Peulhs du Ouli ou du Sandougou. Ils sont venus du Fouta-Diallon à la
suite des envahisseurs, lorsque le Niocolo fut soumis à l’autorité
de l’almamy. Ils forment un grand nombre de villages situés dans
la partie Sud du pays, et là, ils se livrent plutôt au brigandage
qu’aux travaux des champs.
Le Peulh de Fouta-Diallon est peut être la pire des races
africaines. C’est le voleur de grand chemin et le pillard par
excellence. Musulman enragé, et sous prétexte de religion,
il se livre à toutes les rapines possibles, aussi bien sur ses
coreligionnaires que sur les infidèles. Ils poussent leurs incursions
jusque dans le Tenda, le pays de Gamon et même le Koukodougou. Il
serait grandement temps de mettre fin à tout cela et de protéger
enfin d’une façon plus efficace ceux que, par traités, nous
avons promis de protéger.
Les Peulhs du Niocolo vivent en paix avec les autres populations du
pays, mais, il n’y a pour ainsi dire aucun rapport entre eux. Chacun
reste chez soi. Voici la liste de leurs villages :
_Villages Peulhs du Niocolo :_
Fadiga. Landé.
Marougou. Tiokitian.
Sakoto. Deloum.
Lacourou. Iméré.
Bandofassi. Etiessé.
Itato. Anrabol.
Pataschi. Bokari.
Koudio. Bandé.
Landieni. Saréfitari.
Niompaya.
_Situation et organisation politiques actuelles._ — Le Niocolo,
avons-nous dit, est tributaire du Fouta-Diallon. La conquête de
ce pays par les almamys s’est faite bien aisément et voici dans
quelles circonstances. C’est à l’époque où il n’y avait
encore dans le Niocolo que des Malinkés ; car les autres peuples
sont venus bien après.
Lorsqu’après la mort de Boubou-Malick-Sy, fils de Malick-Sy,
le fondateur de la dynastie Sissibé du Bondou, ce pays fut livré
en proie aux Malinkés du Bambouck ; Maka-Guiba, héritier de son
oncle, fit demander du secours aux almamys du Fouta-Diallon, ses
cousins, pour reconquérir le royaume de Malick-Sy. On comprend
que ceux-ci ne laissèrent pas échapper une si belle occasion de
se livrer quelque peu au pillage. Ils réunirent donc une forte
colonne et se mirent en route pour le Bondou, pillant et ravageant
tout sur leur passage. Ils arrivèrent ainsi dans le Niocolo. Les
guerriers Malinkés voulurent entrer en campagne contre eux, mais
les vieillards calmèrent leur ardeur en leur faisant remarquer
que le Fouta-Diallon était bien près et bien plus fort qu’eux
et qu’ils finiraient toujours par succomber dans une lutte aussi
inégale. Il valait donc mieux ne pas s’exposer à la colère de
l’almamy et se soumettre à son autorité. Chose qui fut faite,
et, depuis cette époque, le Niocolo est tributaire et vassal du
Fouta-Diallon. Les populations qui vinrent s’y établir dans
la suite acceptèrent une situation déjà existante et payèrent
également l’impôt. C’est également à cette époque que des
Peulhs du Fouta-Diallon vinrent s’établir dans le Sud du Niocolo et
y fondèrent les villages dont nous avons donné plus haut la liste.
La véritable autorité dans le pays est donc celle du Fouta-Diallon
et elle s’exerce spécialement pour recueillir l’impôt et
pressurer les populations qui lui sont soumises.
Le chef des Malinkés, qui réside à Dikhoy, ne jouit absolument
d’aucun pouvoir. C’est, du reste, la coutume dans les pays
Malinkés. On vient parfois lui demander son avis dans certaines
contestations entre villages ou entre particuliers ; mais il est
rarement suivi. En résumé, c’est un chef qui n’en a que le nom.
Les autres villages, Peulhs, Sarracolés, Diakankés s’administrent
comme bon leur semble. Chez les Diakankés, le chef de Sillacounda
jouit d’une autorité assez respectée des autres villages ; car
les quatre villages Diakankés sont tous habités par les membres
de la même famille.
En résumé, au point de vue politique, il n’y a réellement
qu’une autorité dans le Niocolo, la volonté de l’almamy de
Timbo. Nous avons dit plus haut comment elle s’exerçait. Sauf la
question de l’impôt, rien n’est réglé. C’est l’anarchie
et le désordre par excellence.
