avions passé quelques jours, et beaucoup de guerriers du village,
sous la conduite du frère du chef, Cané-Moussa-Sisoko, avaient
fait campagne avec nous dans le Konkodougou et avaient pris part
au combat de Dumbia. Aussi y suis-je très-bien reçu. Il me faut
subir des visites, pendant toute la journée, auxquelles je ne puis
me soustraire, malgré la lassitude extrême qui m’accable. Dans
la soirée, j’expédie un courrier à Guibourya pour y annoncer
mon arrivée pour le lendemain.
_28 janvier._ — La nuit a été très fraîche, il a fait
une forte brise d’ouest. Légère pluie vers quatre heures du
matin. Au lever du jour, ciel couvert et bas. Soleil voilé pendant
deux heures environ, il tombe de temps en temps quelques gouttes de
pluie. Température assez bonne, buée épaisse à l’horizon. Les
préparatifs du départ sont lestement faits et, à six heures
précises, nous nous mettons en route, il fait à peine jour, tant
le ciel est couvert. Nous marchons rapidement ; à 6 h. 30, nous
franchissons un premier contre-fort du Tambaoura et, à 6 h. 50,
nous traversons le marigot de _Sansan-Kô_, dont le lit est formé
de quartz et de sables aurifères. La même roche se trouve sur ses
rives, et quand nous y passâmes, il commençait à s’y élever
quelques huttes de chercheurs. Ce placer est surtout exploité par
les habitants de Yatéra. Dix minutes plus loin et nous sommes au
petit village de Malaoulé.
_Malaoulé_ est un village d’environ 150 habitants. Il est
uniquement habité par les captifs de Cané-Mady, chef de Yatéra :
ils cultivent là ses lougans pendant la saison des pluies et
extraient l’or du Sansan-Kô pendant la saison sèche. Il est situé
dans une petite vallée, comprise entre deux contreforts du Tambaoura.
A 7 h. 30 nous franchissons le contrefort qui limite au Nord cette
petite vallée, et à 8 h. nous sommes à Koudoréah, où nous
faisons une halte d’un quart d’heure.
_Koudoréah_ est un village Malinké de 350 habitants. Inutile de dire
que c’est la quintessence de la malpropreté. Il ne possède pas
de tata extérieur. Les cases du chef sont entourées d’un petit
tata fort mal entretenu, comme tout le village du reste. Koudoréah
est situé sur un plateau rocheux où l’on rencontre par ci par là
quelques ilots de terre végétale. A quelques centaines de mètres
du village, nous arrivons sur la crête du versant Nord de ce plateau
qu’il va falloir descendre. Ce passage nous prend environ trois
quarts d’heure, pendant lesquels nous n’avons marché qu’à
travers les rochers les plus escarpés. Enfin tout se passe sans
incidents et à 9 h. 15 nous sommes à Guibourya.
La route de Yatéra à Guibourya suit une direction Nord et
la distance qui sépare ces deux villages est environ de 13
kilom. 500. Elle est littéralement hérissée d’obstacles et de
difficultés. Je n’en ai jamais rencontré de plus mauvaise. Le
passage du marigot de Sansan-Kô est très facile. Il n’en est pas
de même des contreforts du Tambaoura que l’on a à franchir. A
2 kilom. 1/2 de Yatéra, il faut descendre dans un profond ravin,
par un sentier abrupt, absolument transformé en escaliers. Ce
passage a environ 800 mètres de longueur. A trois kilomètres
de Malaoulé, nous trouvons un second passage aussi difficile. Il
mesure à peu près un kilomètre de longueur. Mais celui qui, de
tous, offre le plus de dangers, surtout pour les animaux, c’est
celui de Koudoréah. Ce n’est qu’une succession de véritables
falaises qu’il faut escalader, des sentiers hérissés de roches
glissantes où on n’avance qu’à grand peine et en prenant mille
précautions. Tout cela est absolument à pic.
Au point de vue géologique, nous avons fort peu d’argiles ; dans
les vallées, presque partout la latérite alterne avec le terrain
ferrugineux. Les collines sont surtout formées de quartz, de roches
et de conglomérats. Mentionnons également quelques grès. Les
schistes font absolument défaut. Pas de trace de terrain ardoisier.
