Dans la soirée, un chef de village des environs qui s’y

trouvait de passage vint me faire visite. Notre entretien fut

à un moment donné interrompu par un incident que je tiens à

relater ici, car il montrera que, bien que les Malinkés subissent

l’influence de l’Islamisme, ils n’ont pas abandonné toutes

leurs superstitions. Mon petit domestique Gardigué Couloubaly jouait

devant la porte de ma case avec un petit oiseau dont il s’était

emparé le matin pendant l’étape. Il lui avait attaché un

morceau de fil à une patte et il le faisait voler, non sans le

brutaliser. C’était un de ces jolis petits passereaux que l’on

désigne sous le nom de « petit Sénégalais ». Le chef l’ayant

aperçu me demanda de donner l’ordre à Gardigué de rendre la

liberté au petit animal. Cela lui ferait grand plaisir, ajouta-t-il,

car il était parent de cet oiseau. Son diamou (nom de famille)

était Sidibé. J’y consentis, mais à la condition qu’il me

dirait comment il se trouvait parent de ce petit animal. Donc,

dès que Gardigué, sur mon ordre, eût détaché le fil qui

retenait l’oiseau prisonnier, et dès que notre homme se fût bien

assuré que son parent s’était envolé au loin, il me raconta

la légende suivante que je transcris ici fidèlement : « Un jour,

mon grand-père, le premier des Sidibés, étant allé à la chasse

à l’éléphant, s’égara dans la forêt et malgré toutes ses

recherches ne put retrouver sa route. Il arriva ainsi dans un désert

au milieu duquel il marcha pendant trois jours sans pouvoir trouver de

l’eau pour se désaltérer ; mourant de soif, il s’était couché

un soir se demandant s’il serait encore vivant le lendemain. Au

point du jour, il fut réveillé par un petit oiseau qui chantait

sur l’arbre au pied duquel il s’était étendu. C’était un

« petit Sénégalais. » A peine mon grand-père fut-il debout

qu’il se mit à voltiger autour de lui et devant lui, essayant

de lui faire comprendre qu’il devait le suivre. Mon grand-père

ne douta pas un seul instant que l’oiseau était venu là pour le

sauver. Il le suivit donc partout où il voulut le conduire et vers

le milieu du jour, ils arrivèrent sur les bords d’un ruisseau

où tous les deux se désaltérèrent. Puis l’oiseau reprit son

vol et le conduisit jusque dans son village, où il le quitta dès

qu’il l’eût vu en sûreté. C’est depuis cette époque que

les Sidibés sont parents du « Petit Sénégalais, » car, sans lui,

notre père serait infailliblement mort. Aussi nous est-il interdit

à tous de le tuer, de manger sa chair ou de souffrir qu’on lui

fasse du mal en notre présence ».

