être le synonyme de _dupe_; rien de ce qui affaiblit n’est salutaire.
Le bien c’est la vie, or la vie ne peut ressembler à la mort. Certaines
croyances devraient donner à l’homme un sentiment d’assurance et de
calme qui le rendrait fier et libre vis-à-vis des autres et ferait
de sa présence un honneur pour tous. Un peu de fierté est salutaire,
non au point de vue des distinctions sociales, mais à celui de ce que
chacun doit à ses sentiments et à ses idées. Il existe des êtres rares
qui ne formulent jamais de pensées médiocres, dont aucune puérilité
n’occupe l’esprit; tous ne peuvent planer comme eux à la façon des
aigles, mais tous peuvent regarder vers les hauteurs et acquérir ce
sentiment de dignité et de force paisible qui est aux autres vertus ce
que le sel est aux aliments. Le jour où ceux qui croient à la réalité
de forces supérieures et bienfaisantes comprendront que devenir fort
est le premier de leurs devoirs et où ils mettront dans le bien cette
part d’orgueil humain dont ils ne pourront jamais se débarrasser
complètement en ce monde, ce jour-là le bien prendra du prestige aux
yeux des hommes et leur admiration cessera de s’égarer sur d’indignes
objets.
CHAPITRE III
L’AVARICE MORALE
Rien ne ressemble
moins au christianisme
que les principes d’après
lesquels les soi-disant
chrétiens dirigent leur
vue.
(TOLSTOÏ.)
Le siècle qui vient de finir a emporté, dans son dernier coup d’ailes,
plus d’un élément de force et de bonheur. L’homme a désappris l’art
d’être heureux: cœurs et esprits semblent dépouillés de la puissance
de jouir. La gaieté, cette fille du soleil, dont les païens auraient
dû faire une déesse, a déserté la terre, décolorant les vies par sa
disparition. Les privilégiés de ce monde, eux-mêmes, ne la connaissent
plus; ils cheminent lourdement, accablés sous un poids de tristesse,
dont ils ne savent ou ne veulent pas analyser les causes; et la fièvre
de mouvement qui les emporte ne suffit point à leur donner l’illusion
du plaisir.
L’existence n’a guère conservé de prestige que pour les malheureux;
malgré l’amertume journalière de leur vie de combat, ils ont le
privilège de cette illusion du désir qui leur fait entrevoir le bonheur
dans une réalisation d’existence hors de leur portée.
Les causes qui ont tari chez l’homme les sources de la joie sont
complexes, mais on peut cependant les ramener toutes à une cause
unique: le développement de l’avarice morale, produit logique du
positivisme. L’égoïsme, érigé en droit, devait naturellement stériliser
les sentiments qui ne rapportent pas un équivalent immédiat. La peur
d’être dupe, la crainte de donner plus qu’on ne recevait, a, en
outre, produit un courant de parcimonie prudente qui a eu pour effet
l’appauvrissement et la vulgarisation de la vie intérieure.
Les peuples de race latine, chez lesquels le sens critique est
beaucoup plus développé que chez les autres peuples, étaient tout
particulièrement destinés à se laisser entraîner par ce courant
stérilisant. L’école psychologique, qui a pour ancêtres directs
Montaigne et La Rochefoucauld, a créé chez les moins lettrés des
habitudes intellectuelles qui ont amené les esprits au désenchantement
de toutes choses. Quand d’analyses en analyses, il a été prouvé à
l’homme que le cœur de ses semblables ne renfermait que des passions
égoïstes, que toute action apparemment généreuse avait pour mobile
secret un intérêt ou une vanité, un phénomène de repliement s’est
produit: le pessimisme intellectuel a réduit les cœurs à l’impuissance.
Le roman est responsable pour une large part de ce travail de
dessèchement moral. L’aride sagesse qui, de l’Ecclésiaste à
Schopenhauer, avait été longtemps le partage d’un cercle restreint
de philosophes et de penseurs, a été mise par cette forme littéraire
à la portée des esprits les moins préparés à la recevoir. Croyant
faire œuvre de sincérité et de clairvoyance, les romanciers modernes
ont disséqué et violé les plus secrètes intimités de l’âme, puis ils
ont dit à l’homme: «Regarde-toi et tu comprendras qu’aucun être créé
n’est digne de ton amour!» L’homme a appris la leçon; ces cœurs,
qu’on mettait à nu devant lui, il en a sondé le vide, compté les
défaillances, énuméré les lacunes; et, écœuré, attristé, il a fermé son
propre cœur.
