avons trouvé dans la Gambie, la Haute-Falémé et jusque dans le
Bambouck, une sterculiacée qui est bien voisine du kola par tous
ses caractères. Nous voulons parler du _N’taba_ (_sterculia
cordifolia_). Partout où nous l’avons vu, il acquiert des
proportions énormes. Il est très commun dans les cercles de Siguiri
et de Bammako. Il nous souvient en avoir vu une belle plantation
aux environs de ce dernier poste. Elle fut créée en 1883, par
notre excellent ami, M. le vétérinaire Körper, et, grâce à
ses soins et à la connaissance approfondie qu’il possède de
la culture, elle s’est rapidement développée. Ne serait-il pas
possible de faire de même pour le kola. Pourquoi ce végétal ne
prospérerait-il pas là où pousse le N’taba ? Aucun essai n’a
encore été sérieusement fait à ce sujet. Seul, mon bon ami, le
commandant Quiquandon, de l’infanterie de marine, en a fait dans
le Kénédougou, pendant son séjour à Sikasso, une plantation qui,
à son départ, était en bonne voie de prospérité. Il nous l’a
lui-même déclaré. Je crois qu’avec des soins on pourrait arriver
à propager ce végétal dans notre colonie. Ce serait une source
de profits considérables. De même, croyons-nous, il serait bon
de tenter dans nos autres colonies tropicales des essais de cette
nature. Déjà aux Antilles, par 14° 5′ de latitude Nord, on a
pu obtenir, sous ce rapport, d’après les avis et les conseils de
M. le professeur Heckel, des résultats satisfaisants. Nous avons
vu des photographies de ce végétal venu dans ce pays et qui ne
laissent aucun doute à ce sujet. C’est là une question sérieuse
à étudier et à élucider au plus tôt, car, nous le répétons,
l’exploitation du kola serait des plus rémunératrices.
[Illustration : Panier à kola.]
_Le Kola au point de vue commercial._ — Le commerce du Kola qui se
fait au Soudan Français est des plus importants. Nous pourrions
même dire que c’est le seul produit qui fasse l’objet
de transactions suivies, et, à ce point de vue, nous sommes
absolument tributaires des colonies anglaises de Sierra-Leone et de
Sainte-Marie-de-Bathurst. Le kola pénètre dans notre colonie par
plusieurs voies, mais les quantités qui nous viennent par la voie
anglaise sont de beaucoup plus considérables.
Saint-Louis qui, lui-même, le reçoit de Gambie et de Sierra-Leone,
n’en exporte au Soudan par Bakel et Médine que de très
faibles proportions. C’est surtout par Mac-Carthy que se fait
l’importation pour tous les pays situés au nord de la Gambie :
Ouli, Kalonkadougou, Sandougou, Bondou, Bambouck.
Nous avons pu, pendant notre séjour dans cette ville, nous
convaincre de l’importance de ce commerce. Nous avons été
heureux de constater qu’il était là tout entier entre les mains du
négoce français, que la Compagnie française de la côte occidentale
d’Afrique représente si avantageusement et si dignement dans toutes
ces régions. Les kolas qu’elle importe lui viennent de Sierra-Leone
par Bathurst. C’est par balles de 25, 50 et 100 kilog. qu’elle les
livre à ses clients de l’intérieur. Ils sont surtout échangés
contre des produits en nature : arachides, cire, ivoire, caoutchouc.
La seconde voie d’importation par laquelle le kola pénètre
au Soudan Français, est celle du Fouta-Diallon. La ville où se
pratiquent le plus les transactions commerciales concernant ce
produit, le plus grand entrepôt est Kédougou, dans le Niocolo. De
tous les points des régions situées entre le Niger et la Falémé,
les dioulas affluent et vont y faire leurs achats. C’est surtout
du mois de novembre au mois de juin que les transactions sont les
plus actives. Elles seraient encore bien plus considérables si les
almamys du Fouta-Diallon n’avaient pas frappé ce produit d’une
taxe exorbitante. Ainsi, tout dioula qui exporte de Kédougou
ou d’un point quelconque du Fouta-Diallon ou de ses provinces
tributaires, le kola doit payer à la sortie une pièce de guinée
ou sa valeur par charge d’âne, soit 50 kilog. et une demi-pièce
ou sa valeur par charge d’homme, soit 25 kilog. Cet impôt est
énorme, surtout si l’on songe que, dans ces régions, une pièce
de guinée vaut de 18 à 25 francs. A Kédougou, tout le commerce
des kolas est entre les mains des Sarracolés, et nous en avons vu
qui opéraient sur de grandes quantités et réalisaient de beaux
bénéfices. Les kolas leur sont apportés du sud par des dioulas,
Peulhs et Malinkés surtout. Les achats se paient en étoffes, sel,
verroterie, poudre et surtout en captifs.