La flore y est d’une pauvreté remarquable, surtout sur les
plateaux et les montagnes. Elle est un peu plus riche dans les
vallées, mais pas plus variée. Mentionnons particulièrement de
nombreux karités, des lianes à caoutchouc, fromagers, nétés et
quelques caïls cédrats. Les flancs des collines sont, en général,
couverts de bambous.
_Guibourya_, où nous faisons étape, est un village Malinké de
500 habitants environ. C’est le dernier village du Diébédougou,
dans le Nord. Il est construit au milieu d’une vaste plaine que
limite au Nord la chaîne principale du Tambaoura et au Sud le
versant du plateau de Koudoréah. Il est un peu moins sale que
la plupart des villages Malinkés, mais toute sa partie moyenne
est en ruines. De telle sorte qu’il est divisé en deux parties
égales. Il ne reste plus que des vestiges de l’ancien tata qui
l’entourait. Le tata du chef est assez bien entretenu, il en est de
même de deux autres petits tatas particuliers. Il fait une journée
assez agréable comme température, mais triste. Le ciel est couvert,
le soleil voilé. Forte brise d’Ouest. Nous sommes en plein petit
hivernage. Nous ne tarderons pas à avoir quelques pluies.
_Notes sur le Diébédougou._ — Le Diébédougou, que nous venons
de traverser, est l’Etat Malinké le plus important du Bambouck. Il
se compose de deux provinces, le Diébédougou à proprement parler
et le Kouroudougou. Sa superficie est environ de 2500 kilomètres
carrés et il est relativement très peuplé. Il ne comprend pas
moins de 51 villages dont la population forme un total d’environ
18,000 habitants. La densité est à peu près de 7,2 habitants
par kilomètre carré. Dans sa partie Est, qui est traversée par
le Tambaoura, c’est un pays de montagnes, et sa partie ouest, qui
touche à la Falémé, est un pays de plaines. Il est médiocrement
arrosé par des marigots qui sont pour la plupart tributaires de la
Falémé ou du Bafing. Le Tambaoura en cette région forme la ligne
de partage des eaux entre les bassins de ces deux rivières. Voici
la liste de ses villages :
Kassama (résidence du Dangoutakolé. Oundouman.
chef du pays.).
Salingui. Yateria. Betea.
Kolobo. Malaoulé. Batama.
Kéniéko. Bambadigua. Sitakili.
Lagola. Anguira. Koulaya.
Linguékoto. Diakouba. Bokobokoto.
Kobokoto. Kama. Gounganko.
Koudoréah. Faracounda. Mali.
Guibourya. Kouffara. Diomfare.
Diantissa. Dialadiou. Diodan.
Bourama. Sékoto no 1. Kegnoto.
Kembélé. Sékoto no 2. Médina.
Fabakaya. Sékoto no 3. Dembala.
Dialakegui. Sansanko. Sagala.
Guénobanta. Sébédougou. Dabara.
Kénédiguato. Goudofara. Balou.
Yatia. Mouralia. Sekonomata.
La population de ces différents villages est uniquement formée
de Malinkés appartenant à la famille des Sisokos. Il est bien
entendu que nous ne nous occupons là que de la famille à laquelle
appartient le pays. Nous ne parlons nullement des captifs. Les chefs
de village appartiennent tous à cette ancienne famille. Les Sisokos
du Diébédougou descendent, par les femmes, de Noïa-Moussa-Sisoko,
le grand colonisateur du Bambouck. Ils ont donc usurpé un nom qui
ne leur revenait pas de droit. La légende nous apprend, en effet,
que la seule fille qu’eut Moussa se maria avec un Couté, qui en eut
cinq fils qui s’établirent dans le Diébédougou. C’étaient :
_Sountou-Bouri, Sountou-Ali, Kandio, Sila-Maka et Famalé_. Famalé
fut le chef de cette nouvelle colonie et, depuis cette époque,
tous les chefs du Diébédougou prirent le nom de Famalé.
