogique
et douloureux, on a vu la généralité des croyants s’approprier la
théorie du droit de l’égoïsme et tomber, comme les incrédules, dans la
stérilité où jette la recherche unique et exclusive de soi. Tolstoï,
«le grand sonneur de cloches», a eu le courage d’écrire: «Rien ne
ressemble moins au christianisme que les principes d’après lesquels
les soi-disant chrétiens dirigent leur vie.» Le jugement est peut-être
excessif, mais il ne manque ni de vérité, ni de justesse. L’esprit de
l’Évangile a déserté les cœurs. Les plus stricts observateurs de la
morale sociale et des pratiques religieuses ont une façon, aujourd’hui,
d’envisager les devoirs et les obligations de l’existence qui ressemble
étrangement à celle du matérialiste honnête homme.
Or, c’est surtout par l’esprit des choses, que le croyant doit se
distinguer de l’incrédule. Quelles que puissent être les défaillances
de sa foi, les entraînements de ses passions, l’empire des forces
troublantes qui cherchent à l’aveugler, il faut que sa pensée demeure
intacte. Croire en Christ, comprendre sa doctrine et commettre des
fautes, des erreurs, des crimes même, cela s’explique. Mais considérer
l’égoïsme comme un droit ne s’explique pas, car admettre un seul
instant qu’on est autorisé à fermer son cœur à autrui, c’est prouver
qu’on n’a rien compris au christianisme, c’est en être séparé par
d’infranchissables barrières. Lorsque l’homme tue, vole, s’avilit dans
les désordres, sa conscience, à moins qu’elle ne soit complètement
oblitérée, l’avertit qu’il transgresse une loi. Et ce même homme
se meut à l’aise dans le plus féroce égoïsme, oubliant que ces
commandements devant lesquels il tremble se résument en deux seuls,
dont le second est: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.»
Aujourd’hui, pour défendre ses erreurs ou ses omissions, l’être humain
ne peut plus plaider l’ignorance. Il a appris à mesurer ses facultés
et ses forces; il connaît ses obligations politiques et sociales; il
sait qu’il faut respecter, non seulement le texte, mais l’esprit des
lois qui régissent le pays où il habite. Pourquoi ayant appris à se
rendre compte de tout, n’est-il aveuglé que sur un seul point? Et sur
ce point cependant, il y a accord entre la lettre et l’esprit, et les
mots qui les rendent ont une précision et une clarté qui empêchent
l’équivoque de naître. Ces mots ne sont pas nouveaux. Depuis presque
deux mille ans, ils sont répétés par des générations qui ne les ont
qu’imparfaitement compris et plus imparfaitement pratiqués.
L’école économique libérale a voulu démontrer que l’application
absolue de la loi de l’amour aurait pour conséquence la ruine de la
société, la destruction de la famille, l’annihilation des forces
individuelles, comme si l’instinct de la conservation n’était pas
assez fort chez l’homme pour servir de digue efficace à l’excès des
sentiments altruistes. D’ailleurs, ce n’est point l’anéantissement
de l’individu que l’Évangile demande. Il n’est pas dit: «Cesse de
t’aimer», c’est-à-dire cesse de sauvegarder tes affections, tes biens,
tes intérêts, mais: «Élargis le cadre de tes sentiments, fais-y entrer
le prochain, aie pour lui les sollicitudes que tu as pour toi-même[9].»
Il y a dans les Écritures un équilibre divin; tout ordre qui, exécuté
avec excès, pourrait devenir une cause de dangers sociaux, est
contre-balancé par un autre commandement. Ce qui dans le sermon sur la
montagne semble conduire au quiétisme, est corrigé par la parabole des
talents. Tout ce qui, dans le devoir du renoncement, paraît restreindre
l’initiative personnelle, a pour contrepoids l’ordre que le Christ
donne à ses disciples: «Soyez le sel de la terre.»
