NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
Ames dormantes
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
ROMANS
Expiation (sans nom d’auteur).
Marthe de Thiennes (Sous le pseudonyme de FORSAN).
Les Incertitudes de Livia. Id.
Dans la Vieille rue. Id.
La Duchesse Ghislaine. Id.
Kyrie Eleison. Id.
AUTRES OUVRAGES
Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et à ses
amis, avec une Introduction par Dora Melegari.
Lettres intimes de Joseph Massini, avec une Introduction par Dora
Melegari.
EN PRÉPARATION
Faiseurs de joie et Faiseurs de peine
DORA MELEGARI
AMES DORMANTES
[Illustration: LOGO]
PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
SOCIÉTÉ ANONYME
33, RUE DE SEINE, 33
1903
Tous droits réservés
_Aux_
_AMES CROYANTES_
PRÉFACE
_Habent sua fata libelli._
Il y a dix ans que l’idée de ce livre est née dans mon esprit.
A mesure que j’y travaillais, la conviction que la plus grande partie
des maux dont souffre l’humanité est due à l’inertie des honnêtes gens,
s’est affermie en moi, chaque jour davantage.
Ceux qui portent le nom de chrétiens, ceux qui se rattachent d’une
façon quelconque à une croyance spiritualiste, ceux qui, en dehors de
tout dogme, admettent la nécessité d’une morale individuelle et sociale
ne sont-ils pas, en effet, les vrais coupables de l’état d’anarchie où
se débat avec angoisse la conscience moderne?
Dépourvus de confiance en eux-mêmes, manquant de foi dans la puissance
du bien, ils ont laissé les courants malfaisants prendre partout
le dessus, sans essayer de réagir contre eux par des courants plus
intenses. Et aujourd’hui, devant la masse compacte des forces
pernicieuses coalisées contre la vérité et la justice, l’épouvante
paralyse leur volonté; le plus grand nombre préfère détourner la tête,
fermer les yeux et ne pas voir.
On dirait qu’attaquer le mal, s’en défendre, lui opposer le bien
est devenu impossible à la partie respectable de la société. La loi
pourvoit à peu près à la sécurité matérielle des individus: en dehors
d’elle, il n’y a qu’à laisser faire, même si on est victime de ce
laisser faire. En quelques pays et en certains milieux, des cris
d’alarme ont été poussés contre cet effrayant symptôme de léthargie,
et de généreuses initiatives ont surgi; dans d’autres, il se manifeste
avec une évidence croissante, sans provoquer un mouvement quelconque
de réaction. De quelle cause procède cette anémie des volontés bonnes?
Il n’y en a qu’une: la source où elles s’alimentent est desséchée; les
âmes, engourdies presque jusqu’à la mort, ne peuvent communiquer à la
volonté des principes vivifiants.
Tout semble avoir progressé sur la terre, sauf l’âme. Serait-elle
seule restée stationnaire? Depuis l’avènement du christianisme,
n’aurait-elle pas avancé? On dirait qu’oubliant les promesses reçues,
les horizons sans limites indiquées, les puissances dont elle était
dépositaire, elle s’est peu à peu anéantie elle-même; aussi, au terme
du siècle qui vient de finir, la voit-on, vis-à-vis du monde physique
et intellectuel, dans une position d’infériorité qui fournit de
redoutables arguments aux négateurs de son existence.
Entre les sciences physiques et les sciences psychiques un accord
commence à s’établir; celles-ci profitent déjà des découvertes
de celles-là et les psychologues appliquent à l’étude de l’âme
quelques-unes des méthodes expérimentales. Afin d’accélérer l’heure
qui apportera à l’humanité l’harmonie intellectuelle et morale, tous
ceux qui croient posséder l’étincelle qui ne meurt pas devraient se
recueillir dans une méditation silencieuse, appeler leur âme endormie
jusqu’à ce qu’elle se réveille, et, une fois qu’elle serait réveillée,
la laisser rayonner autour d’eux, de façon à prouver au monde que
cet élément de vie, nié par tant d’esprits, représente une réalité
supérieure.
Quelle que soit la forme religieuse à laquelle on appartienne, la
philosophie à laquelle on se rattache, toutes les âmes vivantes peuvent
se grouper et agir dans une communion invisible et silencieuse. Mais,
pour vouloir ressusciter, il faut savoir qu’on a été mort; pour saisir
la vérité, il faut comprendre qu’on a été dans l’erreur; pour prendre
la route qui conduit à la joie, il faut se rendre compte que celle du
découragement menait au tombeau. C’est ce qu’il est nécessaire de dire
aux justes, aux bons, aux purs qui ne savent pas l’être efficacement
pour leur bonheur et celui d’autrui.
J’adresse ces pages uniquement à ceux qui admettent en nous l’existence
d’un principe immortel, car pour essayer d’en démontrer la réalité
aux intelligences qui le nient, il faudrait une culture théologique,
philosophique et scientifique dont je suis dépourvue.
Ces réflexions très simples n’ont d’autre mérite que leur sincérité,
et je tiens à ajouter que je ne prétends nullement appartenir à cette
élite de justes, de bons et de purs auxquels j’expose le cas de
conscience.
DORA MELEGARI.
Rome, 31 décembre 1900.
AMES DORMANTES
CHAPITRE I
LE SOMMEIL DES AMES
Tout avance et se développe,
une seule chose
diminue, c’est l’âme.
(MICHELET.)
Tout dénigrement systématique d’une époque est injuste: le XIX^e siècle
a remporté des victoires dans le domaine de la science, de la liberté
et de la justice dont il est impossible de ne pas tenir compte; il
a, en outre, développé dans la conscience humaine un sentiment que
les générations précédentes ne connaissaient qu’à l’état d’exception:
la pitié pour la souffrance? Pourquoi donc, après tant de conquêtes,
a-t-il légué à son successeur de si troublantes incertitudes et alourdi
la plupart des cœurs sous un pessimisme morne?
