Aussitôt après l’opération et dès qu’ils ont revêtu

leur costume, ils sont promenés dans tout le village, sous la

conduite de leurs surveillants, avec accompagnement de tam-tams

et de chants. Qu’ils le peuvent ou non, il faut marcher, ou sans

cela, gare le fouet. Ils sont ensuite réunis dans une grande case,

construite à leur intention et située, en général, un peu en

dehors du village. C’est là qu’ils doivent habiter et manger

jusqu’à ce que tous soient parfaitement guéris. Là aussi on

les gave littéralement. Il faut manger et toujours manger, quand

l’heure est venue, qu’on ait faim ou non. Autrement, en avant le

fouet. Mon interprète me racontait à ce sujet que lorsqu’il fut

circoncis, un jour que, repu, le surveillant le forçait à manger

encore, il avait rendu dans sa calebasse l’excédent de nourriture

qu’on lui avait fait avaler malgré lui. Le surveillant le força

à l’avaler de nouveau.

La cicatrisation se fait assez vite soit en moyenne de 15 à

20 jours. Elle est d’autant plus rapide que le sujet est plus

jeune. Mais il faut au minimum 40 à 45 jours pour que le tissu

cicatriciel ait pris la couleur noire des tissus environnants. C’est

à ce moment-là seulement, et quand tous sont absolument guéris,

qu’on leur donne liberté de manœuvre. Ils endossent alors le

pantalon. Le jour où ils sortent de leur case est jour de fête

dans le village.

La nuit, ils dorment sous l’œil d’un surveillant, et ils doivent,

pendant toute la durée de leur séjour dans la case, dormir sur le

dos. Si, par hasard, ils se mettent sur le côté, un coup de fouet

les a bientôt remis en place.

Pendant toute la durée de leur traitement, ils sont soumis à la

discipline la plus sévère. Ils ne peuvent et ne doivent rien faire

en dehors de leurs camarades. Ainsi, si l’un d’eux se permet de

chanter, seul, par exemple, immédiatement le surveillant lui inflige

une correction ou simplement le force à chanter pendant trois ou

quatre heures sans interruption. Ils doivent tout faire ensemble,

manger, chanter, jouer, aller à la promenade, etc., etc.

Celui qui est opéré le premier est appelé le chef des circoncis de

l’année, celui qui l’est le dernier doit servir de domestique

aux autres pendant toute la durée de leur claustration. Ainsi,

c’est lui qui leur porte leur calebasse de couscouss, qui va

chercher l’eau nécessaire aux pansements, etc., etc. Il n’y a

pour cela aucune considération de caste ou de famille. Tous sont

égaux pendant ce laps de temps.

A proprement parler, il n’y a pas un âge fixe auquel se pratique

la circoncision. Tout d’abord cela serait assez difficile ;

car le noir ignore son âge, celui de sa femme et celui de ses

enfants. Il est des garçons qui ne se laissent opérer que peu de

temps avant leur mariage, c’est-à-dire de 20 à 25 ans, il en

est d’autres, au contraire, qui le sont plus jeunes. Mais d’une

façon générale, on peut dire que c’est de 14 à 17 ans que se

pratique généralement sur les hommes cette opération ethnique.

2o _Circoncision chez la femme._ — Toutes les peuplades de la

Sénégambie et du Soudan, à l’exception toutefois des Ouolofs,

pratiquent aux femmes, quand elles atteignent l’âge de puberté,

une opération analogue à la circoncision chez les garçons. On

y procède habituellement, après l’apparition des premières

règles, jamais avant. Il existe même certaines familles Malinkées

et Ouassouloukées chez lesquelles les femmes ne sont soumises à

cette opération que lorsqu’elles ont eu leur premier enfant.

Chacun sait que les négresses ont les petites lèvres fort

développées. Tout le monde a entendu parler plus ou moins du

« tablier des hottentotes ». L’opération première et son

véritable but étaient de sectionner cette partie de leurs organes

génitaux. Mais l’opération étant toujours mal faite on en est

venu à couper également tout ou partie du clitoris. Telle qu’elle

est pratiquée aujourd’hui, elle consiste donc à supprimer toute

la partie des petites lèvres qui dépasse les grandes et à faire

l’ablation complète ou partielle du clitoris. Voici comment cela

se pratique.