Des légendes analogues se transmettent, du reste, dans

toutes les familles au Soudan et chacune est alliée à un

animal quelconque. C’est ainsi que les Keitas sont parents de

l’hippopotame, sans doute parce que leur ancêtre Soun-Dyatta,

d’après la tradition, avait été métamorphosé en hippopotame un

jour qu’il se baignait à Koulicoro, sur le Niger. Les N’Diaye

sont parents du lion, et les Dialo, de la perdrix, si je ne me

trompe. D’autres sont alliés au scorpion, d’autres enfin

au guépard. Le colonel Galliéni, dans la remarquable relation

qu’il a faite de son voyage au Soudan Français, rapporte un fait

curieux à ce sujet, que je crois devoir rappeler ici, car il est

typique. La mission dont il était le chef, pendant son séjour

à Nango, dans le pays de Ségou, avait à la suite d’un réel

danger couru par le Dr Tautain du fait d’un trigonocéphale

qui lui était passé sur le corps sans le mordre heureusement,

découvert dans le toit de la case qu’elle habitait, un nid de

ces malfaisants animaux. On voulut remédier à ce danger permanent

en incendiant le hangar et en en construisant un autre, mais on dut

céder aux prières du cuisinier Yoro, qui, parent du trigonocéphale,

s’était mis à implorer les membres de la mission en leur disant

qu’il leur arriverait malheur s’ils détruisaient des animaux

qui ne leur avaient fait encore aucun mal. Je laisse ici la parole

à l’auteur qui fut lui-même témoin du fait. « Le désespoir

de notre pauvre cuisinier nous fit beaucoup rire et pensant que

nous allions bientôt partir et qu’en somme la reconstruction de

notre hangar allait nous priver d’abri pendant plusieurs jours,

nous avons écouté ses supplications. Yoro était parent de toute

la famille des reptiles ; car quelques jours auparavant, un fait

à peu près semblable s’était présenté. Je le vis arriver

tout ému, me demandant avec insistance à lui prêter deux mille

cauris : « Et pourquoi faire ? » lui dis-je. « Donne toujours,

capitaine ; à mon arrivée à Saint-Louis, tu me retiendras sur mes

gages vingt francs, cinquante francs même si tu veux ». J’eus

bientôt l’explication de son insistance : derrière lui venait un

chasseur Peulh qui venait de s’emparer d’un boa, qu’il avait

sans doute surpris pendant son sommeil et dont la tête et la queue,

fortement liés, l’empêchaient de nuire. Yoro voulait racheter

son parent. Je me laissai encore émouvoir et donnai les deux mille

cauris. Yoro prit délicatement le boa et s’enfonça dans la

campagne avec son précieux fardeau. Nous ne le vîmes reparaître

que le soir, ayant rendu la liberté au serpent. Il ne voulut jamais

nous donner d’explication sur sa singulière parenté ».

De Tomborocoto à Dikhoy la route suit une direction générale

Sud-Sud-Est ; ces deux villages sont distants d’environ quinze

kilomètres.

_19 Janvier._ — Nuit relativement chaude. Le vent de Nord-Est

a soufflé toute la nuit. Ciel couvert ; au réveil, brise de

Nord-Est. Le soleil se lève voilé. Ciel couvert et bas. La

température est assez fraîche. Rosée peu abondante.

A trois heures quarante-cinq minutes du matin, je réveille mes

nemrods. Les préparatifs de départ sont lentement faits et, contre

mes prévisions, les porteurs sont réunis en temps voulu. Aussi

pouvons nous nous mettre en route à quatre heures et demie. Le

chef du village vient m’accompagner jusqu’au delà du tata et

« me mettre dans la bonne route ». Je lui serre la main avant de

monter à cheval, ainsi qu’au fils du chef de Badon qui me quitte

là pour retourner auprès de son père. Je suis encore bien faible,

mais ma santé s’améliore sensiblement.

La route se fait péniblement pour moi, et pour franchir les marigots,

je suis obligé de descendre de cheval et de me faire porter par

mon vieux Samba, le palefrenier, et par mon fidèle Almoudo. A

cinq heures nous traversons le marigot de _Fafa-Kô_ et à cinq

heures quinze celui de _Fangoli_. Il est six heures dix quand nous

passons au petit village de culture de _Médina_ et à travers ses

lougans qui sont immenses et bien cultivés. Ils appartiennent à

Sillacounda et sont situés sur les versants de petites collines qui

s’étendent jusqu’à la Gambie, que nous longeons pendant quelque

temps. Dans cette partie de la route, on chevauche, pendant environ

deux kilomètres, sur la rive gauche de la Gambie et le sentier se

déroule au pied d’une colline à pic dont la hauteur est environ

de 40 à 50 mètres. Il faut en faire l’ascension un peu plus loin

pour arriver au village de _Diengui_.