Ce ne sont pas ses négations audacieuses, ses doctrines perverses,
sa corruption généralisée qui ont amené la société moderne à la crise
qu’elle traverse aujourd’hui. Le mal autrefois se présentait sous des
formes bien plus brutales et violentes, les préjugés étouffaient dans
les consciences toute notion de justice et de droit, les préoccupations
humanitaires n’existaient pour ainsi dire pas. Le siècle qui vient de
tomber dans l’éternité était évidemment en progrès sur les autres, et
pourtant il a laissé derrière lui une atmosphère si chargée que les
poitrines se soulèvent avec angoisse, cherchant en vain un peu d’air
respirable.
«La stérilité que je trouve en moi et chez les autres me _poursuit_
comme une odeur de cadavre.» Ces mots détachés d’une lettre intime
expriment bien cet état d’impuissance et d’infécondité où l’individu
s’agite jusqu’à la névrose pour se donner l’illusion de la vie. Plus de
grandes passions et rarement de grandes idées! Jamais, cependant, elles
n’auraient dû naître, se développer, fleurir comme maintenant au soleil
de la liberté, du progrès, de la mentalité élargie.
Tout est devenu point d’interrogation dans les consciences; c’est
le trait caractéristique de l’époque actuelle. Les plus sincères
ont perdu le sentiment précis et la vue nette du bien. L’anarchie
morale règne partout, décompose tout, et elle a tellement pénétré les
meilleurs esprits qu’ils ont perdu la force de la combativité et de
la résistance. Une sorte d’anémie a affadi les cœurs; ce n’est pas
l’immoralité, ce n’est pas le positivisme qui écrase le monde sous une
chape de plomb, c’est la diminution de l’âme individuelle.
L’expansion des doctrines matérialistes, les théories utilitaires, les
excès d’une civilisation ultra avancée ont pu contribuer au malaise de
la conscience moderne, mais ils auraient été impuissants à la troubler
complètement si les forces invisibles qui émanent des âmes croyantes
s’étaient opposées à ce courant délétère, si elles avaient refusé de
laisser corrompre leurs eaux pures par le torrent empoisonné de la
négation et de l’égoïsme.
Mais ces âmes pendant longtemps n’ont élevé aucune digue efficace,
essayé d’aucun barrage; même pour se mettre au niveau de l’opinion
dominante, elles ont abjuré leurs dieux, établi des limites aux élans
nobles qui auraient pu les entraîner loin des routes médiocres. Elles
ont, comme les âmes incrédules, vulgarisé leur pensée jusqu’au plus
mesquin utilitarisme, subissant le prestige des renommées bruyantes,
des succès rapides, au point de ne plus pouvoir discerner, ni juger de
quels éléments ils se composent.
«Tout a progressé, disait Michelet, sauf l’âme.» En effet, dans
ce grand développement des facultés humaines, elle seule n’a pas
avancé. On dirait un oiseau qui, après s’être rogné les ailes, reste
accroché par les pattes aux barreaux de sa cage, étouffant toutes
ses aspirations d’air libre et de haut vol. Or, il existe une loi
inéluctable: ce qui ne s’accroît pas décroît, il faut fatalement
marcher en avant ou reculer. Rien en ce monde ne peut longtemps
piétiner sur place; c’est ce que l’âme a voulu faire. Les représentants
des religions et des philosophies ont eu peur de lui dire: «Marche
de l’avant, développe-toi, agrandis-toi.» On a tracé autour d’elle
un cercle magique, on l’a écrasée sous le sentiment de la souffrance
obligatoire, de la médiocrité inévitable, de l’impossibilité du parfait
et de l’heureux, et elle s’est résignée à demeurer immobile et triste.
De grandes âmes ont traversé l’histoire païenne; celles que le
christianisme avait formées ont répandu leurs parfums et leurs forces;
elles furent la lumière des époques disparues. La nôtre demande
des âmes en marche, suivant pas à pas les progrès de la science et
de la raison et les dépassant par des intuitions et des espérances
supérieures aux puissances actuelles de l’une et de l’autre. Mais
sur quoi peut compter l’heure présente? Les âmes de jadis, ces âmes
héroïques et pures nées des premières promesses, celles des apôtres,
des pères, des saints ont depuis longtemps cessé de fleurir; les
âmes des siècles suivants, moins ardentes, ont reculé puisqu’elles
ne progressaient pas; celles de notre temps, déjà nées plus faibles,
voyant que toutes les autres facultés humaines les dépassaient, se
sont—de peur d’être submergées dans le grand courant des connaissances
nouvelles—piteusement refugiées dans une étroite prison intérieure d’où
elles refusent de sortir et de se manifester. C’est une lumière qui a
cessé de rayonner sur le monde.
La plupart des âmes, surtout dans la dernière moitié du XIX^e siècle,
se sont lourdement endormies dans un sommeil sans rêves qui leur
a fait perdre le courage du combat et l’ambition de la victoire.
Quelques-unes vibrent encore, d’autres sont en formation; des phares
brillent d’ici et de là, mais leur clarté est souvent bien faible et
timide. Dans chaque pays, dans chaque ville, on peut les compter; leur
nombre est infinitésimal, comparé aux centaines de millions d’êtres qui
prétendent posséder une âme et croire à une immortalité.
Ces renégats, inconscients de leur apostasie, vivent dans un bien-être
morne s’ils sont riches, dans l’écrasement s’ils sont pauvres, dans
le découragement s’ils appartiennent à la catégorie des êtres qui
réfléchissent, sans se rendre compte que, si leur bien-être est
dépourvu de joie, leur écrasement de consolation, leur découragement
d’espérance, c’est parce qu’ils ne pensent pas à leur âme, qu’ils ne
font rien pour la secouer de son engourdissement et la réveiller du
sommeil cataleptique où elle est tombée.
Au lieu d’écouter sa voix quand elle essayait de parler, ils l’ont
étouffée sous les raisonnements médiocres, les points de vue pratiques,
les misérables calculs de l’égoïsme qu’ils confondent avec la sagesse.
Parfois, il est vrai, épouvantés par les incertitudes de l’heure
présente et les menaces de l’avenir, ils voudraient trouver moyen
de réagir contre la marée montante, ils tentent de vagues efforts et
retombent promptement dans l’inertie.