La patiente est étendue sur le dos, les jambes fléchies sur les

cuisses et les cuisses relevées et perpendiculaires à l’axe du

corps. Un billot, généralement un pilon à couscouss, est placé

sous le sacrum pour faire fortement saillir le pubis. Ces préparatifs

achevés, l’opérateur, qui est toujours une femme de forgeron,

procède à l’opération à l’aide d’un petit couteau à lame

très mince, très étroite et bien aiguisée. L’opération est

faite avec si peu de soins que le clitoris est toujours sectionné

en partie ou en totalité. Chez les Bambaras, c’est une condition

_sine quâ non_ de bonne opération. Ils sont imbus de cette

idée que si elle n’était pas ainsi pratiquée ils mourraient

inévitablement. Aussi ne verra-t-on jamais un Bambara épouser une

Ouolove parce que, disent-ils « la Ouolove a un dard qui, s’il

les piquait au ventre, les ferait infailliblement mourir. »

Les filles ou femmes qui viennent d’être opérées sont soumises

aux mêmes pratiques que les garçons jusqu’à ce qu’elles

soient guéries. Par exemple, elles ne sortent que deux fois par

jour, le matin et le soir, pour se baigner. Elles sont surveillées

par les matrones et doivent dormir étendues sur le dos, les jambes

légèrement écartées.

La circoncision, aussi bien pour les femmes que pour les hommes,

se pratique généralement un mois et demi ou deux mois avant

l’hivernage. Mais il n’y a rien d’absolument fixe à ce

sujet. C’est l’occasion de grandes fêtes, tam-tams, coups de

fusil, danses, etc., etc., et d’agapes monstres. Chez les Bambaras

et les Malinkés, qui font usage de boissons fermentées, c’est

une des plus grandes soûleries de l’année. On fabrique, pour

la circonstance, d’énormes calebasses de dolo (bière de mil),

et l’on ne cesse de boire que lorsqu’il n’y a plus rien à

absorber ou que tout le monde est ivre-mort.

Chez les musulmans, qui ne font point usage de boissons alcooliques,

on se contente d’engloutir force calebasses de couscouss et de

dévorer moutons, bœufs, poulets et chèvres. Dans certains villages

toutes les provisions y passent.

J’avais l’intention de ne rester qu’un jour à Dialafara,

mais je fus obligé d’y passer encore la journée du 31 janvier ;

car l’accès de fièvre que j’avais eu la veille m’avait

tellement affaibli que j’aurais été absolument incapable de

faire l’étape.

_1er février._ — La nuit ayant été assez bonne, je puis quitter

Dialafara à 5 h. 45 du matin, par une douce température. La route

se fait bien et assez rapidement. A deux kilomètres de Dialafara,

il nous faut franchir le Tambaoura par de véritables sentiers

de chèvres. Je suis si faible que je suis obligé de me faire

porter. Je ne m’étais jamais vu dans un pareil état. Et pourtant

nous n’avons plus que trois étapes à faire pour atteindre,

au Galougo, la ligne de chemin de fer de Kayes à Bafoulabé. Y

arriverai-je jamais ? Enfin, malgré des souffrances inouïes et

de fréquents vomissements bilieux, je puis faire cette étape. A

9 h. 30, nous traversons de beaux lougans, et laissons sur notre

gauche quelques petites cases dont l’ensemble forme un village de

culture, appartenant à Orokoto, où nous mettons pied à terre,

à 10 h. 45. De Dialafara à Orokoto, l’orientation de la route

est N.-N.-E., et la distance qui sépare ces deux villages n’a pas

plus de 21 kilomètres. Cette étape est une des plus mauvaises que

nous ayons faite depuis le commencement de notre voyage. Je n’en

ai pas rencontré qui présentent plus de difficultés. Le passage

du Tambaoura est excessivement pénible. Le sentier ne fait que

traverser des amoncellements de roches énormes. A partir de là, la

route traverse des plateaux rocheux, où l’on n’avance qu’avec

mille précautions. Ce n’est que cinq kilomètres environ avant

d’arriver à Orokoto que la route devient meilleure. Elle est

très difficilement praticable pour les animaux. Au point de vue

géologique, rien de bien particulier à signaler. De Dialafara au

Tambaoura, s’étend une vaste plaine de latérite.

Dans toute cette partie du Tambaoura, de même, du reste, que tout

le long de la route, on ne trouve absolument que des quartz et

des grès. Les conglomérats ferrugineux et les schistes sont fort

rares. Très peu d’argiles. La latérite reparaît aux environs

d’Orokoto. La végétation est, on le comprend aisément, des

plus maigres. Les karités sont excessivement rares et finissent

par disparaître complètement aux abords du village. Plus de

caïl-cédrats, plus de nétés. Quelques rares fromagers et bambous

rachitiques, quelques maigres lianes à caoutchouc également.