_Diengui_ est un village Diakanké dépendant de Sillacounda. Sa

population est d’environ 150 habitants. Il est situé au sommet

d’une petite colline et ne possède ni sagné ni tata. De là on a

une vue splendide. Au pied de la colline, la Gambie, à l’horizon,

à l’Est, les plaines immenses du Dentilia, au Sud et à l’Ouest

les collines du Niocolo. C’est un des plus beaux sites que j’ai

rencontré au Soudan. Les habitants de Diengui sont de paisibles

agriculteurs qui sont venus se fixer là pour y cultiver la terre qui

y est très fertile. Nous faisons la halte sous l’arbre à palabres

du village, un superbe fromager (_Bombax_), et la température

s’est tellement refroidie que nous y allumons de grands feux

de brousse pour nous réchauffer. Peu après notre arrivée, le

chef du village, accompagné de ses notables, vint me saluer et

m’offrir une vingtaine d’œufs frais qui sont les bienvenus. En

causant avec lui, il m’apprend que Sillacounda, le village où

j’avais décidé de faire étape, était fort peu éloigné de

Laminia. Ils n’étaient séparés que par la Gambie qui était

guéable, en cette saison, un peu en amont de Sillacounda. « Il

vaudrait mieux que tu passes la Gambie ce matin, en plein jour, et

que tu ailles camper à Laminia, me dit-il, ce serait plus prudent

que de la passer demain matin pendant la nuit. D’autant mieux que

cela te permettrait de partir de très bonne heure pour te rendre à

Médina-Dentilia, qui est très éloigné ». Je me rendis sans peine

à ce raisonnement et dépêchais aussitôt un homme en avant avec

la consigne d’aller annoncer au chef de Laminia que j’irai camper

chez lui aujourd’hui. En passant à Sillacounda, il devait informer

le chef de ce changement d’itinéraire et lui dire de tout préparer

pour qu’en arrivant, je puisse immédiatement passer le fleuve.

Après avoir remercié ce brave chef de son précieux renseignement

et après nous être bien réchauffés, nous nous remîmes en route et

arrivâmes sans encombre à Sillacounda, à huit heures dix minutes.

_Sillacounda_ est un gros village Diakanké d’environ huit cents

habitants. Il est situé sur un petit monticule qui s’élève au

milieu d’une vaste plaine bien cultivée et est à peine distant

de quelques centaines de mètres de la Gambie. Son tata tombe en

ruines, et en maints endroits est remplacé par une simple palissade

en tiges de mil. Les habitants sont des musulmans fanatiques,

grands agriculteurs et éleveurs de bestiaux. Le village possède

un troupeau de 150 têtes environ. Il est mal entretenu, malpropre

et beaucoup de cases tombent en ruines. Par contre, il possède de

nombreux pieds de papayers. Les fruits de cet arbre, à cette époque

de l’année, ne sont malheureusement pas encore mûrs. Nous nous

arrêtons à une centaine de mètres environ du village. Le chef

et les principaux notables viennent m’y saluer ; il me faut leur

expliquer pourquoi je ne reste pas camper dans leur village. Ils

comprennent parfaitement mes raisons, me donnent les conseils et

les indications nécessaires pour le passage de la Gambie et le

chef lui-même m’accompagne jusqu’au lieu où se trouvent les

pirogues. Mais ce palabre nous fait perdre une demi-heure environ

et il commence à faire très chaud quand nous arrivons enfin sur

les bords du fleuve. Aussi ne suis-je pas fâché de m’y mettre

à l’ombre des arbres superbes qui couvrent la rive gauche.

Les porteurs et les animaux remontent un peu le cours du fleuve sous

la conduite du fils du chef et vont traverser au gué qui se trouve

à environ huit cents mètres en amont. Pour moi je passe en pirogue

avec Almoudo, Gardigué et le cuisinier et fais porter sur l’autre

rive mes objets les plus précieux par ce moyen. Ils auraient pu

être mouillés si les porteurs avaient traversé le gué en les

portant sur leur tête, d’autant plus, me dit le chef, qu’en

cet endroit la Gambie est pavée de roches excessivement glissantes.

