_Notes sur le Sintédougou._ — C’est à tort que l’on regarde

le Sintédougou comme faisant partie, absolument intégrante, du

Koukodougou. Certes, ces deux pays ont bien des points communs, mais

ils sont absolument indépendants l’un de l’autre au point de vue

politique. Il s’étend sur les deux rives de la Falémé ; mais la

partie située à l’Est de cette rivière est seule habitée. Il

a environ, dans ses plus grandes dimensions, cinquante kilomètres

de l’Est à l’Ouest et trente du Nord au Sud. Sa superficie

atteint douze cents kilomètres carrés, et sa population ne dépasse

pas 2,500 habitants. Ce qui nous donne à peu près 2,3 habitants

par kilomètre carré. Dans sa région Ouest, c’est un pays de

steppes, et dans sa région Est, un pays de montagnes. Il confine,

à l’Ouest, au Dentilia ; au Nord, au Diébédougou et au Bafé ;

à l’Est, au Koukodougou ; au Sud, au pays de Satadougou et au

Koukodougou. Il est supérieurement arrosé par la _Falémé_ qui

coule sur son territoire pendant vingt-cinq kilomètres et par les

marigots qui s’y jettent. Sur sa rive gauche, nous ne trouvons que

le _Daléma-Kô_, et sur sa rive droite nous avons, du Sud au Nord,

le _Senkouli-Kô_, le _Kelougo-Kô_ qui reçoit le _Bokkolengo-Kô_ ;

le _Dandé-Kô_, qui reçoit le _Koukokolendi-Kô_, et enfin le

_Diombokho-Kô_, qui borne sa frontière Nord. Ce dernier marigot

reçoit deux affluents importants : le _Soroukoloukilé-Kô_, qui

passe à peu de distance de Dioulafoundoundi, et le _Yaranbouré-Kô_,

qui passe à un kilomètre et demi environ de Soukoutola au Nord de

ce village et dans les environs de Galassi. Tous ces marigots sont

alimentés, surtout pendant l’hivernage, par les eaux qui coulent

le long des versants des nombreuses montagnes que l’on trouve

dans cette région. Au point de vue orographique, le Sintédougou

fait partie du système général du Koukodougou, que l’on peut

considérer comme un véritable épanouissement de la chaîne du

Tambaoura.

La constitution géologique de son sol est la même que celle

des autres parties du Soudan. Le terrain ardoisier et le terrain

ferrugineux sont les seuls que l’on y rencontre. Ils sont

recouverts soit par des argiles, soit par une mince couche de

latérite. Les roches que l’on y trouve sont caractéristiques

de ces terrains. Dans le premier ce sont des schistes, dans le

second des grès, des quartz simples, ferrugineux ou aurifères. La

flore est horriblement pauvre. Seuls les terrains à latérite

sont cultivés. La faune, par contre, est riche. On y trouve tous

les animaux nuisibles ou non que l’on rencontre au Soudan et les

animaux domestiques y sont représentés surtout par les bœufs,

les chèvres et les moutons. Pas de chevaux, mais beaucoup de poulets.

La population du Sintédougou est uniquement formée de Malinkés

de la famille des Sisokos. Venus du Manding, dit la légende, sous

la conduite de Kilia-Moussa-Sisoko, frère de Noïa-Moussa-Sisoko,

le grand colonisateur du Bambouck, ils se fixèrent d’abord dans

le Konkodougou, d’où ils chassèrent les Dabos. Mais, chassés

à leur tour par les Tarawarés et les Couloubalys venus également

du Manding sous la conduite de Sambou-Senouman-Couloubaly, ils se

réfugièrent sur les bords de la Falémé où ils formèrent le

Sintédougou. La majorité d’entre eux gagna le Bambougou et se

fixa auprès des descendants de Noïa-Moussa-Sisoko à Kama, Kourba

et dans le Diébédougou. Les Sisokos forment dans le Sintédougou

douze villages qui sont :

Soukoutola. Dialafara. Naréna.