L’explication du fait décourageant est bien simple: les soi-disant
croyants ont cherché des énergies en dehors de l’âme; leurs
inspirations sont sorties de leur cerveau, de leur cœur peut-être,
elles n’ont pas jailli de ce sanctuaire mystérieux où s’élabore la vie
spirituelle et qui a reçu les promesses de l’immortalité.
M’adressant uniquement à ceux qui croient à l’existence de l’âme comme
à un fait indiscutable et admettent le parallélisme psychophysique,
je ne tenterai pas la démonstration du phénomène âme, cette partie
profonde de nous-mêmes, distincte du cœur et de l’intelligence, de la
conscience et de la volonté, qui peut seule entrer en communication
avec les forces supérieures. «De tous les corps ensemble, dit Pascal,
on ne saurait faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et
d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on ne saurait tirer un
mouvement de vraie bonté. Cela est impossible et d’un autre ordre.»
L’âme est distincte évidemment des autres facultés intellectuelles et
morales de l’homme, et pourtant elle les comprend toutes; elles doivent
passer à travers ce crible, comme le sang à travers le cœur, pour se
purifier et acquérir des principes de vie; c’est de l’âme que procèdent
toute lumière et toute puissance; elle seule a le secret de la paix, de
l’harmonie, du bonheur.
Un amour, une amitié où l’on fait entrer l’âme ne peut jamais mourir
complètement; elle communique aux sentiments une force subtile qui
est comme une parcelle d’éternité. Il en est de même pour tout
effort auquel l’âme participe; ce qu’elle accomplit réussit presque
toujours et ne s’efface jamais, du moins la trace en reste. Ce succès
que l’homme recherche avec un acharnement et une avidité souvent
répugnantes, il ne sait pas que le plus sûr moyen de l’atteindre serait
de le poursuivre avec son âme. Mais cette puissance énorme qu’il porte
en lui, à qui il devrait remettre la direction et la responsabilité
de sa vie, qui pourrait transfigurer ses faiblesses en forces et
ses tristesses en joie, il ne l’interroge pas, il ne l’appelle pas
à son aide; il l’a laissée s’endormir, ne pense pas à la réveiller,
et si elle esquisse un léger mouvement, vite il étouffe, sous des
raisonnements faux, médiocres, égoïstes et durs, la voix qu’elle allait
peut-être faire entendre. L’âme, alors, épouvantée de cette aridité,
se rendort ou s’enfuit; on dirait même parfois qu’elle meurt. Pour
sauver le monde il faut le rappeler avec cris, avec prières, avec
supplications.
* * * * *
Il y a peu d’années seulement un pareil langage aurait paru absurde
et inutile. Tout appel d’ordre moral tombait dans le vide; nul ne
le comprenait et ne daignait y répondre. Pendant une période de
temps assez longue, rien n’a semblé remuer dans l’âme humaine. Le
déterminisme décrétait par la voix de Taine que la vertu et le vice
étaient des produits comme le sucre et le vitriol; les doctrines
matérialistes et positivistes régnaient sans conteste sur les
intelligences; le grand troupeau des ignorants et des indifférents
les acceptaient, yeux fermés, sans essayer même de se rendre compte
quelle part de vérité elles pouvaient contenir; simplement parce
qu’elles étaient moins gênantes et que de se déclarer fils du hasard
paraissait flatteur à cette vanité de la négation qui, depuis Voltaire,
a travaillé tant d’esprits.
Dans le camp opposé tout était silence; presqu’aucune manifestation
spiritualiste n’était signalée. Les tièdes subissaient sans le réaliser
le mouvement de la conscience générale et ne réagissaient pas contre
l’engourdissement envahisseur, épouvantés peut-être à l’idée d’engager
une lutte où leurs principes pouvaient sombrer. Les ardents, les forts,
très diminués de nombre, se taisaient, eux aussi, découragés.
Cette torpeur, il est juste de le dire, n’était pas aussi accentuée
partout. En certains pays, les pulsations de la vie morale n’ont
jamais cessé complètement. Sans avoir à craindre de diminuer sa
position littéraire ou son autorité intellectuelle, un écrivain à la
mode pouvait se risquer à attribuer aux actions humaines des mobiles
qui ne fussent pas uniquement ceux de l’intérêt personnel, visible et
tangible. Mais ces manifestations ne se répercutaient que faiblement.
Dans d’autres pays, au contraire, la scission semblait complète entre
la vie moderne, ses objectifs et ses victoires et les principes
spiritualistes et chrétiens.
Mais Dieu ne pouvait laisser périr l’âme du monde. C’est du pays
d’où aucun grand mot n’était parti encore que la première étincelle
a jailli. Une voix venue du Nord a jeté une parole de pitié qui a
commencé à remuer les consciences; la souffrance a pris forme et vie;
elle a crié sa plainte et les cœurs ont vibré. Une sorte de religion
nouvelle a surgi qui, laissant de côté les dogmes, s’est rattachée au
christianisme primitif et a pris la douleur pour drapeau. Sa base était
le soulagement des déshérités par le dépouillement spontané de ceux qui
possèdent; pour détruire chez les malheureux le levain de l’amertume,
il fallait non seulement alléger leur croix, mais que les privilégiés
la relèvent et la partagent volontairement.
Très probablement le Tolstoïsme ne dépassera pas les limites du pays
où il est né et, en tant qu’application, restera à l’état d’essai.
On ne peut renoncer aux conquêtes de la civilisation,—le but est, au
contraire, d’en faire jouir un nombre croissant d’individus,—mais
il est certain que ce mot de sacrifice lancé à travers le monde par
le grand romancier russe a été un facteur efficace du mouvement
spiritualiste qui se manifeste depuis quelques années, imposant le
devoir de la valeur morale, proclamant à nouveau les lettres de
noblesse de l’âme humaine, admettant l’espérance d’un avenir où le
douloureux contraste entre les aspirations de l’homme et son existence
quotidienne cessera d’exister.
