_La galette pour chevaux_ pourrait être utilisée avec profit. Nous

avons pu constater, qu’au début, les animaux originaires du

Soudan ne la mangent qu’avec difficulté. Mais ils finissent

par s’y habituer rapidement. Nourris simplement avec du mil,

ils ne mangent que péniblement l’orge et l’avoine qui entrent

dans sa composition. Mais deux ou trois jours suffisent pour les y

habituer. Le fait suivant en est une preuve évidente. Lorsque je

suis arrivé à Nétéboulou (Haute-Gambie), j’avais pour monture

une jument indigène originaire du pays de Nioro, d’une maigreur

extrême, véritable cheval de l’apocalypse, comme l’appelait un

de mes amis, le matin du jour ou je quittai Kayes. Elle n’avait,

en raison de son origine, jamais été nourrie qu’avec du mil ;

à Nétéboulou, je ne pouvais plus lui en donner ; il n’y en

avait même pas pour mes hommes et les habitants du village. Je fus

donc obligé de ne la nourrir que de galettes et d’herbes vertes,

le fourrage manquant absolument à l’époque de l’hivernage. Il

me fallut six jours pour l’y habituer. Pendant plus d’un mois,

elle ne vécut que grâce à ces rations de guerre. Quand les

galettes vinrent à manquer, elle mourut d’anémie pernicieuse en

peu de jours.

J’avais en plus, comme animal de charge, une mule d’Algérie,

habituée par conséquent à l’orge. Dès le premier jour que je

lui donnai des galettes, elle les dévora de suite avec avidité. Bien

qu’elle ne fût nourrie que de ces rations de guerre et de fourrage

vert, elle se maintint en bonne santé et engraissa même. Je me

souviens combien elle était admirée des habitants du village, et sa

mort, survenue à la suite d’un accès pernicieux, stupéfia tout

le monde. Détail important : quand elle mourut, il y avait plus de

quinze jours que ma provision de galettes était épuisée. Elle ne

se nourrissait plus que d’herbes.

La seconde monture que j’eus en remplacement de la jument

était un vigoureux cheval que je devais à la complaisance de

mon excellent ami le capitaine Roux, de l’infanterie de marine,

commandant du cercle de Bakel, qui me l’avait envoyé selon les

instructions de M. le commandant supérieur. C’était un animal

qui mangeait beaucoup. Pendant les 24 jours que je fus obligé

de passer à Mac-Carthy, étant à bout de forces et miné par la

fièvre, je n’avais, pour l’alimenter, que le mil rouge et dur

de Sierra-Leone, que je devais à la générosité de la Compagnie

Française, mais que l’animal refusait obstinément. J’avais

heureusement trouvé plusieurs caisses de galettes que M. le Dr Heckel

m’avait expédiées par l’un des navires de la Compagnie. Pendant

24 jours, l’animal ne mangea que cela et je ne m’aperçus pas

au départ qu’il eût maigri ou qu’il eût perdu quoi que ce

soit de sa vigueur.

Il en fut de même, du reste, pour le cheval de Nétéboulou

qui m’accompagnait. Cet animal, de plus, fut sujet, pendant

les premiers jours de notre arrivée, à de fréquents accès de

fièvre. Quand nous quittâmes Mac-Carthy, il était complètement

remis et fit toujours son service. Je ne veux point dire que l’usage

des galettes amena sa guérison ; mais je ne puis m’empêcher de

croire qu’elles y aidèrent beaucoup.

Il fallut trois jours pour habituer ces bêtes aux rations à base

de kola. Voilà certes des résultats probants ; quoi qu’on en

ait dit et quoi qu’on en puisse dire encore, nous ne pouvons nous

empêcher de conclure que le kola est appelé à jouer, un jour ou

l’autre, un grand rôle au Soudan dans la vie des Européens et

dans l’existence des animaux que nous y employons.