Dioulafoundoundi. Mokaiafara. Sanangau.

Sansando. Fombiné. Linguékoto.

Kéniéba. Goléa. Faraba.

Le chef du pays est un peu mieux obéi que dans les autres Etats

Malinkés ; cela tient à ce que les chefs de villages appartiennent

tous à sa famille et lui touchent de près.

Les Sisokos du Sintédougou vivent en bonne intelligence avec le

Dentilia et le Diébédougou. Ils n’ont que peu de relations avec

les Malinkés du Sintédougou. Les Peulhs du Tamgué viennent,

d’après ce qu’ils m’ont dit, souvent les piller. Ils

s’avancent jusque là après avoir traversé le Gounianta et le

Dentilia. Peu nombreux, en général, car ils sont excessivement

redoutés, ils parcourent le pays par groupes de huit ou dix au plus,

volent les bœufs dans la brousse, les captifs, les enfants et les

femmes dans les lougans et jusque sous les murs des villages. Nous

n’avons pas besoin de dire qu’ils peuvent, sans courir aucun

danger, se livrer à leurs incursions, car la frayeur qu’ils

inspirent aux Malinkés est telle que dix Peulhs suffiraient pour

faire fuir deux cents des leurs, alors même qu’ils seraient sans

armes et les autres armés.

Le Sintédougou est placé depuis 1887 sous le protectorat de la

France. Il dépend du cercle de Bafoulabé. La situation y est

excellente et il est absolument inféodé à notre cause. Il paye,

sans récrimination aucune, le faible impôt que nous lui demandons.

La récolte de l’or est, pendant la saison sèche, la principale

occupation de ses habitants. C’est à Kénieba, Saougou et

Mokaiabana que se trouvent les principaux gisements. Là, le rendement

est relativement faible, car l’eau vient souvent à manquer et

l’on ne peut plus alors laver les sables. A Faraba, au contraire,

on en récolte des quantités relativement considérables. Lorsque

la Falémé, en se retirant, à la fin de l’hivernage, a laissé

à découvert une assez grande étendue de terrains, les habitants

creusent des puits sur les bords et en lavent la vase et les

sables. Ces puits ont tout au plus deux mètres de profondeur. Un

homme travaillant toute la journée gagne environ deux francs par

jour, tandis que, dans les mines de l’intérieur, il ne gagnerait

pas plus de soixante centimes. C’est la principale, pour ne pas

dire l’unique ressource du pays.

_26 janvier._ — Je passai deux bonnes journées à Sansando et

quittai cet hospitalier village le 26 janvier, à quatre heures

et demie du matin, par une température des plus agréables. La

route se fit rapidement. A un kilomètre et demi du village nous

traversons le marigot de Koukokolendi-Kô : un peu plus loin, celui

de Soroncolenkilé et, enfin, à cinq heures quarante-cinq, nous

traversons, sans nous y arrêter, le village de Dioulafoundoundi. Le

jour commence à poindre. Le soleil se lève brillant derrière la

cîme du Tambaoura.

_Dioulafoundoundi_ est un village qui n’a pas plus aujourd’hui

de trois cents habitants. Son nom veut dire : « le petit

Dioulafoundou », sans doute pour ne pas le confondre avec le village

de Dioulafoundou, qui est situé dans le Konkodougou. Il fut construit

par les premiers Sisokos qui quittèrent le Konkodougou après la

conquête de ce pays par les Couloubalys et les Tarawarés. Ancienne

résidence du chef, ce pays, depuis le départ de ce dernier, a vu

sa population diminuer considérablement, et la plus grande partie

de ses cases tomber littéralement en ruines. Il n’existe plus

que quelques vestiges de l’ancien tata, qui devait être assez

fort. Le chef actuel est le propre frère de Diourouba-Sisoko,

le chef du Sintédougou. Il était déjà venu me saluer à Sansando.

A environ un kilomètre et demi du village, nous traversons le

marigot de Diombokho et, à six heures trente, nous faisons halte

dans le petit village de Soukoutola.