Mais ce prochain qu’il nous faut aimer, qui est-il? Est-ce le mandarin
de Pékin, le sauvage du cœur de l’Afrique, l’inconnu de la maison
voisine que l’on ne rencontre jamais? Abstraitement, oui. En réalité,
le prochain est représenté par les êtres que la vie met sur notre
route. Certes, l’homme ne doit pas se désintéresser des intérêts
généraux de l’humanité, mais, à moins d’une situation particulière ou
d’une vocation spéciale, il ne peut y travailler que dans la proportion
du grain de sable qui concourt à former la montagne. Ses devoirs
directs sont plus restreints et plus précis. En dehors de la famille,
de ceux dont il partage les peines et les joies et qui ne peuvent
souffrir sans qu’il en ressente le contrecoup, il y a le grand cercle
des êtres avec lesquels il est en contact fréquent, mais dont les
intérêts cependant ne sont pas les siens. Le point est là: le prochain,
c’est l’individu qui se trouve mêlé à notre vie, sans que nous soyons
liés par des intérêts communs. Lui rendre service, soulager ses misères
matérielles et morales ne suffit pas, on nous ordonne de l’aimer! Or,
l’aimons-nous? La vérité essentielle du christianisme a été, hélas!
si peu comprise, que les plus honnêtes gens n’ont aucun scrupule de
ne pas aimer. On aurait honte de refuser un morceau de pain, mais
journellement on refuse son cœur.
A quelque degré de civilisation qu’ils parviennent, il y aura toujours
entre les hommes des rancunes, des jalousies, des violences. Les
meilleurs et les plus sincères ne pourront jamais éviter complètement
les emportements du sang et de l’esprit. Ils portent en eux des
principes inguérissables de colère, mais on peut commettre des duretés,
ressentir des haines, et pourtant garder son âme vivante, c’est-à-dire
capable de repentir et d’amour. Le mal irréparable, ce ne sont pas les
actes d’égoïsme, _c’est la tranquillité de conscience avec laquelle on
les accomplit_; là est le profond illogisme des âmes chrétiennes et
leur crime envers le Maître qu’elles prétendent servir.
Autour d’elles, il est vrai, le courant est puissant: tout conspire
à étouffer chez l’homme les élans généreux. Ceux qui l’aiment sont
les plus acharnés à cette œuvre de stérilisation; on lui fait honte
des efforts qu’il tente pour obéir à la loi d’amour; on le ridiculise
affectueusement; on lui rappelle ses intérêts bien entendus; on
décourage ses bonnes intentions: «Dupe, pauvre dupe!» disent les
regards, sinon les voix. Plus on aime, et moins on supporte de voir
l’être aimé se donner, se sacrifier à quelqu’un ou à quelque chose.
L’un des préjugés les plus communément admis est que les hommes
comprennent et pratiquent l’altruisme moins que les femmes. Celles-ci
se montrent, en effet, plus capables de certains dévouements: leurs
mains soignent un malade avec une dextérité et une persévérance que les
mains masculines ignorent, et, lorsque leurs sentiments intimes sont
touchés, elles ont plus de spontanéité que l’homme dans le don de leur
personne ou de leur temps. Mais en réalité les femmes sont les grandes
prêtresses de l’égoïsme. Prenons les meilleures, celles qui s’oublient
elles-mêmes pour ne penser qu’à leurs maris et à leurs enfants. Que
leur enseignent-elles d’ordinaire? Se réjouissent-elles de voir
leurs fils, leurs filles, prêts à se consacrer à une cause généreuse,
à une affection désintéressée? La plupart des mères stériliseraient
volontiers, si elles pouvaient, le cœur de leurs enfants, afin que
rien d’eux ne soit perdu. Ce sont elles qui leur apprennent l’avarice
morale, leur enseignant à ne pas se dépenser inutilement, à garder pour
eux les dons qu’ils ont reçus. Leurs paroles, leurs caresses, leurs
actes que disent-ils? Certes pas: «Aime ton prochain comme toi-même»,
mais plutôt: «La vie est une lutte et je veux que tu sois parmi les
victorieux. Aimer c’est souffrir et je ne veux pas que tu souffres[10]!»