_Orokoto_, où nous faisons étape, est un village Malinké de quatre

cents habitants environ. Sa population est uniquement formée de

Sisokos. C’est la résidence du chef du Niambia. Il est construit

sur un petit monticule que dominent des collines peu élevées. Son

tata extérieur tombe en ruines. Celui du chef est en assez bon état,

ainsi que deux ou trois autres petits tatas particuliers. Quant au

village lui-même, il est fort mal entretenu, sale et dégoûtant.

Le _Niambia_, dont Orokoto est la capitale, est un petit Etat

Malinké situé à l’Ouest de la chaîne principale du Tambaoura,

dans l’angle qu’elle forme avec son contrefort Nord-Est. Au Nord

et au Nord-Ouest il confine au Natiaga et au Niagala, à l’Ouest au

Tambaoura, au Sud au Bambougou et à l’Est au Barnita. Sa superficie

est d’environ 1,800 kilomètres. Il est peuplé de Malinkés et ce

sont les Sisokos qui sont les maîtres du pays et les propriétaires

du sol. Il fut colonisé par eux peu après leur arrivée dans le

Bambouck et sous la conduite de deux fils de Moussa-Sisoko qui se

nommaient : Haoussa N’Digui et Mansa-Gadio. Ils y sont restés

depuis cette époque. Le Niambia n’a que onze villages et sa

population est au plus de trois mille habitants. Elle est peu

nombreuse, relativement à l’étendue du pays, et sa densité

n’est que 1,6 habitant par kilomètre carré. Voici les noms de

ces villages :

Orokoto (résidence du chef), Boundéri, Banguilima, Daraleo,

Faragounkoto, Téba, Sédiankoto, Koungou, Gadiani, Dialakoto,

Malembou.

Son aspect général est plutôt celui d’un pays de montagnes que

celui d’un pays de plaines. Il est placé sous le protectorat de la

France et relève du commandant du cercle de Kayes. Très pauvre, il

arrive difficilement à s’acquitter chaque année du faible impôt

auquel il a été taxé. C’était autrefois un véritable repaire de

bandits et de détrousseurs de grands chemins. Aujourd’hui encore,

malgré sa proximité des centres de Bafoulabé, Médine et Kayes,

les dioulas n’osent guère s’y aventurer, tant est mauvaise sa

réputation, et de temps en temps même actuellement, il n’est pas

rare d’entendre dire qu’un marchand y a été dévalisé. Les

réclamations de ce genre sont fréquentes à Bafoulabé et à Kayes.

