Au point de vue géologique, nous avons toujours les mêmes

terrains. En quittant Laminia, nous traversons le monticule de

latérite sur lequel est construit le village. Il s’étend environ

jusqu’au marigot de Daguiri. A partir de là, la route traverse une

vaste plaine de trois kilomètres de largeur environ et uniquement

formée d’argiles compactes. Elle est bornée, à l’Est, par de

petites collines que l’on franchit, et où abondent les quartz et

les roches et conglomérats ferrugineux. A l’Est de ces collines,

nous retrouvons les argiles, et nous les avons jusqu’aux ruines de

Tasiliman où apparaît la latérite, sur une étendue d’environ

trois kilomètres, puis nouvelles argiles et de nouveau la latérite

jusqu’à Médina. La petite élévation de terrain sur laquelle

s’élève le village est formée de ce terrain. A peu de distance de

Médina, on peut remarquer, de chaque côté de la route, d’énormes

blocs de beau granit gris. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet

et tâcherons de donner une explication plausible de la présence

de ces roches au milieu de terrains où on n’est pas habitué à

les rencontrer.

Au point de vue botanique, rien de bien particulier à signaler. Les

lianes Saba ont complètement disparu. Les Karités, peu

nombreux dans les plaines argileuses, sont plus abondants dans les

terrains à latérite. C’est la variété Shée que l’on trouve

particulièrement. Les Manas font complètement défaut. Ce végétal

est très commun aux environs des ruines de Tasiliman et dans la

plaine, au centre de laquelle s’élève Médina-Dentilia. Nous

en avons vu dont les dimensions étaient absolument énormes. Deux

autres végétaux ont surtout attiré notre attention pendant cette

étape, le _Diabé_ et la _Fève de Calabar_.

Le _Diabé_ n’est autre chose que le Henné (_Lawsonia inermis_

L.) de la famille des Lythrariées. Ce végétal est assez commun au

Soudan ; mais on le trouve surtout dans le Bambouck, le Dentilia et

le Manding. Les indigènes en utilisent les feuilles pour teindre, en

jaune très foncé, leurs cuirs ; mais elles sont surtout estimées

des femmes qui s’en servent pour se colorer, en rouge acajou,

les ongles et souvent aussi la paume des mains. Voici comment

on procède pour obtenir cette coloration si appréciée des

élégantes. On récolte les plus jeunes feuilles de Diabé. On

les pile de façon à en faire une pâte bien homogène. Puis, on

enduit de cette pâte chaque ongle. La main tout entière est ensuite

enveloppée de feuilles et on a soin de maintenir très humide ce

pansement pendant trois ou quatre jours. Puis on l’enlève, et,

les mains lavées, on trouve les ongles teints en jaune rougeâtre

acajou. Cette coloration persiste pendant trois ou quatre mois ;

après ce temps il faut recommencer l’opération.

Cette teinture des ongles est considérée par les négresses comme

un attribut essentiel de l’élégance. Filles, femmes de chefs

et de notables ne manquent pas de la faire avec soin. Les griotes

s’offrent parfois aussi ce luxe.

Cette pratique est surtout en honneur chez les Peulhs et chez les

peuples qui appartiennent à cette race. Elle est plus rare chez

les peuples de race Mandingue. Quelques jeunes gens adoptent aussi

cette mode, mais ce fait est peu fréquent.

Le Henné est appelé Diabé par les peuples de la race Mandingue

et Pouddi par les Peulhs et leurs congénères.

_La Fève de Calabar_ est la graine du _Physostigma venenosum_

Balf. de la famille des Légumineuses papilionacées. C’est une

plante vivace, ligneuse, grimpante, atteignant jusqu’à douze

mètres de long. Elle croît, de préférence, sur les bords des

marigots. Relativement rare au Soudan, nous ne l’avons rencontrée

que dans le Diébédougou, non loin de Mouralia, et dans le Dentilia,

sur les bords du Daguiri-Kô et du Koumountourou-Kô. Ses feuilles

sont larges et ses fleurs disposées en grappes pendantes sont

roses ou rouges pourpre. Le fruit est une gousse de couleur brun

foncé, longue de 15 à 20 centimètres et contenant environ 5

à 7 semences ovales, de couleur brun-chocolat à épisperme dur,

cassant, chagriné. Les cotylédons sont volumineux, durs, friables,

rétractés et laissent entre eux une sorte de cavité.