Mais est-ce bien la vérité tout entière que ces écrivains pessimistes
ont montrée? Même dans l’analyse, l’esprit latin reste absolu, il
n’a pas le don du relatif; malgré sa souplesse, il fait volontiers
ses personnages tout d’une pièce, il les rend trop conséquents
dans le mal ou le bien, il synthétise, il catégorise... Le génie
anglo-saxon a beaucoup moins de parti pris; il montre l’homme plus
qu’il ne l’analyse, et son respect de l’âme humaine lui interdit d’en
découvrir les nudités. Mais s’il a plus de pudeur morale, si ses types
restent plus élevés, s’il maintient le _sursum corda_ et ne tombe pas
dans le pessimisme décourageant, il lui manque cette vaste et large
compréhension du cœur de l’homme qui caractérise le génie slave. Ce
dernier a tous les courages; dans l’âme d’une courtisane il osera
montrer l’éclosion d’une fleur de blancheur et de pureté, et nous
verrons l’assassin manifester d’exquises délicatesses de conscience.
Aucune contradiction, aucune complexité ne l’effraie. Les natures
les plus tendres et les plus dévouées sont capables, à certaines
heures, de pensées dures et violentes; une vie d’abnégation n’empêche
pas l’éclosion momentanée d’un criminel désir ou d’une honteuse
défaillance. Certes, une tristesse profonde se dégage de cette vue
impartiale des grandeurs et des faiblesses humaines, mais l’affirmation
que nul être n’est indigne d’être aimé ne dessèche pas le cœur comme
la méthode analytique des écrivains latins. La littérature slave ne
crée pas le _Hero worship_ de la littérature anglaise, mais l’étincelle
de vie qu’elle montre brillant dans chaque âme prouve la noblesse des
origines de l’homme et empêche de se tarir les sources de l’amour.
Les influences littéraires directes étant les seules irrésistibles, les
races latines ont profité largement des leçons de leurs écrivains et
n’ont subi que très faiblement l’impulsion des littératures étrangères.
Le pessimisme intellectuel de leurs lectures, joint au sens utilitaire
que l’Amérique et l’Angleterre ont répandu sur le monde, a eu sur leur
pensée un effet rapide d’appauvrissement. Elles ont été les premières
à perdre la faculté de l’enthousiasme. Il ne s’agit point ici de cet
enthousiasme populaire, qui consiste en acclamations ou en battements
de mains,—l’expansion naturelle aux peuples du midi leur en conservera
toujours l’apparence,—mais de cet enthousiasme silencieux de l’âme qui
fait donner sans parcimonie son cœur, son temps, son intelligence à une
personne ou à une idée. Les Allemands ont pour définir ce sentiment,
lorsqu’il se rapporte aux individus, un verbe spécial: _schwärmen_,
dont l’équivalent n’existe dans aucune autre langue. L’excès de ce
sentiment ou son application injustifiée choque à bon droit le goût
de la mesure et le sens du ridicule; mais il ne faudrait pas exagérer
cette satisfaction d’amour-propre, car se sentir à l’abri de pareilles
erreurs est moins un indice de jugement que de pauvreté morale.
Lorsqu’on donne largement, sans compter, il arrive souvent de donner
mal; toutefois la valeur iutrinsèque des dons n’est pas diminuée par le
manque de discernement qui a présidé à leur distribution.
Aucun des grands faits de l’histoire ne se serait accompli, si toutes
les impulsions avaient été calculées et si l’on avait mesuré le
dévouement aux droits! Pas une des conquêtes dont la société actuelle
profite n’aurait été faite, si l’on avait cru que les élans, les
efforts, les sacrifices devaient rapporter un avantage positif et
direct! Il n’y aurait eu de cette façon ni martyrs, ni héros.
