sa cause et son effet; il est rare que l’une aille sans l’autre.
Parfois la susceptibilité n’est qu’une sensibilité exaspérée, mais
d’ordinaire elle marche à pas égal avec la vanité, la plus perfide
compagne que l’âme humaine puisse abriter. On ne devrait pas en
souhaiter le contact à son pire ennemi, et, aberration singulière,
l’homme presque toujours s’empresse de lui ouvrir toutes grandes
les portes de son cœur, l’abreuve, l’alimente, la chérit. Si l’on
noircissait d’encre le papier de plusieurs fabriques on n’arriverait
pas à énumérer le mal dont elle a été cause depuis le commencement du
monde. Et tout cela parce que l’être humain n’a jamais appris à savoir
s’aimer et par conséquent, n’a pas compris quelle source de douleurs il
pourrait s’épargner par une sage direction de lui-même.
On dira que la susceptibilité est une force de résistance, que
la vanité est un levier puissant, que sans elles la grossièreté
s’introduirait dans les mœurs, que tout progrès d’élégance et de
culture s’arrêterait. Mais la dignité sentie et bien développée ne
suffirait-elle pas à maintenir le respect, à servir de rempart contre
les offenses, à les empêcher même? Et l’amour-propre ne pousse-t-il pas
l’homme bien plus loin que la vanité sur la voie du perfectionnement,
de l’achèvement, de la grandeur? On les confond l’un avec l’autre, et
c’est une erreur profonde, car à les bien considérer ils s’excluent
l’un l’autre; on élargit les mobiles et les aspirations de la vanité,
on transforme et rapetisse celle de l’amour-propre. L’amour-propre
c’est l’amour de soi. Or l’amour de soi vraiment senti ne peut faire
désirer que le bon et le grand, la réalité et non l’apparence, la vraie
gloire et non la fausse gloire, tandis que la vanité!... Qui oserait
décrire et avouer toutes les petites et pauvres pensées, les mesquins
désirs, les puériles satisfactions dont elle est cause? Ce qu’inspire
l’amour-propre on ne le raconte pas toujours, mais on n’en rougit
point; il peut induire à une action violente, jamais à une action
basse; s’il a ses dangers, ses maladies, elles ne sont ni putrides, ni
infectieuses.
Un des symptômes du vrai et sain amour-propre c’est de développer
le désir de la gloire dans les âmes assez fortes pour le supporter.
Cette gloire peut révêtir diverses formes; ce n’est pas toujours celle
du guerrier, du poète, de l’homme d’état, du savant ou telle autre
personnalité géniale à laquelle on est habitué à attacher ce nom, elle
peut illuminer de ses rayons des manifestations plus modestes. Il y a
la gloire intime et secrète du développement mental et moral. Emerson,
par exemple, n’aurait jamais écrit les pages qui lui ont acquis la
célébrité, qu’intérieurement, pour lui-même, il serait arrivé à la
gloire par l’expansion de sa pensée et de son sentiment. Qu’elle soit
destinée à rester invisible ou à revêtir une apparence éclatante, la
gloire est le plus salutaire, le plus efficace, le plus noble amour que
l’homme puisse concevoir et réchauffer dans son esprit et son cœur.
Il faudrait que sa poursuite dominât toutes les autres dans les âmes
profondes et les intelligences géniales.
Ce désir des hauteurs même invisibles ne peut être le partage que d’une
élite, mais il reste aux personnalités plus modestes un vaste champ de
travail à ensemencer et à labourer, lorsqu’elles auront appris quel
est le vrai amour de soi. La récolte leur apportera des satisfactions
inconnues, donnera une saveur toujours renouvelée à leur existence,
leur épargnera bien des souffrances inutiles; elles auront, en outre,
la joie suprême de voir leur fonds produire chaque jour davantage ce
qu’il est capable de donner.
Tous ces bienfaits que la pratique du vrai amour de soi promet à
l’homme, peuvent être obscurcis, gâtés, corrompus par le développement
d’une seule tendance, comme une famille d’insectes presque invisibles
suffit pour que les plus grands arbres soient rongés dans leur
essence même. Cette tendance, il vaut mieux dire cette maladie, est
le manque de simplicité, de sincérité, la pose vis-à-vis de soi et
des autres. Dès qu’une préoccupation de ce genre pénètre l’esprit,
elle diminue immédiatement tout ce qu’elle touche. Si la recherche de
perfectionnement, de la mise en valeur des facultés doit amener à sa
suite l’orgueil spirituel, mieux vaut y renoncer. L’homme dépourvu
d’idéal ou d’aspirations élevées qui est, bêtement, simplement,
dignement ce qu’il est vaudra toujours mieux que le poseur, même s’il a
le bon goût de ne pas battre la grosse caisse, même s’il est à peu près
sincère dans sa recherche du bien et du bon.