Ce même langage, les femmes le tiennent à leurs maris. Au nom des
intérêts de la famille, que de fois ne les poussent-elles pas à
l’ingratitude, à l’injustice, au mépris des droits du prochain? L’homme
obéirait parfois à un mouvement généreux; un sentiment d’équité lui
indique la nécessité d’un sacrifice, d’une réparation, d’un pardon à
accorder. Qu’elle soit mère, sœur, épouse, la femme l’arrête presque
toujours. Est-ce que son cerveau ne pourrait concevoir l’altruisme
hors du cercle toujours plus restreint de ses affections personnelles?
D’admirables exemples démentent cette imputation d’infériorité
morale. Ce qui manque aux femmes croyantes, aux femmes honnêtes
qui veulent pratiquer la morale, c’est la logique et la bonne foi;
leur intelligence et leur conscience ne sont pas suffisamment en
exercice. Si elles apprenaient à mieux raisonner, à se rendre compte
des obligations que certaines croyances imposent, ainsi que des
responsabilités qui en découlent, elles désireraient pour ceux qu’elles
aiment les biens essentiels, un amour mal entendu cesserait de les
pousser à la «médiocrisation» des âmes qui leur sont confiées. La
maternité donne aux femmes une part considérable d’influence sur les
générations futures, aussi les erreurs de jugement qu’elles commettent
ont-elles une portée considérable. Pour redonner la vie aux formules
mortes, pour faire refleurir dans les cœurs desséchés l’amour naturel
et l’amour charité on ne peut se passer de leur coopération. Dans
cette œuvre toute intime, la femme a une part d’action à exercer plus
importante encore que celle de l’homme.
* * * * *
Il n’y a pas eu de génération moins gaie que la nôtre. L’intérêt
matériel érigé en culte et l’avarice morale en dignité ont enveloppé
toutes les vies d’un morne ennui; l’âpre recherche du plaisir personnel
a appauvri les imaginations et leur a ravi la possibilité des
jouissances exquises et ardentes. Certes, l’incertitude de l’avenir
et les menaces qu’il contient pour ceux qui n’en attendent pas l’ère
heureuse, ont contribué largement à cette croissante tristesse du
siècle qui vient de finir, mais le desséchement de l’âme y a plus
de part encore que la crainte. Les détraquements de nerfs dont la
génération actuelle souffre,—résultat du mouvement fiévreux où l’homme
s’agite afin d’arriver à ne plus sentir le vide de son cœur,—pourraient
avoir, en s’accentuant, de désastreuses conséquences pour la santé
intellectuelle de la race humaine. Il est temps de s’arrêter sur
cette voie du dépouillement intérieur, où la société moderne a cru
orgueilleusement trouver la sécurité et le bien-être.
Mais comment feront les âmes égoïstes, dont les courants intellectuels
de ces dernières années ont tari la sève, pour apprendre à vivre et à
aimer?
La tâche de réchauffer le cœur de l’humanité et de lui redonner la
puissance de sentir la joie incombe à ceux qui ont le privilège de
croire à une bonté suprême et à une immortalité bienheureuse. Ils n’ont
pas le droit d’être tristes ceux-là! Mais eux aussi, pour ne pas être
tristes, ont besoin d’aimer. Les chrétiens devraient apprendre l’amour.
Qu’ils appliquent à leurs croyances les méthodes de logique qu’ils
appliquent aux autres études et ils éprouveront le besoin de se mettre
enfin d’accord avec eux-mêmes. Sur ce point spécial de l’amour, ils se
trouveront dans le dilemme suivant: ou renoncer à la religion dont ils
repoussent le commandement essentiel, ou l’accepter et sentir plus de
remords d’y manquer que de toute autre faute commise.