Le kola jouit à Damentan (Haute-Gambie) et dans le pays des
Coniaguiés (contrefort du Fouta-Diallon) de la même faveur que dans
tout le reste du Soudan. Les Coniaguiés en sont particulièrement
friands, j’ai pu le constater à l’empressement avec lequel ils
acceptèrent les cadeaux que je leur faisais de cette graine. Par
contre, ils trouvent difficilement à satisfaire leur gourmandise,
car le kola y est très rare. Bien que Damentan et le Coniaguié
soient relativement peu éloignés de Kédougou, le grand marché
de kolas du Niocolo, ils en reçoivent fort peu par cette voie. La
plus grande partie de ce qu’ils consomment leur vient de Labé et
surtout de Mac-Carthy, elle leur est apportée par les rares dioulas
qui sont assez hardis pour s’aventurer dans leur pays sauvage
fermé à tout étranger. Aussi, le prix en est-il très élevé,
si exorbitant même, que le kola est considéré dans ces régions
comme une marchandise de luxe, et qu’il y fait l’objet d’un
commerce insignifiant. L’arbre à kolas est absolument inconnu dans
ces deux régions, mais j’ai la conviction qu’il y viendrait bien,
en raison de la nature du sol et du climat.
Une autre voie de pénétration est celle du Diallonkadougou
et du Dialloungala. Je n’ai que des données très vagues sur
l’importance du commerce de kola qui se fait dans ces régions,
car je ne les ai pas visitées ; mais je puis affirmer avoir souvent
rencontré, dans mes voyages à travers le Bambouck, des dioulas
qui s’y rendaient pour y faire leurs achats ou qui en revenaient.
La plus grande partie des kolas qui se consomment sur les bords
du Niger vient du Sud et de l’Est par les marchés de Tengrela,
Kankou, et par la voie du Fouta-Diallon par Timbo et Dinguiray.
On ne saurait s’imaginer l’importance de ce commerce dans les
régions comprises dans la boucle du Niger et dans les régions
situées au Sud. Il n’y a qu’à lire l’ouvrage de Binger
pour s’en rendre un compte exact. En parlant du commerce de
l’importante ville de Kong, il dit : « Les filles de l’âge de
six ou sept ans vendent et colportent des kolas dans la ville » ; et
plus loin : « Les femmes des petits marchands, qui sont forcés de
passer au loin une partie de l’année, vivent pendant l’absence
de leurs maris en vendant des kolas, etc. » Nous relevons dans le
passage où il décrit l’important marché de Bobo-Dioulasou :
« Les Haoussas sont très nombreux ici, ils apportent tous du sel
pour emporter des kolas. » A propos du gros village de Ouakara,
il nous dit que l’élément Peulh n’y est représenté que
par quatre familles, et que ce village fait un « gros trafic de
sel et de kolas ». Plus loin, il nous apprend que les caravanes
qui se rendent du sud vers le Haoussa, « sont surtout chargées
de kolas ». « Takla, dit-il plus loin, est un village fort
prospère. Les habitants s’occupent activement du commerce de kola,
et bon nombre de gens de Kong et de Bouabé viennent y faire provision
de ce produit. » Ces quelques citations sont amplement suffisantes
pour montrer toute l’importance de ce produit dans cette partie
du Soudan.