Les indigènes du Soudan n’utilisent pas la Fève de Calabar. J’ai

pourtant entendu dire que dans certaines de nos rivières du Sud,

ils s’en servaient comme poison d’épreuve.

Notre entrée à Médina-Dentilia fit sensation. Dès que l’on

aperçut de loin ma caravane, le chef, accompagné de ses principaux

notables, vint à mon avance pour me souhaiter la bienvenue. Il

était précédé par un orchestre des plus bizarres composé d’une

douzaine d’individus armés des instruments les plus étranges. En

débouchant dans la plaine au milieu de laquelle s’élève

Médina-Dentilia, la première chose qui frappa mes regards fut un

beau pavillon tricolore qui flottait à l’extrémité d’un haut

bambou au centre du village. J’avouerai franchement, dût-on rire de

ma sensibilité, que je ressentis alors une violente émotion. C’est

que depuis huit mois que je vivais dans la brousse, c’était la

première fois que quelque chose venait ainsi me rappeler vivement la

patrie, et ce quelque chose était le pavillon national. On ne saurait

s’imaginer tout le plaisir que l’on éprouve à voir flotter les

trois chères couleurs, au centre de l’Afrique, à des milliers de

kilomètres de la mère-patrie. Mes hommes eux-mêmes ne cachèrent

pas toute la joie qu’ils ressentaient, et Almoudo, à cette vue,

crut devoir traduire ses impressions par un vigoureux « ya bon » ;

exclamation qui a son prix dans la bouche d’un noir. Tous ceux

qui connaissent leur caractère en conviendront avec moi.

A peine avions-nous échangé avec le chef et les notables les

salutations d’usage, que nous nous remîmes en route pour le

village au milieu d’un vacarme assourdissant. L’orchestre qui nous

précédait s’en donnait à cœur joie. Les uns frappaient à tour

de bras sur d’énormes tam-tams ; les autres soufflaient à pleins

poumons dans les instruments à vent les plus étranges. Des femmes

enfin chantaient à tue-tête. Je crois que tous les instruments

à vent connus des Malinkés étaient représentés dans cet

épouvantable charivari, depuis la simple flûte jusqu’à la

corne d’antilope et à la corne de bois. Nous allons, du reste,

les décrire.

D’une façon générale, on peut dire que les instruments à vent

sont peu nombreux au Soudan et on ne les trouve guère que chez

les peuples de race Mandingue, Bambaras et Malinkés. Les Bambaras

affectionnent tout particulièrement une espèce de trompe faite

avec une corne d’antilope. Nous avons vu dans le Bélédougou, à

Tiésamébougou et à Déorébougou notamment, des orchestres d’une

quinzaine de musiciens ainsi composés. La construction de ces sortes

de trompes est bien simple : A l’extrémité effilée de la corne,

on perce un trou qui, bien entendu, ne la traverse pas de part en

part. L’extrémité ouverte à l’air libre est recouverte d’une

peau mince de jeune chevreau ou de jeune mouton, tendue de façon

à vibrer mais aussi à laisser échapper l’air. Cette sorte de

trompe ne donne jamais qu’un son rauque et qui impressionne fort

désagréablement l’oreille un peu civilisée. Il en est cependant

qui trouvent cette musique fort agréable. Il n’y a pas à s’en

étonner. Tous les goûts ne sont-ils pas dans la nature ? Chaque

trompe de dimension différente donne un son différend. Nous

n’osons pas appeler note le bruit étrange qui en sort. Il en

résulte que chaque exécutant produisant son bruit particulier l’un

après l’autre, on a comme un espèce d’air. Oh ! il suffit de

ne pas être trop difficile en musique, voilà tout. Cet instrument

serait excellent pour chasser les oiseaux qui, à l’époque de la

maturité, viennent manger le mil dans les lougans.

Les Bambaras nomment cette sorte de trompe Bourou, de même que ces

Malinkés de Médina-Dentilia, auxquels elle ne m’a pas semblé

trop déplaire. Cet instrument est particulièrement animé par le

souffle puissant des captifs.