Mais il me faut attendre au moins vingt minutes avant de pouvoir

traverser, car les pirogues sont amarrées à l’autre rive et elles

appartiennent à Laminia. Celles de Sillacounda ne sont pas là,

les pêcheurs du village, partis à la pêche depuis deux jours,

les ont emmenées.

Cela me permit de voir dépecer un beau bœuf, sur la berge ; à son

sujet, les hommes de Sillacounda me racontèrent qu’il avait été

happé le matin même par un énorme caïman. Pendant qu’il buvait

tranquillement au fleuve, cet immonde animal l’avait brusquement

saisi au museau et l’avait attiré dans l’eau où il l’avait

noyé. Mais les bergers qui gardaient le troupeau lui avaient tiré

plusieurs coups de fusil et lui avaient fait lâcher prise. Le bœuf

avait alors été ramené à la rive, saigné, et on le dépeçait

pour le distribuer entre les gens du village. Les accidents de ce

genre sont communs à Sillacounda. Aussi faut-il avoir soin, lorsque

l’on fait boire les troupeaux, de bien veiller et de tirer sur

chaque caïman qui montre sa tête au large. Le bief de Sillacounda

en est absolument infesté.

La traversée de la Gambie se fit sans aucun accident et nous

abordâmes sur la rive opposée au milieu d’un fourré où je

remarquai de nouveaux échantillons de cette liane dont les indigènes

utilisent le fruit pour la pêche. La pirogue qui nous porta était

creusée dans un tronc de caïl-cédrat. Les dimensions en étaient

relativement très-grandes. Sa longueur atteignait quatre mètres

et sa largeur quatre-vingts centimètres. Le végétal qui avait

donné une semblable bille de bois devait être absolument énorme.

La liane qui donne le fruit dont les indigènes se servent pour

empoisonner le poisson se trouve partout au Soudan et de préférence

sur les bords des marigots. Elle nous a semblé appartenir à la

famille des Cucurbitacées. Sa tige est excessivement volubile et

atteint en longueur des dimensions considérables. Son plus grand

diamètre ne dépasse pas deux centimètres. Elle est munie de

vrilles nombreuses. La face supérieure de ses feuilles est verte,

velue. La face inférieure est également velue, mais elle est

blanchâtre. La tige et les rameaux sont couverts de poils durs

et rugueux au toucher. Le fruit est une capsule déhiscente verte

quand elle est mûre, de couleur marron quand elle est sèche. Cette

capsule, arrivée à maturité, contient des fibres fines, rugueuses,

qui la cloisonnent, et c’est dans ces fibres que sont noyées

les graines. D’après les indigènes, ces fibres ne seraient

toxiques que pour le poisson. Il les écrasent entre les mains,

les jettent dans les marigots et les rivières surtout aux endroits

où le courant se fait à peine sentir. Le lendemain ils reviennent

recueillir le poisson qui a été empoisonné pendant la nuit,

et la pêche est toujours excessivement fructueuse. On peut voir

de nombreux échantillons de ces lianes dans tous les villages du

Kaméra, sur la rive gauche du Sénégal. Les clôtures en tiges de

mil des cases en sont absolument tapissées.

En débarquant sur la rive droite de la Gambie, je trouve mon cheval

tout sellé que mon brave Samba tenait en bride en m’attendant. Dix

minutes après nous arrivions à Laminia, après avoir traversé

de superbes lougans où paissaient de beaux troupeaux de bœufs et

de moutons.