Le Diébédougou est placé sous le protectorat de la France
et dépend du cercle de Bafoulabé. L’autorité du chef est
vigoureusement contrebalancée par celle du chef de Yatéra,
Cané-Mady-Sisoko, qui réunit autour de lui la plus grande partie
des villages du Diébédougou. Ils vivaient presque en état
d’hostilité ouverte lorsqu’en 1889 le capitaine Quiquandon,
agissant conformément aux ordres de M. le commandant supérieur
du Soudan Français, les réconcilia et fit jurer obéissance à
Famalé par tous les chefs des villages dissidents. Il n’y eut
que le village de Kénioto qui s’y refusa, malgré tout ce que
nous fîmes pour le ramener à de meilleurs sentiments. Il fallut
le bombarder et le brûler. Les habitants s’enfuirent, mais peu
après vinrent à Guénou-Goré dans le Konkodougou faire leur
soumission. Ordre leur fut donné d’aller habiter à Kassama ;
mais l’année suivante ils furent autorisés à reconstruire leur
village. Depuis cette époque, les affaires se sont de nouveau
brouillées et, actuellement, Gané-Mady est regardé, même par
l’autorité française, comme le chef, sinon de droit, mais de fait
d’une partie du Diébédougou. Ainsi c’est lui qui est chargé
de faire rentrer l’impôt des villages qui lui obéissaient
jadis et qui ont recommencé à méconnaître l’autorité de
Famalé. Pour le bien du pays, il serait bon que cet état de
choses fût promptement modifié et que le vrai chef du pays soit
rétabli dans tous ses droits et prérogatives. Je me hâte de
dire que Mané-Mady ne fait rien de contraire au serment qu’il a
prêté et qu’il est le plus humble des sujets de Famalé. Kassama
est la résidence de ce dernier. C’est un gros village où le
docteur Collin, un des premiers explorateurs du Bambouck, s’était
établi en 1887, lorsqu’il est allé prospecter ce pays au point
de vue commercial. Les officiers français y sont très bien vus
et Famalé serait très heureux si nous y établissions un poste
militaire. Pendant le séjour que nous y avons fait en 1889, il a
souvent, devant nous, manifesté ce désir au capitaine Quiquandon,
le chef de notre mission.
_29 Janvier._ — Je quittai Guibourya à 5 h. 45 du matin par
une température très douce. Il a plu une partie de la nuit. A un
kilomètre et demi du village environ, nous traversons le marigot
de Gara-Kô et à 7 h. 45 nous faisons halte au petit village de
Kéniéti, où j’avais promis de m’arrêter.
_Kéniéti_ est un petit village de Malinkés de la famille des
Fofanas. Il n’a pas plus de 150 habitants et fait partie du petit
État de _Diabéli_. Il est construit au pied du Tambaoura, comme,
du reste, tous les villages de cette région, et est démuni de
tata. Seules les cases du chef sont construites dans une petite
enceinte qui est en assez bon état. Le reste du village est
assez mal entretenu. Hier, le chef m’avait envoyé son frère à
Guibourya pour me saluer et m’inviter à aller passer la journée
dans leur village. Je le remerciai et lui promis que, ne pouvant
pas y rester aussi longtemps, je m’y arrêterais en passant. A
peine étions-nous arrivés que ce brave homme vint me saluer et
fit apporter du couscouss pour les hommes. Je les laisse manger et
n’absorbe que deux verres d’un excellent lait. A huit heures
nous nous remettons en marche, après avoir chaudement remercié le
chef de sa bonne réception et lui avoir fait un petit cadeau.
En quittant Kéniéti, nous traversons, à environ un kilomètre du
village, un second village en construction. Ce sont les habitants
du premier qui, se trouvant à l’étroit, s’agrandissent de ce
côté. Une heure après, nous sommes à Guénobanta, où nous ferons
étape aujourd’hui. Un peu avant d’y arriver, on traverse un
petit marigot, le _Yagoudoura-Kô_, sur les bords duquel se trouvent
de belles plantations de tabac.
De Guibourya à Guénobanta, la route ne présente absolument aucune
difficulté. Elle longe tout le temps le flanc Ouest du Tambaoura et
traverse une vallée absolument plane qui s’étend de la montagne
à la Falémé. La direction est Nord et la distance qui sépare
ces deux villages est de 15 kilomètres environ.
Au point de vue géologique, nous n’avons presque partout que de la
latérite. Les argiles ne se montrent qu’aux environs des marigots,
mais en petites bandes fort étroites. Pas de schistes. Par contre
rien que des quartz fortement colorés en rouge par de l’oxyde de
fer. Les roches et conglomérats ferrugineux sont peu abondants. Le
Tambaoura est là uniquement formé de quartz qui sont aurifères
en certains endroits.