Sa congénère, la trompe en bois du Bambouck, du Manding,

du Konkodougou, du Dentilia et autres pays Malinkés amateurs

d’harmonie, est aussi appelée _Bourou_. Kayes a le bonheur d’en

posséder un orchestre, qui, chaque dimanche et jours de fêtes, se

fait entendre de cinq à six heures sous les fenêtres du commandant

supérieur, avec accompagnement de toutes sortes de tam-tams et au

son duquel les négresses exécutent leurs pas les plus gracieux.

Cet instrument, qui est bien le plus désagréable que je connaisse,

a la forme d’une clarinette, mais non la même disposition ni

le même son. Il se compose d’un tube long d’environ 0m70 et

taillé tout d’une pièce dans un morceau de bois, de caïl-cédrat

en général. L’extrémité est libre et n’est pas, comme dans

la trompe précédente, recouverte par une peau. A l’extrémité

la plus effilée se trouve l’embouchure. Elle fait saillie sur

le corps de l’instrument et est creusée en cupule, de façon à

ce qu’elle s’adapte parfaitement à la bouche. La difficulté

pour jouer de cet instrument est d’arriver à en tirer un son. On

comprendra facilement, en effet, d’après la description que nous

venons d’en faire, qu’il faut des poumons énergiques et un

souffle puissant pour faire vibrer ces parois de bois. Eh bien ! nous

sommes heureux de constater que nous avons rencontré des artistes qui

s’en tiraient à merveille. Cette vigueur pulmonaire est peut-être

ce qu’il y a de meilleur à l’actif de la race Malinkée.

Cet instrument est encore la propriété exclusive des

captifs. Heureux captifs ! Ils ne sont pas à plaindre.

Les sons arrachés péniblement à cette trompe sont loin de payer

en mélodie l’énorme travail qu’ils nécessitent. Rien de

plus rauque, de plus assourdissant, de plus effrayant. De loin

ils ressemblent, à s’y méprendre, aux braiments de l’âne,

et il nous est arrivé de les confondre. Et dire que j’ai connu

des officiers qui trouvaient quelque chose d’agréable dans ces

fanfares inimaginables, que je qualifierai volontiers de terribles

pour nos oreilles européennes.

Autre chose est la flûte de bambou que l’on peut entendre dans

tous les pays soudaniens. Elle est des plus simples. Elle est formée

d’un morceau de bambou creux d’environ quarante centimètres

de longueur. Une de ses extrémités est bouchée et l’autre

ouverte. Ce cylindre, d’environ trois à quatre centimètres de

diamètre, est percé : 1o d’un trou au voisinage de l’extrémité

fermée. C’est que là s’adaptent les lèvres de l’artiste ;

2o de quatre ou six trous pratiqués à l’autre extrémité de

l’instrument. Ces trous sont distants entre eux de deux centimètres

à deux centimètres et demi et le plus rapproché de l’embouchure

est situé à environ dix centimètres de celle-ci. Ce sont ces

trous qui, comme dans notre flûte, servent à varier les sons,

selon qu’ils sont ouverts ou fermés.

Les sons que donne cet instrument, appelé _Fléni_ par les Bambaras,

sont assez agréables, et, n’était le rhythme monotome des

airs que jouent les exécutants, l’instrument ne serait pas

déplaisant. Tout le monde en joue plus ou moins au Soudan. Mais

il est surtout réservé aux forgerons. C’est principalement le

soir, ou bien le jour en gardant leurs lougans contre les ravages

des oiseaux qu’ils en jouent. Le _Fléni_ fait rarement partie

des orchestres, des tam-tams. Les airs que les musiciens exécutent

avec cette flûte sont, en général, très tristes et portent à

la mélancolie celui qui les écoute. On trouve beaucoup de joueurs

de flûte à bord des chalands de la flotille du Soudan. Le soir,

au mouillage, les laptots se reposent en en jouant au grand plaisir

de leurs camarades.

Je fus ainsi conduit en musique jusqu’à la case qui avait été

préparée à mon intention, dans l’intérieur même du tata

du chef. Je fus très bien logé et, prévenance qui me fut bien

agréable, le chef avait fait installer un bon hamac dans lequel,

après avoir procédé à ma toilette, je fus bien aise de me

bercer un peu en attendant l’heure du déjeuner. Devant ma

porte d’entrée se dressait le bambou à l’extremité duquel

flottait le pavillon tricolore. Avant de congédier le chef, je le

remerciai chaleureusement de cette délicate attention et lui donnai

l’assurance qu’il m’avait fait un sensible plaisir.