_Soukoutola_ est un village d’environ deux cent cinquante

habitants. C’est le dernier village du Sintédougou au Nord. Jamais

je n’ai rien vu de plus sale, de plus mal entretenu, de plus

Malinké, en un mot, que ce village, dont les cases et le tata

tombent littéralement en ruines. Les habitants ne se donnent même

pas la peine de reconstruire les toits en paille qui recouvrent

leurs habitations. Ils sont d’une malpropreté repoussante et

complètement abrutis, dans le sens exact du mot.

Pendant que je me reposais sous un magnifique fromager, l’arbre

à palabres du village, un marabout vint me saluer et me rappela

les circonstances dans lesquelles il m’avait connu. Je l’avais

rencontré, en 1889, à Guénou-Goré, où il assistait de ses

conseils le chef de ce village Foali qui nous avait rendu de réels

services et nous était très dévoué. Je ne manquai pas de lui

demander des nouvelles de son ami et il me répondit qu’il avait

été bien éprouvé cette année. Il avait perdu trois de ses femmes,

et la moitié de son village était morte d’une maladie qu’aucun

médicament ne pouvait guérir. Lorsqu’en arrivant à Bafoulabé,

j’appris combien nos troupes avaient été décimées, dès le

début de la campagne, par une épidémie terrible dont la nature

n’est pas encore établie d’une façon définitive, j’ai bien

regretté de ne pas l’avoir su plus tôt, car je n’aurais pas

manqué de me rendre à Guénou-Goré afin de constater s’il n’y

avait pas quelque lien de parenté entre ces deux épidémies.

A 6 h. 45 nous nous remîmes en route ; dix minutes après, à un

kilomètre du village, nous traversons le marigot de Yaranbouré

qui, en cette région, forme la limite entre le Sintédougou

et le Diébédougou. Peu après, nous franchissons une petite

colline du haut de laquelle nous voyons se dérouler devant nous

le plus splendide des panoramas. C’est la vallée de Batama. Le

coup d’œil est féérique : à notre droite, toute la chaîne du

Tambaoura ; à gauche, la plaine immense qui s’étend jusqu’à la

rive droite de la Falémé ; en face, enfin, barrant la vallée dans

le nord, le contrefort de la chaîne centrale qu’il nous faudra

gravir pour arriver à Yatéra. Par une pente douce nous arrivons

dans l’immense plaine. La route longe, à un kilomètre à peine,

le Tambaoura, et, à huit heures dix minutes, nous arrivons enfin

à Mouralia, où nous allons passer la journée.

De Sansando à Mouralia, la route suit une direction générale Nord

et la longueur de l’étape est d’environ dix-sept kilomètres. On

rencontre pour la parcourir de réelles difficultés. Citons d’abord

les marigots dont la traversée demande de grandes précautions. Celui

de Yaranbouré avec ses bords à pic et son lit de vase n’est pas

d’un accès facile et demande une grande prudence. Ailleurs, la

route est profondément ravinée et peu praticable pour les animaux.

Au point de vue géologique, toujours les mêmes terrains. De Sansando

à Dioulafoundoundi, les argiles et la latérite alternent ; mais

c’est cette dernière qui domine. A partir de Dioulafoundoundi et

jusqu’à Soukoutola, nous rencontrons des argiles et du terrain

ferrugineux. En quittant Soukoutola, et, après avoir traversé un

vaste marécage, on arrive sur un plateau de latérite de plusieurs

kilomètres de longueur où se trouvent de beaux lougans. De ce

point à Mouralia, quand on est descendu dans la vallée du Batama,

nous n’avons plus que de l’argile dans la plaine et des roches

ferrugineuses au pied du Tambaoura. Enfin, autour de Mouralia, nous

retrouvons la latérite et les sables aurifères apparaissent ;

mais c’est surtout à l’Ouest du village que se trouvent les

mines les plus importantes. — La végétation est peu riche et peu

variée. Toute cette contrée est excessivement riche en karités de

la variété Shée surtout. Citons encore quelques rares fromagers

et quelques lianes à caoutchouc sur les bords des marigots. Les

lougans sont, en général, maigres et mal entretenus.