Il existe entre Orokoto et Dialafara depuis quelques années une

vieille haine dont le motif est assez curieux pour être rapporté

ici. A Orokoto existe un individu, véritable chef du pays,

bandit remarquable, qui a nom Siliman-Koy ou Siliman le blanc,

pour le distinguer de son frère Siliman fi ou Siliman le noir,

parce que ce dernier est plus foncé que le premier. Tous les

deux sont excessivement redoutés dans le pays et ils annihilent

complètement l’autorité du véritable chef du pays. Ce sont de

plus des adversaires déclarés de l’influence française dans

la région. Siliman-fi a même déclaré qu’il ne voulait jamais

voir un blanc. Aussi dès qu’un officier est signalé ou annoncé

dans les environs, quitte-t-il le village et se réfugie-t-il dans

les environs où il possède un petit village de culture. Cet homme

possède absolument le génie du vol. Le fait suivant en est la

preuve. Il avait pu se procurer, je ne sais comment, un uniforme

complet de tirailleur. Ainsi habillé, il partit un jour à la tête

de ses hommes et se rendit à Linguékoto, dans le Kamana. Il exhiba

là au chef du village un papier revêtu de la signature du commandant

de Bafoulabé et portant le timbre du cercle, et lui annonça qu’il

était chargé par ce fonctionnaire de lui réclamer le paiement

immédiat de 10 gros d’or, soit environ 100 fr. Le chef s’exécuta

sur le champ et paya. Je doute que Siliman-fi lui ait jamais donné

bonne et valable quittance. Ces deux individus ont ainsi beaucoup

de faits de ce genre à leur actif. Mais revenons à notre sujet. Il

y a quelques années, Siliman-Koy s’éprit d’une jeune fille du

village d’Orokoto, et il fut convenu avec le père que leur mariage

serait célébré dès qu’elle serait nubile. Siliman-Koy devait

payer en dot une vache, huit gros d’or et une pièce de guinée. La

vache et la pièce de guinée furent immédiatement payées. Il n’en

fut pas de même des huit gros d’or. Mais, entre temps, le cœur

de la jeune enfant parla et un beau jour elle déclara à son père

qu’elle ne voulait à aucun prix de Siliman-Koy et qu’elle voulait

épouser un des fils du chef de Dialafara. Celui-ci paya au père la

dot entière qu’il réclamait et offrit à Siliman de lui rendre

ce qu’il avait déjà versé. Ce dernier refusa absolument. Mais

pendant tous ces pourparlers, le mariage fut conclu avec le fils du

chef de Dialafara et la femme eût même des enfants de lui, Inde

iræ. Siliman-Koy alla réclamer à Médine et sut si bien exposer

sa plainte au commandant de ce poste et l’entortiller que celui-ci

ne trouva rien de mieux que de faire enlever par des tirailleurs à

Dialafara la femme et le mari. Ce dernier fut ramené à Médine sous

bonne escorte, et sévèrement puni. Je me demande pourquoi. La femme

et ses enfants furent donnés à Siliman-Koy. Mais, un an après,

elle s’enfuit de la maison de son nouveau mari et retourna avec

l’ancien. Siliman-Koy vint la chercher à la tête de ses hommes

et s’empara même d’une partie du troupeau de Dialafara.

En 1890, lorsque le capitaine Quiquandon, envoyé en mission spéciale

dans le Bambouck, passa par là, les habitants de Dialafara lui firent

part de leurs griefs contre Orokoto. Il leur fit rendre les bœufs

qui leur avaient été volés, mais il ne fut nullement question

de la femme. Depuis cette époque, chaque fois qu’ils en trouvent

l’occasion, les gens d’Orokoto commettent, sur le territoire de

Dialafara, toutes sortes de rapines. Les réclamations affluent à

Kayes et à Bafoulabé, et, lorsque j’y suis passé, cette grave

affaire n’était pas encore réglée. Mais à la suite d’une

conférence qui eut lieu entre les commandants de ces deux cercles

et à laquelle nous prîmes part comme témoins, tout paraissait

être sur le point de s’arranger. Cette petite histoire montre,

d’une façon évidente, que le sentiment de l’amour n’est pas

inconnu des Noirs et qu’ils sont susceptibles d’attachement.

Tous ces faits qui, en somme, étaient de fraîche date,

contribuèrent à me faire recevoir avec méfiance à Orokoto. Aussi,

ne fus-je pas étonné, en arrivant, de constater qu’il n’y

avait plus dans le village que les hommes. Les femmes et le troupeau

avaient été envoyés dans la brousse. Je fis au chef de vifs

reproches sur la façon dont se conduisait son village en cette

circonstance. Quelques heures après mon arrivée, tout le monde

était revenu. On s’était imaginé que je venais pour brûler

le village et m’emparer du troupeau. La journée se passa mieux

qu’elle n’avait commencé, et je n’eus qu’à me louer de la

conduite de tous à mon égard.

_2 février._ — Nous quittâmes Orokoto à cinq heures du matin. La

nuit a été relativement chaude. Petite brise de Sud-Est. Ciel clair

et étoilé. Au lever du jour, le ciel se couvre un peu. Forte brise

de Sud-Est. Le soleil ne paraît pas. Le ciel est resté couvert toute

la journée. Il est tombé quelques gouttes de pluie vers onze heures,

et, à midi, il fait une chaleur lourde et orageuse et un fort vent

de Sud-Est. C’est la fin du petit hivernage. Cette petite saison

pluvieuse ne dure jamais plus de huit à dix jours au maximum. Elle

s’établit généralement vers la fin de la lune de janvier et cesse

dans les premiers jours de la lune suivante. Pendant ce laps de temps,

les vents passent par les quatre points cardinaux et il tombe quelques

averses quand ils sont à l’Ouest et au Sud-Est. Dès qu’ils

remontent vers l’Est, les pluies cessent, la chaleur devient

lourde et orageuse, et lorsqu’ils sont redevenus franchement Est

et Nord-Est, elle est sèche et se maintient ainsi jusqu’à la

fin de la belle saison, au retour de l’hivernage, vers la mi-juin.

