ne saurais trop attirer l’attention de ceux qui sont appelés à
voyager au Soudan français. C’est un arbuste de taille moyenne
qui, par son port, son feuillage, ses fruits et ses fleurs,
rappelle absolument une rosacée du genre Prunus. Jusqu’à ce
jour je l’avais considéré comme tel, n’ayant pu constater que
ses caractères macroscopiques. Mais après un examen attentif,
M. Cornu, professeur au Museum d’Histoire naturelle de Paris,
est arrivé à le déterminer exactement. C’est une _Olacinée_
du genre _Ximenia_[30]. Ce végétal est assez commun au Soudan,
surtout dans le Fouladougou, le pays de Kita, le Manding, le
Bambouck, le Dentilia et le Kuokodougou. Il croît, de préférence,
dans les terrains pauvres en humus et dans l’interstice des
rochers. Très rare sur les bords des marigots, il fait également
défaut dans les terrains argileux. Cet arbuste atteint au plus trois
mètres de hauteur. Sa tige, rarement droite, est difforme et son
diamètre ne dépasse pas dix centimètres. A sa partie supérieure,
elle émet un grand nombre de rameaux qui portent, en général,
quelques dards acérés d’environ trois centimètres au plus de
longueur. Ce caractère n’est pas constant. Ces rameaux ne sont
pas parfaitement cylindriques, ils sont plutôt polyédriques
et leur écorce, au bout de peu de temps, prend une teinte
grisâtre caractéristique. Les feuilles sont simples, entières,
généralement stipulées. Leur face supérieure est d’un beau
vert foncé et leur face inférieure est blanchâtre. Elles sont peu
abondantes. La fleur est blanche, régulière, à cinq divisions, et
croît à l’extrémité des jeunes rameaux. Les fruits ressemblent,
à s’y méprendre, à la prune mirabelle. Ils sont moins allongés
cependant et parfaitement sphériques. Ils sont presque toujours très
abondants. Leur grosseur est celle d’une grosse noisette. Verts
quand ils sont jeunes, ils sont d’un beau jaune doré quand ils
sont arrivés à maturité. Tous ceux qui ont voyagé au Soudan les
connaissent parfaitement. Ils possèdent une pulpe peu abondante,
rafraîchissante, d’un goût aigrelet, légèrement aromatique
et très agréable. Le noyau, très volumineux relativement à le
grosseur du fruit, est d’un blanc bleuâtre ou jaunâtre. Il se
laisse facilement broyer sous les dents et est complètement rempli
par une amande d’un beau blanc nacré. Cette amande a un goût
très agréable de laurier-cerise. Mais il faut bien se garder de
la manger. Elle contient, en effet, une proportion considérable
d’acide cyanhydrique. L’ingestion de sept ou huit d’entre
elles suffit pour provoquer de graves accidents toxiques. J’en
ai eu un jour un exemple frappant sous les yeux. Dans le courant du
mois d’avril 1888, je faisais route de Koundou à Kita, avec M. le
sous-lieutenant Fournier, décédé l’année suivante à Bammako ;
à peu près à mi-chemin de Koundou au village de Siguiféri où
nous devions faire étape, nous trouvâmes un magnifique Séno
absolument chargé de fruits arrivés à maturité complète. Nous
en fîmes chacun une ample provision. J’en mangeai environ une
quinzaine, mais sans absorber une seule amande. Mon compagnon, au
contraire, que, par mégarde, je n’avais pas songé à avertir,
en croqua une dizaine à peu près. Tout se passa bien jusqu’à
Siguiféri, où nous arrivâmes deux heures après. Mais à peine
étions-nous installés à notre campement qu’il se plaignit de
nausées et de violentes coliques. Peu après, quatre heures environ
après l’ingestion des fruits, diarrhée abondante, vomissements
fréquents, pâleur du visage, sueurs profuses et froides, légère
stupeur, grande fatigue générale. J’eus de suite l’explication
de tous ces symptômes quand, sur ma demande, il m’eût avoué
avoir mangé une dizaine d’amandes de Séno. Vers cinq heures
du soir, il se sentit un peu mieux et nous pûmes nous remettre en
route. Mais ce ne fut que deux jours après qu’il fut complètement
rétabli. Pendant tout ce laps de temps il éprouva fréquemment de
désagréables nausées et surtout une saveur persistante d’amandes
amères qui l’écœurait et l’empêchait absolument de manger.