_Mouralia_ est un village Malinké de 450 habitants environ. La

population sédentaire est uniquement formée de Sisokos. Quant à

la population flottante ou y trouve des représentants de toutes

les races qui habitent les contrées voisines. Ce sont surtout des

dioulas qui s’y rendent en grand nombre pendant la saison sèche

pour y acheter de l’or. Je l’avais déjà visité en 1889. Il

a peu changé d’aspect depuis cette époque. J’ai constaté

toutefois avec plaisir que le chef avait fait reconstruire ses

cases et son tata. Quelques habitants semblent vouloir en faire

autant pour leurs demeures particulières. Du tata qui entourait

autrefois le village il ne reste plus que quelques vestiges. Le

village est toujours aussi sale et ses habitants sont toujours

aussi malpropres. Mouralia fait partie du Diébédougou. C’est,

dans cette région, le village le plus septentrional.

Aux environs de Mouralia et surtout au Sud et à l’Ouest du village,

se trouvent les fameuses mines d’or du Bambouck. A cette époque

de l’année, on commence à peine à y travailler. Ce n’est

guère qu’en février que l’exploitation bat son plein. Elle

dure jusqu’au mois de Juin, époque à laquelle l’eau vient à

manquer : car là encore on ne connaît pour découvrir le métal

précieux que le lavage des sables. Pendant l’hivernage, on ne se

livre pas à ce travail, et cela pour deux raisons : la première est

que les Noirs sont alors occupés aux travaux des champs, la seconde,

qui est capitale, c’est que pendant la saison des pluies l’or

que l’on trouve est en très petite quantité. Les indigènes

prétendent, pour expliquer ce fait, que, pendant la saison des

pluies, l’or se promène et qu’on ne peut l’attraper. Cette

explication fantaisiste du manque d’or dans les puits, pendant

l’hivernage, a cependant sa raison d’être. Voici quelles en

sont les causes, à notre avis. Tout l’or que l’on trouve dans

les marigots et les sables du Diébédougou provient des montagnes

environnantes. Les quartz aurifères qui sont si abondants dans le

Tambaoura, se désagrégent par les grandes pluies, et les paillettes

de métal sont entraînées. A la baisse des eaux, elles se déposent

dans le fond des marigots et sur les sables des vallées où on les

récolte. Ce qui pourrait justifier ce que nous venons d’avancer,

c’est ce fait, à savoir que là où l’on en trouve le plus,

c’est précisément dans les racines, le chevelu des bambous où

il est plus facilement arrêté.

L’or que l’on récolte à Mouralia se présente en paillettes. Les

forgerons en confectionnent de gros anneaux de 12 à 15 grammes, et

c’est ainsi qu’il se trouve dans le commerce. Les pépites sont

excessivement rares, et la quantité qu’en contiennent certaines

roches, comme les quartz, par exemple, est absolument infime.

Quand les récoltes sont terminées et que l’on estime que l’or

« ne se promène plus », de tous les coins du Diébédougou on

accourt à Mouralia. Le nombre des chercheurs peut être évalué

à environ un millier, et en peu de temps, sur le terrain même

que l’on exploite, s’élève un village en paille beaucoup plus

considérable que Mouralia lui-même. Point n’est besoin de dire

que ce sont les femmes et les enfants que ce travail regarde. Du

reste, dans cet étrange pays, les hommes faits sont créés et mis

au monde pour ne rien faire. Le procédé d’extraction employé

est des plus primitifs : on se contente, comme je le disais plus

haut, de laver les sables dans des calebasses. On comprend aisément

combien doit être grand le déchet. A l’Ouest de Mouralia surtout,

le sol est absolument bouleversé, creusé d’un grand nombre de

puits d’où l’on extrait le sable aurifère, et fouillé dans

toutes les directions. Le rendement est très peu lucratif, et un

bon travailleur ne gagne pas plus, en moyenne, de 1 fr. à 1 fr. 30

par jour. Ils auraient plus de bénéfice à cultiver leurs lougans

avec plus de soin et à en augmenter la superficie.