De Dikhoy à Laminia, la route suit une direction générale

S.-S.-Est, et les deux villages sont distants l’un de l’autre

d’environ 18 kilomètres et demi. Cette route est loin d’être

facile. Elle présente deux gros obstacles, le passage du marigot

de Fangoli et celui de la Gambie. Le marigot de Fangoli est peu

large et relativement peu profond ; mais son lit est encombré

de roches et ses bords à pic et formés d’argiles glissantes en

rendent le passage dangereux, pour les animaux surtout. La Gambie, à

l’endroit où on la passe à gué, est large d’environ deux cents

mètres. Son lit est obstrué par de nombreuses roches glissantes

et le courant y est assez rapide. Aussi, le passage demande-t-il

de grandes précautions. On ne doit s’y engager avec des animaux

chargés qu’après l’avoir soigneusement explorée.

Au point de vue géologique, rien de bien particulier à

signaler. Après avoir quitté Dikhoy et jusqu’à un kilomètre

environ de Fangoli, on traverse un terrain couvert de roches et

conglomérats ferrugineux. A partir de Fangoli et jusqu’au village

de culture de Médina, nous n’avons plus que des argiles qui

recouvrent un sous-sol de terrain ardoisier. Médina et Diengui se

trouvent au milieu d’une large bande de latérite qui s’étend

jusqu’à la Gambie. A deux kilomètres de Diengui, elle fait

de nouveau place aux argiles et réapparaît à trois kilomètres

environ de Sillacounda. La plaine qui s’étend devant le village

et le monticule sur lequel il est construit sont uniquement formés

de ce terrain. Il en est de même pour Laminia.

Au point de vue botanique, nous signalerons tout particulièrement

l’extrême abondance des karités. On trouve ce précieux végétal

tout le long de la route et la plaine de Sillacounda en est absolument

couverte. C’est là où j’ai rencontré les plus beaux et les plus

nombreux spécimens de cette espèce végétale. Les lianes Saba y

sont également très abondantes, surtout aux bords des marigots et

sur les rives de la Gambie. Citons enfin la Casse et le Touloucouna.

_La Casse_ est une gousse siliquiforme qui est produite

par le _Caneficier_ (_Cassia fistula_ L.), famille des

Légumineuses-cæsalpinées. Le Canéficier est un arbre assez grand

à feuilles composées, glabres ; fleurs en grappes pendantes à

pétales jaunes. Le fruit, connu sous le nom de Casse, est une

gousse siliquiforme indéhiscente. Sa longueur est environ de

quinze à cinquante centimètres et épaisse de deux à trois

millimètres. Elle est lisse, noire, pourvue de deux sutures

longitudinales, marquées de sillons annulaires qui correspondent

à autant de cloisons transversales. Les graines sont situées entre

ces cloisons et noyées dans une pulpe qui est la partie active. Les

indigènes ignorent les propriétés de la casse, mais se servent

de l’écorce du canéficier, qui contient beaucoup de tannin,

pour tanner leurs cuirs. Le canéficier est assez commun au Soudan ;

mais c’est surtout dans le grand et le petit Bélédougou et dans

le Niocolo que nous en avons relativement vu le plus grand nombre

d’échantillons.

_Le Touloucouna_ appartient à la famille des Méliacées. C’est

le _Carapa Touloucouna_ L. Il croît surtout dans les rivières du

Sud et dans le Niocolo, où nous n’en avons vu du reste que deux

échantillons : il est bien plus particulier à la région la plus

septentrionale dans laquelle il est commun. Ses graines, bouillies

dans l’eau, puis pilées et pressées, donnent une huile onctueuse

et très amère. Sa couleur est d’un jaune pâle et pourrait

servir à la fabrication des savons. Dans les rivières du Sud,

les indigènes s’en servent pour panser certaines plaies. Ils

prétendent qu’en s’en frottant les pieds on peut aussi se

préserver des atteintes de la puce chique (_Pulex penetrans_). Nous

ignorons si au Niocolo on connaît ses propriétés.