Je fus très heureux de l’arrivée à Laminia de cette caravane

de marchands de kolas, car cela me permit d’en renouveler ma

provision, qui commençait singulièrement à s’épuiser. Bien

que nous fûmes très-près du marché de Kédougou, je les payai

encore très cher. Je ne pus pas m’en procurer à moins de 7

francs le cent et encore je fus obligé, pour ne pas être plus

écorché, de les faire acheter par Almoudo, en lui recommandant

bien de ne pas dire qu’ils étaient pour moi. Je procédais, du

reste, toujours de cette façon quand j’avais quelque chose à

acheter aux dioulas. Ces honnêtes commerçants ne manquent jamais

de mettre en pratique l’axiome que j’avais entendu formuler un

jour à Kayes par un forgeron indigène employé au chemin de fer :

« Les Blancs, disait-il, ne sont venus chez nous que pour nous

donner de l’argent » ; aussi peut-on être assuré qu’ils nous

feront toujours payer n’importe quoi le double ou le triple de

sa valeur. Je savais qu’Almoudo était foncièrement honnête et

incapable de me tromper. Je me suis toujours très-bien trouvé de

l’avoir chargé de mes achats.

La case dans laquelle je fus logé à Laminia était située non loin

de celle où se tenait l’école des marabouts. Les Diakankés sont

tous musulmans fanatiques, pratiquant dévoiement et réellement

militants. Ils se sont toujours rangés sous la bannière de tous

les faux prophètes qui surgissent si souvent malheureusement au

Soudan. El Hadj Oumar n’eût pas de peine à les entraîner à

sa suite, et dernièrement encore, ils combattirent aux côtés du

marabout Mahmadou-Lamine contre nous et lui donnèrent asile dans le

village de Dianna, dans le Diaka, lorsque nos colonnes l’eurent

chassé du Bondou. Ils écoutent avec ferveur leurs marabouts,

pratiquent avec assiduité leurs enseignements et ne manquent pas

de se rendre régulièrement à l’école des jeunes Talibés

(disciples). Là, sous la direction d’un marabout, ils apprennent

à lire et à écrire l’arabe, et surtout à psalmodier les versets

du Coran. Dans une case spécialement affectée à cet usage, ils

sont réunis dix ou douze depuis le lever du soleil jusqu’à son

coucher. On commence d’abord à leur apprendre à lire, et, pour

cela, on leur fait répéter maintes fois le verset du saint livre

que le marabout a écrit sur leur planchette de bois. Puis, on leur

apprend à écrire. Mais on ne néglige pas pour cela leur instruction

religieuse. Plusieurs heures y sont consacrées chaque jour, et rien

n’est énervant pour l’Européen comme de les entendre psalmodier

en chœur les versets du Coran dont on leur inculque les principes. Le

papier est absolument inconnu dans les écoles. Il n’y a guère que

les marabouts qui en possèdent quelque peu et encore ne le prodiguent

ils pas. Ils s’en servent pour copier le Coran dont tout fervent

musulman doit avoir au moins un exemplaire écrit de sa main. Les

élèves, pour écrire, se servent d’une petite planchette en bois

bien poli. C’est sur cette planchette qu’ils transcrivent la

leçon du jour, à l’aide d’un petit morceau de bambou taillé

en pointe qui leur sert de plume. L’encre est fabriquée avec

un peu de noir de fumée obtenu en faisant griller des arachides

et dissous dans un peu d’eau. Cette encre, on le comprend, est

assez pâle et peu fixe. Il suffit de passer un peu d’eau sur la

planchette pour faire disparaître immédiatement les caractères qui

y ont été tracés. D’après ce que nous venons de dire, on peut

voir que la planchette des jeunes Talibés n’est autre chose que

l’ardoise dont nous nous servons dans nos écoles primaires. —

L’eau qui a servi à laver l’écriture d’un grand marabout

est, paraît-il, une panacée universelle. Il suffit de la boire

pour être immédiatement guéri de n’importe quelle maladie. Je

n’ai pas besoin de dire, que dans chaque village, il existe encore

des musulmans fameux qui exploitent ainsi la crédulité de leurs

coréligionnaires. Car, là comme ailleurs, tout se paye. Un malade

est-il désespéré, on va trouver le marabout. Celui-ci fait un

salam, écrit sur sa tablette un ou deux versets du Coran, les lave

ensuite en ayant bien soin de ne pas perdre une goutte du précieux

liquide, et fait avaler cette originale potion au moribond. Coût

de la présente, cinq ou six moules de mil ou une vingtaine de

kolas. Cela n’empêche pas le malade de mourir. Malgré cela, la

famille paye sans murmurer. On se contente simplement de dire que si

le gris-gris n’a pas réussi, c’est uniquement parce que l’on ne

l’avait pas payé assez cher. Ce simple raisonnement suffira pour

bien faire connaître au lecteur le fanatisme de ces gens-là. Il

n’est pas étonnant dès lors, que vu leurs bonnes dispositions,

les marabouts abusent de la situation exceptionnelle qui leur est

faite et se livrent sans pudeur à leur malhonnête industrie.