Or, cette vue calculée, pratique et parcimonieuse des sentiments et des
actes de la vie forme aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment,
le fond de la pensée moderne. Si l’on ose montrer pour quelqu’un ou
quelque chose un peu de sollicitude ou de zèle, vite on essaye de
l’expliquer à soi-même et aux autres par l’aveu d’un but à poursuivre
ou d’un intérêt particulier à sauvegarder. On ne sent plus la bassesse
du motif personnel, on en arrive à voir le signe d’une diminution
intellectuelle dans tout acte réellement désintéressé. L’enthousiasme
est condamné comme une faiblesse de l’esprit; l’avarice de l’âme passe
pour une supériorité.
L’admiration était destinée à périr des mêmes coups que l’enthousiasme.
Parmi les courants qui ont déterminé dans l’âme humaine les incapacités
qui la dépouillent, le développement de l’idée égalitaire a été le plus
stérilisant. Aux époques qui ont précédé la nôtre, quelques personnes
seulement aspiraient à occuper une situation à la cour ou à la ville;
les autres se contentaient placidement d’être ce que le sort les avait
faites. Aujourd’hui, chacun se croit les mêmes droits que son voisin.
Se faire une position dans le monde est devenu l’objectif des plus
chétifs personnages. Ce désir dévorant a eu pour conséquence logique
l’habitude de la dépréciation. Les médiocrités se sont acharnées
contre les supériorités; un ridicule amour-propre s’est éveillé dans
les cœurs. Devant un succès d’argent, de vanité, d’intelligence on
entend les êtres les plus insignifiants s’écrier avec ingénuité:
«Pourquoi n’est-ce pas moi?» Ils ont perdu la vue nette de ce qui est
possible, ils ne savent plus prendre la mesure de leurs capacités. Tout
homme se croit apte à gouverner l’état, à diriger les entreprises où
les millions se gagnent, à exercer sur ses contemporains l’ascendant
de sa pensée. On ne voit presque plus de disciples aux pieds de leurs
maîtres. Et, si parfois, devant une œuvre d’art, une découverte
scientifique, un acte d’héroïsme, l’homme vibre d’émotion, c’est un
élan passager que la crainte de se diminuer, par une reconnaissance
trop vive de la supériorité d’autrui, étouffe promptement.
Les femmes, dans le cercle nécessairement plus restreint de leurs
ambitions, sont également atteintes de cette folie de l’égalité.
Combien s’imaginent posséder l’étoffe des premiers rôles! Chacune dans
sa sphère aspire à la place en vue. La négation systématique de tout
mérite dépassant le leur propre, est chez elle plus aiguë et plus
persévérante que chez les hommes. Et l’admiration leur est devenue
tout aussi étrangère, à moins qu’un sage opportunisme ne leur impose
momentanément l’apparence d’un enthousiasme conventionnel. Cette soif
de vaniteuse égalité, cette impatience de sentir quelqu’un au-dessus
de soi est spéciale évidemment aux classes privilégiées et surtout à
la catégorie mondaine. Mais aujourd’hui, il ne faut pas l’oublier, les
courants se répandent largement, ils ne trouvent plus de limites devant
eux et la plaie particulière devient vite la plaie générale.
Depuis la création du monde, tout est en germe dans les âmes, mais
ces germes, suivant les époques, se développent en sens divers. Les
faiblesses d’orgueil qui égarent l’homme moderne, agitaient déjà le
premier homme, et il est certain que l’envie et la jalousie sont aussi
vieilles que la terre où nous vivons; mais ces deux passions n’avaient
pas réussi à tarir dans les cœurs la faculté admirative, n’étant dans
leur bassesse qu’un involontaire hommage rendu à des mérites redoutés.
La fureur d’égalité qui trouble aujourd’hui les cerveaux est seule
parvenue à détruire un sentiment resté intégral à travers les étapes
successives de la pensée humaine.