La chaîne de collines du Tambaoura qui traverse tout le Bambouck

du Nord-Ouest au Sud-Est, peut être comparée, dans son ensemble,

à une véritable arête de poisson dont le corps serait formé

par la partie centrale, la queue par la partie Nord, et la tête

par le massif du Koukodougou. Dans sa partie centrale, en effet, le

Tambaoura émet, à l’Ouest et à l’Est, de nombreux contreforts

qui forment les systèmes orographiques du Bambougou, du Kouroudougou,

du Diébédougou et du Kamana. Elle traverse le Tambaoura, le Diabeli

et le Diébédougou. Au Sud, elle s’épanouit en un massif, un

nœud que l’on peut regarder comme une véritable dilatation du

Tambaoura. Cette partie du système orographique du Bambouck porte le

nom de Kouroudougou. De ce massif se dirige, vers le Sud, une série

de collines, d’arêtes qui viennent mourir dans le Dialloungala. Ce

sont ces collines, ces arêtes qui forment le système orographique

du Koukodougou. La direction de ces collines est en éventail, de

l’Est à l’Ouest et tournée vers le Sud. En certains points,

elles se rejoignent, se confondent pour former de véritables massifs

secondaires, dont les principaux seraient ceux de Dumbia à l’Est,

de Tombé au Sud-Est, et de Kéniéba au Sud-Ouest. Ces massifs

secondaires sont réunis entre eux par une chaîne ininterrompue de

collines relativement élevées et absolument à pic.

Véritable falaise de 150 à 200 mètres de hauteur, elle forme

de Tombé à Kéniéba une muraille d’où naissent, au Sud,

les vallées que laissent entre elles les collines émanées

du Kouroudougou. Deux trouées seulement permettent, au Sud,

de franchir cette gigantesque barrière. Ce sont les trouées de

Tombé et de Linguékoto. La route y est très mauvaise pour les

piétons, comme pour les animaux. Au Nord, nous trouvons également

deux passages : l’un à l’Ouest, par la vallée de Batama

et le col de Dioulafoundoudi, l’autre à l’Est par Kobato et

Dioulafoundou. Cette dernière route est exécrable et présente de

grandes difficultés.

Dans sa partie Nord, la chaîne centrale du Tambaoura se divise

en deux branches principales dont l’une, dirigée à l’Est,

traverse le Niambia et le Natiaga et vient se rejoindre aux

collines qui longent la rive gauche du Sénégal. La seconde, la

plus importante, continue la chaîne origine et vient se terminer

après avoir traversé le Niagala au plateau du Félou non loin

de Médine. Elle émet de nombreux contre-forts à l’Est et à

l’Ouest dans le Niambia, le Natiaga, le Kamana et le Niagala ;

un de ces contre-forts se termine non loin de Khayes par la montagne

de Paparaha. Le plateau sur lequel est construit Médine fait aussi

partie de ce système orographique auquel se rattachent, du reste,

les collines de toute cette partie du Soudan.

Le Tambaoura a dans toute sa longueur l’aspect d’une véritable

falaise à pic, absolument abrupte, stérile et inhabitée. Son

plateau est absolument dénudé, et ses flancs profondément

ravinés. Les grandes pluies d’hivernage entraînent, en effet,

dans les plaines, le peu de terre végétale qui pourrait s’y

former. En certains endroits, les roches qui le forment sont

disposées en assises régulières, en d’autres, au contraire,

c’est un chaos absolument indescriptible. Les éléments

géologiques que l’on y trouve sont des plus variés ; mais ce

sont les grès, les quartz et les schistes qui y dominent. Les

conglomérats ferrugineux se rencontrent de préférence au pied de

cette immense falaise. Toutes ces roches contiennent plus ou moins

de fer. Le granit y est peu abondant. On ne l’y trouve jamais en

bancs prolongés, mais simplement sous forme de blocs erratiques,

isolés au milieu des grès ou des quartz. La plupart des roches

du Tambaoura sont usées, limées par les eaux et souvent affectent

les formes les plus étranges et les plus fantastiques.