Par suite du traité passé avec le Fouta-Diallon, le Niocolo se
trouve également placé sous le protectorat de la France. Les
habitants du pays voudraient bien nous voir intervenir en leur
faveur contre leurs tyrans, mais il serait difficile de faire
quoi que ce soit pour eux sans se heurter contre l’autorité de
l’almamy. Malgré tout, il est temps qu’une solution intervienne,
car nos caravanes et nos marchands sont littéralement dépouillés
par les droits exorbitants que l’on exige d’eux.
_Rapports du Niocolo avec les pays voisins._ — Bien que le Niocolo
soit tributaire du Fouta-Diallon, bien qu’il fasse partie du
grand empire Peulh, ses habitants ne sont nullement protégés
par les Peulhs, bien au contraire. Ils n’ont du protectorat
que les charges sans en avoir les avantages, et ses villages,
quand ils sont attaqués, ne sont jamais défendus. On ne vient
jamais à leur secours. Aussi, leurs voisins ne se gênent ils
guère avec eux et ils n’ont pas échappé aux attaques des
almamys du Bondou. Aussi, en décembre 1869, sous prétexte que
les gens de Marougoucoto avaient pillé une caravane du Bondou,
ce qui pouvait bien être vrai, Boubakar-Saada, l’almamy, vint
attaquer ce village et s’en empara aisément. La moitié de la
population se sauva et le reste fut emmené en captivité. Quelque
temps après, Boubakar autorisa ceux qui lui avaient échappé à
reconstruire Marougoucoto. Mal lui en prit, car en 1875, ce village
s’étant repeuplé et son tata ayant été solidement reconstruit,
les habitants recommencèrent leurs brigandages et pillèrent sans
merci tous les dioulas et toutes les caravanes venant du Bondou
ou du Galam et qui s’aventuraient à leur portée. L’almamy
Boubakar leur envoya deux de ses meilleurs guerriers pour leur
enjoindre d’avoir à cesser d’harceler sans cesse ses sujets,
et leur déclarer qu’en cas de refus il marcherait immédiatement
contre eux. Le chef du village lui fit répondre que « s’il était
le maître à Sénoudébou, lui il commandait à Marougoucoto, et
que si les gens du Bondou voulaient passer par son village pour se
rendre au Fouta-Diallon, sans payer l’impôt que toutes les autres
caravanes acquittaient sans récriminer, il continuerait à le leur
faire payer de force ». De plus ses émissaires ne furent même pas
autorisés à se reposer dans le village. On ne leur donna même pas
une calebasse d’eau pour se désaltérer et ils furent reconduits
sous bonne escorte jusque sur la rive droite de la Gambie. Cette
façon de procéder, si contraire à toutes les coutumes noires,
équivalait à une déclaration de guerre. Boubakar, à bon droit, le
comprit ainsi et se prépara à aller châtier ces insolents. Il fit
alors appel à ses alliés du Gadiaga, du Kasso et du Logo, réunit
une forte colonne et entra immédiatement en campagne. L’armée
coalisée traversa la Gambie au gué de Tomborocoto et vint tomber
sur Marougoucoto dans les premiers jours d’avril 1875. Mais les
habitants étaient prévenus et se tenaient sur leur garde. Suivant
une tactique assez commune chez les Malinkés, ils n’attendirent
pas l’ennemi à l’abri de leurs murs et s’avancèrent contre
Boubakar pour lui barrer la route. Du gué de Tomborocoto, la
route suit un défilé que dominent de chaque côté des collines
relativement élevées. Elle est de plus littéralement encombrée de
roches qui la rendent difficilement praticable. Embusqués derrière
les rochers et dans la forêt, ils attaquèrent à l’improviste
l’armée coalisée. Malgré une vigoureuse défense, Boubakar fut
obligé de battre en retraite, ses troupes se débandèrent et se
précipitèrent en désordre vers le gué de Dina (c’est ainsi que
les Toucouleurs appellent le gué de Tomborocoto). Poursuivies à
outrance par les guerriers de Marougoucoto et leurs alliés, c’est
à peine si elles purent franchir la Gambie sous le feu des ennemis
embusqués derrière les rochers des collines environnantes. Boubakar
et Ousman Gassy, son fils, ne purent, malgré leurs efforts, arriver
à rallier leurs hommes et furent obligés de s’enfuir à bride
abattue pour échapper aux balles des Malinkés.