* * * * *
Rebelle à l’enthousiasme, devenu incapable d’admiration, l’homme
s’est-il du moins concentré dans les affections exclusives, leur
réserve-t-il les facultés qu’il ne répand plus ailleurs? Là, comme
partout, la sève semble tarie. L’amour même, cette passion si
personnelle qu’elle fait partie de notre égoïsme et absorbe jalousement
l’un dans l’autre les deux êtres, qu’elle unit, a conservé son nom en
perdant sa force. Lui aussi a subi une évolution. Lisez les romans
de la fin du siècle: l’amour c’est le plaisir, c’est le flirt, c’est
le vice,... c’est un goût de l’esprit ou des sens. C’est souvent un
chatouillement de vanité. C’est quelquefois encore une affection
raisonnable, saine, régulière, ce n’est plus l’amour! Héroïnes
d’autrefois, pauvres égarées, touchantes figures d’amantes disparues,
votre place a cessé d’être marquée dans le monde moderne. Retournez au
pays des ombres, vos sœurs d’aujourd’hui ne vous comprendraient plus,
votre langage leur paraîtrait suranné; elles ont inventé d’autres
mots ayant d’autres sentiments à exprimer. Une femme du siècle passé
écrivait à l’ami de son cœur: «Je vous aime, je souffre, je vous
attends», et elle datait ces mots: «de tous les instants de ma vie».
Dans le tourbillon où elles vivent, les femmes de notre époque auraient
peine à trouver une heure par jour pour souffrir, attendre, aimer...
La vie est devenue sérieuse, dira-t-on, et le temps peut être employé
plus avantageusement qu’en de tendres rêveries. Oui, certes, mais le
tohu-bohu affairé de la journée moderne, que représente-t-il comme
utilité véritable? Le régime de recueillement sentimental laissait
du moins libre jeu aux puissances affectives. Dans cette activité
agitée où les existences s’usent et les cerveaux se vident, le cœur a
subi un rétrécissement qui l’a atrophié. La moralité n’y a pas gagné,
au contraire! La corruption s’est étendue, s’est égalisée. Tout ce
qui pouvait servir d’excuse à l’entraînement des passions a disparu;
elles se sont abaissées jusqu’à n’être plus que des fantaisies ou des
curiosités.
Les besoins du cœur et de l’imagination étant allés rejoindre ces
vieilles lunes, dont on amuse l’esprit des enfants, une étonnante
sécheresse préside désormais à tous les contrats d’amour. Les femmes
ont une large part de responsabilité dans la formation de ce courant
d’avarice morale. On dirait que le désir de paraître, de jouer un
rôle personnel dans la grande foire aux vanités, a absorbé et tari
leurs facultés amoureuses. Tous ces beaux mots, illusoires peut-être,
mais attendrissants, qui faisaient battre le cœur de nos aïeules,
ne représentent pour les oreilles des femmes de vingt à trente ans
que de vieux airs démodés. Pour les jouer, il faudrait se mettre en
travesti, comme l’on se poudre pour danser le menuet! Les hommes ont
naturellement suivi les femmes sur ce terrain nouveau où ils se sentent
plus à l’aise, moins inférieurs... Au contraire, c’est eux maintenant
qui sont les sincères en amour. Le côté passionnel, le seul qui ait
survécu au naufrage, étant chez l’homme plus impétueux et plus spontané.
Cette façon pratique et sèche de considérer les rapports réciproques
des deux sexes, sauvegarde mieux, évidemment, la tranquillité apparente
des situations mondaines. Il y a moins de mariages imprudents; il est
plus facile d’éviter les devoirs et les responsabilités que l’honneur
interdisait aux hommes de secouer. L’avarice morale en amour, ayant
été tacitement reconnue comme la plus sûre gardienne des intérêts d’une
société,—dont le but suprême est la tranquille jouissance du bien-être
acquis,—elle a été acceptée comme un dogme par les deux parties
contractantes. Venue de haut, cette doctrine a pénétré peu à peu toutes
les couches sociales, et, aujourd’hui, l’ouvrière n’est guère plus
sentimentale que la femme du monde.
Si ces calculs avaricieux n’avaient porté atteinte qu’à l’amour,
l’inconvénient serait discutable. Il est sage, peut-être, de ne pas
laisser ce sentiment, cause de beaucoup d’erreurs et d’infiniment
de tristesses, prendre dans la vie une place trop prépondérante.