La flore est peu variée. Toujours beaucoup, beaucoup de karités
(variété Shée). Les lianes à caoutchouc sont rares. A
signaler encore quelques beaux caïl-cédrats, nétés, baobabs
et fromagers. Les mimosées ont fait leur apparition et en maints
endroits sont fort communes.
_Guénobanta_ est un village de Malinkés Sisokos dont la population
est tout au plus de trois cents habitants. Il est situé au pied
du Tambaoura, sur un petit monticule peu élevé. Il ne possède
pas de mur d’enceinte. Seules, les cases du chef sont entourées
par un petit tata en assez bon état. Il est fort mal entretenu et
cela tient à ce que les habitants sont des Malinkés d’abord, et,
en second lieu, à ce qu’ils passent tout leur temps à chercher
l’or dans les environs. C’est la résidence du chef du Diabéli.
Le Diabéli est un petit Etat Malinké situé aux pieds du
Tambaoura. Il appartient à la famille des Sisokos, qui y forment
quatre villages.
_Guénobanta_ — _Yérala_ — _Niafato_ — _Foutouba_
Outre ces quatre villages Sisokos, il y a encore un village Fobana,
_Kéniéti_, et un village Daniogo, _Linguékotendi_.
La population totale du Diabéli peut être estimée à environ 1,500
habitants. Le chef actuel est un vieillard qui ne jouit d’aucune
autorité sur ses sujets. Il se nomme Tantombo-Famori-Sisoko. Le
Diabéli a été colonisé par deux fils de Moussa-Sisoko, Sambou
et Coubacka. Les Fofanas et les Daniogos ne vinrent s’y établir
que bien après eux. Les premiers sont originaires du Bafing de
Sandénia et les seconds du Soubou de Dioulaguénou. Ce petit État
est également placé sous le protectorat de la France.
_30 janvier._ — Je quittai Guénobanta à 5 h. 20 du matin par
un ciel excessivement couvert. Il fait un vent épouvantable. Peu
après notre départ la pluie se met à tomber en abondance. C’est
une véritable pluie d’hivernage.
A quelques centaines de mètres du village, nous traversons le marigot
de Toulicoto-Kô et, à 6 h. 50, nous arrivons, absolument trempés,
à Yérala.
_Yérala_ est un village Malinké de 250 habitants environ. C’est
le dernier village du Diabéli au Nord. Il est construit au pied du
Tambaoura, et, à l’encontre des autres villages de cette région,
entouré de beaux lougans. Il ne possède pas de tata extérieur et
les cases du chef sont entourées d’une enceinte en fort mauvais
état. Le village est lui-même fort mal entretenu. La pluie et
le vent font rage quand nous y arrivons. Heureusement que nous
trouvons de bonnes cases pour nous abriter et de bous feux pour nous
sécher. Je suis littéralement trempé et je grelotte la fièvre à
outrance. A peine sommes-nous arrivés que le chef du village vient me
saluer et fait apporter une douzaine de calebasses de couscouss pour
mes hommes. Tous se repaissent, je prends deux verres d’excellent
lait, et, la pluie ayant cessé, nous nous remettons en route à 7
h. 40.
Nous arrivons sans encombre à Dialafara à 9 h. 15, après avoir
traversé le _Nété-Kô_, qui forme la limite entre le Diabéli,
et le Tambaoura, et, un peu avant d’arriver à Dialafara, le
Dagoussa-Kô, qui coule au pied du monticule sur lequel s’élève le
village. A mi-chemin nous avions rencontré le fils du chef, que son
père avait envoyé à notre avance. Il fait toujours un vent atroce.
De Guénobanta à Dialafara, la direction générale est Nord et
l’étape n’a pas plus de 17 kilomètres. La route ne présente
absolument aucune difficulté. Elle longe à environ huit cents
mètres le pied du Tambaoura, dans une plaine absolument unie qui ne
présente pas de reliefs de terrain appréciables. Au point de vue
géologique, toujours les mêmes terrains. En quittant Guénobanta, et
après avoir traversé le Toulicoto-Kô, on traverse une vaste plaine
argileuse qui s’étend jusqu’aux environs de Yérala, où la
latérite apparaît. En thèse générale, dans cette région, c’est
au pied du Tambaoura que se trouve la latérite, les plaines qui
s’étendent à l’Ouest sont uniquement formées d’argiles. Peu
après Yérala, nous avons de nouveau les argiles. Nous trouvons un
petit banc de latérite aux environs du Nété-Kô, puis de nouveau
l’argile jusqu’à Dialafara, où reparaît la latérite.