Dans cette journée, Boubakar perdit environ deux cents hommes,
parmi lesquels un de ses neveux, Sidy-Amady-Salif, de la branche
des Sissibés de Koussan-Almamy, et un des captifs de la couronne
qu’il affectionnait le plus, Saada-Samba-Yassa.
Depuis cette époque, aucune guerre n’a désolé le Niocolo. Les
Malinkés qui l’habitent vivent en paix avec leurs voisins
du Badon. Ils sont, du reste, de la même famille, ce qui
cependant ne serait pas une raison. Il en est de même avec
le Dentilia. D’ailleurs, ils ne se sentent plus assez forts
pour essayer de brigander sur les routes comme ils le faisaient
jadis. Opprimés comme ils le sont par le Fouta-Diallon, ils
ne peuvent plus se permettre quoi que ce soit. Autrefois ils
se livraient à un pillage en règle des caravanes qui passaient
par leur pays. Tomborocoto et Marougoucoto avaient à ce sujet une
réputation universelle au Soudan. Mais depuis quelques années,
depuis que nous nous sommes occupés, bien peu pourtant, de leurs
affaires, les vols ont cessé. Les autorités du Fouta-Diallon y
ont mis bon ordre. Nous avons vu quelles étaient leurs relations
avec les Peulhs du Sud. Je crois bien qu’ils préféreraient les
voir ailleurs que là où ils sont ; mais ils ne peuvent rien dire,
ce sont les maîtres.
Les Diankankés vivent absolument à part et n’ont avec les
Malinkés que les relations qu’un peuple musulman peut avoir avec
un peuple qui ne l’est pas.
Quant aux Sarracolés, ces juifs de l’Afrique, ils sont bien avec
tout le monde, pourvu qu’ils en tirent profit et bénéfices,
si petits qu’ils soient.
Nous avons vu ce que sont les Peulhs, voleurs, pillards, brigands dans
toute l’acception du mot. Il serait temps de leur couper les ailes.
_Rapports du Niocolo avec les autorités françaises._ — Les
rapports du Niocolo avec les autorités françaises sont nuls. Cela
se comprend ; nous ne pouvons avoir avec ce pays que des relations
absolument indirectes. Les Malinkés, Sarracolés, Diakankés nous
verraient avec plaisir intervenir d’une façon plus efficace dans
les affaires de leur pays. Aussi lorsqu’ils voient un représentant
quelconque de l’autorité française, le traitent-ils avec les
plus grands égards.
Quant aux Peulhs, il ne faut pas l’oublier, ce sont des émigrés
du Fouta-Diallon et ils reçoivent le mot d’ordre de ce pays ;
le fait suivant suffira amplement pour prouver quelles sont leurs
façons de penser à notre égard. Me trouvant à Gamon, le chef
vint se plaindre à moi de ce que les Peulhs du Niocolo et du Tamgué
venaient jusque sous les murs du village voler leurs enfants, femmes,
captifs et bœufs. Je lui exprimai mon étonnement de ce fait, car,
lui dis-je, ils savent parfaitement que Gamon est Français. « Ah
bien oui, me répondit-il, ils s’en moquent pas mal et si on les
interroge à ce sujet, ils vous répondent qu’ils ne connaissent pas
ce que c’est. Il n’y a pour eux que des villages Malinkés. Aussi
ne se gênent-ils pas pour venir sur notre territoire continuellement
piller, voler et brigander à outrance ». Pour être convaincu de
la chose, il suffit d’interroger à ce sujet les gens du Tenda, du
Gamon, du Dentilia et même du Koukodougou. Tous s’en sont plaints
à moi et m’ont déclaré que, depuis quelque temps surtout, la
présence de ces brigands-là dans le pays leur rendait la situation
absolument intolérable.