Les _Strophanthus_ sont relativement communs au Soudan. Il en existe
à ma connaissance trois variétés, le _Strophanthus hispidus_
D. C., le _Strophanthus gratus_ Franchet, et une troisième
variété qui diffère sensiblement de ces deux dernières par
les feuilles et le fruit surtout. Cette dernière n’est pas
encore déterminée, mais elle se rencontre assez fréquemment,
surtout au Sénégal et dans les Rivières du Sud. Le Strophanthus
croît de préférence sur les bords des marigots. On le trouve
en notable quantité dans les environs de Thiès, à environ deux
kilomètres de la ligne du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis,
dans cette partie du pays sérère que l’on désigne sous le nom
de « Ravin des Voleurs ». Assez commun également aux environs
de Mérinaghen et sur les bords du lac de Guier, il est très rare
dans le Fouta, le Ferlo et le Bondou. Nous n’en avons également
trouvé que de rares échantillons dans la Haute-Gambie, le Bambouck
et le Bélédougou. Mais là où il croît vigoureusement c’est
dans le Manding, le long des rives du Tankisso et dans tous les
pays compris dans la boucle du Niger. Il croît généralement
en bouquets épais. Les individus isolés sont rares. C’est une
belle Apocynée vivace dont la feuille est simple et entière. Elle
est d’un vert sombre et ses deux faces, surtout l’inférieure,
sont légèrement velues. La tige peu volumineuse a une couleur
grisâtre quand la plante est arrivée à complet développement,
verte quand elle est jeune. La grosseur est à peu près celle du
pouce et elle est légèrement rugueuse. Elle porte des dards peu
résistants. Ce caractère n’est pas absolument constant et j’ai
vu des individus chez lesquels il faisait absolument défaut. Le fruit
tout spécial et qui ne permet pas de se tromper est un follicule sec
long d’environ 20 à 30 centimètres. Il s’ouvre spontanément
à maturité complète et laisse échapper une soie blanche très
fine qui brûle sans laisser de résidu. C’est dans cette soie
que sont noyées les graines. Ces graines, qui ont à peu près la
grosseur de celles du café, sont plus comprimées et sont munies
d’une longue aigrette plumeuse. Graines et aigrette renferment
les principes actifs de la plante.
Les Bambaras de la boucle du Niger s’en servent pour empoisonner
leurs flèches, ainsi que les Pahouins du Gabon. Le poison qu’ils
confectionnent ainsi porte le nom de _Kouno_ en Bambara. Les Malinkés
disent également Kouno. Ils n’en font généralement pas usage,
du moins dans la partie du Soudan que nous avons visitée. Voici
comment, d’après Binger, se fait cette préparation : « Après
la cueillette, qui a lieu en décembre et en janvier, les cosses sont
ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases afin
d’être séchées. Pour préparer le poison, on pile les graines
quand elles sont bien sèches et on les laisse macérer dans l’urine
pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du
maïs, jusqu’à ce que la préparation ait la consistance d’une
pâte ressemblant au goudron, dans laquelle on trempe ensuite les
pointes des flèches, des lances et même les balles.
Quand la préparation est fraîche, les blessures occasionnées par
des armes enduites de Kouno sont toutes mortelles ; mais quand il
y a longtemps que celle-ci n’a pas été renouvelée, on peut en
guérir en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule
de ce contre-poison n’est connue que de peu d’individus. Ils
se font payer très cher les doses qu’ils administrent aux
blessés. Quelques forgerons et kéniélala (diseurs de bonne
aventure) seuls en possèdent le secret ; il ne m’a pas été
possible d’obtenir la moindre information à ce sujet. »
Comme Binger, je n’ai donc pu arriver à connaître la composition
de ce précieux antidote. Je ne serais cependant pas éloigné de
croire qu’il y entrerait dans une notable proportion de la fève
de calabar et voici ce qui me le ferait supposer. Un jour, non loin
de Mouralia, dans le Diébédougou, pendant une halte que nous fîmes
sur les bords d’un marigot, je m’amusais à regarder les graines
d’un superbe _Physostigma venenosum_ qui croissait tout près. Je
demandai alors à un de nos hommes, Bambara du pays de Ségou,
à quoi cela servait. Il me répondit seulement : « Y a bon pour
Kouno, quand y a boire ça, y a toujours gagné guéri. » Je ne
pus lui en faire dire davantage. La fève de calabar entre-t-elle
réellement dans la composition de l’antidote du Kouno et sous
quelle forme ? Nous ne saurions le dire.