Au contact de l’amour chrétien, les affections naturelles reprendraient
force et vie. Après les âmes croyantes, les âmes fières seraient
les premières à répudier l’égoïsme, ne fût-ce que par haine de la
vulgarité. N’est-il pas plus noble de donner que de recevoir? Ce qui
est vrai dans l’ordre matériel l’est également dans l’ordre moral. Le
don continuel, sans marchandage, sans parcimonie, y a-t-il rien de plus
grand? Ce qui est mesquin, c’est prétendre en recevoir l’équivalent.
L’humiliation ne sera jamais pour celui qui donne, s’il donne avec
désintéressement; on n’est pas trompé quand on n’a rien attendu!
L’orgueil qui a poussé l’homme à fermer son cœur est donc faux dans son
essence même; au lieu de grandir il rapetisse, au lieu d’épargner les
souffrances, il tarit la source des joies. Ce serait être dupe que de
continuer à suivre ses décevants conseils.
De tous côtés, en ce moment, des appels d’une redoutable éloquence
s’adressent au cœur de l’homme. La misère refuse de se taire et crie
sa souffrance; la grande masse des déclassés, grossissant chaque jour,
exhale les gémissements angoissés des malheureux qui ne tiennent à rien
et n’appartiennent à personne; la solitude morale dans laquelle tant
d’êtres, apparemment heureux, se débattent, arrache de leurs yeux des
larmes silencieuses et amères. L’homme restera-t-il insensible à toutes
ces douleurs auxquelles il participe, à toutes ces voix qui montent
vers lui, qui en appellent à sa pitié, à son amour?
Jamais l’occasion d’une plus éclatante revanche sur l’égoïsme ne s’est
présentée pour le cœur humain. Saura-t-il la saisir et comme Lazare
sortir du tombeau? Le principe de renaissance, que tous les mythes
anciens ont admis, empêche l’espérance de mourir. Il faut croire
à cette étincelle immortelle et attendre l’heure prochaine où les
hommes, tout en conservant leur individualité, se seront faits une âme
collective dans laquelle on entendra battre le cœur de l’humanité.
CHAPITRE IV
LE FAUX AMOUR DE SOI
L’essentiel pour le
bonheur de la vie, c’est
ce qu’on a en soi-même.
(SCHOPENHAUER.)
Les adversaires de l’altruisme ont prétendu et prétendent que son
application dans la vie vécue serait destructive de tout progrès
civilisateur, et que la pratique du renoncement personnel priverait la
société humaine des conquêtes qu’elle doit aux efforts de l’homme. Ce
que les ordres religieux ont accompli pendant des siècles prouve que
la théorie est contestable. Celle du renoncement absolu à son propre
moi n’est pas moins fausse, dès qu’on l’envisage dans ses conséquences
ultimes. La haine de soi-même aurait des effets tout aussi fâcheux que
l’égoïsme; elle serait, en outre, parfaitement contraire à ce que la
nature impose, à ce que la science et la philosophie enseignent et
même à l’esprit chrétien, car quel suprême modèle d’amour le Christ
donne-t-il à ceux qui l’écoutent? «Tu aimeras ton prochain comme
toi-même.» L’amour de soi est donc la forme la plus élevée de l’amour.
Bien entendu, sa puissance effective ne doit pas être limitée au
seul _Ego_,—ce qui produirait un rétrécissement infécond,—elle doit
s’étendre largement de façon à développer à l’infini les possibilités
de la personnalité humaine.
Les défenseurs de la théorie du moi haïssable, plus boudhistes que
chrétiens et que Schopenhauer a marqués d’une indélébile empreinte,
soutiennent que tout le mal senti, pensé et accompli en ce monde
provient de l’amour que l’homme ressent pour lui-même; séduit par Maïa,
il cède à la volonté de vivre. Sans discuter la portée philosophique de
leur théorie, ni examiner si elle pourrait être sincèrement pratiquée
sur cette terre, on est forcé d’avouer, en constatant les maux, les
injustices, les ruines dont l’individualisme est responsable, que leur
façon de penser peut paraître juste. Mais cette impression disparaît si
l’on analyse impartialement les causes réelles de cet état de choses;
ce n’est point l’amour de soi-même qui le produit, mais bien plutôt une
fausse idée de ce qu’il est bon de chercher, d’acquérir ou de conserver
pour atteindre la félicité et la plénitude vitale.