_Médina-Dentilia_ est un gros village d’environ douze cents

habitants. La population est formée de Malinkés uniquement dont

la bonne moitié est musulmane. C’est la résidence du chef le

plus influent du Dentilia. Il s’élève sur un petit monticule

peu élevé au-dessus d’une immense plaine bien cultivée

et qu’entourent de toutes parts des collines d’une hauteur

d’environ trente ou quarante mètres et qui de loin nous ont parues

exclusivement boisées. Médina-Dentilia est entouré d’un tata

peu élevé et peu épais, mais très bien entretenu. Du reste,

le village tout entier est beaucoup plus propre que la plupart

de ceux que nous avons visités jusqu’à ce jour. On y voit

que peu de cases en ruines et les habitants apportent un soin tout

particulier à refaire les chapeaux, chaque année, pendant la saison

sèche. Les cases du chef, situées au centre même du village, sont

entourées d’un solide tata dont la hauteur est de quatre ou cinq

mètres et l’épaisseur de deux mètres à la base et quatre-vingt

centimètres au sommet. C’est là la partie la plus sérieuse

des fortifications du village et cet ouvrage est, à mon avis,

absolument imprenable de vive force par une armée noire. Chaque

année, le chef le fait réparer par ses captifs, et, de ce fait,

son épaisseur en est également augmentée. Si le tata du village

était relativement aussi bien entretenu, Médina-Dentilia serait,

de toute la région, le village le mieux défendu. L’enceinte

du village a deux kilomètres et demi de développement et celle

qui entoure les cases du chef, le réduit central, pourrions-nous

dire, trois cent cinquante mètres. On accède dans l’enceinte

extérieure par trois portes, dont l’une regarde l’Ouest,

l’autre le Nord, et la troisième le Sud-Est. Chaque nuit, elles

sont fermées et solidement barricadées. Deux portes seulement

permettent de pénétrer dans le tata central. L’une est au Sud

et l’autre au Nord. Elles sont peu larges et ne peuvent livrer

passage qu’à un seul homme à la fois. A chaque porte succède

une sorte de corps de garde solidement construit en terre, et,

pour pénétrer dans l’intérieur du tata, il faut franchir une

seconde porte qui n’est pas plus large que la première. Chaque

habitation particulière forme en plus un ouvrage de défense,

comme cela existe dans la plupart des villages Malinkés. Mais ce

qui distingue Médina des autres villages dont nous avons déjà

parlé, c’est que toutes ces fortifications domestiques y sont

en très bon état. Les rues sont excessivement étroites. Elles

s’enchevêtrent d’une façon inextricable et il n’est pas

difficile de s’égarer dans tout ce dédale.

Je fus reçu par la population de Médina-Dentilia aussi bien que par

le chef. Mes hommes furent littéralement gavés de nourriture. Un

bœuf fut mis à mort aussitôt après mon arrivée et la viande en

fut distribuée entre ma caravane et le village. Des calebasses de

couscouss, de riz, de fonio nous furent apportées en grand nombre,

et Samba, le cuisinier lui-même, qui était cependant une rude

fourchette, avoua qu’il ne pouvait plus manger, « y a plein »,

répétait-il, en se frappant sur le ventre à chaque invitation

nouvelle qu’on lui faisait de s’asseoir autour de la calebasse.

Médina est, en effet, un village très riche, qui possède un joli

troupeau de bœufs d’une centaine de têtes, et un grand nombre

de chèvres, moutons et poulets. De plus, ses greniers à mil sont

toujours bien approvisionnés, car ses lougans sont très fertiles

et les bras ne manquent pas pour les bien cultiver.

J’y passai une excellente journée et pus m’y reposer des

fatigues de la longue étape de la matinée. Dans l’après-midi,

j’expédiai un courrier à Saraia pour annoncer au chef de ce

village que j’irais camper chez lui le lendemain.