Les kolas qui parviennent à Bakel et à Mac-Carthy sont emballés
dans de grands paniers à l’aide de feuilles très grandes
d’un autre végétal congénère ou de l’arbre producteur
lui-même. Ces paniers pèsent de 25 à 100 kilog. environ. Ainsi
préparée, la graine se garde longtemps intacte et peut impunément
se transporter. Mais, dans l’intérieur, ce procédé n’est
pas pratiqué. De semblables charges sont très lourdes et très
encombrantes pour les moyens de transport dont disposent les
Dioulas. Tout, en effet, est porté dans ces régions à tête
d’homme ou au moyen d’ânes. Aussi l’emballage est-il bien
différent. Les kolas sont toujours noyés dans une grande quantité
de larges feuilles d’une Sterculiacée quelconque, ou, à défaut,
de paille de _fonio_ légèrement humide. Le panier, au lieu d’être
rond, a une forme elliptique.
Il est tressé à l’aide de jeunes tiges d’arbres et présente des
mailles assez longues, de façon, sans doute, à être bien aéré,
afin d’éviter probablement la fermentation des graines. Il est
porté à tête d’homme, et deux cordes, fixées à la partie
antérieure, permettent au captif de maintenir l’équilibre
sans trop de fatigue. Les charges d’ânes sont, le plus souvent,
emballées dans de vieilles toiles ou dans des pagnes hors de service
et solidement ficelées à l’aide de cordes faites avec des fibres
de bambous ou de baobab. C’est ainsi que les kolas arrivent sur
les marchés de Bakel, Kayes, Médine, Bafoulabé, Kita, etc.
Le commerce de détail est des plus répandus. On peut dire que,
dans tout le Soudan Français, il n’y a pas de village de quelque
importance qui n’ait ses marchands de kolas. Dans les centres
importants, c’est au marché que se tiennent les débitants. Dans
les petits villages, c’est dans les cases même qu’ils installent
leurs produits. En tout lieu, ils ont rapidement écoulé leur
marchandise.
Les prix en sont excessivement variables. Ils dépendent sur tout du
plus ou moins grand éloignement des centres de production et de la
plus ou moins grande abondance des arrivages. Dans certains villages
du Bambouck, nous les avons vu vendre dix centimes l’un ; à Bakel,
à Kayes et à Médine, ils sont un peu moins chers, et à Bammako, il
nous est arrivé de les payer en moyenne quinze à vingt centimes la
pièce. Il faut dire aussi que, là, ils sont beaucoup plus volumineux
que dans les régions situées plus à l’Ouest. En général, le
kola blanc est bien plus estimé que le kola rouge. Aussi se vend-il
un peu plus cher partout ; mais, en général, les deux espèces
sont mélangées à peu près en parties égales dans les achats.
Nous ne saurions évaluer en argent l’importance de ce commerce,
mais nous pouvons affirmer qu’il est très considérable et doit
donner lieu à un chiffre important d’affaires.
_Rôle que joue le kola dans la vie des indigènes au Soudan._
— Le kola joue un rôle important au Soudan français dans la
vie des indigènes. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire
les relations de voyages faits dans ce pays par les différents
explorateurs qui l’ont visité. Il a fallu que les indigènes lui
trouvent des propriétés bien salutaires pour qu’ils l’aient en
si haute estime. Dans presque toutes les circonstances de leur vie
sociale on les voit utiliser cette graine. Ainsi, chez les Bambaras
et les Malinkés, s’agit-il d’un serment, c’est sur le kola
qu’ils jurent. Voici comment on procède à cette cérémonie. Une
contestation s’élève-t-elle entre deux noirs, un homme en
accuse-t-il un autre, les anciens et les notables devant lesquels
est portée l’affaire font comparaître l’accusé. S’il nie ce
qu’on lui reproche, on lui fait prêter serment sur le kola. Pour
cela, le forgeron principal (il ne faut pas oublier que les forgerons
sont les prêtres dans les pays Malinkés, Mandingues et Bambaras),
prend un kola bien sain. Il fait placer devant lui celui qui va
jurer. Il allume alors un petit feu de paille et y passe le kola,
sans doute pour le purifier, puis le prenant de la main gauche,
il le pique en maints endroits avec la pointe de son couteau en
prononçant la formule du serment. Ces piqûres sont faites pour
bien montrer que le kola est sain.