Ma santé s’est un peu améliorée ; mais je suis toujours

excessivement faible et de plus j’ai les pieds tellement enflés

que je ne puis plus mettre mes bottes. Je suis anémié au plus

haut degré. Je n’ai plus aucune illusion à me faire à ce

sujet. Heureusement que dans deux jours je vais enfin pouvoir me

soigner un peu.

La route d’Orokoto à Malembou se fit rapidement. A l’heure dite,

les porteurs sont réunis, les préparatifs du départ lestement

faits et une demi-heure après ce réveil, nous pouvons nous mettre en

route. A six heures, nous faisons la halte au petit village de Téba.

_Téba_ est un petit village Malinké de 150 habitants. Sa population

est uniquement formée de forgerons. Il s’élève au pied d’une

falaise à pic et est entouré de toutes parts de hautes collines. Il

est absolument ouvert et ne possède aucun tata ni intérieur ni

extérieur. J’y suis très bien reçu, le chef vint me saluer dès

mon arrivée et m’offre du lait en abondance pour mes hommes et

pour moi. Inutile de dire que le village est sale comme tout bon

village Malinké doit l’être. Après nous être reposé pendant

une demi-heure nous nous remettons en route. A peu de distance

du village il nous faut gravir un passage escarpé d’environ

un kilomètre de longueur. Ce ne sont que des escaliers rocheux

auxquels succèdent de vastes plateaux formés de grès absolument

lisses et polis. On voit que pendant des siècles, il a dû couler

là un fleuve immense et que des masses d’eau considérables ont

dû passer par-dessus ces énormes rochers. Il devait y avoir en

cet endroit une chute majestueuse. Du reste, tout semble indiquer

que la plus grande partie de la route de Malembou à Orokoto suit

le cours d’un ancien cours d’eau. Elle est épouvantable. Ce

ne sont partout que des roches gigantesques et c’est au milieu

d’un véritable chaos que l’on chevauche. Partout l’eau a

laissé sa trace ineffaçable. Les quelques marigots que l’on

rencontre et notamment le Tamba-Kô, le seul important de la région,

sont à fond de roches et très difficiles à traverser. Il n’y

a qu’à environ six kilomètres de Malembou qu’elle devient

réellement praticable. Au point de vue géologique, des quartz, des

grès, des schistes et des conglomérats ; toutes roches absolument

ferrugineuses. Mentionnons tout spécialement les énormes blocs de

schistes lamelleux que l’on trouve entre Orokoto et Téba. Par

ci par là quelques ilots d’argiles. Enfin à 5 kilomètres

environ de Malembou, la latérite apparaît et forme un vaste

plateau qui s’étend jusqu’au village. Nous y arrivons à

10 b. 50. Végétation très pauvre : quelques caïls-cédrats,

fromagers, lianes à caoutchouc. Au bord des marigots, de superbes

palmiers. Les karités, rares au début de la route, deviennent plus

communs à la fin et sont très abondants aux environs de Malembou.

_Malembou_ est un petit village Malinké dont la population

s’élève à 100 habitants tout au plus. C’est le dernier village

du Niambia dans cette direction. Il est situé à 25 kilomètres au

Nord-Est d’Orokoto. Fort mal entretenu, il ne possède aucun moyen

de défense. Il est construit comme tous les villages Malinkés sur

un petit monticule au centre d’une plaine que dominent au Nord

et au Sud de petites collines. J’y suis très bien reçu et les

habitants me donnent, moyennant une petite redevance, tout ce qu’il

me faut pour mon personnel et pour moi. La journée se passe sans

incident et je m’endormis tout heureux en songeant que l’étape

prochaine sera la dernière. Demain nous serons au Galougo. Demain

ce sera la fin de la brousse, le chemin de fer, Kayes, le repos.

_3 février._ — Je n’ai pas de peine à réveiller mon

monde. Personne n’a dormi, tant on a hâte d’arriver. Aussi les

préparatifs du départ sont-ils lestement faits et à cinq heures

nous nous mettons en route. Le jour commence à poindre. Nous arrivons

enfin sans encombre à Faidherbe-sur-Galougo, à 10 h. 45, tout

heureux de voir enfin cette ligne de chemin de fer tant désirée.