_21 janvier 1892._ — La nuit a été excessivement fraîche. La

brise a soufflé du Nord toute la nuit. Ciel clair et étoilé. Au

réveil, température très froide. Brise du Nord. Ciel clair et

sans nuages. Le soleil se lève brillant. Je fais lever tous mes

hommes à deux heures et demie. Les préparatifs du départ se font

rapidement, mais nous sommes retardés par les porteurs qu’on ne

peut arriver à rassembler. A 3 heures 45, seulement, nous pouvons

nous mettre en route.

Malgré l’heure matinale, le chef du village et ses notables

viennent m’accompagner jusqu’à la sortie du village et, après

m’avoir mis dans la route, ils me demandent à rentrer dans leurs

cases. Je les remercie de nouveau de leur cordiale réception et

monte à cheval après leur avoir serré la main et fait un cadeau

peu en rapport, je l’avoue franchement, avec l’accueil que

j’avais reçu.

Il n’y avait pas un quart d’heure que nous avions quitté Médina,

que je vis accourir vers moi un homme chargé d’un gros paquet

de ces petites bandes d’étoffes de coton que fabriquent les

tisserands Malinkés et qui, dans toutes ces régions, servent de

monnaie courante. Je m’arrêtai aussitôt. Après m’avoir salué,

il me dit que son maître, le chef de Dioulafoundou, ayant appris mon

arrivée dans le pays, l’avait envoyé à Médina pour me saluer et

pour m’offrir des étoffes comme don de bienvenue. Mais il faisait

nuit noire quand il était entré dans le village, et comme on lui

avait dit que je dormais, il n’avait pas voulu me réveiller,

car il savait que j’étais très fatigué. Je le remerciai,

le chargeai de faire tous nos compliments à son chef et le priai

de lui donner l’assurance que son cadeau m’avait fait le plus

grand plaisir. Je lui remis en même temps un petit présent pour son

maître et continuai ma route, après lui avoir serré la main. Avec

ces bandes d’étoffes, je me fis faire, à Saraia, une couverture

qui me fut précieuse pendant le reste de mon voyage, par les nuits

fraîches de janvier et de février.

La route se fit rapidement et sans aucun incident. Les porteurs

marchent bien. Ils veulent se réchauffer. A un kilomètre environ

de Médina, nous franchissons le marigot de _Bancoroti_, dont les

bords à pic offrent pour les animaux une réelle difficulté. A

quatre heures quarante-cinq minutes, au jour levant, nous passons,

sans nous y arrêter, devant le village de Bembou.

_Bembou_ est un énorme village, très étendu, dont la population

peu s’élever à environ mille habitants. Il n’est pas circulaire

comme la plupart des autres villages Malinkés. Son tata a plutôt la

forme d’un double rectangle. Il est composé de deux rectangles,

un grand et un petit, accolés l’un à l’autre. C’est le

premier village que je vois ainsi construit. Ce tata est peu élevé,

trois mètres au plus et peu épais. Mais il est excessivement bien

entretenu. Il est flanqué de tours dont les murs sont percés de

trous par lesquels, en cas de siège, les défenseurs peuvent passer

le canon du fusil et tirer sur l’ennemi sans s’exposer à ses

balles. Quatre portes permettent de pénétrer dans l’intérieur du

village. La première, située à l’angle Nord-Est, fait face à la

seconde située à l’angle Nord-Ouest. La troisième est percée

au milieu de la face Sud du tata et la dernière est située dans

l’angle rentrant que forment en se rejoignant deux des côtés

des deux rectangles. Nous faisons au clair de la lune le tour du

village. Toutes les portes sont fermées. Personne ne se montre

sur la muraille, seuls, quelques chiens font entendre de furieux

aboiements. Ce tata a environ un développement de deux kilomètres. A

l’intérieur, les cases du chef sont défendues par une enceinte

qui nous a paru bien plus sérieuse que l’enceinte extérieure. Ce

tata peut avoir environ quatre mètres cinquante centimètres de

hauteur. Il domine de beaucoup les cases qui l’entourent et il

est également flanqué de tours. De la route, au clair de la lune,

il m’a apparu comme un véritable donjon féodal.

Bembou est situé au milieu d’une vaste plaine bien cultivée,

sur un petit plateau qui la domine de quelques mètres à peine. Tout

autour se voient à l’horizon de petites élévations de terrain. Sa

population est uniquement formée de Malinkés, dont quelques familles

seulement ne pratiquent pas la religion du prophète.