_Le Niocolo au point de vue commercial._ — _Conclusions._ —
Le Niocolo, par sa situation géographique, a, au point de vue
commercial, une importance énorme au Soudan. C’est, en effet, par
le Niocolo que passent la plupart des routes qui mènent du Bambouck,
du Bondou, du Tenda, du Ouli, etc., etc., au Fouta-Diallon, routes
qui, par conséquent, font communiquer nos comptoirs du Sénégal avec
ce grand pays. De plus, c’est dans le Niocolo à Kédougou surtout
que les dioulas du Nord viennent faire leurs achats de kolas. On
peut dire, à ce point de vue, que Kédougou est l’entrepôt
de tout le commerce du Nord avec le Fouta-Diallon. Les almamys
l’ont bien compris, aussi celui qui règne actuellement vient-il
d’établir à Sakoto une sorte de douane à l’usage des dioulas
spécialement. Qu’ils aillent au Fouta-Diallon ou qu’ils en
reviennent, il faut payer à l’entrée comme à la sortie, et les
droits ne sont pas minimes. Ainsi c’est une pièce de guinée par
charge d’âne et une demi-pièce par charge d’homme, soit environ
20 francs et 10 francs. C’est le fils lui-même de l’almamy qui
dirige ce service de trésorerie. Je n’ai pas besoin de dire qu’il
en profite pour pressurer le pays d’une façon épouvantable.
Comme on le voit, l’importance commerciale du Niocolo est
capitale. On devrait s’occuper un peu plus de cette question
que nous ne l’avons fait jusqu’à ce jour. Ce qu’il importe
surtout pour favoriser le commerce, c’est de supprimer toutes ces
douanes et de réprimer le brigandage. Pour arriver à ce résultat,
il n’y a qu’un moyen, je le répète, mettre définitivement la
main sur le Fouta-Diallon.
* * * * *
[Illustration : _Dentilia_]
CHAPITRE XXIII
Départ de Laminia. — Souhaits de bon voyage. — Pratique
religieuse à ce sujet. — De Laminia à Médina. — Dentilia. —
Route suivie. — Extraction du fer. — Hauts-fourneaux. —
Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le
_Diabé_. — La _Fève de Calabar_. — Arrivée à Médina. —
Dentilia. — Le pavillon tricolore. — Belle réception. —
Orchestre original. — Description du village. — En route pour
Saraia. — Route suivie. — Bembou. — Badioula. — Description
de la route. — Géologie. — Botanique. — Les _ficus_. —
Le _Séno_. — Les _Strophanthus_. — Arrivée à Saraia. —
Le village. — Un mariage chez les Malinkés. — Départ pour
Dalafi. — Beaux lougans. — Le Caoutchouc. — Arrivée à
Dalafi. — Mensonges des habitants. — Respect des Indigènes pour
les bœufs blancs. — En route pour Diaka. — Médina. — Route
suivie. — L’Anacarde. — Cordiale réception.
_20 Janvier 1892._ — La nuit que nous passâmes à Laminia
fut relativement chaude. Le vent du Nord-Est n’a pas cessé de
souffler. Ciel clair et étoilé. Au réveil pas le moindre nuage. Le
soleil se lève brillant. Brise de Nord-Est. Température chaude. Pas
de rosée. Nous avons une longue étape à faire. Aussi je réveille
mon monde dès deux heures et demie du matin. Malgré l’heure
matinale les préparatifs du départ se font très rapidement. Les
porteurs sont réunis à l’heure dite, et, par un beau clair de
lune, nous nous mettons en route à trois heures du matin.
Le chef et les principaux notables n’ont pas voulu me laisser
partir sans venir me serrer la main et sans me souhaiter un bon
voyage. Même ceux de Sillacounda sont restés passer la nuit
à Lamina pour me saluer encore au moment où j’allais les
quitter. Tous me remercièrent sincèrement du petit cadeau que
je leur fis. J’aurais bien voulu leur donner davantage pour
les défrayer un peu des dépenses qu’ils avaient faites pour
me recevoir ; mais ma pacotille commençait singulièrement à
s’épuiser et il me fallait songer aussi à la longue route qui
me restait à faire avant d’arriver dans un de nos postes où
je pourrais me ravitailler. Car, dans ce pays, pour être bien vu,
il faut donner, toujours donner.
Ce n’est, en effet, que par la force ou par force cadeaux que
l’on peut conserver son prestige dans ces régions. Un chef doit
être puissant ou généreux. Voyageant sans escorte, il me fallait
donc, pour me faire respecter, puiser sans cesse dans mes modestes
provisions. « Les cadeaux entretiennent l’amitié », disons-nous
en France. Nulle part, plus qu’au Soudan, ce proverbe n’a été
plus vrai.