La flore n’a pas changé. Beaucoup de karités, dont quelques-uns
sont énormes. Les caïl-cédrats, fromagers, nétés sont aussi fort
communs. Dans les terrains argileux, beaucoup de mimosées. Peu de
lianes à caoutchouc.
_Dialafara_, où nous faisons étape, est un village Malinké
d’environ 500 habitants. Il tombe littéralement en ruines. C’est
la résidence du chef du petit État de Tambaoura. Il est démuni de
tata extérieur. A l’intérieur, quelques petits tatas appartenant
à des particuliers. Celui qui entoure les cases du chef est
fort mal entretenu. Les lougans qui entourent le village sont
relativement peu étendus, parce que la population ne s’occupe
guère qu’à rechercher l’or dans les environs. C’est, du
reste, la caractéristique de tous les villages dans le voisinage
desquels se trouvent des placers. Ils sont beaucoup plus pauvres
que les autres et la famine y est plus fréquente.
Je suis assez bien logé, malgré tout, sur la place principale du
village, en face l’arbre à palabres qui disparaît littéralement
sous une gigantesque liane Saba.
Le village est construit sur un petit monticule qui s’élève
au pied du Tambaoura et qui domine une plaine où se trouvent de
superbes karités.
Le Tambaoura, dont Dialafara est la capitale, est un petit État
Malinké qui doit son nom à la chaîne de montagnes aux pieds
de laquelle il s’étend. C’est un des pays les plus riches
en or du Bambouck. Il a pour chefs des Sisokos. Mais on y trouve
aussi d’autres familles Malinkées. D’après la légende il
fut d’abord peuplé par des Keitas, des Guétas, des Dabos et des
Tarawarés. Ces quatre familles Malinkées vinrent s’y établir à
peu près à l’époque de la grande migration de Koli-Tengrela. Les
Sisokos ne vinrent que plus tard et soumirent les premiers à
leur autorité. Ils furent conduits à la conquête de ce pays par
_Bandé-Maka_, un des nombreux fils de Moussa-Sisoko. Depuis cette
époque, ils y ont toujours régné en maîtres. Le Tambaoura a été
placé sous le protectorat de la France par le gouverneur Faidherbe,
en 1858. Il fait partie actuellement du cercle de Khayes et acquitte
assez régulièrement l’impôt qui lui est demandé. Il est peu
peuplé et n’a que dix villages qui ne comptent pas plus de 2,500
habitants. En voici les noms par famille :
_1o Villages Sisokos :_ Dialafara, Bouroudela, Kama, Diokéba,
Galadio.
_2o Village Keita :_ Salingui.
_3o Village Guéta :_ Samafaradala.
_4o Village Dabo :_ Dangara.
_5o Villages Tarawarés :_ Boubou, Sokoto.
La densité de la population, dans le Tambaoura, n’est pas plus
de 1,5 habitant par kilomètre carré.
A peine suis-je installé dans ma case, que les frissons que j’avais
éprouvés tout le long de la route ne font qu’augmenter. Je suis
obligé de me coucher aussitôt. Toute la journée, j’ai eu une
forte fièvre, et ce n’est que le soir que, me sentant un peu
mieux, je pus rédiger mes notes. Je suis arrivé à Dialafara un
bien mauvais jour pour un malade. C’est, en effet, aujourd’hui
que rentrent dans leurs familles les jeunes filles qui ont été
circoncises. Aussi, jusqu’à la nuit, ce n’a été dans le
village que chants, cris, beuglements, tam-tams, coups de fusil. Le
soir, j’en avais la tête absolument brisée. De plus, il fait un
véritable temps d’hivernage. Chaleur lourde et orageuse, et pluie
abondante dans la soirée. Elle est venue à temps pour mettre en
fuite le tam-tam et me permettre un peu de reposer pendant la nuit.
La circoncision est, de toutes les mutilations ethniques qui se
pratiquent sur les organes génitaux, la seule qui soit en usage au
Soudan. Elle se pratique presque dans toutes les peuplades sur les
hommes. Toutefois, il nous a été dit qu’elle était inconnue
chez les Bobos, qui habitent dans la boucle du Niger. Nous tenons
ce détail de notre excellent et malheureux ami, le Dr Crozat, qui,
après Binger, visita cette curieuse peuplade. Dans tout le Soudan, la
femme y est également soumise, sauf cependant chez les Ouolofs. Nous
allons décrire la façon dont se pratique cette opération chez
les deux sexes, en exposant en même temps les fêtes, pratiques
religieuses, coutumes, etc., etc., qui l’accompagnent chez les
différents peuples du Soudan.