Les enfants, dans ces écoles, payent à leur professeur une petite

redevance en mil, poulets, etc., etc. Ils doivent, de plus, le soir,

à la sortie de la classe, aller dans le village quêter de porte

en porte pour le marabout qui les instruit. Il est rare qu’ils

reviennent les mains vides et ils lui portent régulièrement tout

ce qui leur a été donné, sans en rien détourner.

Je crois bien, malgré toute leur assiduité, que la classe ne fut pas

régulièrement faite pendant la journée que je passai à Laminia ;

car l’arrivée d’un blanc dans un village noir est toujours un

gros événement. Chacun veut le voir, lui parler, et les jeunes

élèves ne furent pas les derniers à venir me visiter. Aussi ne

fut-ce guère que dans la soirée, et encore pendant peu de temps,

que je les entendis psalmodier leur leçon du jour.

Vers cinq heures du soir, quand je sortis un peu dans la cour

de l’habitation pour prendre l’air au coucher du soleil,

je pus assister à une séance de tatouages assez originale pour

que je la raconte ici. D’une façon générale, le tatouage est

peu usité chez les Noirs. Par tatouages j’entends les dessins

bizarres, étranges et burlesques que l’on voit sur le corps des

indigènes de certaines îles océaniennes. Chez les noirs du Soudan,

et particulièrement chez les peuplades de race Peulhe et Ouolove, il

n’y a guère que les lèvres et les gencives qui soient l’objet

de pratiques de ce genre. Cette coutume est bien plus fréquente

chez la femme que chez l’homme. Elle consiste à tatouer en bleu

foncé tirant sur le noir, la lèvre inférieure, et en bleu clair

les gencives. L’opération est pratiquée presque uniquement

par les femmes de cordonnier. Nous avons pu en suivre exactement

tous les détails et ils sont assez curieux pour que nous n’en

omettions aucun.

La femme qui opère s’asseoit à l’extrémité d’une natte,

les jambes étendues et écartées. Le ou la patiente s’étend

sur le dos, la tête reposant sur le pagne de l’opérateur, entre

ses jambes.

[Illustration : Femme Toucouleur (Sénoudébou).]

L’appareil opératoire est des plus simples. Il se compose :

1o d’une poudre noire très fine contenue dans une corne de

bœuf ou de chèvre, et obtenue par la calcination d’arachides

pilées ensuite et réduites en poudre absolument impalpable ; 2o

un ou plusieurs chiffons ; 3o de l’appareil qui sert à faire les

piqûres. Cet instrument se compose d’une demi-douzaine environ

de dards d’Accacia très acérés et fortement attachés ensemble.

Le patient couché, comme je l’ai dit plus haut, l’opérateur lui

relève la lèvre supérieure de la main gauche, s’il s’agit de

tatouer les gencives supérieures ; avec la droite et principalement

à l’aide du pouce, il étend sur la gencive une petite couche de

poudre d’arachides calcinées ; puis, à l’aide de l’instrument

décrit plus haut, il pratique des piqûres multiples sur toute la

gencive, de façon à ce que le sang jaillisse. Ceci fait, et lorsque

la victime a craché tout le sang ainsi extrait, l’opérateur essuie

avec le chiffon (lequel sert à tout le monde), en appuyant fortement,

puis, à l’aide du pouce de la main droite, il applique sur la

gencive une couche relativement épaisse de poudre d’arachides en

appuyant fortement. L’opération est faite. Mais pour qu’elle

réussisse, on comprend qu’il est nécessaire que la poudre reste

en contact pendant plusieurs jours avec la partie intéressée. Pour

cela, le patient est obligé de parler le moins possible ou, tout

au moins en parlant, de s’efforcer de ne pas remuer la gencive

tatouée. Il faut boire et manger avec mille précautions ; enfin,

faire en sorte de ne pas enlever la couche de poudre qui doit

produire le tatouage. Deux ou trois jours suffisent pour cela, et,

alors, après s’être bien lavé, on constate que la gencive a

cette belle couleur violacée si appréciée des élégantes.

Beaucoup de femmes se colorent aussi les gencives supérieures et

inférieures, ainsi que la lèvre inférieure, ou bien seulement

les gencives. Mais il est rare, lorsque la lèvre inférieure est

tatouée, que les gencives ne le soient pas.