Au moment où nous allions nous mettre en route, je vis un des
marabouts du village s’avancer vers Almoudo et lui adresser une
question en lui prenant les deux mains. Mon interprète répondit
affirmativement, et ce disant présenta au marabout ses deux mains
ouvertes, la paume tournée en haut et se touchant par leur bord
interne. Le marabout les prit dans les siennes et marmotta quelques
paroles en crachant plusieurs fois et légèrement sur la paume. Quand
il eut terminé, celui-ci se les passa sur la figure à plusieurs
reprises en répétant : « merci, merci. » Je lui demandai ce que
signifiait cette pratique. Il me répondit alors que ce marabout
était renommé dans tout le pays pour sa sainteté et qu’il venait
de faire une prière pour que nous fassions un bon voyage. « Nous
pouvons être assurés, ajouta-t-il, maintenant qu’il ne nous
arrivera rien de fâcheux pendant la route, car, lorsqu’un grand
marabout donne une prière comme cela à un homme, tous les compagnons
de celui-ci en profitent, car il est alors l’ami d’Allah. C’est
ce qu’il y a de plus que le meilleur. » Je ferai remarquer que
mon interprète était un Bambara qui, s’il ne faisait pas Salam,
observait du moins toutes les autres prescriptions du Coran. C’est
encore là une preuve indiscutable de la grande vénération que,
même les peuples du Soudan qui ne la pratiquent pas, ont pour la
religion du prophète.
Munis de ce précieux viatique, nous nous mîmes en route
pleins de sécurité sur l’issue de notre voyage. Les porteurs
marchent bien. A un quart d’heure du village, nous traversons
le Daguiri-Kô. Les uns en pirogue et les autres à gué. Ce
marigot est peu large et peu profond en cette saison. Les berges
sont cependant à pic et, pendant l’hivernage quand ses eaux ont
été gonflées par les pluies, sa largeur peut être d’environ de
50 à 60 mètres et sa profondeur de 10 à 12 mètres. L’endroit
où il coupe la route de Laminia à Médina-Dentilia est situé à
environ trois cents mètres de la Gambie que l’on peut apercevoir,
du reste, du haut des berges du marigot. Nous traversons, à peu de
distance du Daguiri-Kô, deux de ses affluents. Successivement,
il nous faut franchir le Diguia-Kô, le Douta-Kô, affluents
de Koumountourou-Kô. Nous laissons sur la droite la route de
Dioulafoundou et, à six kilomètres de là, nous arrivons aux ruines
de _Tasiliman_, où nous faisons la halte.
_Tasiliman_ devait être un village qui, à en juger par ses
ruines, devait avoir environ 450 ou 500 habitants. Il était
situé sur un petit monticule qui s’élève à un kilomètre
du Koumountourou-Kô. Sa population l’abandonna à la suite
d’un incendie qui dévora toutes ses cases, et alla habiter à
Médina-Dentilia et à Dioulafoundou. Le sol est cependant très
fertile aux alentours. Les habitants des villages voisins y ont
fait de beaux lougans de mil, et toute la plaine qui l’entoure
est parsemée de superbes karités. Il existe encore au milieu des
ruines du village plusieurs puits qui donnent une eau délicieuse
et qui, pendant la saison des cultures, sont bien entretenus par
les cultivateurs qui viennent s’installer là pour surveiller
leurs champs. Non loin de l’ancien village existent, en effet,
quelques cases et quelques greniers à mil que gardent une ou deux
familles de captifs.
La traversée du Koumountourou-Kô est assez difficile, bien que
ce marigot ne soit pas très large et qu’à cette époque de
l’année il soit presque complètement à sec. Mais ses berges
sont excessivement élevées et à pic. Aussi faut-il prendre
mille précautions pour descendre dans le lit et remonter sur la
berge opposée. De plus, le fond est couvert de débris végétaux
et encombré de racines qu’il faut avoir soin de faire éviter
aux animaux.
A quelques kilomètres du Koumountourou-Kô, nous traversons
successivement le plus important de ses affluents, le Samania-Kô,
et non loin de ce dernier le Bancoroti-Kô, qu’il reçoit et qui
coule au pied du petit monticule sur lequel s’élève le village
de Médina-Dentilia.
A peu de distance de là nous laissons sur la gauche huit ou dix
fours à extraire le fer, et qui étaient éteints quand nous y
sommes passés.