Ce réveil,—dû aussi en partie à de simples forces de réaction,—remonte
en outre à des causes multiples et simultanées que la critique morale
a recherchées déjà et dont je ne ferai pas ici l’énumération. Les
récentes découvertes scientifiques ont contribué à faciliter ce
courant. Aujourd’hui que le matérialisme ne peut plus être reconnu
comme la seule explication rationnelle de l’univers et que le
déterminisme et le positivisme ont été battus en brèche par les mêmes
coups, l’antagonisme, entre la science et la religion a cessé de
paraître absolument irréductible. Non seulement le doute a pénétré
dans les rangs de ceux qui définissaient hautainement toutes les
manifestations de la vie, comme propriété de la matière, mais cette
débâcle de tant d’explications abusives a rendu la liberté à une foule
d’esprits. Par respect pour des affirmations dont souvent elle ignorait
la genèse, la grande masse des individus, ce docile troupeau dont j’ai
parlé déjà, n’osait plus admettre la possibilité d’un monde moral,
dépendant de forces supérieures et invisibles, et dont l’existence
s’affirmait en dehors des faits apparents.
Maintenant que la pensée humaine a commencé à secouer dans le domaine
moral, la tyrannie d’une science incomplète, on voit les regards
se tourner de nouveau vers ce ciel que la présomption de l’homme
avait déclaré vide. Les croyances spiritualistes renaissent. Le
néo-boudhisme, le spiritisme, la théosophie et autres tentatives de
cultes nouveaux ne sont que la manifestation du besoin religieux qui
travaille les âmes.
Dans le pays où le scepticisme semblait le plus définitivement établi
et d’où il rayonnait sur la conscience générale, ce renouveau à trouvé
des voix éloquentes pour l’annoncer au monde. Le caractère particulier
de ce mouvement fut de ne pas se présenter sous une forme religieuse
précise, ou au nom d’une école philosophique spéciale. Sorti du sein
de la libre-pensée, il a été à ses débuts absolument spontané et
individuel, se bornant à rappeler à l’homme qu’il était fait pour
sentir de grandes choses et pour les vivre.
Malheureusement le petit groupe d’écrivains et de penseurs qui ont
mené la campagne, soutenus par la sympathie de quelques consciences
dispersées, représentent une quantité infinitésimale comparée aux
foules innombrables qui considèrent encore l’opportunisme habile comme
la suprême sagesse, et qui ont pour complices secrets chacune des
faiblesses de l’homme et tous ses vices. Car la décadence actuelle a
comme caractère spécial l’étendue. Le mal a envahi toutes les classes;
il ne s’agit plus, comme à la fin du siècle dernier, de gratter les
premières couches du sol pour trouver un terrain ferme et fécond sur
lequel bâtir et planter. Les germes de mort ont pénétré partout, il
n’y a plus de parties saines. Croire que l’avènement du quatrième état
suffirait à «tout purifier» est une utopie que les faits démentiront.
La société est probablement à la veille d’une transformation, mais
qu’on l’espère ou qu’on la craigne, quelle que soit sa forme ou sa
durée, elle n’apportera ni justice, ni paix, ni fraternité, si elle
n’est précédée ou suivie d’une révolution morale.
Or cette révolution est d’autant plus difficile à provoquer que
l’époque actuelle se donne volontiers—par les formules qu’elle
emploie—l’apparence hypocrite des éléments moraux qui font le plus
défaut à l’homme intérieur: vérité, justice, altruisme. Ces mots qui
résonnent encore si creux dans les cœurs sont dans toutes les bouches.
Aujourd’hui, cependant, on devrait connaître les devoirs qu’ils
imposent. Les préjugés sont détruits, ceux même qui y restent attachés
par tempérament, vanité ou intérêt, ne se trompent plus sur la valeur
de cette fausse monnaie; en se réfugiant derrière ces barrières de
bois pourri, ils savent parfaitement qu’elles manquent de bases et que
le mensonge seul en soutient les pieux vermoulus. Mais rien ne lie
l’homme comme le mensonge, n’entrave sa liberté, n’en fait un plus
misérable esclave. Tant qu’il se mentira à lui-même, qu’il se croira un
juste quand il n’est qu’un bourgeois égoïste et médiocre, il ne pourra
se réformer, il sera incapable de discerner la beauté, d’aspirer au
bonheur vrai et de réveiller son âme.
Un examen de conscience rigoureux et sincère s’impose à la société
moderne. Qu’a-t-elle fait de la loi morale, comment l’interprète-t-elle
et de quelle façon l’applique-t-elle? Y a-t-il connexité entre les
principes dont elle se targue et les actes qu’elle accomplit, entre
les grands mots dont les hommes se servent et les mesquines pensées
qui guident leur vie? Sur quelles forces ces tentatives de relèvement
peuvent-elles compter pour combattre l’armée redoutable et si
nombreuse encore des matérialistes et des sceptiques? La réponse à la
dernière de ces questions est la plus urgente puisqu’elle doit fixer la
topographie morale de l’époque actuelle et démontrer quelles sont les
causes de la situation présente.
* * * * *
De tout temps les soi-disant honnêtes gens ont été en partie
responsables du mal qui enlaidit le monde; l’affaiblissement de la
loi morale a toujours eu pour raison l’insuffisance de ceux qui
professaient les principes dont elle découle.
Plus nombreux, en somme, que leurs adversaires et mieux armés, ils
n’ont jamais su défendre leur drapeau. La mollesse et la lâcheté,
compagnes trop fréquentes des qualités d’ordre et de modération qui
caractérisent les réguliers de la vie, ont certainement circonscrit
leur action. On l’a vu dans les révolutions politiques. Si les
partisans de l’ordre ne s’étaient pas esquivés ou endormis que
d’audacieux coups de main auraient été évités! Mais ceux qu’on
appelle les braves gens se dérobent presque toujours. L’honnêteté
amènerait-elle fatalement la diminution des facultés agissantes? Le
repos de la conscience produirait-il l’apathie? Non, mille fois non!
Dans la pensée divine les disciples de la vérité devaient être la
lumière du monde, le sel de la terre...
«Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? Il ne
sert plus qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes.»