Voici la formule la plus ordinaire de ce serment : « Je jure que je
n’ai pas fait ce dont on m’accuse ; si je mens, je veux que ce
kola que je vais manger m’empoisonne dans tant de jours ». Cette
formule est répétée mot par mot par l’accusé au fur et à mesure
que le forgeron la prononce. Ceci fait, le kola est immédiatement
mangé en entier et celui qui vient de jurer est tenu de boire une
calebasse d’eau pour bien prouver qu’il ne triche pas. Ce serment
est le plus terrible qu’un Malinké ou un Bambara puisse prononcer,
et il est bien rare qu’il accepte de se soumettre à cette épreuve
s’il se sent coupable. Sans doute, il pourrait aussi bien jurer
sur le couscouss, le poulet, la viande ; mais aux yeux de tous,
les serments ainsi prononcés ne valent pas ceux qui sont prêtés
sur le kola.
Autre fait : Il me souvient avoir lu quelque part, et dans je ne
sais trop quel récit de voyage, que lorsqu’un Malinké ou un
Bambara voulait demander une jeune fille en mariage, il envoyait au
père huit kolas blancs. Si celui-là acquiesçait à la demande, il
renvoyait au prétendant deux kolas blancs ; dans le cas contraire,
il lui faisait parvenir un kola rouge.
Dans les offrandes que les Bambaras et les Malinkés font à
leur divinité, ce sont toujours les kolas qui sont en plus grand
nombre. Je n’ai pas besoin de dire que, seuls, les forgerons en
profitent. De même, ils déposent des kolas sur la sépulture de
leurs parents et de leurs amis les plus chers.
Si on veut honorer un chef, on lui offrira toujours des kolas et,
de préférence, des kolas blancs. Tous ceux qui ont vécu au Soudan
en ont reçu et donné bien des fois durant le cours de leurs voyages
dans cette région. Enfin, si on mange un kola, le plus grand honneur
que l’on puisse faire à un noir est de partager avec lui. Dans
ce cas-là, on doit détacher les deux cotylédons qui sont unis
entre eux et en offrir un à son convive. Nous pourrions multiplier
à l’infini les exemples et les faits de ce genre. Ceux que nous
venons de citer suffisent amplement, croyons-nous, pour démontrer
combien le kola jouit d’une haute estime chez les peuples du Soudan.
Il y a longtemps que les noirs ont reconnu combien cette graine
précieuse avait sur leur organisme une heureuse action. Ils lui
attribuent toutes sortes de vertus curatives. Ils l’emploient
couramment contre les migraines, céphalalgies, diarrhées,
dysenteries et surtout contre l’impuissance. Mais c’est
principalement quand le noir a une longue course à faire qu’il
s’en sert de préférence. Il dit que le kola fait marcher plus
vite, calme la soif, empêche la fièvre, fait trouver l’eau la plus
mauvaise excellente et, enfin, remplace la viande. Le kola les fait-il
marcher plus vite ? Nous ne croyons pas que cette accélération de
la marche soit exacte. Disons plutôt que son emploi rend la fatigue
moins sensible et permet de marcher plus longtemps. Il me revient,
à ce sujet, à la mémoire, un fait que je tiens à relater ici et
qui me semble probant.
En 1888, lorsque j’étais commandant du cercle de Koundou, je
reçus, un jour, un pli de M. le commandant supérieur du Soudan avec
ordre de le faire parvenir au plus tôt à M. le commandant du cercle
de Bammako. Je fis immédiatement appeler le courrier habituel du
poste, Ahmady-Silla, et lui donnai la consigne de se rendre dans le
plus bref délai à Bammako. Je lui demandai ce qu’il désirait
comme vivres de route : _du sucre_, répondit-il, _du biscuit et
des kolas_. Avec ce simple viatique, il s’engageait à être le
lendemain rendu à destination. Je lui fis donner immédiatement ce
qu’il demandait, et il se mit en route aussitôt. Le lendemain,
à une heure de l’après-midi, je recevais une dépêche de M. le
commandant de Bammako m’accusant réception du pli.
Mon homme était parti à dix heures du matin : il avait donc mis
vingt-six heures pour faire les 135 kilomètres qui séparent Koundou
de Bammako. Il fit le trajet de retour en un laps de temps aussi
court et quand je lui demandai s’il était fatigué : « Non pas
beaucoup, mais un peu, parce qu’il y en a bien bouffé _Gourou_
(Kola) » (sic). Le fait n’a pas besoin de commentaires.