Le tatouage de la lèvre inférieure se fait absolument comme

celui des gencives. Il est bien plus douloureux. Cela se comprend

aisément. De plus, la grosseur de la lèvre est de beaucoup accrue,

ce qui augmente en même temps considérablement le prognathisme,

qui est, comme on le sait, considéré chez les noirs comme un des

principaux attributs de la beauté.

Il est très rare que la lèvre supérieure soit tatouée.

En général, les hommes ne se livrent pas à ces

pratiques. Quelques-uns, cependant, se font tatouer les gencives

supérieures seulement. C’est encore peu fréquent, et cela ne se

voit guère que chez les jeunes gommeux.

Parfois, lorsqu’à la suite d’une plaie, il est resté une

cicatrice à la figure, dont le tissu est plus clair que la peau qui

l’entoure, on procède, d’après la technique dont nous venons

de parler plus haut, à un tatouage foncé de cette partie.

La coloration ainsi obtenue persiste pendant deux ou trois mois

environ. Après quoi, il faut recommencer, car elle pâlit rapidement.

[Illustration : Femme Toucouleur (Bakel).]

Les noirs trouvent ce tatouage, chez la femme, très beau. C’est ce

qu’il y a de plus _chic_, me disait un ancien tirailleur. Aussi,

n’y a-t-il guère que les femmes, filles de notables huppés ou

les griotes qui se payent ce luxe. S’il n’est pas coûteux,

il est du moins fort douloureux. Beaucoup d’élégantes reculent

devant cette opération qui est, paraît-il, un véritable supplice,

surtout lorsqu’il s’agit de tatouer la lèvre inférieure.

CHAPITRE XXII

[Illustration : _Niocolo_]

Le Niocolo. — Limites, Frontières. — Aspect général du

pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du

sol. — Climatologie. — Flore, productions du sol, cultures. —

Faunes, animaux domestiques. — Populations, Ethnographie. —

Situation et organisation politiques actuelles. — Rapports du

Niocolo avec les pays voisins. — Rapports du Niocolo avec les

autorités Françaises. — Le Niocolo au point de vue commercial. —

Conclusions.

On désigne sous le nom de Niocolo tout ce vaste territoire

compris dans ce grand coude que forme la Haute-Gambie entre le

Tenda (embouchure du Niocolo-Koba et le massif montagneux du

Sabé). Par sa constitution et son aspect général, le Niocolo

peut être considéré comme le dernier contre-fort Nord du

massif du Fouta-Diallon dont il forme, du reste, une des provinces

tributaires. Il a été particulièrement visité par Bayol, Noirot

et Levasseur, mais il n’en a jamais été fait une description

méthodique. Les quelques notes que nous avons pu recueillir à son

sujet permettront de se faire une idée, bien vague certainement, de

ce qu’il est et de ce qu’il pourra devenir un jour. En tout cas,

il sera facile de se convaincre que, par sa situation géographique,

il sera, dans l’avenir, appelé à jouer un rôle important au

point de vue de notre influence dans ces régions.

_Limites, frontières._ — Le Niocolo, d’après ce que nous avons

dit plus haut, est à peu près compris entre les 12° 58′ et 12°

28′ de latitude Nord et les 14° 58′ et 14° 28′ de longitude à

l’ouest du méridien de Paris. Comme on le voit, il est relativement

étendu si on le compare aux autres pays Noirs que nous avons visités

dans cette partie du Soudan. Il est peuplé en conséquence.

Les frontières sont assez bien déterminées pour qu’il n’y

ait pas à ce sujet de contestation avec les pays voisins. Il est

borné au Nord par la Gambie, au Nord-Est, à l’Est et au Sud par

une ligne fictive assez bien définie. Cette ligne qui, partant du

gué de la Gambie à Tamborocoto, se dirige directement à l’est,

coupe le marigot de Fatafi-Kô et de là se dirige directement au

Sud-Est, jusqu’au marigot de Koumountourou. De ce marigot, elle se

dirige droit au Sud, coupe les marigots de Daguiri, Kobali, Colongué

et aboutit au marigot de Saguiri qui forme la frontière Sud. La

frontière Ouest est formée aussi par une ligne fictive qui, partant

à peu près du marigot de Nomandi, aboutirait au sud au marigot de

Saguiri. Ainsi limité, le Niocolo peut avoir à peu près dans ses

dimensions les plus grandes en longueur du Nord-Ouest au Sud-Est,

environ 110 kilomètres, en largeur de l’Est à l’Ouest 80

kilomètres. Sa superficie est d’environ 7,500 kilomètres carrés.