Les paroles du Christ ont été prophétiques. Il faudrait les crier
aujourd’hui au coin de toutes les places et de tous les carrefours pour
réveiller les âmes engourdies, pour leur faire comprendre qu’ayant
manqué aux ordres reçus, elles sont les réelles ennemies du vrai, du
beau, du juste, bien plus que les négateurs audacieux de la loi morale
qui, du moins, ont le mérite de la sincérité.
La doctrine évangélique renfermant à cet égard ce qui se trouve de
meilleur dans les autres religions ou philosophies, elle doit servir
de point de départ à l’examen de conscience dont j’affirmais tout à
l’heure la nécessité. A cet examen de conscience sont conviées toutes
les âmes sans distinction de croyances religieuses ou philosophiques
qui admettent une loi morale—l’impératif catégorique de Kant—comme
principe dirigeant de leur vie. Si je semble m’adresser spécialement
aux chrétiens[1], c’est qu’ils représentent la catégorie la plus
nombreuse et que de leur part l’état d’inertie paraît plus illogique et
incompréhensible.
Le premier point à établir est s’il existe de nos jours une différence
substantielle entre l’attitude, les jugements, la conduite d’un
chrétien et celle d’un incrédule. Placez les deux individus dans des
circonstances identiques de famille, de situation, d’éducation et
de culture, douez-les des mêmes qualités et défauts naturels, puis
mesurez si le degré de confiance qu’ils méritent d’inspirer n’est pas
à peu près le même. Il y a évidemment des vies chrétiennes admirables,
la philosophie spiritualiste produit parfois les caractères d’élite,
mais ce sont des personnalités isolées et rares; la grande masse des
croyants renie chaque jour dans ses actes les préceptes dont elle se
déclare dépositaire. En tout cas elle ne s’élève guère au-dessus de
la morale courante pratiquée par les gens qui respectent le code
et estiment qu’une existence régulière est encore le meilleure des
habiletés.
Par quelle étrange aberration d’esprit les personnes religieuses ne se
rendent-elles pas compte qu’une différence visible et notable devrait
exister entre leur manière de voir et d’agir et celle des incrédules ou
des matérialistes? Tant que cette vérité n’aura pas pénétré les cœurs
et les consciences, le christianisme vivra de ses conquêtes passées, il
ne pourra pas être la lumière du monde moderne. Le chrétien né avec des
instincts pervers ne devrait-il pas avoir une vie supérieure à celle de
l’athée doué des meilleurs instincts?
Il est difficile, je le sais, de tracer toujours une ligne de
démarcation nette. Quelles que soient les négations d’un esprit, il
subit l’influence des milieux et celle des formules acceptées dans la
société où il a été élevé. En outre, le respect des lois sociales et de
l’opinion publique crée des devoirs dont le principe intérieur diffère
absolument, mais dont les effets extérieurs sont apparemment analogues
à ceux qu’impose la loi morale. Cependant, comme force de mobile,
aucune comparaison ne devrait être possible entre une conviction
et une crainte. La peur du code peut empêcher les culpabilités
matérielles, elle est impuissante à contribuer au perfectionnement de
l’individu.
Or ce devoir de perfectionnement continuel est justement l’un des
points sur lesquels la conscience chrétienne s’est le plus faussée,
bien qu’il soit resté à l’état de théorie acceptée. De tout temps
l’obligation du développement personnel a été négligée dans la
pratique, à cause de la faiblesse de l’homme et peut-être de la trop
grande tolérance des églises, cependant l’idéal à atteindre conservait
objectivement sa grandeur et sa pureté. Il était réservé à la dernière
moitié du XIX^e siècle de l’amoindrir. Elle a fait du christianisme un
gendarme destiné assurer aux privilégiés la paisible jouissance de
leurs plaisirs et de leurs richesses.
La religion étant un rempart contre les fauteurs de désordres et un
secours pour les jours difficiles, dit le christianisme médiocre, il
est opportun de croire et surtout de faire croire au bon Dieu. Quant à
se troubler le cerveau pour des bagatelles sans importance: mensonges,
vanité, avarice, égoïsme, l’esprit humain a fait trop de conquêtes
pour subir encore le joug des préjugés excessifs. La perfection n’est
pas de ce monde, il serait présomptueux d’y aspirer. On sait maintenant
qu’il y a des lois physiques imprescriptibles; Pascal n’a-t-il pas dit:
«Qui veut faire l’ange fait la bête?» Pourvu qu’on observe les grandes
lignes de la morale, le bon Dieu n’en demande pas davantage.
Voilà plus ou moins ce qu’ont dit et pensé la plupart des consciences
chrétiennes pendant une quarantaine d’années. Si toutes ne l’ont pas
précisé vis-à-vis d’elles-mêmes, toutes ont subi l’abaissement général.
Ceux à qui était confiée la direction des âmes semblaient admettre
aussi cette façon médiocre de penser; ils se contentaient de ces fruits
de la mer Morte, obéissant à la crainte d’effrayer, par un idéal trop
élevé, une société qui se vante de les avoir reniés tous. Faux calcul
en tout cas, car le cœur de l’homme ne met de prix qu’à ce qui lui
coûte des sacrifices.
Une des erreurs fondamentales des jugements humains est de se baser
sur les faits extérieurs; socialement ils ont une importance capitale,
moralement presque aucune, les mobiles secrets d’où ils procèdent
étant la seule chose qui compte. Toute appréciation basée sur un acte
isolé manque de valeur; on ne peut juger équitablement un individu
que sur l’ensemble de son caractère et de ses intentions. Quoique
l’affirmation puisse paraître singulière, il est au fond plus important
de bien penser que de bien vivre. L’homme qui pense bien pourra lui
aussi commettre des fautes, il finira toujours par les regretter,
les réparer, les expier en lui-même. L’homme qui pense mal, ou
médiocrement, ou pas du tout, aura beau avoir une existence régulière,
il restera un être sans valeur, incapable d’une action efficace. Il y a
six cents ans, les lieux profonds, où l’air est sans étoiles, étaient
déjà peuplés de ces malheureux qui ne furent jamais vivants[2] et que
repoussent à la fois le ciel et l’enfer. Le siècle qui vient de finir a
dû augmenter de façon effrayante la triste cohorte.