Quoi qu’il en soit, ce poison agit sur le cœur d’une façon
analogue à la digitaline. Il en paralyse les mouvements et on meurt
par arrêt du cœur. Lors même que l’on n’en meurt pas, son effet
se fait sentir longtemps encore après que l’on a été blessé.
Un de mes meilleurs amis, le capitaine Sansarric, de l’infanterie
de marine[31] qui, à l’assaut de Dienna, reçut, je ne me rappelle
plus à quel doigt, une légère blessure faite avec une flèche
empoisonnée, me racontait à ce sujet ce qu’il avait ressenti
dans la suite. Aussitôt après la blessure il n’éprouva,
pour ainsi dire, pas de douleurs ; mais dès le lendemain il fut
sujet à de fréquentes syncopes. En peu de jours, il s’affaiblit
sensiblement. Il lui semblait parfois que pendant quelques secondes
son cœur cessait de battre et éprouvait une sorte d’angoisse. Ces
symptômes durèrent pendant près d’un mois, et ce ne fut qu’au
bout de quarante-cinq jours qu’il fut complètement remis et
qu’il eut recouvré toutes ses forces.
_Saraia_ est un gros village d’environ onze cents habitants. La
population est uniquement composée de Malinkés. Marabouts ou non,
ils sont là mélangés à peu près par moitié comme cela a lieu
dans la plupart des villages du Dentilia. Saraia est construit sur
un plateau assez élevé au-dessus de la plaine qui l’environne
et on le voit de loin, trois kilomètres au moins en venant de
Médina-Dentilia. Toute cette plaine est très bien cultivée et
on y voit de nombreux échantillons de beaux ficus et de superbes
karités. Elle peut avoir environ 8 kilomètres du Nord au Sud et cinq
de l’Est à l’Ouest. On accède par une pente douce au plateau
sur lequel est construit le village. De là on aperçoit toute la
plaine environnante et à l’horizon une série de petites collines
peu élevées qui l’entourent comme d’une ceinture. Le village
est entouré d’un tata absolument insignifiant. Il n’a guère
plus d’un mètre quatre-vingts centimètres de hauteur. En aucun
endroit il ne dépasse en hauteur celle des murs des cases. Son
épaisseur n’est pas de plus de quarante centimètres. Il est
presque circulaire et construit en zig-zags de façon à ce que les
défenseurs puissent croiser leurs feux. Comme tous les tatas de cette
région, il est complètement fait en argiles fortement colorée en
rouge par des oxydes de fer. Malgré son peu d’épaisseur, et grâce
à sa disposition en crémaillère et aussi aux matériaux qui entrent
dans sa construction, il résiste parfaitement aux grandes pluies de
l’hivernage. Il est muni de tours rondes relativement élevées
pour la défense et est percé de quatre portes qui donnent accès
dans l’intérieur du village. Ces portes sont du reste ce qu’il
y a de plus remarquable dans tout ce système de fortification. Au
lieu d’être rondes, comme elles le sont généralement, elles sont
carrées. Elles font saillie d’environ trois mètres en dedans et en
dehors du mur d’enceinte. Leur longueur dans le sens de la muraille
a à peu près huit mètres, et leur largeur perpendiculairement au
tata est de six mètres cinquante. Leur hauteur, sans y comprendre
le toit, dépasse quatre mètres. Un homme à cheval peut y passer
aisément. Le toit en paille, bien construit, a la forme d’une
pyramide rectangulaire. En cas de siège, ce toit est enlevé, afin
que les assiégeants n’y puissent pas mettre le feu. A environ
quarante centimètres du bord supérieur de la tour se trouve un
plancher fait avec des morceaux de bois jointifs et sur lesquels
s’embusquent des tireurs en cas d’attaque. Les portes, au nombre
de deux, sont en bois et très solidement construites. Une, située
à l’extérieur et s’ouvrant en dedans, bien entendu, donne
accès en dehors du village. L’autre, située à l’intérieur
et s’ouvrant dans le même sens que la première, permet enfin de
pénétrer dans le village. Pendant la nuit, ces deux portes sont
solidement fermées et étayées avec de fortes pièces de bois. Ces
constructions, qui ont certes dû demander beaucoup de travail, ne
servent absolument à rien au point de vue de la défense de Saraia,
car le tata, trop peu important, peut être facilement escaladé. Le
tata qui entoure les cases du chef est beaucoup plus sérieux. Il peut
avoir environ quatre mètres de hauteur sur quatre-vingts centimètres
d’épaisseur. Il est également flanqué de tours pour la défense
et, entre chaque tour, se trouve des contreforts, à l’intérieur
comme à l’extérieur, pour en augmenter la solidité. Il peut
avoir environ cent cinquante mètres de diamètre et deux cent
cinquante mètres de développement. Comme le tata extérieur, il
est circulaire. Le développement de ce dernier est de deux mille
mètres au maximum. Les cases du village sont en assez bon état ;
mais il en est beaucoup qui sont inhabitées et qui ne tarderont
pas à tomber en ruines.