L’équilibre humain ne peut exister en dehors de cette formule: l’homme
doit s’aimer en aimant les autres; si le mal semble sortir de cet
amour, c’est que l’homme ne sait pas s’aimer, n’a pas appris à s’aimer,
s’aime mal, s’aime faussement.
Le faux amour de soi est la raison du moi haïssable: pour qu’il
devienne aimable, il est nécessaire que l’homme apprenne à s’aimer
véritablement et à aimer les autres de la même façon qu’il s’aime
lui-même.
* * * * *
L’éducation de l’être humain se divise en trois parts: celle qu’il
reçoit de ses parents, celle que lui enseigne la vie,—connue sous
le nom d’expérience,—et celle qu’il se donne à lui-même. Il n’a de
contrôle que sur cette dernière, et c’est la seule dont il soit
responsable pour ce qui concerne son propre développement. Comme
éducateur et comme membre de la société il a vis-à-vis d’autrui:
enfants, élèves, amis et concitoyens de lourds comptes à rendre,
mais il est absolument innocent des idées erronées que ses parents
ont pu lui apprendre, des choses essentielles qu’ils ont oublié de
lui enseigner; il est également irresponsable des empreintes dont
son milieu et son époque marquent son esprit. Dans cette question si
importante et essentielle, d’où dépend l’orientation de son existence
entière, sa volonté n’entre que pour une troisième part, mais c’est sur
cette part seulement, c’est-à-dire sur l’éducation qu’il se donne à
lui-même, que ses efforts peuvent tendre et converger.
S’aimer, c’est se vouloir du bien. Vouloir du bien à quelqu’un c’est
souhaiter sa perfection physique et morale, c’est désirer qu’il soit
aussi beau, aussi sage, aussi capable en toutes choses que possible.
Ces trois conditions peuvent satisfaire complètement esthétique et
éthique et avoir pour conséquence le bonheur ou, du moins, cette
harmonie des forces qui enlève à la souffrance ses pointes les plus
aiguës et son venin le plus mortel. Les affections intelligentes,
sincères et désintéressées ont presque toutes cet objectif, même
si dans la pratique elle ne savent ou n’essayent pas de contribuer
suffisamment à l’atteinte de ce résultat.
Or, comment se fait-il qu’éprouvant ces désirs pour autrui, l’homme ne
les éprouve pas pour lui-même? Mais il les éprouve, dira-t-on, chaque
individu ne demanderait pas mieux que de résumer en sa personne un état
général de perfection. Peut-être théoriquement; en réalité, il essaye
de se détériorer de toutes les façons possibles, même au point de vue
de la beauté corporelle, bien que notre époque commence à revenir
quelque peu, par les soins d’hygiène qu’elle préconise, aux traditions
esthétiques de l’antiquité. Mais combien la majorité y est rebelle
encore! Les uns, par l’exagération de la théorie du mouvement et du
plein air détruisent l’harmonie de la forme et de la couleur; d’autres,
par négligence ou recherche inintelligente, gâtent ce que la nature
avait fait; ils ne développent aucune de ses intentions, et, esclaves
de petites mauvaises habitudes, détériorent leurs visages, et leurs
personnes par des gestes recherchés ou maladroits, des poses de tête
ridicules, des intensités voulues du regard, des grimaces de la bouche
et des yeux. Que de mains bien faites, même modelées délicatement,
se transforment en objets désagréables à la vue, parce qu’elles sont
mal tenues, honteusement négligées; le temps manque, prétend-on, pour
ces soins, mais il manque, parce qu’on le perd en bavardages inutiles,
en agitations sans causes, parce qu’on mettra un heure à nouer une
cravate, à déplacer une garniture, à discuter de puériles questions;
toutes choses, sans influence sur le sort ou la beauté intrinsèque des
individus. C’est mal s’aimer que de négliger le réel pour le factice.