Jamais, en effet, on n’a autant commis la funeste erreur de croire
que, pour répondre à la pensée divine, il suffisait de ne pas
commettre certains actes, comme si le code et la plus médiocre morale
ne suffisaient pas à condamner, sinon à empêcher les meurtres, les
vols, les vices de nature à compromettre l’ordre social. D’ailleurs,
les criminels avérés appartiennent pour la plupart à une catégorie
d’individus sur lesquels la crainte de Dieu n’a aucune influence; les
criminels d’occasion se trouvent momentanément dans des circonstances
tragiques ou des états passionnels et morbides qui obscurcissent leur
mentalité jusqu’à la folie, ils ont perdu tout contrôle sur eux-mêmes.
Malgré la corruption régnante ce sont là des êtres d’exception, la
grande masse des individus vit apparemment dans l’ordre, se conformant
aux règles des lois sociales. Mais l’atmosphère en est-elle plus pure
et plus saine? S’abstenir de certains délits ne constitue pas un
caractère moral; celui-ci doit s’établir sur de nobles pensées que la
volonté essaye de traduire en faits ou dans cette puissance silencieuse
de l’âme plus efficace et attirante que les meilleures actions.
La disparition des grandes passions et le règne des petites est le
trait essentiel de la domination exercée par la société bourgeoise.
Cette victoire dont elle se vante est une défaite. Certes, on ne
peut se faire l’apôtre des sentiments violents, ils ont trop ravagé
le monde, mais du moins ils n’abaissaient pas les caractères et ne
permettaient pas la périlleuse sécurité qui naît de la pauvreté et de
l’insuffisance morales. Le _péchez fortement_ de Luther pourrait être
utilement répété aujourd’hui. Il y a entre les grandes passions et les
petites la différence du lion au ver: le premier déchire et tue, le
second ronge et décompose.
Une action mesquine accomplie par habitude, le front serein,
avilit plus qu’une action coupable commise avec remord et due à un
entraînement puissant; car ce remord constitue déjà une expiation qui
relève l’âme et produit souvent sur d’autres points des développements
de vertus, car le sentiment du rachat par le sacrifice est instinctif à
l’homme. Les grands repentirs sont une lumière et un enseignement, et
on ne se repent pas des actions médiocres; elles ne creusent pas l’âme
à une assez grande profondeur, et passent sur elle en la dégradant,
sans en tirer ces cris de douleur et de désespoir qui ont un pouvoir de
régénération pour qui les pousse et les entend.
Une morale négative, des passions mesquines qui ne laissent pas
de place au repentir, le prestige du mal subi par l’imagination,
l’avarice morale érigée en principe, joint au faux amour de soi,
obscurcissent les consciences. L’opportunisme substitué à la droiture,
la vanité et la mauvaise foi dominant les vies, tels sont les traits
saillants de la société actuelle, le triste miroir où se reflètent les
âmes de la grande masse de ceux qui s’intitulent honnêtes gens.
Si ces âmes à demi mortes veulent renaître, elles doivent accomplir
un double travail: se rendre compte de leur pauvreté, des mensonges
où elles vivent, des bassesses où leur cœur se complaît et comprendre
enfin que si elles ne basent pas leur vie sur un idéal de justice et
de vérité, elles condamnent irrémédiablement les principes qu’elles
prétendent professer.
Dans la création rien ne reste stationnaire et il doit être dans la
pensée divine d’ordonner à l’homme un développement moral incessant.
Peu importe si le réveil est lent, s’il n’y a que des âmes isolées
qui se mettent en route! Chacune des grandes réformes morales est
sortie du travail d’une seule conscience. Il s’agit aujourd’hui de
préparer des générations nouvelles plus heureuses que les précédentes
parce qu’elles connaîtront mieux le prix de la vie, sauront éliminer
les fausses souffrances, seront conscientes de leur pouvoir, auront
confiance dans leur volonté et posséderont leur âme.
La première impulsion est donnée, le bien est remis en honneur, il ne
reste qu’à se connaître soi-même et à marcher.
CHAPITRE II
LE PRESTIGE DU MAL
La force est la reine du
monde.
(PASCAL.)
L’abaissement ou l’élévation d’une âme peut se mesurer aux objets de
son admiration ou de son mépris; de même, pour juger d’une époque,
faut-il se rendre compte des divinités qu’elle adore. Or devant quelles
puissances s’incline la nôtre? Le _hero-worship_ que Thomas Carlyle
conseillait à sa génération n’est certes plus à la mode du jour: des
cultes d’un ordre très différent l’ont remplacé. Si l’humanité veut
suivre les chemins qui montent elle doit commencer par se détourner de
ces autels médiocres; la route sur laquelle elle marche aujourd’hui et
qui, sur certains points, lui a fait atteindre de merveilleux progrès,
pourrait la rejeter, par la pente logique de l’abaissement graduel des
caractères, aux périodes d’ignorance et de brutalité, si un sincère
examen de conscience[3], suivi d’un effort courageux, ne ramène les
cœurs au culte des vrais dieux.
Les tentatives qui ont été faites dernièrement pour remettre le bien en
honneur sont isolées encore et le dédain, sous lequel certaines vertus
étaient tombées, persiste toujours. La bonté, l’oubli des injures,
l’esprit de sacrifice, la probité scrupuleuse, le désir d’être utile,
continuent à être un objet de raillerie, à moins qu’ils ne soient
accompagnés du prestige d’une grande situation ou d’une grande fortune.
Si ce correctif leur manque, on se borne à les tolérer, car on a cessé
de leur accorder une valeur intrinsèque et de les considérer dans leur
application comme un triomphe moral digne de respect.
Ce bizarre sentiment a pénétré la grande majorité des âmes et
même—phénomène incompréhensible—les âmes chrétiennes. On va se
révolter, crier à l’exagération et au pessimisme... Et, en ne
considérant que la surface des choses, ces protestations seront
apparemment justifiées; mais, en examinant sincèrement la question,
en jetant en soi et autour de soi un regard attentif, on sera forcé
d’admettre la vérité de cette affirmation. La plupart de ceux qui
essayent de pratiquer le bien dans leur propre vie ont cessé de
l’admirer dans celle d’autrui. Ils n’ont pas le sentiment de leur
illogisme, mais cette inconscience ne détruit aucun des effets moraux
de l’anomalie.