Saraia est un village relativement riche. Il possède de grands et
beaux lougans, de nombreux moutons, beaucoup de chèvres et de poulets
et un troupeau d’environ cent cinquante bœufs. J’y fus très
bien reçu et n’eus rien à demander. Dès mon arrivée, le chef
m’envoya à profusion tout ce dont je pouvais avoir besoin : du mil
pour mon cheval, du couscouss et du riz pour mes hommes, et, pour moi,
du lait, des œufs, des poulets. Un bœuf fut occis à mon intention
et distribué entre mes hommes et les gens du village, selon la façon
de procéder que j’avais adoptée en pareille circonstance. La
journée se passa sans aucun incident. J’expédiai un courrier à
Dalafi pour y annoncer mon arrivée pour le lendemain. La température
fut très douce et j’aurais passé une bonne nuit, si le tamtam
qui fit fureur jusqu’au matin ne m’avait tenu éveillé. C’est
qu’on célébrait ce jour-là un mariage. Les deux conjoints
étaient fils et fille de notables influents du village. Dans la
journée, le chef était venu me faire part de cette cérémonie
et m’avertir qu’on ferait grand tamtam, si toutefois cela ne
me dérangeait pas. En lui répondant que je n’en serais pas
incommodé, je ne savais que trop à quoi m’en tenir, car je
n’ignorais pas que le charivari allait durer toute la nuit. Bien
que les deux mariés et leur famille ne fussent pas musulmans,
tout le village indistinctement prit part à la fête. Je pus y
assister également et me rendre un compte exact de ce qu’est cette
cérémonie chez des Malinkés non musulmans. Qu’on me pardonne,
dans le cours de la description que je vais en faire, d’entrer
dans des détails qui paraîtront peut-être scabreux pour certains
esprits enclins à voir le mal là où il n’y a rien que de très
naturel. L’ethnologie, à mon avis, n’admet pas de réticence,
ne souffre pas de sous-entendus. C’est une science absolument
exacte qui ne s’appuie que sur des faits ; quels qu’ils soient,
on ne saurait les passer sous silence. Honni soit qui mal y pense,
comme dit notre vieux proverbe.
Lorsque tout est arrangé, c’est-à-dire lorsque fiancé et père
de la jeune fille sont d’accord sur la dot à payer par le premier
et que cette dot est versée en totalité ou en partie, on fixe le
jour où la jeune fille sera livrée à son époux, où le mariage
sera consommé. L’époux fait alors construire dans sa concession la
case où devra habiter désormais sa jeune femme. S’il ne possède
pas assez de captifs pour ce travail, il l’exécute lui-même avec
l’aide de ses amis. Je n’ai point besoin de dire que la fiancée
n’est jamais consultée sur le choix de son époux. Dans tout cela,
elle n’est qu’une marchandise et rien de plus, marchandise qui a
sa plus ou moins grande valeur. La journée qui précède le mariage
est occupée tout entière à lui faire, pour la dernière fois, sa
coiffure de jeune fille et à la parer. Ce sont toujours les femmes
de cordonniers et de forgerons qui, moyennant une modique redevance,
se chargent de ce soin. Les amies de la jeune fille se rendent, dès
l’aurore, dans sa case et ne la quittent plus que lorsqu’elle
entrera dans la maison de son mari. Cette coiffure est, comparée
à celle des femmes mariées, d’une remarquable simplicité. Les
cheveux sont divisés en trois masses à peu près égales, deux
pariétales et une occipitale. Ces masses sont disposées chacune en
quatre ou cinq tresses à l’extrémité desquelles on attache une
boule d’ambre, ou quelques grains de verroterie, ou bien encore
une pièce de monnaie. Généralement il existe au sommet de la
tête une tresse plus longue que les autres, au bout de laquelle
est fixée également un ornement quelconque. Le tout est fortement
enduit de beurre ordinaire ou de beurre de karité.