En quittant Bembou, la route traverse de beaux lougans, puis un

vaste plateau formé de roches et de conglomérats ferrugineux,

puis de nouveau des lougans.

A 6 h. 45 nous passons, sans nous arrêter, devant le petit village de

Badioula. Quelques habitants nous regardent par-dessus les murs, tout

étonnés de ce que nous ne nous arrêtions pas dans leur village. Peu

avant d’y arriver et à quelques centaines de mètres du village,

nous laissons sur notre gauche un joli petit jardinet bien cultivé

et où sont plantés de nombreux pieds de tabac que des femmes et

des enfants sont occupés à arroser.

_Badioula_ est un village malinké musulman dont la population peut

s’élever à 350 habitants environ. Il est entouré d’un petit

tata circulaire, flanqué de tours, et qui nous a paru en bon état,

de même que le tata du chef que l’on aperçoit de la route et qui

domine de beaucoup les cases du village. Les habitations de loin

ne nous ont pas cependant parues être aussi bien entretenues que

celles de Médina. Badioula est construit sur un petit monticule

qui domine de vastes et beaux lougans.

Jusqu’à Saraia, où nous arrivons à huit heures vingt-cinq

minutes, rien de bien particulier à signaler.

De Médina à Saraia, la route suit une direction générale Est

et la distance qui sépare ces deux villages est d’environ vingt

kilomètres cinq cents. Elle n’offre qu’une seule difficulté,

encore facilement surmontable ; c’est le passage du marigot de

Bancoroti-Kô. A partir de ce point, on traverse un pays absolument

plat, où on ne trouve aucun marigot, et la route est très belle.

Au point de vue géologique, nous trouvons les mêmes terrains et

les mêmes roches. En quittant Médina, on traverse une bande de

latérite qui s’étend environ jusqu’au marigot de Bancoroti,

puis on rencontre quelques argiles compactes et enfin la latérite

réapparaît à deux kilomètres environ du village de Bembou et

jusqu’à Saraia, elle alterne avec le terrain ferrugineux. Saraia

est construit sur un monticule de terrain uniquement formé de

latérite et richement cultivé.

Au point de vue botanique, les karités sont toujours excessivement

abondants. Quelques-uns sont en fleur. Voici un fait important à

signaler. La floraison de ce précieux végétal a lieu en janvier

et février. C’est l’espèce Shée qui domine ici. Très peu

de Manas. Les lianes Sabas ont réapparu et nous en avons vu de

beaux échantillons, moins beaux toutefois que ceux qui viennent

sur le bord des marigots. Remarqué aussi de nombreux spécimens de

cantacoula, quelques beaux baobabs, ainsi que quelques fromagers,

peu de Légumineuses. Enfin nous citerons en terminant les ficus

très abondants, les sénos, et de beaux pieds de strophanthus.

_Les Ficus_ sont très communs au Soudan. On y trouve les variétés

les plus nombreuses de ce beau végétal. Les plus fréquentes sont :

le _Ficus sycomorus_ L., le _Ficus Afzelii_ L., le _Ficus rugosa_ L.,

le _Ficus macrophylla_ Desf. Ce dernier est très commun, surtout

dans le Bondou. C’est, pour ainsi dire, le seul arbre de toute

cette région qui donne un beau feuillage. Le _Ficus elastica_ Roxb.,

qui donne du caoutchouc, est malheureusement assez rare au Soudan,

on ne le trouve guère que dans la Haute-Gambie, la Haute-Falémé

et dans le haut cours du Bakhoy et du Bafing. Nous en avons trouvé

quelques rares échantillons dans le Dentilia, le Konkodougou et le

Bambouck. Quant au _Banyan_ (Ficus religiosa W.), il est très commun

dans tout le bassin de la Haute-Gambie, où il atteint des proportions

gigantesques. Le Niocolo, le Badon, le Dentilia et le Gounianta

notamment en possèdent de superbes échantillons. A l’incision,

il donne également du caoutchouc ; mais il paraîtrait qu’il est de

plus mauvaise qualité que celui qui est extrait du _Ficus elastica_.

Dans la Haute-Gambie · 第 45 / 54 段