Je fus très bien reçu à Mouralia, et le chef, qui m’avait de

suite reconnu, me fit mille prévenances et ne nous laissa manquer

de rien. Je passai dans son village une excellente journée. Tous

les dioulas qui s’y trouvaient vinrent me saluer et parmi eux il

s’en trouvait quelques-uns que je connaissais depuis longtemps

déjà pour les avoir rencontrés à Khayes, Bakel ou Médine. Dans

la soirée, j’envoyai un courrier à Yatéra pour y annoncer mon

arrivée pour le lendemain.

_27 janvier._ — Nuit très chaude. Brise de Nord-Est. Ciel bas et

couvert. Chaleur lourde. Au lever du soleil, ciel couvert. Quelques

gouttes de pluie. Chaleur étouffante. C’est le petit hivernage qui

commence. Ma santé est toujours aussi précaire et j’ai presque

tous les jours des accès de fièvre que la quinine n’arrive

même plus à combattre. Il est temps que j’arrive dans un centre

européen. Je n’en puis plus.

Nous quittons Mouralia à quatre heures vingt du matin, par une nuit

noire. La route se fait rapidement. A cinq heures dix nous traversons

le village de Sekonomata.

_Sekonomata_ est un village Malinké d’environ six cents

habitants. Depuis 1889, époque à laquelle je l’avais déjà

visité, il s’est beaucoup accru et, actuellement, on y construit

de nouveau. Cela tient à ce que l’on a recommencé à chercher

de l’or dans ses environs. Le tata du chef et celui du village

nous ont parus en assez bon état. Nous le traversons sans nous

y arrêter. Il y avait, il y a environ vingt ans, à Sokonomata,

une mine d’or qui, d’après les renseignements que j’ai pu me

procurer, était beaucoup plus riche que celles de Mouralia. Mais

l’or y disparut en peu d’années. Aussi fut-elle abandonnée

pendant douze ou quinze ans. Quand nous y sommes passés en 1889, elle

n’était pas exploitée. Il paraîtrait que le métal précieux y

a reparu en grande abondance et, depuis deux années, on y travaille

même pendant l’hivernage.

Aucun incident à noter pendant le trajet de Sekonomata à Batama,

où nous arrivons à six heures trente, après avoir traversé un

peu avant le village le marigot de _Sagouia-Kô_.

_Batama_ est un village Malinké de quatre cent cinquante habitants

environ. Nous l’avions déjà visité en 1889 et il est loin

d’avoir prospéré depuis cette époque. La plupart de ses cases

tombent en ruines et les habitants ne font rien pour réparer ces

désastres du temps. Il est d’une saleté repoussante, de même que

ses habitants, du reste. Son tata est en ruines dans sa plus grande

partie et le tata du chef n’est même pas en bon état. Nous faisons

la halte sous l’arbre où nous avions campé, il y a trois ans. Les

notables et le fils du chef viennent me saluer. Après un repos d’un

quart d’heure, nous nous remettons en route. A un kilomètre et demi

du village nous traversons le _Diati-Kô_, sur les bords duquel nous

constatons la présence d’une dizaine de fours servant à extraire

le fer. A 7 heures 30 nous arrivons au pied d’un contrefort du

Tambaoura, qu’il va falloir gravir. Les porteurs l’enlèvent pour

ainsi dire au pas de course ; quant à moi, ne pouvant l’escalader

à cheval, il me faut une demi-heure pour arriver au sommet. Mais

aussi quand on est sur le plateau qui couronne ce mamelon, quel

spectacle enchanteur se déroule aux yeux. On se trouve là sur un

des points les plus élevés du Tambaoura. Devant nous s’étale

toute la vallée de Batama et nous pouvons même découvrir au Sud

les premières collines de Konkodougou. C’est un des plus beaux

points de vue que j’aie jamais admirés.