Quand la fiancée a été ainsi coiffée, le tam-tam commence
alors sur la place principale. Le fiancé y doit assister et y
doit danser. Il est accompagné par ses amis et ses parents. Sa
future femme n’y paraît pas. Vers neuf heures du soir, tam-tam
en tête, tous se dirigent vers la case de la jeune fille, qui,
à l’approche du cortège, sort de sa demeure et prend place avec
ses amies derrière les musiciens. La noce, si je puis parler ainsi,
est alors disposée dans l’ordre suivant : En tête le tam-tam,
immédiatement derrière les jeunes filles qui chantent à tue-tête
en frappant des mains pendant que tam-tam fait fureur. Enfin le marié
vient le dernier entouré de ses amis. On se rend ainsi à la case
nuptiale dans laquelle l’épouse pénètre la première ; le lit
nuptial est préparé, une natte et par-dessus un pagne blanc. Dans
la case, outre les époux, se trouve une troisième personne, une
vieille captive, en général, de celles devant lesquelles on n’a
pas besoin de se gêner, qui, comme me le disait Almoudo « n’ont
honte de rien ». Elle est là pour constater que chacun des conjoints
fait bien son devoir. Dès que les deux époux sont entrés dans
la case, les chants et le tam-tam se taisent complètement, chacun
fait silence. Quand tout est consommé et que les traces sanglantes
du sacrifice sont bien marquées sur la pagne blanc, le mari le
remet à la vieille captive, et celle-ci va le montrer aussitôt aux
amis et parents du marié qui attendent devant la case. Alors, les
chants reprennent immédiatement, le tam-tam retentit avec fureur
et on brûle beaucoup de poudre. Tout ce vacarme continue pendant
la nuit entière jusqu’au lever du soleil. Le marié et la mariée
pendant ce temps restent dans leur case. Le lendemain, grand festin,
on mange force calebasses de couscouss, on tue un bœuf, des moutons,
on fait de véritables hécatombes de poulets. Dans les villages non
musulmans on s’enivre de dolo. Le marié seul prend part à ces
agapes. La mariée doit, pendant huit jours, ne pas sortir de la
case nuptiale que la nuit, pour satisfaire ses besoins, et encore
doit-elle être toujours accompagnée par une femme mariée. Elle
peut cependant recevoir les visites de ses amies. Le marié est libre
de rester dans la case ou d’aller et venir comme bon lui semble ;
mais, en général, il ne se montre pas. Quand les huit jours sont
écoulés, on fait alors à l’épousée sa coiffure de femme, et
elle peut alors sortir. C’est encore l’occasion de réjouissances,
de tam-tams, de festins et de soûleries pantagruéliques.
Cette coiffure est bien plus compliquée que la précédente et
est longue à édifier. Elle varie selon les races et souvent de
village à village. Mais, en ce qui concerne les Malinkés, elle
se rattache à un type constant que nous allons décrire aussi
exactement possible.
Les cheveux sont partagés en cinq parties, deux pariétales,
deux occipitales et une supérieure. Les parties pariétales et
occipitales sont tressées et les tresses sont ramenées en avant,
trois pariétales de chaque côté et deux occipitales. Ces tresses
sont maintenues en place par une bandelette d’étoffe que les
femmes portent souvent autour du front et qui vient s’attacher
à la nuque. Mais voici en quoi surtout cette coiffure se fait
particulièrement remarquer. La masse supérieure des cheveux qui
est la plus considérable est divisée en deux parties égales du
front à la nuque, et chaque partie est tressée avec sa voisine de
l’autre côté, de façon à former une sorte de cimier de casque
qui a parfois jusqu’à huit centimètres de hauteur en son point le
plus élevé. Afin qu’il soit bien résistant et ne s’affaisse
point, chose qui ne manquerait pas de se produire avec les seuls
cheveux, l’entrelacement est fait par-dessus une masse compacte
de chiffons ou de crins. En arrière, ce cimier se termine par une
tresse d’environ quinze centimètres de longueur, véritable queue
sur laquelle on fixe toutes sortes de petits gris-gris, d’ornements
en verroterie et à l’extrémité de laquelle sont attachées des
pièces de monnaie ou des boules d’ambre.