Il en a toujours été ainsi, dira-t-on, la fin du siècle n’a rien
inventé. L’Écriture affirmait, il y a des milliers d’années, que le
cœur humain était désespérément mauvais et qu’il y avait antagonisme
entre lui et le bien. Les éléments obscurs qui s’agitent dans l’homme
se sont sans cesse dressés contre les manifestations de la lumière;
les penseurs ont, de tout temps, déploré ce trait de la nature déchue,
et M. de Maistre écrivait: «J’ignore ce qu’est la conscience d’un
fripon, mais je sais que celle d’un honnête homme est quelque chose
d’épouvantable.» La haine du bien est donc aussi vieille que le monde;
pour éviter que le découragement n’accable les cœurs, il est sage
d’accepter les surfaces et les mensonges conventionnels; creuser la
pensée, se mettre rigidement en face de la vérité, c’est vouloir
arriver à de désespérantes constatations. Les consciences les plus
pures ont des recoins sombres où sommeille une inimitié sourde contre
toutes les choses bonnes; il en a été ainsi chez le premier Adam, il en
sera de même chez le dernier.
La valeur de ces arguments est contestable. Si aucun germe nouveau n’a
pénétré la nature humaine, il est certain cependant que les tendances
de chaque époque ont plus ou moins développé tels ou tels des nombreux
instincts de l’homme. Ce qui caractérise le temps actuel ce n’est pas
la haine, c’est le dédain du bien. Il ne s’agit plus de ce sentiment de
colère ou d’envie éprouvé par les anges rebelles, mais d’une perversion
de jugement qui fait mépriser avec l’intelligence ce que la conscience
ordonne d’accomplir.
Les idées darwiniennes ont, dans ce phénomène, une large part de
responsabilité. La doctrine de la lutte pour la vie a envahi tous les
esprits, même ceux qui la repoussent comme théorie ou ne l’acceptent
que partiellement. On en est arrivé à n’estimer que le vainqueur du
combat; s’il reste maître du champ de bataille, peu importe sa valeur
ou sa médiocrité réelles! Il est logique qu’à ce point de vue les
vertus qui désarment l’homme et risquent d’entraver sa victoire soient
considérées comme des désavantages, puisque les posséder c’est être
vaincu d’avance. A toutes les époques, la défaite a suscité le mépris
des natures vulgaires; aujourd’hui ce sentiment est devenu presque
général; il n’y a plus de réaction généreuse en faveur des vaincus, les
batailles perdues ne trouvent plus de poètes pour les chanter!
Manquer de la puissance de combativité ou ne pas vouloir l’exercer par
principe, équivaut, dans l’ordre moral, à être manchot dans l’ordre
physique: l’opinion publique, sauf d’assez rares exceptions, jauge
immédiatement les malheureux qui en sont dépourvus, les range parmi les
quantités négligeables, et, contre ce verdict, il n’y a point d’appel.
Quelles sont, par exemple, les conséquences du pardon des injures pour
ceux qui le pratiquent?
L’homme ne peut donner une plus grande preuve de force morale, car
pour pardonner vraiment il faut être roi de soi-même. Cependant aucune
vertu ne nuit davantage à la situation personnelle de l’individu. Une
injure oubliée semble en amener d’autres; c’est une conspiration
pour pousser à bout celui qui s’est imposé le pardon comme règle de
conduite; on refuse de croire à sa sincérité, on essaye d’attribuer
sa mansuétude à des motifs de lâcheté ou d’intérêt, et, lorsqu’enfin
elle est devenue un fait avéré, une légère parcelle de mépris, qui ira
toujours grandissant, se glisse pour lui dans les cœurs. Il ne suffit
plus de dompter ses rancunes et de triompher de ses ressentiments, il
faut se résigner d’avance à supporter les effets nuisibles du pardon
accordé. L’homme échappe à ce dédain lorsque la victoire remportée sur
lui-même se manifeste dans des conditions éclatantes, mais, dans les
circonstances ordinaires de la vie privée ou publique, il en souffre de
mille façons. Il faut avoir à faire à des natures très généreuses pour
ne pas être puni d’une injure oubliée.
Le désir d’être utile aux autres et l’esprit de renoncement sous toutes
ses formes subissent des dénigrements identiques. Le déploiement de
ces qualités commence par provoquer des abus. Dans les familles, les
administrations, les œuvres de bienfaisance, le même phénomène se
vérifie sans cesse: les individus de bonne volonté sont surchargés
sans scrupules de la besogne qui devrait être répartie sur tous,
et personne ne leur en est reconnaissant; au contraire, un ferment
d’irritation s’élève contre eux. Cela aussi est vieux comme le monde,
l’ingratitude répondant, paraît-il, à un instinct de la nature humaine;
ce qui est essentiellement moderne, c’est le mépris qui s’y ajoute.
Même lorsque l’imagination est saisie, qu’il s’agit d’un dévouement
d’amour ou d’un acte éclatant de générosité, l’admiration est froide,
et il s’y mêle une pointe d’ironie. Si aujourd’hui Léandre pour
retrouver Héro devait traverser l’Hellespont à la nage, il trouverait
des railleurs sur les deux rives du détroit, et les femmes seraient
les premières à sourire de cet amoureux trop ardent. On dirait que
l’oubli de sa propre personnalité est un aveu d’infériorité; les cœurs
ne le comprennent plus. Faire bon marché de ses intérêts, c’est se
déconsidérer soi-même et provoquer le manque de respect d’autrui.