Le kola calme la soif et fait trouver l’eau la plus mauvaise
excellente. Comme preuve à l’appui de cette opinion des noirs,
nous pourrions citer les noms de bien des officiers qui, comme nous,
ont fait au Soudan un usage fréquent du kola. Nous nous contenterons
d’affirmer ce fait, pensant bien qu’une expérience de près
de cinq années sur laquelle repose notre assertion suffira pour
convaincre les plus incrédules.
Les noirs remplacent volontiers la viande par le Kola ; chacun sait
que l’usage de la viande est très restreint dans les villages
du Soudan. Il faut une circonstance grave pour qu’on immole un
bœuf. Aussi les noirs mangent-ils souvent beaucoup de kolas et
prétendent-ils que cette graine peut remplacer la viande. Nous ne
saurions dire jusqu’à quel point ce fait est exact. Il me souvient
qu’à Mac-Carthy, pendant le séjour que nous y fîmes en 1891,
la plupart de nos hommes furent atteints par la fièvre, et de plus
la viande manquait souvent. Aussi leur donnais-je fréquemment des
kolas, et ils ne s’en plaignaient pas, bien au contraire.
Les noirs regardent encore le kola comme un puissant aphrodisiaque. On
sait combien les peuples primitifs tiennent à conserver le plus
longtemps possible leur vigueur génésique. Aussi les peuples du
Soudan, dans ce but, font-ils une ample consommation de Kolas. Jeunes,
les hommes en mangent pour augmenter leur virilité ; vieux,
pour la voir reparaître s’ils l’ont perdue, et il n’est pas
rare de voir des vieillards réduire en poudre le kola à l’aide
d’une râpe qu’ils confectionnent avec de vieilles boîtes à
sardines. N’ayant plus de dents, ils sont obligés de le réduire
en poudre pour pouvoir l’avaler et l’absorber. Nous ne saurions
dire si le kola possède réellement cette propriété si appréciée
des noirs. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il jouit
universellement au Soudan de cette réputation et qu’il donne,
surtout aux jeunes gens, une excitation assez durable. Je doute
qu’il agisse de même sur les vieillards.
Les indigènes ne se servent pas seulement du kola dans
l’alimentation comme médicament. Ils s’en servent aussi comme
teinture. Le kola possède une matière colorante rouge dont ils se
servent pour teindre leurs fils et même, dans certaines régions,
pour se teindre la barbe.
Nous empruntons ces détails à l’excellent livre du capitaine
Binger. Il dit, en effet, en parlant de Bobo Dioulasou : « On y
trouve aussi des bandes de coton de Taganora, des fibres d’ananas
écrues, rougies au kola ou teintes à l’indigo pour broder les
vêtements. » Plus loin, à propos des femmes de Kong : « Les
femmes s’occupent beaucoup d’utiliser les feuilles d’ananas,
en confectionnant du fil avec leurs fibres. Mis en écheveaux, ce fil
est vendu écru ou teint en rouge minium à l’aide de kola ou en
bleu avec l’indigo, ou en jaune avec le souaran. » Nous ne croyons
pas que, à part les régions visitées par Binger, le kola jouisse
au Soudan français d’une grande faveur comme substance colorante.
Nous terminerons ce chapitre par quelques dernières citations
destinées à bien montrer toute l’importance que le noir attache au
kola. Dans la relation de son voyage au pays de Ségou, Mage rapporte
le fait suivant : « Le 8 juillet 1865, à trois heures dix minutes,
Ahmadou se mit en marche ; en même temps, il m’envoyait 100 gourous
par Samba N’Diaye, qui, comme un vrai roué, au lieu de m’en dire
le nombre, me dit : « Je t’apporte des gourous ». Et il m’en
donna quelques poignées, puis affecta de chercher dans son guiba
(poche sur le devant de la poitrine), de sorte que, croyant qu’il
n’en avait plus que quelques-uns, je lui dis : « Si tu en as encore
garde-les pour toi ». Il ne m’en avait donné que 32 et en avait
encore 48, car les gourous se comptent comme les cauris, 80 pour
100. Le soir, je le sus et lui en réclamai quelques-uns, et bien
qu’il dit les avoir tous mangés ou donnés, je lui en fis rendre
10 ou 15. C’était, en ce moment, une marchandise précieuse, _car
il allait falloir se tenir éveillé_. » Plus loin, lors du siège
de Sansandig, les habitants, pour narguer l’armée d’Ahmadou,
lui criaient du haut des murs de la ville : « Allons donc Foutankés
(hommes du Fouta), venez donc au moins nous attaquer, il ne manque
rien ici, voici des gourous ». Et pour complèter l’ironie,
ils leur lançaient des poignées de kolas.