La simplicité, c’est la vérité. La pose, même si ses attitudes sont
belles, n’est que mensonge. L’une peut se comparer à la source d’eau
vive, à l’air pur des montagnes, à la saveur des fruits, à l’odeur
des fleurs; l’autre c’est le masque, la fantasmagorie, les boissons
frelatées, les parfums chimiques. Et il suffit d’une perle fausse dans
le collier pour faire douter de celles qui sont vraies!
Heureusement, le véritable amour de soi, s’il est profondément senti,
dissipe ces puériles velléités de comédie. Aussi longtemps qu’elles
se manifestent sous une forme quelconque, l’homme n’a pas appris à
s’aimer, ou, pour mieux dire, il s’aime faussement, il est son propre
ennemi, l’artisan de ses souffrances, le destructeur de ses joies, la
main qui entrave, le piège qui fait tomber, la griffe qui déchire.
Au contraire par le développement de ses facultés physiques et
mentales et par l’épanouissement de sa nature vraie il peut arriver
à rendre sa vie digne d’être vécue. En substituant le désir d’être à
celui de paraître, l’amour-propre à la vanité, la sensibilité à la
sentimentalité, la volonté de cultiver son jardin à la vaine poursuite
d’une égalité impossible, l’individu n’ajoutera pas aux implacables
douleurs qui le guettent, telles que la maladie, la trahison et
la mort, l’immense catégorie des amertumes stériles, des déboires
cherchés, des découragements évitables, des désespoirs inutiles.
L’homme doit arriver au point où tout honneur immérité lui pèsera comme
une humiliation.
L’individualisme est violemment attaqué aujourd’hui; il est cause, en
effet, des plus grands maux, mais parce que c’est un individualisme
qui cherche à prendre aux autres et non à développer en soi. Il est
nécessaire de distinguer: l’homme qui soigne son corps pour le rendre
sain et beau ne nuit pas à autrui; il nuit à autrui s’il le couvre
de vêtements somptueux obtenus par vice ou fraude, cause de ruine
pour sa famille, objet d’envie pour le prochain. Même si une position
exceptionnelle le lui permet, cet excès de magnificence est égoïste,
car il diminue la possibilité de la charité. User de l’intelligence
des autres sans les rétribuer de façon équitable est égalément égoïste,
mais le développement de sa propre intelligence ne peut faire de tort à
personne. Le désir d’obtenir les premières places, si on est réellement
parmi les plus dignes comme intelligence et savoir, n’est pas
nuisible à la collectivité; il devient nuisible lorsque ces premières
places sont obtenues, non par mérite, mais par intrigue, astuce,
charlatanisme, lorsqu’elles sont volées à qui elles reviendraient de
droit.
Si chaque être humain se disait: mon unique but doit être de développer
les forces et les dons de ma propre nature, il serait à la fois
encouragé et limité dans ses ambitions; le sentiment qu’il ne peut
aller au-delà le sauverait de l’envie et de la jalousie; dédaignant le
faux il ne saurait aspirer à ce qui ne lui revient pas. L’on objectera
que l’individu lancé dans la vie, étreint par la concurrence, devient
incapable d’établir constamment une juste balance entre ses mérites
et ceux d’autrui. Évidemment, mais quand par la culture de son jardin
un esprit aurait acquis l’habitude de rester dans le vrai et de
mépriser le faux, il lui en resterait quelque chose même à l’heure
des luttes acharnées. Les habitudes de politesse du siècle dernier
se retrouvaient sous le feu de l’ennemi, alors que pour commander la
charge le capitaine de la Maison-Rouge saluait son escadron, disant:
«Messieurs les gendarmes de la Maison du Roi, veuillez assurer vos
chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.»
La société moderne marche d’ailleurs, il faut l’espérer, vers une
distribution plus équitable du pain quotidien: l’évolution sociale qui
se prépare, les lois plus justes qui en découleront, l’ouverture de
champs d’activité fermés jusqu’ici, diminueront l’âpreté du combat.
Mais pour que l’homme puisse comprendre ces conditions nouvelles de
vie et y participer dignement, il faut qu’il ait appris à s’aimer.
Le but de cet amour se résume en trois propositions principales:
être sincèrement ce qu’on est; atteindre le plus haut développement
possible; répandre la joie autour de soi pour la sentir en soi. Que
l’objectif se limite simplement à l’existence terrestre ou comprenne
les espérances immortelles, la voie à suivre est la même, car elle
comprend la vérité, le perfectionnement, l’altruisme et doit avoir
comme résultat l’harmonie finale de l’être.