L’homme a de quoi occuper autrement son cœur. Le champ des affections
désintéressées et pures s’étend largement devant lui: rien ne le
limite, ni ne le circonscrit. Dans ce domaine, du moins, la poussée
est-elle restée vigoureuse?
Commençons par l’amitié: l’amitié des hommes entre eux. Hélas! c’est
comme pour l’amour, on se sert encore du mot, mais la chose a disparu;
il y a des camarades, des confrères, des collègues, mais des amis, des
amis dans le sens vrai et large du vocable, en existe-t-il encore? Le
paganisme, le judaïsme, le christianisme nous ont laissé de grands
exemples d’amitié; et, à toutes les époques, même aux plus sombres,
jusqu’aux deux tiers de ce siècle, on a vu des hommes groupés entre
eux, unis par le lien puissant de ce sentiment viril et désintéressé.
Mais la sève des cœurs, tarie par l’égoïsme utilitaire de la vie
bourgeoise, n’a plus la vigueur de produire ces forts attachements.
Tout ce qui ne rapporte pas un avantage immédiat, visible et tangible
a été rayé de la vie. Les hommes entre eux que sont-ils aujourd’hui
vis-à-vis les uns des autres? Des indifférents plus ou moins cordiaux
ou polis. Lorsqu’ils sortent de l’indifférence, c’est pour devenir
associés dans les mêmes intérêts, complices ou concurrents.
_Et, dès lors, l’âme de Jonathan fut attachée à l’âme de David,
et Jonathan l’aima comme son âme._ Rien de plus simple, de plus
profond, de plus tendre que ces mots par lesquels l’Écriture définit
l’attachement qui liait le fils de Saül au fils d’Isaïe. _Je suis dans
la douleur à cause de toi, Jonathan, mon frère, tu faisais tout mon
plaisir; ton amour pour moi était admirable, au-des-sus de l’amour des
femmes[7]!_ Avec qui aujourd’hui échangeons-nous nos âmes? La question
reste sans réponse. L’homme moderne se sent désespérément seul, et
parmi les causes du socialisme il faut placer la réaction naturelle
contre cet isolement douloureux. Autrefois, le lien commun des mêmes
croyances empêchait l’être humain de trop sentir sa solitude. Croire
en l’honneur, en la patrie, en Dieu, formait entre ceux qui priaient
aux mêmes autels des attaches invisibles. Jointes aux sympathies
particulières, elles créaient ces liens puissants qui font accomplir
les actions héroïques et poursuivre jusqu’au sacrifice les objectifs
que ces croyances imposent. Quand on avait souffert ou qu’on se sentait
prêt à souffrir ensemble pour le même but, les cœurs ne pouvaient
rester étrangers; quelque chose de fort et de doux s’établissait
entre eux. La poursuite acharnée de l’intérêt particulier devait
nécessairement tuer les sentiments que la préoccupation des intérêts
généraux faisait naître et durer.
En disparaissant des habitudes morales, l’amitié a laissé un grand
vide dans l’existence intérieure, l’homme s’est concentré de plus
en plus dans le cercle restreint des êtres dont il partage la vie.
Les affections familiales ont apparemment gagné de la force à ce
rétrécissement de l’horizon. L’intérêt personnel primant tous les
autres, le bien-être commun risque moins, qu’aux époques enthousiastes,
d’être sacrifié à une cause ou à un principe. Mais, en réalité, ces
affections ont souffert, elles aussi, du souffle desséchant qui a passé
sur les cœurs. L’expansion de l’égoïsme devait amener la diminution
des dévouements. Chacun a aujourd’hui conscience de ses droits, et ce
sentiment du droit crée des exigences et rend rebelle au sacrifice. Le
XIX^e siècle s’était fait de la famille, et en particulier de l’amour
maternel, une conception plus élevée, plus tendre, plus intime, plus
complète que les siècles précédents. Cette conception commence à
s’affaiblir. La famille a suivi le courant général et se transforme
peu à peu en école d’égoïsme collectif. Ce principe de mort qu’elle
cultive s’est logiquement retourné contre elle-même; les affections
filiales et fraternelles sont devenues parcimonieuses; et si l’on reste
allié fortement dans la défense des intérêts communs, les amitiés de
choix, entre membres d’un même foyer, rentrent de plus en plus dans la
catégorie des cas rares.