Le désintéressement, cette vertu si haute, n’a pas conservé plus de
prestige. On s’indigne bien encore quelquefois contre les fripons qui
s’enrichissent au détriment des honnêtes gens, mais l’homme de bien
pauvre, ou devenant pauvre, parce qu’il n’a voulu faire de tort à
personne, ne trouve certes pas dans l’estime publique l’équivalent
de ce qu’il a perdu; et il entre bien du sarcasme dissimulé dans
l’éloge qu’on fait de sa probité. Dans les circonstances même où elle
représente une sauvegarde pour les intérêts qui lui sont confiés, cette
probité ne sert guère. Y a-t-il une place à donner, une affaire à
traiter, en charge-t-on de préférence ceux qui offrent comme garantie
leur désintéressement connu? De tout autres mobiles déterminent
d’ordinaire les choix et les récompenses. Il est admis que la
délicatesse scrupuleuse empêche le succès; or le succès est le niveau
auquel tout se mesure, et la société actuelle n’a pas de place pour
ceux qui la dédaignent.
La dignité modeste est également reléguée parmi les qualités nuisibles.
Les natures fières et délicates qui répugnent à faire du bruit autour
d’elles, sentant la vulgarité de l’aplomb audacieux, se voient
négligées même par ceux qui seraient capables de les comprendre.
Dans le monde, la politique, les affaires, ne pas essayer de prendre
insolemment les premières places, vous fait souvent reléguer aux
dernières. Cependant, chacun sait—les imbéciles seuls l’ignorent—que
la supériorité réelle est incompatible avec la prétention audacieuse.
Tout idéal élevé impose l’humilité. George Sand, qui avait le génie
modeste, disait que se décerner des couronnes à soi-même prouvait une
irrémédiable médiocrité et interdisait tout espoir de progrès. Mais
George Sand est morte, et sa génération a disparu; on n’a plus le temps
aujourd’hui, dans l’agitation fébrile des journées, de s’occuper des
valeurs qui se dérobent.
La bonté et la patience, ces gardiennes du bonheur de l’homme,
sans lesquelles les choses les plus douces de la vie se changent
en amertume, échappent-elles du moins au dédain de ceux qui en
bénéficient? Elles ont, hélas! le même sort que le dévouement et le
désintéressement, et volontiers l’on manque d’égards envers ceux
qui les pratiquent. Lorsque les circonstances forcent à sacrifier
quelqu’un, qu’il s’agisse de la vie publique ou de la vie privée, le
choix est rapide; il tombe sur les êtres que l’on devrait respecter
davantage. C’est à eux que l’on fait tort, parce que l’on sait pouvoir
compter sur leur débonnaireté; l’être méchant, dont il y a quelque
chose à craindre, est épargné d’ordinaire.
Les vertus qui n’ont pas pour base l’esprit d’abnégation et d’humilité
sont cotées moins bas sur le marché de l’opinion publique. Mais elles
n’acquièrent cependant un réel prestige que si elles représentent des
éléments de réussite: argent ou situation. La hardiesse, le courage, la
fermeté, la persévérance, l’énergie sous toutes ses formes, inspirent
encore quelque respect. Elles répondent à ce besoin de la force qui
domine indistinctement toutes les âmes. La franchise, quand elle est
légèrement brutale, le respect de soi-même lorsqu’il s’y mêle un peu
d’insolence, réussissent encore à faire leur chemin dans le monde,
non en tant que vertus, mais comme conditions de prépondérance. Les
qualités négatives, telles que l’indulgence et la modération, sont
également tolérées; le fonds d’indifférence sur lequel elles se basent
leur assure même une certaine estime.
Cet étrange dédain pour ce qui représente la somme des hauteurs
morales, pourrait, à la rigueur, s’expliquer de la part des
matérialistes et des déterministes. Voulant une humanité d’où les
faibles seraient supprimés dès leur naissance, il est logique que
certaines vertus équivalent pour eux à des faiblesses. Mais il y a
incompatibilité flagrante entre ce dédain du bien et les doctrines
chrétiennes et spiritualistes. Reconnaître en Christ un maître suprême
ou un docteur sublime et n’avoir dans la pratique de la vie aucun
respect pour ceux qui essayent de suivre ses traces, est la plus
flagrante des inconséquences. Certes, on n’est pas arrivé encore à
professer ouvertement le principe que la pratique des vertus est une
preuve de déchéance intellectuelle, mais qu’importe la théorie, du
moment que la grande majorité des soi-disant croyants agissent comme
si telle était réellement leur pensée! Ils s’attendriront peut-être à
la lecture d’un acte de dévouement obscur, accompli loin d’eux par des
inconnus qu’ils ne verront jamais, mais si la chose se passe à leur
porte, l’émotion disparaît et la raillerie la remplace. Quel intérêt
ou quelle vénération manifesteront-ils pour ces héros de la vie?
Leur poignée de main ne sera pas plus cordiale; elle continuera à se
mesurer à la situation et non à la personnalité morale de ceux qu’ils
accueillent. La vue du sacrifice n’aura en rien réchauffé leur cœur
ni exalté leur imagination. Aujourd’hui dire de quelqu’un qu’il a une
belle âme, c’est provoquer le sarcasme ou du moins le sourire.
Ce mépris du bien auquel on se heurte à chaque pas de la vie morale a
eu comme conséquence directe la tolérance et même l’admiration du mal.
La plupart des âmes subissent ce double courant sans le comprendre,
sans le définir, sans se rendre compte surtout du déplacement qu’il
opère dans les points de vue de notre génération. Essayer de dissiper
cet aveuglement et de donner aux hommes la conscience de leurs
sentiments réels est, pour tous ceux qui ont entrevu la vérité, un
imprescriptible devoir.
* * * * *
La force a toujours exercé sur les imaginations un singulier prestige,
même lorsque ses manifestations étaient injustes et brutales; dans tous
les plans de réforme morale, il faut donc tenir compte de cet instinct
qui, bien dirigé, pourrait conduire l’homme à de sublimes conquêtes.
Mais la force ne règne plus exclusivement. L’habileté heureuse lui
dispute la place, et les âmes amollies, les esprits trop aiguisés
se laissent volontiers séduire par cette puissance inférieure qui
dispense de l’effort et du sacrifice et promet de faciles conquêtes.
L’affaiblissement de la fibre morale et physique, la sécurité des
existences, l’absence des périls qui trempaient les âmes expliquent
cette évolution de la pensée, évolution qui agit comme un dissolvant
sur les consciences.