La route se fait sans encombre jusqu’à Yatéra, but de l’étape,

où nous arrivons, exténués, vers neuf heures. — De Mouralia

à Yatéra on suit à peu près une direction générale Nord et

l’étape n’a pas moins de vingt kilomètres. Elle présente

deux grosses difficultés. D’abord le passage du Sagouia-Kô, un

peu avant d’arriver à Batama, et, en second lieu, l’ascension

du Tambaoura. Le passage du Sagouia-Kô est rendu difficile par

la vase qui obstrue son lit et par l’argile qui rend ses bords

excessivement glissants. L’ascension du Tambaoura présente des

difficultés bien plus grandes. C’est par un sentier de chèvres,

à pic et transformé par les roches en véritables escaliers, dans

sa partie supérieure, que l’on arrive au sommet. Dans cette

moitié, le sentier longe le flanc de la montagne. Au-dessous

de nous, la falaise est à pic, ce qui rend l’ascension fort

dangereuse, pour les animaux surtout. Sur le plateau, on a environ

un kilomètre à faire au milieu des roches ; ce qui demande de

grandes précautions. Partout ailleurs, la route est excellente.

La nature du terrain de Mouralia au Tambaoura est absolument

argileuse partout, sauf en deux ou trois endroits où l’on trouve

la latérite. Aux environs de Sekonomata et de Batama se trouvent

encore des bancs de sables aurifères. Le sous-sol du Tambaoura au

point où on le traverse est formé de schistes, de quartz et de rares

conglomérats ferrugineux. Le pente est si raide qu’il n’y a pas

trace de terre végétale. Le sol est profondément raviné et la

roche se montre à nu partout. Mentionnons, à son sommet, un vaste

ilot de latérite auquel succèdent des argiles qui nous conduisent

jusqu’aux environs de Yatéra, où reparaît la latérite.

La végétation est peu riche partout. Signalons toutefois dans la

vallée de nombreux karités et quelques palmiers sur les bords

des marigots. Sur le plateau de Yatéra, les karités abondent

ainsi que les palmiers et les lianes à caoutchouc, le long du

Faracoumba-Kô, qui passe à quelques centaines de mètres au Sud-Est

du village. Mentionnons encore de splendides caïl-cédrats.

_Yatéra_ est un village malinké dont la population, entièrement

formée de Sisokos, peut s’élever à environ 600 habitants. Comme

Batama, il est loin d’avoir prospéré. Il tombe littéralement

en ruines et sa population a considérablement diminué. Yatéra est

entouré de toutes parts par la chaîne principale et les contre-forts

du Tambaoura, et est construit, au milieu de cette gorge, sur un

petit monticule qui domine de fort peu la plaine enserrée par les

montagnes. Au pied du village se trouve un petit marigot, à sec

pendant la belle saison, le Faracoumba-Kô. Dans son lit se trouve

actuellement bon nombre de petits jardinets plantés avec soin

de tabac et d’oignons. Il n’existe plus que des vestiges sans

importance de l’ancien tata du village. Le tata du chef lui-même

commence à tomber en ruines.

Cané-Mady-Sisoko, le chef actuel de Yatéra, avait fait construire,

il y a une vingtaine d’années, une véritable maison européenne

à à un étage, surmonté d’une terrasse. D’après ce qu’il me

disait, cela lui avait coûté plus de 3,500 gros d’or, soit environ

trente mille francs. Cet édifice, élevé sans chaux et maçonné

uniquement avec de l’argile, ne devait pas durer longtemps. Déjà,

en 1889, quand nous l’avions visité, il menaçait ruine. Il

s’est écroulé complètement pendant l’hivernage de 1891. Il

n’en reste plus aujourd’hui que les décombres.

Dans la Haute-Gambie · 第 50 / 54 段