Pour les vulgaires jouisseurs ou les simples spectateurs de la vie,
tous les mots qui précèdent sont vides de sens, dépourvus de saveur et
ils ne rendent qu’un son creux et vain. Mais les autres, ceux qui, sous
une dénomination quelconque, ont des aspirations plus ou moins sincères
et fortes vers les choses élevées, qui reconnaissent des lois morales,
qui sentent la pitié et révèrent la justice, qui veulent leur bonheur
et le bien d’autrui, savent-ils s’aimer beaucoup mieux, sont-ils
disposés à apprendre le véritable amour et à le pratiquer?
Il y a des âmes scrupuleuses et égarées qui croient que cet amour leur
est interdit; elles ne comprennent pas que ne pas s’aimer avec son
propre cœur équivaut à ne pas penser avec sa propre pensée, à faire fi
de la vie qui leur a été donnée, à supprimer les forces qu’elles ont
reçues, à refuser de guider vers les hauteurs la conscience dont Dieu
leur a conféré le soin. Estimer qu’elles n’ont pas le droit de s’aimer
les empêche de se bien aimer, c’est-à-dire de s’aimer suivant le plan
divin. Voilà pourquoi tant de chrétiens ne conçoivent pas l’amour de
soi d’une façon plus juste, plus sage, plus normale que les disciples
du hasard.
Puis vient la grande foule des âmes mortes, de celles qui ont permis
à la maladie, à la souffrance, aux déceptions, aux soucis de diminuer
en elles, presque jusqu’à l’extinction, l’intensité de la vie morale;
elles ont perdu tout magnétisme, tout rayonnement, toute puissance
communicative et s’étiolent dans une existence sans chaleur et sans
lumière. Il ne leur reste que le regret des choses divines qu’elles ont
négligées. Leur nom est multitude. Si elles se ranimaient, ce serait
comme une immense armée surgissant tout à coup et partant en guerre
pour une nouvelle croisade, bannières déployées. Et sur ces bannières
ces mots seraient écrits: Apprends à t’aimer toi-même et tu auras
vaincu une partie de la souffrance, apprends à t’aimer toi-même et tu
aimeras les autres.
CHAPITRE V
L’ÉLÉGANCE MORALE
Attelez votre charrette à
une étoile.
(EMERSON.)
Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du langage courant, et on
l’entend sortir de bouches profanes qui, il y a quelques années encore,
en ignoraient le sens. Des écoles se sont formées sous ce nom, et,
si elles ont effleuré le ridicule par des recherches puériles et des
affectations singulières, elles peuvent revendiquer le mérite d’avoir
opposé un contrepoids efficace à la tendance moderne de négliger le
beau pour la recherche unique de l’utile.
Ce développement du sens esthétique n’a peut-être pas été favorable
à la pureté de l’art; il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la
simplicité et la spontanéité, sources principales de toute vraie
grandeur. Mais il a eu pour effet de généraliser la préoccupation de
l’harmonie dans les objets extérieurs et d’accentuer la répugnance
du banal, du laid, du grossier. Il a créé chez les natures les plus
positives des besoins inconnus aux générations précédentes: désir
de lumière, d’horizons, de teintes fondues, de notes brillantes,
de combinaisons originales. Toutes les manifestations artistiques:
concerts, auditions, expositions, sont courues comme elles ne l’ont
jamais été. L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les
admirations bruyantes d’adorateurs incompétents. Il est tellement à la
mode du jour que l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente paraît
incomplet si l’on n’y ajoute l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela
artiste!»
Mais, phénomène bizarre et inexplicable, cette recherche d’harmonie
et de beauté qui préoccupe les classes cultivées de tous les pays ne
dépasse pas le domaine de la forme et de l’intelligence. L’élégance
morale n’a pas d’autels. On stigmatise bien encore une action vulgaire
ou basse, mais il faut que les bornes de la plus vaste indulgence
aient été dépassées. «Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces mots,
d’ailleurs, n’indiquent aucune déception sérieuse, nul désir réel de
beauté psychique; ils sont simplement l’expression très atténuée du
blâme que les sociétés civilisées ont prononcé de tout temps contre
certains actes indélicats ou lâches.
Une faute de goût, un assemblage de couleurs disparates, le pli
disgracieux d’une draperie causent aux délicats une souffrance à la
fois réelle et fausse, tandis que l’absence d’harmonie morale ne
choque nullement leur sens esthétique. La tenue extérieure est d’un
raffinement extrême; chez quelques-uns la tenue intellectuelle est
également très surveillée. La phrase banale, sans couleurs, sans
paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire, le médiocre,
l’incomplet dans leurs imperceptibles nuances, produisent de pénibles
rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure des choses et aux
capacités de l’esprit. S’agit-il du caractère, rien ne choque; on admet
tout; incohérences, petitesses, compromis et laideurs, preuve évidente
que notre sentiment de l’art est à la fois incomplet et vieilli. En
l’étendant aux manifestations morales, on pourrait l’agrandir et le
rajeunir; un peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux grâces
visibles dont nous sommes épris.