L’exemple peut paraître enfantin, mais il s’étend du petit au grand.
La mauvaise tenue habituelle, les gestes grotesques, le manque de
soins hygiéniques, la recherche inintelligente ont gâté plus de corps
que les vices eux-mêmes. Bien s’aimer au point de vue physique serait
travailler au développement, à la conservation ou au redressement de ce
que la nature a mis de bon ou de défectueux dans une personne humaine.
M^{me} de Girardin, si passée de mode aujourd’hui, a brillamment
développé la théorie que le désir d’être jolie pouvait suffire à
rendre une femme jolie, avec un peu d’habileté et de persévérance.
L’affirmation ressemble à une boutade, mais elle contient cependant
une parcelle de vérité. Tout le monde, en effet, presque, pourrait
devenir passable d’aspect par une bonne hygiène, des soins persévérants
et une conception intelligente de la beauté. Mais pour atteindre ce
résultat, il faudrait s’aimer et d’ordinaire on ne s’aime pas, on aime
sa paresse, ses idées fausses, ses aises et ses commodités, ce qui est
une chose fort différente. L’époque actuelle est en progrès sur les
précédentes et nous verrons sans doute dans l’avenir l’établissement
d’écoles de beauté, suivant un système hygiénique et rationnel.
Peut-être même l’idée est-elle déjà formulée en Amérique. Les maîtres
de danse de l’avenir n’apprendront plus, comme jadis, à leurs élèves
l’art de s’évanouir avec grâce, mais celui des beaux mouvements
harmonieux et tranquilles. La grimace sous toutes ses formes sera
bannie de la physionomie humaine; le faux amour de soi l’a enseignée
aux hommes, le vrai doit la faire disparaître.
Les mêmes arguments s’appliquent à la voix, cet instrument d’une
influence si considérable sur le cœur et les nerfs. Une belle voix
(il s’agit de la voix qui parle et non de la voix qui chante) est
une rareté, mais que d’organes passables gâtés par des modulations
ridicules, des affectations, des recherches, et que le désir d’attirer
l’attention rend suraigus. Il y a des voix discordantes qu’un peu
d’attention parviendrait à modifier, à rendre moins pénibles aux
oreilles d’autrui. Mais cette modification nécessiterait des efforts
persévérants, et, en général, et on ne s’aime point assez pour avoir
la force de s’y astreindre ou l’on s’aime sottement, suivant des
conceptions artificielles et absurdes. On dirait parfois, tellement
l’être humain se donne de mal pour gâter ses organes, qu’il y a dans
son esprit quelque chose d’irrémédiablement faussé qui l’empêche de
discerner la vraie beauté et de sentir le vrai amour.
L’homme si peu intelligent pour l’amélioration de son extérieur ne
l’est pas davantage en ce qui concerne sa santé. Il passe sa vie à
gâter ce que la nature a fait en lui de sain et de fort. Il s’aime
si mal que pour une satisfaction de paresse ou de gourmandise, il
détériore ou perd les facultés qui lui assureraient la continuité de
ces jouissances matérielles auxquelles il met tant de prix. Et cela
dans tous les ordres d’idées; tandis qu’avec un peu de jugement,
de réflexion et de vraie affection pour lui-même il ferait de sa
maturité et de sa vieillesse autre chose que des périodes de malaises
et de privations. Même dans la jeunesse, que d’êtres faibles,
incomplets, maladifs par leur propre faute, parce qu’ils ne se sont
pas suffisamment aimés et qu’ils ont préféré à eux-mêmes d’idiotes
témérités ou de pernicieuses habitudes d’incurie, de mollesse, et pire
encore souvent.