Les principes de fraternité, de droit et de justice qui font l’honneur
de notre temps, auraient dû, dans cette banqueroute des sentiments
particuliers, éveiller au fond des âmes une chaude sympathie
altruiste. Mais, dans cette fièvre de mouvement qui l’emporte, où
l’homme trouverait-il le temps de s’occuper des autres? La poursuite
de ce bien-être auquel tous veulent goûter, de ces satisfactions
d’amour-propre auxquelles tous aspirent, absorbe chacune des minutes
de sa vie et tous les efforts de sa pensée. On aurait scrupule de
distraire quelques-unes des forces dont on dispose en faveur d’autres
intérêts que les siens propres. Lorsque l’homme a suffisamment pensé à
lui-même et aux agréments de son existence, s’il lui reste une parcelle
de temps, d’argent, d’énergie, et s’il est bien certain qu’elle fasse
partie de son superflu, il consent parfois à la consacrer à son
prochain. Et c’est ce qu’il appelle la fraternité! Il y a, il est vrai,
quelques exceptions lumineuses; il existe des âmes généreuses qui se
répandent largement autour d’elles en amour, en sympathie, en pitié.
Mais dans l’étude des manifestations morales d’une époque, on ne peut
tenir compte que du courant général.
Certes, les hommes se rendent encore des services entre eux;
l’instinct est plus fort que la volonté, et souvent il reste bon
quand celle-ci s’est pervertie. Mais il n’en est pas moins vrai,
qu’intellectuellement, tout acte où l’intérêt personnel ne joue pas le
rôle prépondérant est considéré aujourd’hui comme une faiblesse, et
l’on voit des gens s’estimer supérieurs, simplement parce qu’ils se
sont désintéressés de tout. Jouir tranquillement de leur bien-être,
éliminer de leur existence toutes les causes de trouble, mener une
vie régulière et sûre, voilà leur unique idéal de vie, et ce suprême
égoïsme leur paraît la suprême sagesse.
Dans ce desséchement général, un élément nouveau de sensibilité est
venu cependant travailler les cœurs: la préoccupation du sort des
classes pauvres, déshéritées, coupables... Le XIX^e siècle, et c’est
une de ses grandeurs, a osé regarder en face toutes les misères et
a essayé d’y porter remède; les hôpitaux, les prisons, les maisons
d’aliénés ont été améliorés, assainis. Aux œuvres religieuses,
se sont jointes les œuvres laïques; de nouvelles institutions
philanthropiques surgissent chaque jour. La conscience humaine a été
remuée, et maintenant, devant les revendications des déshérités de
la vie, un certain malaise saisit les âmes, même celles qui étaient
instinctivement le plus rebelles à la religion de la pitié.
Des pas immenses ont été faits dans cet ordre d’idées; cependant, aucun
rapprochement réel n’a eu lieu entre la classe qui donne et celle qui
reçoit. Au contraire, chaque jour le gouffre entre elles se creuse
davantage. On en fait remonter la faute aux doctrines socialistes, au
souffle de l’esprit du siècle, mais l’avarice morale qui préside à
l’accomplissement des actes apparemment charitables, a, elle aussi,
une large part de responsabilité dans la séparation grandissante des
bienfaiteurs et des secourus.
L’homme d’aujourd’hui ne parvient plus, comme celui d’autrefois, à
fermer ses oreilles aux cris de la souffrance, mais c’est plutôt une
question de principe que de sentiment. Certaines idées de justice ont
pénétré les consciences, sans réchauffer les cœurs. Il est difficile
de généraliser sur ce point, tant les mobiles de la charité sont
individuels, secrets, intimes..., cependant une chose est certaine:
le don matériel, si large qu’il soit, n’éveillera jamais aucune
reconnaissance, s’il n’est accompagné d’un don moral, d’une parcelle
d’amour[8]. Les déshérités du bonheur sentent cette lacune avec une
intuition merveilleuse.