Les contes de fées, qui, sous leur puérilité apparente, renferment
toujours un fond de sagesse, racontent l’histoire d’une princesse,
fille de roi, qui portait des habits somptueux, brodés de pierreries,
mais dont la bouche vomissait des crapauds et des couleuvres. C’est
un peu le cas du raffinement moderne. Mais aujourd’hui les Princes
Charmants ne se laissent plus rebuter par les laideurs intimes, et il y
a dans ce qu’on appelle la «rosserie» une sorte de prestige que d’assez
honnêtes gens subissent.
Il est impossible de regretter la société d’autrefois, notre mentalité
élargie ne pourrait plus la supporter. Il est certain cependant qu’elle
interdisait l’étalage des vulgarités dont on se fait presque un mérite
aujourd’hui. On n’avait pas honte des vices, mais on rougissait des
petitesses, et un besoin de grandeur enivrait les âmes. Ce prestige
qu’il fallait conserver aux yeux des foules s’exerçait souvent par la
hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout aux filles du XVIII^e
siècle l’art de monter en carrosse et l’observation rigoureuse des
prescriptions du bel air, on leur enseignait également qu’avoir l’âme
basse était un déshonneur et que, si l’on manquait de délicatesse,
il fallait du moins en garder l’apparence. Orgueil et hypocrisie
peut-être, mais après l’humilité chrétienne l’orgueil n’est-il pas
la plus sûre des sauvegardes? Il a été remplacé par la vanité qui
médiocrise tout ce qu’elle touche. Quant à l’hypocrisie, sait-on
toujours où elle finit et commence? Plus odieuse que le cynisme,
ses conséquences morales et sociales sont moins dangereuses. La
dédaigneuse indifférence de l’époque actuelle pour le raffinement des
manifestations psychiques n’a d’ailleurs produit aucun effet salutaire
dans les rapports des hommes au point de vue de la sincérité et de
la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu, le mensonge et les
préjugés obscurcissent la généralité des esprits aujourd’hui comme
autrefois.
Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever leurs âmes, beaucoup
de gens taxent d’hypocrisie toute recherche de beauté morale en dehors
d’une vie parfaite. Aux saints seuls cette ambition est permise. La
question se posait déjà au XVII^e siècle. Quelqu’un voyant M^{me} de
Montespan fort exacte aux rigueurs du carême, paraissait s’en étonner;
à quoi la favorite répondit avec l’à-propos des Mortemart: «Parce qu’on
commet une faute, faut-il donc les commettre toutes?» Cette réplique
humble, fière et sage est le meilleur argument et le plus simple
contre la théorie commode de l’abandon de soi-même. Les faiblesses,
les passions dont on ne réussit pas à être toujours maître ne doivent
pas détourner de la «route royale de l’âme». Platon l’indiquait à
des hommes sujets à tous les entraînements. Les Grecs de son temps
étaient des raffinés, des affamés d’art et de beauté plastique; ils
avaient bien plus que les modernes le sens des choses exquises dans
l’ordre naturel et physique. Cependant ces païens qui si longtemps
avaient ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée que par leurs
philosophes, sentaient la grandeur morale des passions belles et fortes
et s’inclinaient devant les stoïciens.
Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les
amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui
l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus
fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien
voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocres et les
ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé
les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut
l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La
poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires,
à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses
visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait
merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en
seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des
révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer
l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent
une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art.
Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit
les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de
passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait
inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux
manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de
religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet
du sens esthétique, apporterait à la société un vigoureux élément de
vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence
des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite
se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges
ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la
convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans,
dans les plaines d’Horeb.
Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la
séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire
la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de
charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des
sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés
intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art
ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté
propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en
sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur
les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront
en les rajeunissant.
* * * * *
En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues
à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et
artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle
ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les
principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si
les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les
manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de
beauté auquel ils croient.
L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible
puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses
apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses
saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont
la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé
la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les
individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle.
Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent,
chez tous les adorateurs de la cause inconnue, la même tendance
se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale.
Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son
empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou,
pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger
l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la
vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son
ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande
qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont
ils se manifestent et s’accomplissent.
A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du
superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise
avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque
pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives,
les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent.
Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment
naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes
malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme
effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer la recherche
de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les
savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur
époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus
les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou
altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais
ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens,
répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs?
La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression
la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler
le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de
majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la
sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés
aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment
toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du
cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix
de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils
des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais
d’ivoire, des filles de rois sont parmi tes biens-aimées, la reine est
à ta droite, parée d’or d’Ophir...»
Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne
songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est
rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent
et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent
superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage
d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le
reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure.