les esprits vulgarisés, avides de succès apparents, sont devenus
empiriques et n’admettent plus que les résultats. Or, dans l’ordre de
choses actuel, il est évident que le plus grand nombre de victoires
est remporté par l’adresse. L’homme habile exerce, par conséquent, sur
son prochain une fascination indiscutable qui ressemble presque à de
la considération. Certaines expressions qui appliquées aux individus,
avaient jadis une signification méprisante et l’ont encore dans le sens
absolu des mots, représentent de nos jours, c’est tacitement entendu,
une exclamation flatteuse. On dirait que les paroles ont perdu leur
valeur primitive. Dans les pays latins, en particulier, l’admiration
pour la ruse, la fourberie heureuse, la combinaison adroite ne se
dissimule même pas, et c’est à peine si quelques signes de réaction
commencent à se manifester. Naturellement, en théorie, on formule
encore des appréciations sévères sur le manque de délicatesse ou
de droiture, mais les attitudes ou les façons d’agir ont cessé de
correspondre à la rigidité des mots. Le succès voit toutes les portes
s’ouvrir largement devant lui; les plus honnêtes et les plus exclusives
ne font pas exception. Et souvent aucun intérêt personnel n’entre
en jeu, c’est simplement par platitude ou parce que le courant est
trop fort et les volontés trop malades pour résister au flot qui les
entraîne.
Cette sorte d’admiration morbide du succès, surtout lorsqu’il
présuppose de grandes dépenses d’habileté, est peut-être plus
fréquente encore chez les femmes que chez les hommes. Le sentiment
de la probité et de la loyauté étant généralement moins développé
par leur éducation, elles n’éprouvent pas pour certaines actions la
répugnance que les hommes d’honneur, à part toute idée de morale,
ressentent instinctivement. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer
ce qui se passe dans les familles, même les plus honnêtes. Que de
fois n’entend-on pas les épouses et les mères reprocher à leurs maris
et leurs fils les principes, les qualités ou les scrupules qui les
empêchent, dans telle ou telle circonstance, d’atteindre les premières
places ou d’obtenir les avantages les plus considérables? On pourrait
citer, dans un sens contraire, de nobles et grands exemples, mais il
est certain que la généralité des femmes mettent en première ligne les
intérêts visibles de ceux qu’elles aiment et y subordonnent souvent les
devoirs de la conscience.
Les femmes ont toujours eu d’ailleurs de secrètes et subtiles
indulgences pour ce qui les domine sans les froisser ou les brutaliser.
L’adresse les a fascinées de tout temps; les hommes qui ont la renommée
d’avoir troublé sciemment le plus grand nombre d’existences exercent
sur leur imagination une influence incontestable, même lorsque ni leur
cœur ni leur vanité ne sont touchés. On voit les mères et les sœurs
subir, elles aussi, l’ascendant de la ruse élégante, triomphante.
Aujourd’hui que les intérêts des femmes se sont élargis, qu’elles
s’occupent de toutes les questions et imposent leurs jugements sur
plusieurs points, cette tendance de leur esprit à admirer l’habileté a
largement contribué à dévoyer l’opinion.
Une part de curiosité entre dans cet attrait que les femmes ressentent;
leurs amitiés en sont la preuve. Les plus honnêtes recherchent
volontiers celles dont les aventures ont été notoires, mais dont
l’adresse a su éviter le scandale public; à parité de situation elles
leur donnent le pas sur les femmes irréprochables dont l’histoire
n’exerce pas de prestige sur l’imagination. L’amie incertaine, à la
trahison toujours prête, a plus d’empire que l’amie loyale sur qui
l’on sait pouvoir compter, tellement les choses mauvaises dégagent
un magnétisme auquel on n’a pas scrupule de céder. Ce sont là,
dira-t-on, des travers de femmes du monde qui ne représentent qu’une
très petite fraction de l’humanité et dont l’influence est restreinte;
très restreinte, en effet, s’il ne fallait pas compter sur l’esprit
d’imitation qui, allant de bas en haut, fait retrouver le même courant
de tendances à tous les degrés de l’échelle sociale.
Dans la vie politique, un phénomène identique se manifeste, en
particulier dans les pays où elle est organisée sur la base des
influences parlementaires, et c’est là surtout qu’on voit l’honnêteté
désarmer lâchement devant la friponnerie. Dans ce groupement d’hommes,
qui devrait représenter l’élite morale des nations, quelles sont les
individualités qu’on ménage? Celles qui offrent une surface morale
et dont la probité reconnue assure la loyauté des transactions? Ces
voix-là sont rarement écoutées et, par une conspiration tacite, l’éclat
en est vite assourdi. Les recommandations qui comptent, les paroles
dont l’autorité s’impose émanent presque toujours de ceux dont l’appui
est incertain, la coopération douteuse, justement parce qu’ils sont
dépourvus des qualités capables de désarmer leur rancune, si elle
était suscitée. On assiste dans cet ordre d’idées à des compromis
incroyables, dont la base est toujours, même chez les plus honnêtes
gens, la crainte respectueuse des individus assez habiles et hardis
pour garder en main le manche du couteau et s’en servir sans scrupules.
La moralité politique n’est pas cotée aussi bas dans tous les états
de l’Europe, et même dans ceux qui semblent avoir désappris la
signification du mot on compte encore de nombreuses exceptions. Mais
il serait puéril de s’illusionner. La masse des classes dirigeantes
a perdu toute droiture de jugement; elle manifeste une démoralisante
indulgence pour les caractères sans scrupules, assez effrontés
pour s’imposer au pays qui les connaît et pourtant—inconcevable
faiblesse—se laisse gouverner par eux. Ce sont là, objectera-t-on, des
contradictions inhérentes à la politique de toutes les époques. On a
vu, malgré ses crimes abominables, César Borgia inspirer à Machiavel un
singulier enthousiasme, et l’on pourrait multiplier les exemples de ce
genre. Oui, mais César Borgia était un criminel aux grandes lignes, et
Machiavel avait au moins la bonne foi d’ériger ouvertement en principe
la suprématie de l’habileté sur les lois morales. Ensuite, sous les
anciens régimes il n’était pas facile de réagir; les protestations
étaient forcément silencieuses et tout travail de réforme lent et
secret, tandis qu’aujourd’hui la parole est libre, l’opinion publique
a mille manières de s’affirmer... On n’a plus aucune excuse pour
subir le joug des coquins habiles, rien ne force à subir leur audace
effrontée; il n’y aurait qu’à vouloir réagir et il suffirait aux
honnêtes gens de se mettre d’accord pour les reléguer dans la catégorie
des quantités négligeables et leur fermer des situations qu’ils sont
indignes d’occuper. Mais cet effort de volonté, nul ne le fait. Et
pourtant les coquins sont en minorité. Leur triomphe ne s’explique que
par la complicité des cœurs vacillants qui, tout en se disant honnêtes,
admirent chez autrui le mal qu’ils n’ont pas le courage de faire
eux-mêmes.
Dans la famille également ces tristes inconséquences se retrouvent,
même dans celles où les saines théories sont en apparence le principe
inspirateur de la vie. On dirait que la justice a déserté les foyers;
là aussi l’homme s’incline devant le mal. Certains défauts le dominent;
l’égoïsme est une arme que sa lâcheté respecte; il n’en aperçoit plus
la triste vulgarité. L’adresse également le gouverne, le séduit et le
bien n’exerce plus intrinsèquement aucun prestige sur son âme. Il y a,
évidemment, des exceptions. Mais pour juger d’une tendance, c’est la
généralité qu’il faut considérer. Or, dans la généralité des familles,
aucun hommage n’est rendu au bien; la prépondérance appartient
presque toujours à la force égoïste. Si l’on descendait aux détails,
il y aurait à citer d’innombrables exemples, dans lesquels chacun
reconnaîtrait les erreurs d’évaluation qu’il a commises envers les
siens ou dont il a été victime.
L’égoïsme est tellement respecté, caressé, qu’on entend de fort
religieuses personnes regretter de ne pas en être suffisamment
pourvues. Partout on lui élève un piédestal comme à une source certaine
d’avantages et de fortune; il faut, bien entendu, que cet amour
immodéré de soi ne s’exprime pas trop brutalement, qu’on le décore et
qu’on l’enveloppe de prétextes menteurs... C’est à quoi excellent les
femmes; les hommes, plus maladroits, ont une manière crue et dépouillée
d’artifices de manifester leurs exigences qui froisse le goût et mêle
un peu de révolte aux concessions qu’on leur fait.
La violence de caractère réussit également à s’imposer comme une
force dans les rapports intimes. C’est une puissance qui mérite des
égards. Si une discussion survient, s’il y a un jugement à porter,
une situation à définir, qui sont d’ordinaire les sacrifiés? A qui
les parents, les sœurs, les frères donnent-ils tort la plupart du
temps? Presque toujours à ceux qui ont raison. Avoir raison présuppose
l’existence de qualités qui empêcheront leurs possesseurs de réagir
désagréablement contre le manque d’équité dont ils sont victimes. Cette
démoralisante injustice, qu’on décore du nom de prudence, a perdu plus
d’âmes que les conseils corrupteurs de tous les Méphistophélès passés,
présents et futurs. Élevés dès l’enfance à cette école d’immoralité
pratique, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que nos contemporains aient perdu
la notion exacte du bien et du mal? Le docteur Faust, aujourd’hui,
n’aurait plus besoin de son maître; ils se suggestionnerait lui-même.
Le mal a cessé d’être la tentation suprême, le péché fascinant dont
parlaient nos pères et auquel on cédait par entraînement ou par folie,
c’est une arme de combat dont il faut apprendre à se servir. On
raisonne sur sa justesse et sa portée, et, lorsqu’elle touche juste,
chacun s’écrie: «Quel beau coup!»
* * * * *
Si un pareil état d’esprit devait durer, le bouleversement d’idées
qu’il finirait par amener est incalculable. Les contradictions où l’on
vit aujourd’hui ne peuvent se prolonger sans avoir pour conséquence
fatale la modification des principes moraux, puisque ces principes ne
correspondent plus à la réalité des sentiments. Cette modification
serait l’écroulement de l’édifice sur lequel la société chrétienne est
fondée.
Pour empêcher ce désastre, et avant que les cœurs et les esprits ne
s’égarent irrémédiablement, ceux qui se rattachent encore aux croyances
religieuses ou simplement éthiques devraient se demander où la route
qu’ils suivent va logiquement les conduire. Si l’homme continue à
contredire par sa vie tous les principes qu’il prétend accepter, il
arrivera de degré en degré à ne plus concevoir comme possible la
réalisation du bien, ce qui équivaudrait à la disparition définitive
de l’idéal et à l’établissement d’un seul règne: celui de la force et
de la ruse. Or, quels que puissent être les égarements de la pensée
moderne, beaucoup de consciences se sentiront troublées devant la
possibilité d’un pareil résultat. Assez de ressources existent encore
dans les âmes pour qu’elles se réveillent du long sommeil où elles se
sont attardées et reprennent à la face du monde le rôle que le plan
divin leur assignait. Le courant d’idéalisme qui se reforme en ce
moment aidera leurs efforts. «Partout, des hommes qui cherchent et qui
pensent, tentent de soulever la chape de plomb sous laquelle l’humanité
ne peut plus se résigner à vivre[4].» Mais il faut que les croyants se
hâtent et ne laissent pas s’enfuir l’heure présente sans répondre à son
appel.
La science de la vie devrait consister à donner à chaque chose sa
valeur réelle; c’est le secret des existences équilibrées. Or, la
génération actuelle a perdu le sens des appréciations justes; ceux
mêmes qui ont conservé subjectivement un tact délicat ne le possèdent
plus objectivement. L’instinct a pu rester bon, le jugement s’est
obscurci; l’intellectualisme trop développé a amorti la puissance des
impressions intérieures d’où sortaient ces impulsions d’enthousiasme
ou d’indignation, qui, en se cristallisant, formaient l’essence des
appréciations individuelles. Le premier devoir des esprits sincères et
droits, après s’être mis en face de la vérité et avant de songer aux
autres obligations qui leur incombent, est donc de revenir, ou, pour
mieux dire, d’arriver—car les préjugés d’autrefois égaraient eux aussi
le jugement—à la notion exacte des choses qui méritent ou déméritent le
respect.
Ce travail ne pourra être que lent; les opinions fausses, une fois
absorbées, sont difficiles à déraciner, même lorsqu’on en a reconnu
l’inanité; il y a telle habitude intellectuelle qui offre plus de
résistance qu’une conviction. Cependant les procédés à suivre sont
des plus simples. Il suffirait de se poser à soi-même une question
d’une formule enfantine: «Crois-je au bien et au mal?» La réponse
est-elle négative? On appartient à une catégorie morale à laquelle ces
pages ne s’adressent pas. Est-elle affirmative? On est mis en face des
contradictions où l’on vit. En effet, croire au bien, le considérer en
théorie comme le but suprême de la vie, le chemin de l’au-delà, et ne
pas l’adorer dans toutes ses manifestations, c’est démentir et renier
ses croyances, c’est être inconséquent au dernier degré. Croire au
mal, voir en lui le perturbateur des destinées de l’homme, la force
mauvaise qui, l’éloignant de Dieu, lui ferme les portes du bonheur et
n’avoir pour ses manifestations ni répugnance ni mépris, est tout aussi
profondément illogique.
Un être pensant, qui se croit fait à l’image de Dieu, a-t-il le droit
du reniement, de l’inconséquence et de l’illogisme? S’il s’arroge
ce droit, il manque à tous ses devoirs: devoirs vis-à-vis de son
Créateur, devoirs vis-à-vis de lui-même. Et, ce qui est mal pour lui,
est également mauvais pour autrui. Il est responsable de l’impression
que sa manière d’agir et de juger produit sur son prochain, des
bonnes intentions qu’il décourage et des mauvaises actions qu’il
protège. Plus son autorité personnelle est grande, plus son influence
démoralisante est considérable. Tuer le corps n’est rien, aider à
perdre une âme, voilà le crime irrémédiable, si nous en croyons le
Livre dans lequel les notions de morale de la société actuelle sont
puisées. En refusant aux choses bonnes l’estime à laquelle elles ont
droit, on les amoindrit aux yeux de ceux qui essayent de les réaliser,
on jette dans les esprits un doute sur l’imprescriptibilité du devoir,
et ce doute est souvent mortel dans ses effets; en assurant au mal,
dans ses plus basses et médiocres manifestations, une impunité qui a
toutes les apparences d’une justification, on s’en rend complice. Les
cœurs timorés, les volontés hésitantes, qu’un reste de scrupule aurait
peut-être ramenés dans la voie droite, s’en éloignent définitivement,
convaincus qu’on peut marcher à l’aise sur la grande route battue où le
vice étale ses laideurs et obtient ses victoires.
Mais, dira-t-on, ces causes-là sont secondaires, l’homme ne relève
que de Dieu et de sa conscience; l’approbation du monde doit lui être
indifférente. S’il agit en vue de l’obtenir, s’il recule par peur de
la perdre, tout mérite disparaît, et une honorabilité de conduite
fondée sur de pareilles bases n’aurait aucune valeur intrinsèque. Ce
point de vue sonne très haut, mais il y a un fait certain, dont il est
impossible cependant de ne pas tenir compte: la sympathie humaine est
indispensable à l’individu.
Tous les hommes n’ont pas la force d’être des solitaires; l’émulation
est bonne, l’encouragement salutaire, et l’estime d’autrui, quand elle
est due à la réalité d’un développement moral, est un privilège dont
nul n’a le droit de priver son prochain. Il faut avoir l’âme très
fortement trempée pour résister à l’amer découragement dont les gens de
bonne volonté sont saisis devant la dédaigneuse indifférence de leur
entourage pour ce qui leur a coûté quelquefois de suprêmes efforts.
Ne pas avoir pour le bien les égards qu’il mérite, c’est se charger
de lourdes responsabilités auxquelles échapperont les matérialistes,
les athées, ceux qui ont du moins le courage de ne pas inscrire
hypocritement sur leurs drapeaux le nom de Dieu.
Épargner le mépris ne suffit pas: quelque chose de plus actif est
demandé aux consciences droites et croyantes. Elles ont le droit de
créer autour d’elles une atmosphère de sympathie, d’admiration et de
respect pour ceux qui essayent de réaliser le bien dans leurs pensées
et dans leurs actions. Chacune de ses manifestations devrait être
l’objet d’égards spéciaux, supérieurs à ceux qui se rendent aux autres
éléments de puissance et de force. Tant qu’on ne le comprendra pas, on
sera dans le faux et on échafaudera dans le vide. Apprendre à donner
à chaque chose sa valeur réelle, c’est la leçon qu’il faut épeler.
Tout ce que la terre offre et tout ce que l’homme possède provient de
Dieu; dédaigner un seul des dons du Créateur serait déformer la pensée
divine, mais certains de ces dons doivent avoir la dernière place,
d’autres méritent la première. L’équitable distribution de son estime
est donc un des premiers devoirs de l’homme; sa légèreté est si grande
qu’il n’y pense jamais, et il devrait, au contraire, y penser toujours
et se demander dans chaque circonstance si ses évaluations sont justes.
C’est nécessaire pour lui et pour les autres; le cœur humain est si
faible, ses tentations sont si grandes, tant de chutes inattendues et
incompréhensibles viennent le troubler, qu’il lui faudrait sentir,
du moins, que la conception du bien est demeurée intacte dans les
consciences chrétiennes, et qu’elles se réjouissent de toutes les
victoires morales.
Les femmes—si préoccupées d’augmenter leur part d’influence dans le
monde et qui ont largement contribué à dévoyer l’opinion—pourraient
exercer aujourd’hui, en sens opposé, une action efficace. Elles ont
plus de temps pour la réflexion que les hommes; leur genre d’esprit
les porte davantage aux examens de conscience et aux évaluations
morales. Si celles qui sont animées de bonne volonté et possèdent un
esprit droit se donnaient pour mission de réparer le faux courant
d’appréciations dont elles sont en partie responsables, il ne
résisterait pas longtemps. Chacune, en son particulier, est capable de
contribuer à l’œuvre commune, si restreint que soit le cercle où elle
se meut. Les femmes que leur personnalité ou leur situation mettent
en vue peuvent faire davantage que les autres; mais toutes doivent
apporter leur contingent à ce travail de réparation et choisir la
famille pour premier champ d’action. Après avoir appris à leurs enfants
à honorer, avant toute chose, la pratique du bien et en avoir ainsi
développé le culte dans leur cœur, il sera facile aux mères d’enseigner
indirectement la même leçon au reste de leur entourage. Ce serait là
une levée de boucliers devant laquelle les plus féroces adversaires du
type amazone, sous toutes ses formes, s’inclineraient respectueusement.
* * * * *
Mais pour retrouver et rendre aux esprits qui l’ont perdue la faculté
des appréciations logiques et équitables, il ne suffit pas d’enseigner
l’amour du bien, il faut en même temps désapprendre l’admiration
du mal. Ces deux leçons seront la conséquence l’une de l’autre,—le
respect d’un élément amenant naturellement la répugnance pour l’élément
contraire,—mais il y a malheureusement des plis intellectuels qui
échappent longtemps au joug de la logique. Le premier effort doit être
celui d’écarter de ses jugements toute préoccupation du succès final
des choses pour n’envisager que la bonté ou la légitimité des moyens
employés; et lorsque l’on aura acquis la conviction qu’une action ou
une manière de penser est mauvaise, avoir honte de l’admirer, même si
elle a servi à gagner la bataille.
Si on respecte le mal, si on le caresse, comment prétendre aimer le
bien? Il ne s’agit pas ici de l’entraînement des passions—on peut en
subir l’attrait, tout en détestant dans sa conscience les fautes, les
compromis, les mensonges inévitables où elles jettent—mais de cette
plate déférence pour les éléments les plus bas de la vie, qui forme
l’essence morale d’un grand nombre d’esprits du temps présent.
De même qu’il faut créer pour le bien une atmosphère de sympathie, il
est nécessaire de créer contre le mal une atmosphère de mépris où il
se sente mal à l’aise. Le besoin d’estime est l’un des plus puissants
qui existent—on le constate même chez les natures dégradées—et il y
a là un moyen efficace d’action que les honnêtes gens ont le devoir
d’exploiter. Lorsqu’il sera bien entendu que certaines façons de penser
et d’agir apportent impitoyablement avec elles le discrédit, beaucoup
d’âmes, plus faibles que mauvaises, changeront de route.
Ce sera là peut-être un résultat sans élévation vraie, mais dans la
pratique de la vie tout progrès, à ses débuts, est relatif. Se rendre
compte que l’estime n’est accordée qu’à certaines conditions, c’est
commencer à comprendre la valeur des lois morales. Entre comprendre
une vérité et l’accepter, le chemin à parcourir est long, mais là où
l’œuvre de l’homme finit, celle de Dieu commence.
Le devoir de cultiver en lui la répugnance pour toutes les
manifestations du mal, ne doit pas transformer l’homme en juge
implacable de son prochain. Au contraire, il ne peut avoir assez de
pitié et de pardon pour les fautes commises par passion, entraînement
ou violence; c’est la corruption vicieuse, calculée et voulue qu’il
faut condamner sans rémission. Comme contrepoids à cette sévérité
d’appréciation, et enfin de la rendre réellement efficace, une réforme
mentale s’impose; une place qui lui a été toujours refusée doit être
accordée au repentir[5]. L’Évangile parle clairement à ce sujet; la
rectitude instinctive tient le même langage. L’homme tombé peut se
réhabiliter, et la société possède la faculté de lui accorder cette
réhabilitation. Les cieux eux-mêmes se réjouissent lorsqu’un pécheur se
repent; c’est le repentir qui a ouvert à la Péri les portes du paradis;
mais dans le monde cruel où nous vivons, les poètes seuls ont donné à
ce sentiment la place qui lui revient:
Peut-être qu’en restant bien longtemps à genoux,
Quand il aura béni toutes les innocences,
Puis tous les repentirs, Dieu finira par nous[6].
Les pages qui précèdent peuvent se résumer en quelques mots: Si les
vertus les plus hautes ont subi jusqu’à l’amertume la tentation
du découragement, ceux qui pratiquent ces vertus sont en partie
responsables de cet attristant résultat. «La force est la reine du
monde»; or, malheureusement, le trait caractéristique des êtres bons
est justement aujourd’hui de manquer de force. Le sommeil qui s’est
appesanti sur les âmes en a tari les sources vives, elles subissent une
mort anticipée qui empêche tout magnétisme de se dégager d’elles et de
se faire sentir au dehors, et, sans la magie de la force, aucune idée
ne s’impose. Il ne suffit pas que la puissance soit intérieure, il faut
qu’elle soit apparente: le devoir est donc non seulement d’être fort,
mais de se montrer fort.
C’est là souvent une qualité naturelle; ce peut être aussi une vertu
acquise. Cette fascination du mal que l’humanité subit a sa raison
secrète; l’homme a cherché la force dans les éléments mauvais, parce
qu’il ne la trouvait point ailleurs. On ne saurait assez le répéter,
la faiblesse des gens de bien est une des causes du discrédit où les
vertus sont tombées. Aucune flamme n’anime ces cœurs respectables,
aucun souffle ne les emporte... C’est comme si la régularité de leur
existence les avait écrasés dans un engrenage de machine. La plupart
des honnêtes gens, il y a évidemment de nombreuses exceptions, ont
peur de tout, même d’exprimer leur opinion; il est donc naturel que la
platitude de leur conduite ait engendré le dédain du monde.