Il confine au Nord et au Nord-Est au pays de Badon, à l’Est

au Dentilia, au Sud au Sabé et au Coniaguié et à l’Ouest au

Coniaguié et au pays de Damentan. Il est séparé de ces deux pays

par une large bande de terrain absolument inhabitée. Ce qui est

une garantie pour la paix du pays.

[Illustration : Jeune fille malinkée (Badon).]

Quoi qu’il en soit, et bien qu’il n’ait pas de frontières

naturelles bien déterminées, les frontières fictives qui ont

été établies par accord avec les pays voisins sont assez bien

respectées et il n’y a, pour ainsi dire, jamais de contestation

de territoire. Il faut dire aussi que la force et la puissance du

Fouta-Diallon sont des garanties suffisantes pour que les différends,

s’il y en avait toutefois, se règlent à l’amiable.

_Aspect général._ — L’aspect général du Niocolo diffère

absolument de celui des régions que nous avons visitées jusqu’à

ce jour. Il varie de plus selon les parties que l’on examine. On

peut, à ce point de vue, en effet, y considérer deux régions

bien distinctes que des caractères tout particuliers différencient

l’une de l’autre d’une façon absolument indiscutable. En effet,

la région Est est montagneuse et la région Ouest est, au contraire,

un pays complètement plat. Une ligne partant au Nord du gué de la

Gambie, près de Tamborocoto et venant aboutir perpendiculairement au

Sud au marigot de Saguiri, formerait une démarcation assez exacte

entre ces deux régions. Non seulement elles diffèrent d’aspect,

mais encore leurs productions et leur flore sont tout autres. De

plus, tandis que la région montagneuse est excessivement peuplée,

la région des plaines l’est très peu. La région des montagnes

qui confine à la Gambie, est excessivement arrosée ; la région

des plaines l’est moins, bien qu’elle le soit elle-même beaucoup.

La région montagneuse est excessivement pittoresque et diffère

absolument de tout ce que l’on est habitué à voir au

Soudan. Partout, sur tous les sommets des collines, on a devant

soi des horizons immenses qui reposent des plaines et des vastes

étendues couvertes de brousse que l’on rencontre au Nord de la

Gambie. Ici pas le moindre horizon. La vue est bornée par de minces

rideaux d’arbres. C’est la monotonie la plus désespérante. Là,

au contraire, l’œil du voyageur se plaît et se réjouit à

contempler les vastes étendues qui s’ouvrent devant lui. On

éprouve un soulagement délicieux, quand, après avoir franchi

des centaines de kilomètres d’une tristesse inouïe, on arrive

sur ces plateaux élevés où l’air est plus pur et du haut

desquels on peut contempler un ravissant panorama. La poitrine se

dilate délicieusement et l’impression que l’on éprouve fait

oublier pendant quelques minutes l’aridité des terrains qui

vous environnent. La région des steppes du Kalonkadougou et des

pays situés au Nord du Sénégal n’a, dans le Niocolo, rien qui

lui ressemble, et la région des plaines elle-même a un tout autre

aspect. Elle est excessivement vallonée et les vallées des marigots

qui l’arrosent sont couvertes d’une riche végétation. Nous

verrons dans le cours de cette exposition quelles sont, au point

de vue de l’agriculture, les conséquences de ces différences

capitales entre ces deux régions. Nous verrons également quelle

action la région montagneuse peut avoir sur le climat du pays entier.

_Hydrologie._ — A ce point de vue, le Niocolo tout entier appartient

au bassin de la Gambie. Les marigots qui l’arrosent sont tous

tributaires de ce grand fleuve. Ils lui amènent toutes les eaux

qu’ils drainent dans les collines. Aussi leur cours pendant la

saison des pluies est-il absolument rapide. Pendant la saison sèche,

au contraire, ils sont presque complètement desséchés. Leurs

berges sont à pic et leurs lits sont littéralement pavés de roches

parfois volumineuses que leurs eaux entraînent au loin pendant

l’hivernage. Les marigots qui arrosent la région des plaines

sont connus. Ce pays, à peu près désert, n’a pas encore été,

en effet, exploré et étudié. Mais, d’après les renseignements

que nous avons pu nous procurer à ce sujet, tout porte à croire que

les cours d’eau y sont nombreux. Au lieu d’être de véritables

torrents comme ceux de la région montagneuse, ils sont, au contraire,

transformés, en certaines parties de leur cours, en véritables

marécages. Pendant l’hivernage ils coulent paisiblement vers

la Gambie et lui apportent les eaux d’infiltration des vallées

qu’ils arrosent. Pendant la saison sèche, au contraire, l’eau

y croupit et leurs berges sont couvertes de vases. Ils suivent les

variations et les fluctuations du cours de la Gambie. Ce sont, en

un mot, de véritables marigots, apportant au fleuve, pendant un

certain laps de temps, le tribut de leurs eaux et recevant ensuite

son trop-plein.