La route de Malembou à Faidherbe-sur-Galougo ne présente aucune

difficulté dans sa première partie. Elle se déroule au milieu

d’une plaine absolument unie que ne traverse aucun marigot. Il

n’en est pas de même dans sa seconde partie. On ne chevauche

alors que dans des sentiers obstrués par des roches énormes

et la route est difficilement praticable pour les animaux. Le

passage du Tamba-Kô que l’on franchit deux fois est des plus

difficiles. Son fond formé de roches énormes et glissantes rend

l’opération très délicate. Au point de vue géologique, rien

de particulier. En quittant Malembou et après avoir traversé une

petite bande de latérite d’environ un kilomètre de largeur,

on marche pendant environ 15 kilomètres au milieu d’une vaste

plaine d’argile. A partir de ce point, nous ne trouvons plus

que des quartz, grès, conglomérats ferrugineux et schistes. Ces

derniers sont assez rares. La latérite apparaît aux environs du

petit village de Faidherbe-sur-Galougo. Végétation très maigre,

quelques rares karités dans la première partie de la route. Ils

sont plus abondants dans la seconde et finissent par disparaître

trois kilomètres environ avant d’arriver au Galougo. Les lianes

à caoutchouc sont peu abondantes, et les fromagers, caïl-cédrats,

Légumineuses ont presque tous complètement disparu.

_Faidherbe-sur-Galougo_ est un petit village Malinké que les

indigènes désignent sous le nom de _Gossi_. Sa population

n’est pas de plus de 130 habitants. Fondé en 1887, par le

lieutenant-colonel Galliéni, alors commandant supérieur du Soudan

Français, il fut détruit en 1890 par les cavaliers Toucouleurs

d’Ahmadou et reconstruit depuis. Appelé Faidherbe-sur-Galougou par

le commandant de Monségur, alors commandant des cercles à Kayes,

il n’est connu d’aucun noir sous ce nom. Il est mal construit,

mal entretenu et fort sale. Ceci est classique, chacun le sait, pour

les villages Malinkés. Nous le traversons sans nous y arrêter et

allons tout droit au campement du chemin de fer, situé à environ

150 mètres du village. Bien entendu, le train pour Kayes est passé

depuis une heure et demie à peine et il n’y en aura plus que

dimanche prochain. Mais dans l’après-midi il y en aura un pour

Bafoulabé. Je décide alors de me rendre à ce poste pour y attendre

le départ pour Kayes. Mes animaux s’y rendront par étapes. Je

comptais trouver un officier au Galougo et un magasin pour pouvoir

m’y ravitailler. Il n’y a plus maintenant que deux canonniers qui

y sont chargés de l’entretien de la voie. Ils m’offrent du pain

et un peu de vin. Je n’ai garde de refuser. Il y a si longtemps

que je n’en ai goûté. Je suis obligé de leur faire préparer,

moyennant rétribution bien entendu, du couscouss par les habitants

du village. Enfin, vers deux heures, arrive le train. J’ai la bonne

chance d’y trouver nos amis Huvenoit, capitaine d’artillerie

de marine, directeur du chemin de fer, Cruchet, aide-commissaire,

le docteur Collomb, mon excellent collègue, et d’autres officiers

que leur service appelle soit sur la ligne, soit à Bafoulabé. Tous

me font la plus cordiale des réceptions.

Nous arrivons à Bafoulabé à six heures du soir. A la gare de

Talahari nous avions laissé Huvenoit et la plupart des officiers

qui voyageaient avec nous. Seuls, Collomb, Cruchet et moi continuons

jusqu’à Bafoulabé. Chemin faisant, Collomb me raconte que la

colonie vient d’être cruellement éprouvée par une épidémie

analogue à la fièvre jaune qui a sévi dans la plupart de nos

postes, et qui y a fait de nombreuses victimes. Quatorze officiers

entre autres ont succombé et parmi eux deux de nos collègues. Au

débarcadère à Bafoulabé, nous fûmes reçus par le commandant

du cercle, le capitaine Conrard, un vieux Soudanais et un de mes

meilleurs amis, et par mon collègue, le Dr Gallas, médecin-major

du poste. Je fus obligé de m’appuyer sur leurs bras pour pouvoir

arriver jusqu’à leur logement. J’étais bien épuisé, mais la

joie du retour, la perspective de coucher dans un bon lit et surtout

les soins si attentionnés et si affectueux dont m’entourèrent

ces bons amis me firent oublier ma fatigue. Que tous reçoivent

ici le témoignage de ma profonde reconnaissance. Je ne saurais

oublier les marques de sympathie qu’ils m’ont manifestées

pendant que je suis resté leur hôte. Je ne manquai pas dès mon

arrivée d’annoncer mon retour à M. le délégué du commandant

supérieur du Soudan Français.

Dans la Haute-Gambie · 第 52 / 54 段