_1o Circoncision chez l’homme._ — Chez tous les Soudanais,
à quelques détails insignifiants près, c’est le même mode de
procéder. L’opération se fait vers l’âge de 14 à 17 ans.
Le matin du jour où les patients doivent être opérés, on les
conduit au bain. Dans une grande calebasse remplie d’eau, on
plonge des gris-gris réservés pour cette circonstance et qui ont,
paraît-il, des vertus spéciales, comme, par exemple, de donner
force et vigueur aux enfants et de leur donner, dans la suite,
une nombreuse lignée. Chacun des enfants vient alors procéder à
ses ablutions intimes avec cette eau. Puis, sous la garde d’un
surveillant nommé à cet effet, ils sont conduits au lieu où
doit être pratiquée l’opération ; pendant le temps que met la
cicatrisation à se faire, trois ou quatre hommes sont désignés
par les anciens du village pour surveiller les opérés et pour se
bien assurer qu’ils se livrent bien aux coutumes et pratiques en
usage en cette circonstance. Ces surveillants doivent, bien entendu,
être des circonscis.
L’appareil opératoire est des plus simples. Un couteau bien
effilé, de la ficelle, de l’eau dans une calebasse, des chiffons
et du sable. Au Soudan, ce sont généralement les forgerons qui
procèdent à l’opération aussi bien chez les peuples musulmans
que chez ceux qui ne le sont pas. Chez les Ouolofs et les Maures,
ce sont plutôt les marabouts qui opèrent. Voici comment on
procède. Le patient se place, assis à cheval sur un mortier à
couscouss de façon à avoir le périnée reposant sur le corps
même du mortier. Chez les Bambaras et les Malinkés, au lieu du
mortier, on se sert d’une simple bille de bois. Le résultat est le
même. Le mortier est surtout employé chez les peuples d’origine
Peulhe. La verge reposant bien sur le mortier ou le morceau de bois,
le prépuce est attiré fortement en avant. Tout ce qui dépasse
le gland est solidement ligoté à plusieurs tours. C’est un
des temps les plus douloureux de l’opération ; un aide en est
chargé. Puis ceci fait, la verge est maintenue solidement appuyée
sur le mortier ou le morceau de bois et l’opérateur d’un coup sec
sectionne le tout, ficelle et prépuce. Ce temps de l’opération
est absolument indolore. La plaie opératoire est ensuite lavée à
grande eau. Très douloureuse cette aspersion. La quantité de sang
qui s’écoule est absolument insignifiante. On procède alors au
pansement. Oh ! il n’est pas long : du sable fin, quelques chiffons
et tout est dit. Le pansement est refait chaque jour.
Cette opération, bien que douloureuse, se fait sans que l’on
entende un cri de la part des patients. Il y aurait déshonneur à
se plaindre. De plus, ils sont persuadés que s’ils criaient, ils
mourraient dans le courant de l’année, aussi sont-ils tous d’une
impassibilité remarquable et ne bronchent-ils pas en présence de
l’instrument du supplice.
Que deviennent les lambeaux de chair ainsi excisés ? En aucune
circonstance, ils ne sont jetés aux ordures. Les uns les enterrent,
les autres les mangent. D’autres enfin, et ce sont les plus
nombreux, les conservent précieusement, les font sécher et s’en
font des gris-gris qui jouissent de propriétés miraculeuses.
Dès que tous ont été opérés, ils sont revêtus d’un long boubou
bleu muni dans le dos d’une grande poche, et coiffés d’un bonnet
pointu haut d’environ 35 à 40 centimètres. Cela leur donne l’air
le plus bizarre qu’on puisse voir. Ils ressemblent au médecin
malgré lui. Le boubou ample et très étoffé est destiné à éviter
les frottements que ne manquerait pas d’occasionner le pantalon. La
grande poche qu’il présente, est destinée à recevoir le produit
de leurs quêtes ou de leurs rapines ; car les circoncis, pendant
tout le temps que met la cicatrisation à se faire, ont le droit de
prendre tout ce qui, en fait de victuailles, leur tombe sous la main.