Le cours de la Gambie elle-même, de l’embouchure du Niocolo-Koba

au gué de Tamborocoto, est fort peu connu. Il serait fort important

et intéressant à la fois qu’une étude sérieuse en fût faite

par des hommes compétents. Pour nous, nous ne pouvons donner à ce

sujet que des renseignements fort incomplets.

La Gambie coule environ pendant soixante-cinq kilomètres, dans le

Niocolo, du gué de Tamborocoto au confluent du marigot de Saguiri,

et environ pendant cinquante kilomètres du gué de Tamborocoto

à la limite extrême, à l’Ouest, du Niocolo. Elle le sépare

dans cette dernière partie de son cours du pays de Badon. Du

gué de Tamborocoto au marigot de Saguiri, elle forme de nombreux

détours. Son cours est interrompu par de nombreux rapides et

le courant y est, de ce fait, excessivement violent en certains

endroits. Elle y serait difficilement navigable. Elle peut être

traversée à gué à Tamborocoto et à Sillacounda. Encore ces

gués sont-ils peu praticables, car le courant y est très rapide et

le lit du fleuve y est encombré de roches excessivement glissantes

qui rendent l’opération difficile, surtout pour les animaux. Les

bords du fleuve sont partout à pic et couverts d’une riche

végétation. Pendant la saison sèche, le niveau des eaux y est très

bas, et, pendant la saison des pluies, il monte parfois de quatorze

à quinze mètres et cela en quelques semaines à peine. Enfin le

fleuve est littéralement infecté de caïmans et on ne saurait,

quand on le traverse, prendre contre eux trop de précautions,

surtout pour le passage des animaux. Il en est qui atteignent des

proportions colossales et leur voracité est telle qu’ils viennent

parfois jusque sur les rives happer des moutons et même des bœufs.

A partir du gué de Tamborocoto, et sur la rive droite en procédant

du nord au Sud, la Gambie reçoit dans le Niocolo les marigots

suivants dont nous allons décrire brièvement le cours :

Le _Fatafi-Kô_, qui vient du désert de Coulicouna.

Le _Bodian-Kô_, qui se jette en face de Dikhoy.

Le _Koumountourou-Kô_. Il suit à peu près une direction

Nord-Est-Sud-Ouest et est formé par deux branches principales

dont l’une passe non loin des ruines de Mansakouko et l’autre

dans les environs du village de Badioula. Dans son cours, qui peut

avoir environ cinquante kilomètres, il passe non loin des ruines

de Tasiliman, à environ huit kilomètres de Médina-Dentilia,

et il coupe là la route de Laminia. Il se jette dans la Gambie

à quatre ou cinq kilomètres environ en aval de Sillacounda. Il

reçoit au Nord un grand nombre de branches qui viennent du désert

de Coulicouna. Au Sud, il reçoit de le _Samania-Kô_, dont on

traverse les deux branches en allant de Laminia à Médina-Dentilia ;

le _Bancoroti-Kô_, qui passe à Médina-Dentilia et qui est presque

à sec pendant la saison sèche ; enfin une dernière branche, moins

importante que les autres, le _Vandioulou-Kô_, passe non loin des

ruines de Oualia.

_Le Daguiri-Kô_ se jette dans la Gambie à environ un kilomètre

en aval de Laminia. On le traverse à peu de distance de ce village

lorsqu’on va à Médina-Dentilia. Il passe à Daguiri et non loin

de Samé. Il reçoit quelques affluents de peu d’importance.

_Le Kobali-Kô_ vient du Gounianta, passe à Fodé-Counda, Kobali

et se jette dans la Gambie à quelques kilomètres en amont de

Samécouta. La direction de son cours est comme celle du Daguiri-Kô,

Ouest-Nord-Ouest, Est-Sud-Est.

Dans la Haute-Gambie · 第 42 / 54 段