Cette coiffure est excessivement solide et dure plusieurs mois sans se
déformer. On la refait cependant tous les trois mois environ. Afin
que les cheveux aient la souplesse voulue pour se prêter à toutes
les combinaisons artistiques, ils sont fortement enduits de beurre. De
là une odeur épouvantable qui décèle de loin la présence d’une
négresse. Les intervalles qui sont laissés entre les tresses et
le cimier sont noircis avec de la poudre d’arachides grillées et
mieux avec de la pierre de Djenné (_Kalé_), finement broyée et
que l’on étend soit avec le pouce nu, soit à l’aide d’un
chiffon. Pour ne pas déranger cet édifice auquel les négresses
tiennent beaucoup, elles ne se lavent jamais. Aussi possède-t-il
toujours une nombreuse garnison.
D’une façon générale, on peut dire que la coiffure est une des
plus grandes préoccupations des négresses du Soudan, à quelque race
qu’elles appartiennent. Aussi il faut voir avec quelle patience,
elles se soumettent aux exigences des coiffeuses. Etendues sur
une natte, la tête reposant sur les genoux de l’artiste, il lui
faut prendre les postures les plus bizarres et les plus anormales
pour lui faciliter sa tâche. Il faut environ deux jours pour
confectionner un pareil édifice. Le premier jour est consacré à
défaire l’ancienne coiffure et à démêler les cheveux. On se
sert pour cela d’un simple poinçon en bois dur, généralement,
et d’un peigne également en bois, et qui n’a pas plus de sept
à huit dents. Il ressemble à ces peignes que certains noirs,
les Bambaras particulièrement, fixent, par coquetterie, dans leur
chevelure, sur les côtés de la tête. Quand les cheveux sont
ainsi bien démêlés, leur volume a, pour ainsi dire, quadruplé,
les négresses ont alors une tête hirsute et ébouriffée qui
ressemble à ces têtes de loup dont nous nous servons en France
pour enlever les toiles d’araignées de nos plafonds. Pour passer
la nuit elles s’enveloppent alors la tête dans un mouchoir qui
emprisonne complètement les cheveux. Il faut toute la journée du
lendemain pour exécuter le chef-d’œuvre capillaire que nous
venons de décrire. Il faut voir alors, quand tout est terminé,
avec quelle complaisance les élégantes se regardent dans ces petits
miroirs que les dioulas leur vendent à des prix exorbitants.
La façon d’une semblable coiffure se paye couramment quatre à
cinq moules de mil, soit environ six à huit kilogrammes.
_22 janvier._ — Pendant la nuit que nous passâmes à Saraia,
personne de nous ne ferma l’œil. Cela se comprend aisément. La
température fut excessivement agréable. Le ciel resta clair et
étoilé et il souffla une légère brise du Nord assez fraîche. Au
réveil, le ciel est pur, sans nuage. Pas de rosée, le soleil se
lève brillant. Comme l’étape doit être relativement courte
d’après les renseignements qui m’ont été donnés, je ne
réunis mon monde qu’à cinq heures du matin. Les préparatifs
du départ se font assez rapidement, mais comme toujours ce sont
les porteurs qui nous retardent. Il faut que tout mon monde s’en
mêle et aille les cueillir littéralement dans les cases où ils ont
passé la nuit. La plupart d’entre eux, du reste, a assisté au
tam-tam, et y a dansé. Aussi dormaient-ils profondément quand il
fallut partir. Enfin, grâce à Almoudo et à mon petit Gardigué,
qui fut réellement impayable en cette circonstance et qui, à
lui seul, me ramena plus de la moitié des hommes, la caravane put
s’organiser et à six heures nous quittions Saraia. Une heure et
demie après nous étions à Dalafi, où je comptais bien me reposer
ce jour-là. J’avais compté, comme on le verra plus loin, sans
la malice et les mensonges des Malinkés de ce village.