_Laminia_ est un gros village d’environ six cents habitants. Sa

population est uniquement composée de Diakankés. Il est situé

à environ un kilomètre de Sillacounda, sur la rive droite de la

Gambie. Il est situé au milieu d’une vaste plaine bien cultivée

et construit sur un petit monticule qui la domine d’environ 20

ou 25 m. Il est dépourvu de tata et de sagné et est très mal

entretenu. Les habitants sont de paisibles agriculteurs qui se livrent

avec passion à la culture de leurs vastes lougans et à l’élevage

de leurs bestiaux. Toute la plaine, en effet, au centre de laquelle

s’élève cet important village, est transformée en immense champ

de mil, maïs, arachides. Ils sont très bien entretenus. Aussi

les greniers regorgent ils de provisions de toutes sortes. De même

ils apportent un soin tout particulier dans l’élevage de leurs

bestiaux. Leurs bœufs sont magnifiques, et ils en possèdent un

troupeau d’environ deux cents têtes. Les moutons et les chèvres

abondent. Ils sont généralement gras et donnent une excellente

viande de boucherie.

Bien que Laminia soit situé sur la rive droite du fleuve, il fait

quand même partie du Niocolo. Ses habitants sont de la même famille

que ceux de Sillacounda.

Laminia me fit un accueil plein de prévenances et les Diakankés

auraient bien voulu me garder plusieurs jours encore, mais je me

vis forcé, à regret, de décliner leurs offres et, malgré la

plantureuse réception que j’y reçus, je décidai quand même de

partir le lendemain matin. Les habitants de Sillacounda ne furent

pas moins obligeants que ceux de Laminia. Peu après mon arrivée,

le chef et les notables vinrent me faire visite et m’apporter

du lait, des œufs et du mil. De plus, ils m’envoyèrent dans

l’après-midi un joli petit bœuf qui fut aussitôt mis à mort

et distribué entre mes hommes et ceux du village.

La journée se passa bien. Le ciel resta couvert, le soleil voilé,

et malgré un fort vent de Nord-Est la température fut très

supportable.

Vers deux heures de l’après-midi, j’entendis tout-à-coup

éclater dans le village de nombreux coups de fusil. Je fis demander

au chef, par Almoudo, ce que cela signifiait. Il me fit répondre que

c’était parce que les marchands de kolas venaient d’arriver,

qu’on brûlait un peu de poudre, selon la coutume, en pareille

circonstance. Le kola joue, en effet, un grand rôle dans la vie

des indigènes du Soudan, et il s’en fait un commerce relativement

important. Nous avons pu faire à son sujet, pendant nos différentes

campagnes au Sénégal et au Soudan, de curieuses observations, et

recueillir des renseignements précieux sur son commerce, le rôle

qu’il joue au Soudan dans la vie des indigènes et celui qu’il

est appelé à jouer dans celle des Européens que les exigences

du service ou de la profession forcent à résider sous ce climat

meurtrier. Bien que cette question soit un peu en dehors de notre

sujet, je ne crains pas de la traiter ici, car j’estime qu’un

travail sur le Soudan serait incomplet s’il n’y était pas parlé

du kola à un point de vue quelconque.

Nous lisons dans la Monographie des kolas africains de M. le

professeur Heckel, le passage suivant qui nous semble bien résumer

ce que nous avons observé sur le kola au Soudan français, et que

notre but est d’exposer plus loin d’une façon aussi détaillée

que possible. « Le _kola_ ou _gourou_, ou _café du Soudan_ (_Cola_

ou _Sterculia acuminata_, R. Brown), vit entre le 5° de latitude Sud

et le 10° de latitude Nord ; il est en plein rapport à dix ans et

peut donner jusqu’à 45 kilogrammes de noix chaque année. Il y a

deux récoltes, l’une en juin, l’autre en novembre. Les graines

de chaque noix pèsent entre 5 et 25 grammes ; les unes sont d’un

blanc jaune, les autres d’un rouge un peu rosé ; de là vient la

distinction entre les kolas rouges et les kolas blancs ; les graines

mises dans un couffin bourré de feuilles qui les recouvrent, peuvent

se conserver fraîches pendant 25 à 30 jours. Sur le littoral, les

deux principaux marchés sont Gorée et les établissements de la

Gambie, le prix des kolas y varie de 225 à 560 francs les 100 kilog.