Ces deux faits suffisent pour prouver ce que nous avions avancé et
n’ont pas besoin de commentaires.
_Rôle que le kola est appelé à jouer dans l’alimentation des
Européens au Soudan Français._ — Nous connaissons aujourd’hui
exactement toutes les propriétés physiologiques du kola, et nous
savons que les vertus attribuées par le noir à cette graine ne sont
pas imaginaires. Ce que depuis des siècles l’instinct de la bête
a révélé à l’homme primitif, nous en sommes encore, nous hommes
de science et de travail, à le discuter, malgré les données les
plus précises. Il faut avouer que le dernier des nègres est plus
heureux que nous. Son instinct ne le trompe pas, tandis que notre
science nous est parfois bien inutile et bien infidèle. Pourquoi
chercher à tous les faits observés des explications qui ne seront
jamais qu’à la portée d’un petit nombre d’initiés ? Pourquoi
ne pas admettre simplement la réalité du fait brutal et ne pas se
contenter des résultats indiscutables d’une expérience plusieurs
fois séculaire ? Pourquoi enfin, le kola, agissant sur l’organisme
du noir, n’agirait-il pas de même sur celui du blanc ? Nous avons
vu, constaté, enregistré maintes fois les bienfaits de cette
substance, non seulement sur les indigènes, mais encore sur les
Européens. Nous nous en sommes servi pendant toutes les campagnes
que nous avons faites au Soudan et, en en usant modérément, nous
nous en sommes toujours bien trouvé. Nous pourrions citer des noms
de camarades qui pensent absolument comme nous après expérience.
Je ne doute pas que l’usage modéré du kola serait d’un effet
salutaire sur l’organisme trop souvent affaibli et débilité
des soldats qui font campagne au Soudan. Il y a là des essais
sérieux à tenter, et au Soudan Français, pays du kola, rien
n’a encore été fait de méthodique à ce sujet. Il n’eu a
pas été de même partout et dans d’autres colonies ; en France
même, des expériences sérieuses ont été faites par des hommes
dont la compétence en semblable matière ne saurait être mise en
doute. Les résultats ont été concluants. Nous-même nous avons
cru de notre devoir de nous en occuper sérieusement pendant notre
dernier voyage, et, bien que notre opinion soit de peu de poids dans
une si importante question, nous ne craignons pas de l’écrire
ici et de faire connaître ce à quoi nous sommes arrivé. Nous ne
parlerons pas de l’emploi en nature du kola. Après ce que nous
venons de dire, nous estimons, n’en déplaise à nos adversaires,
que la cause est dès maintenant entendue et jugée. Le procès
est gagné. Nous ne relaterons ici, sans aucun commentaire, que
les résultats des essais tentés par nous sur les hommes et les
animaux avec les rations de guerre au kola formulées par M. le
Dr Heckel, professeur à la Faculté des sciences de Marseille,
dont la compétence scientifique et la haute autorité morale sont
universellement reconnues.
_La galette_ (formule du Dr Heckel) _pour hommes_ que nous avons
expérimentée sur nous-même nous a donné de bons résultats et
nous avons pu, en nous en servant pendant la première partie de
notre voyage, faire, sans trop de fatigue, de longues, de très
longues étapes. Sans doute cette composition n’est pas parfaite,
mais nous estimons que, telle qu’elle est, elle pourrait rendre de
grands services, surtout si elle était méthodiquement administrée
et si son usage en était surveillé par des hommes compétents
et observateurs.