Le minerai de fer est excessivement commun au Soudan. On peut dire
d’une façon générale qu’il n’y existe pas de roche qui n’en
contienne en plus ou moins grande quantité. Mais ce sont surtout les
quartz et les grès qui sont les plus riches. Le fer magnétique est
assez rare. On ne le trouve guère que dans le pays de Ségou. Ce
métal existe plutôt à l’état d’oxydes unis à de la silice
et à de l’argile. Les quartz et les grès ferrugineux forment
des conglomérats parfois énormes qui sont agglutinés entre eux
par de l’argile. Enfin on trouve encore parfois de petits cailloux
roulés qui contiennent une si grande quantité de ce métal que les
indigènes s’en servent parfois comme balles de fusil. Certains
minerais des environs de Dioulafoundou dans le Bambouck contiennent
à peu près 35 % de fer absolument pur. Malgré leurs richesses,
il sera de longtemps impossible de les exploiter, vu le bas prix de
ce métal en Europe. Il ne sera jamais l’objet d’un commerce
d’importation et, pour l’utiliser, il faudrait l’extraire
sur place et l’écouler dans le pays. Encore l’exploitation
ne sera-t-elle jamais rémunératrice, vu le prix élevé de la
main d’œuvre. Il sera toujours moins onéreux de faire venir
d’Europe la quantité de métal dont nous pourrons avoir besoin
dans nos ateliers.
Les indigènes extraient eux-mêmes le métal dont ils ont
besoin pour fabriquer leurs couteaux, sabres et leurs instruments
de culture. Toutefois depuis notre installation au Soudan, ils
préfèrent de beaucoup s’approvisionner sur nos marchés et il faut
aller assez loin dans l’intérieur pour y voir encore fonctionner
leurs hauts-fourneaux. Nous avons pu en voir de nombreux échantillons
dans les différents voyages que nous avons faits au Soudan dans le
Bélédougou, le Niocolo, le Bambouck, le Konkodougou, etc., etc.
Les fourneaux sont généralement construits non loin de la mine
d’où on extrait le minerai. Ce minerai est cassé en petits
fragments d’environ quatre à cinq centimètres cubes et amoncelé
en tas auprès des fours.
Ces fours sont construits en argiles compactes. Leur hauteur est
environ de trois mètres et leur circonférence d’un mètre
cinquante. Leur forme est à peu près cylindrique ; à fleur de
terre trois ou quatre ouvertures ou évents sont ménagées avec
soin et sont munies de tuyaux auxquels s’adaptent des soufflets
que les ouvriers manœuvrent à la main. Une ouverture plus grande
que les autres, et fermée pendant que dure la fonte, communique par
un conduit en argile à une sorte de réservoir en pisé destiné à
recevoir le fer quand l’opération est terminée. Pour l’obtenir
on empile dans le fourneau par couches superposées le minerai et le
charbon. Ce dernier est excellent et donne une chaleur suffisante. On
le fabrique surtout avec le bois du caïl-cédrat, du vène et du
gonakié. Quand le four est chargé, on l’allume par la base et
on souffle vigoureusement de façon à accélérer le plus possible
la combustion. La cheminée est, de plus, construite pour donner un
vigoureux tirage. Aussi l’opération se fait-elle en peu de temps
quand le feu est bien allumé. Lorsqu’on juge que la fusion est
complète, on débouche l’ouverture dont nous avons parlé plus
haut et le métal coule dans le réservoir ménagé à cet effet,
et où on le laisse refroidir. Le fer ainsi obtenu n’est pas de
la fonte et il a toutes les qualités du fer absolument pur. Les
forgerons seuls pratiquent ce métier avec leur famille, et c’est
à eux qu’incombe le soin de fabriquer tous les objets dont les
noirs se servent pour leurs travaux agricoles. Couteaux, haches,
pioches, ainsi que sabres et poignards sont fabriqués avec ce fer
qu’ils travaillent au marteau et à l’enclume après l’avoir
fait rougir au charbon de bois dont ils entretiennent la combustion
avec des soufflets en peaux de boucs et qui sont manœuvrés par leurs
aides. Chaque habitant du village qui a besoin de leurs services
leur paye une certaine redevance proportionnée à l’importance
des commandes.
A dix heures vingt minutes, nous arrivâmes enfin à Médina-Dentilia,
par une chaleur très supportable tempérée par une bonne brise
de Nord-Est.
De Laminia à Médina-Dentilia, la route suit à peu près une
direction générale Est, et la distance parcourue est environ de
32 kil. 500 m. Elle ne présente, pour ainsi dire, pas de grandes
difficultés. Seul, le passage du Daguiri-Kô et du Koumountourou-Kô
nous a un peu retardé.