Le kola est un antidysentérique et un aphrodisiaque puissant ;

comme le maté et la coca, il calme la faim et permet de

supporter de grandes fatigues ; les noirs en font une consommation

considérable. »

Nous n’avons point l’intention de faire ici une élude absolument

complète du kola. Après les savants travaux du professeur Heckel,

de Marseille, nous estimons qu’il n’y a plus rien à dire

sur l’histoire botanique et l’action soit physiologique, soit

thérapeutique, de cette précieuse substance. Nous nous bornerons

simplement à étudier les produits de ce végétal (graines), au

triple point de vue du commerce, du rôle qu’il joue dans la vie

des indigènes et de celui qu’il est appelé à jouer au Soudan

français dans l’alimentation des Européens.

[Illustration : Graines de Kola : A et B, variété rouge ; C,

variété blanche.]

_Lieux de production et culture du Kola au Soudan Français._ —

D’une façon générale, nous pouvons dire que notre colonie

du Soudan français, proprement dite, ne possède aucun lieu de

production du kola. Il n’en est pas de même dans certaines autres

régions soumises à notre protectorat, surtout dans le Sud. Binger

l’a trouvé dans la plus grande partie des régions qu’il a

visitées dans le cours de son voyage au pays de Kong, et, d’après

cet auteur, le kola n’arriverait à maturité qu’à partir du

8° 1′ de latitude Nord, et, à mesure qu’on s’avancerait vers

le Sud, il deviendrait de plus en plus abondant. Il n’a commencé

à le rencontrer qu’à partir du 11° de latitude Nord ; mais, à

cette latitude, il ne produirait même plus de fruits. Nous trouvons,

en effet, à ce sujet, dans la relation de cet important voyage,

le passage suivant qui est concluant. L’auteur décrit le village

de Kuitampo et il termine ainsi : « Quelques habitations renferment

aussi de jeunes arbres à kola, arbres de luxe seulement, car ils ne

produisent pas autre chose que des fleurs, et l’on ne rencontre

quelques exemplaires donnant des fruits qu’à une quarantaine de

kilomètres dans le Sud ». A Kuitampo, on le trouve environ à 8°

1′ de latitude Nord. Jusqu’à quelle latitude trouve-t-on le kola

dans le Sud, nous ne saurions le dire. Toutefois, il semblerait ne

plus être cultivé à partir de 6° 30′ de latitude Nord.

[Illustration : Rameau floral et fruit du kolatier.]

Le kola, d’après ce que nous venons de dire, ne serait donc

cultivé par les indigènes que du 8° 1′ au 6° 30′ de latitude

Nord. On le trouve cependant ailleurs que dans les plantations.

Les forêts de certaines régions en renferment en notable

quantité. Les indigènes le cultivent en grand dans les régions

qu’il affectionne particulièrement. Binger, le seul voyageur qui

ait peut-être observé attentivement à ce sujet, le constate à

chaque instant. La relation de son voyage est pleine d’attestations

de ce genre. Nous n’en citerons qu’une seule, car elle est

typique : « En quittant Babraso, nous traversons de splendides

plantations de kola. Ces arbres sont plantés en quinconces alternant

avec des palmiers à huile ».

Le kola ne serait donc pas cultivable au Soudan français, puisque

cet arbre n’apparaîtrait qu’aux environs du 11° de latitude

Nord. Nous croyons cependant qu’il serait bon de s’assurer de

ce fait par des essais méthodiques. Peut-être pourrait-on, par

des soins entendus, arriver à un résultat satisfaisant.

Dans la Haute-Gambie · 第 40 / 54 段