qui précéda mon départ. Toumané désignait les guerriers
qui devaient m’escorter pour me défendre contre les pillards
de Bélédougou, si l’envie les prenait de venir attaquer ma
caravane. Je savais pertinemment que toutes ces précautions étaient
inutiles, mais je laissai faire Toumané pour ne pas le froisser et
lui exprimai toute ma reconnaissance de ce qu’il prenait si grand
soin de ma personne. Aussi il fallait voir comme il était fier
quand, le soir, il arriva dans ma case à la tête de 25 guerriers
armés jusqu’aux dents et qu’il venait me présenter. Il les
fit coucher dans la cour de mon hôte et au moment où il allait
me quitter je lui fis un beau cadeau d’étoffes, de verroterie et
d’argent auquel il fut excessivement sensible.
_17 janvier._ — Cette dernière nuit que je passai à Badon fut
bonne et fraîche. Ciel clair et étoilé. Brise de Nord-Est. Au
réveil, température agréable, ciel sans nuages, pas de rosée,
le soleil se lève brillant.
Je réveille tout mon monde à trois heures trente minutes. Les
préparatifs se font rapidement et sans désordre. A mon grand
étonnement, les porteurs sont réunis à l’heure dite. C’est le
fils du chef lui-même qui va me servir de guide jusqu’à Dikhoy,
où il va voir ses parents. Il a, pour la circonstance, revêtu son
costume de brousse et est littéralement couvert de gris-gris pour
se préserver sans doute des balles des Malinkés du Bélédougou,
si par hasard nous en rencontrons. Toumané n’a pas voulu me
laisser partir sans venir me saluer et comme disent les Noirs « me
mettre dans la route ». Il m’accompagne jusqu’à la sortie du
village et ne me quitte qu’au moment où je monte à cheval. Nous
nous serrons la main et le remercie de nouveau de toutes ses bontés
pour moi. A mon grand étonnement, je puis monter à cheval assez
légèrement et, au moment du départ, je ne me sens pas trop mal,
bien que j’éprouve dans les jambes une grande lassitude. Il
est 4 h. 15 quand nous quittons Badon. Il fait un clair de lune
splendide et une température si fraîche que je suis obligé de
prendre ma pèlerine. En avant et en arrière du convoi marchent les
guerriers. Avec une semblable escorte les Malinkés du Bélédougou
peuvent venir, ils trouveront à qui parler. J’avoue cependant
que si nous avions eu un danger quelconque à courir de leur fait,
j’eusse de beaucoup préféré quatre ou cinq tirailleurs avec
leurs fusils Gras.
La route se fait sans incidents et sans encombres jusqu’à
Tomborocoto (Niocolo), but de l’étape. Elle suit une direction
générale Sud-Est-Est, et la distance qui sépare Badon de ce
village est environ de dix-huit kilomètres cinq cents mètres. A
peu de distance de Badon, nous franchissons les deux branches les
plus orientales du _Bamboulo-Kô_. A 5 h. 15, nous franchissons
le marigot de _Koroci-Koto_. A cette époque de l’année,
il est presque complètement à sec, et son lit est obstrué de
grosses roches qui, cependant, ne sont pas un obstacle difficile
à franchir. A partir de là et pendant plusieurs kilomètres, la
route longe le flanc d’une colline rocheuse où nous n’avançons
qu’avec mille précautions, car il faut éviter les roches dont
elle est couverte. Enfin, à 6 h. 10, nous sommes sur la rive droite
de la Gambie, en face du gué qu’il va falloir franchir. Cette
opération, malgré les difficultés qu’elle présente, se fait sans
accident. Je fais d’abord passer le convoi. Les hommes s’arment
de longs et solides bambous pour pouvoir résister au courant, et,
grâce à cela, j’ai la satisfaction de voir tous mes bagages
arriver sur la rive opposée sans avoir été mouillés. Pour moi,
je passe le dernier, et je suis encore si peu solide à cheval que
je suis obligé de le faire tenir en bride par son palefrenier et
Almoudo. J’arrive enfin à mon tour sans aucun accident sur la
rive du Niocolo, où, après avoir pris quelques minutes de repos,
nous nous remettons en route. A 6 h. 45, nous laissons sur notre
droite la route de Marougou et à 8 h. 45 nous mettons enfin pied à
terre à Tomborocoto, devant la case qui a été préparée pour moi.
La plus grosse difficulté que l’on rencontre, de Badon à
Tomborocoto, est le passage de la Gambie. Dans le reste de son
parcours, la route est cependant bien loin d’être belle. Elle
longe, pour ainsi dire, sans cesse, à flanc des collines formées
de quartz et de conglomérats ferrugineux, et, en maints endroits,
elle est obstruée par de gros rochers. Les conglomérats, en
se désagrégeant, donnent de petits cailloux ronds dont sont
littéralement pavés les sentiers et qui rendent la marche très
pénible pour les animaux et pour les hommes. Cette étape est une
des plus fatigantes que nous ayons faites.
Au point de vue géologique, nous n’avons absolument partout que du
terrain formé de quartz et de conglomérats. La terre végétale
est très rare, et la roche végétale se montre à nu presque
partout. Nous n’avons rencontré de latérite qu’aux environs
de Badon et de Tomborocoto. Mentionnons aussi quelques argiles
le long des rives de la Gambie. Le pays est très accidenté. Ce
n’est qu’une suite ininterrompue de collines et de vallées,
disposées sans aucun ordre. Le fond des marigots est uniquement
formé de roches. La vase fait absolument défaut.
Au point de vue botanique, végétation peu riche, sauf sur
les rives de la Gambie. Mentionnons tout spécialement, les
nombreux échantillons de lianes Saba et une quantité relativement
considérable de karités des deux variétés. Du reste, d’après
renseignements, le Niocolo tout entier en renfermerait une grande
quantité. Citons enfin de nombreux échantillons de Sénés de toutes
variétés et le végétal dont on emploie les feuilles pour faire
des infusions si parfumées et que l’on désigne sous le nom de
_Thé de Gambie_.
Le Séné que l’on trouve au Niocolo est donné par une espèce
de Cassia que l’on désigne sous le nom de _Cassia obovata_
Coll. C’est une Légumineuse cæsalpinée, on en trouve les trois
variétés dans presque tout le Soudan, mais c’est surtout la
« _platycarpa_ » Bisch. qui est la plus commune. Toutefois,
dans le grand Bélédougou notamment et dans le Sénégal aux
environs du poste de Kaaédi, nous avons reconnu l’existence
de deux autres variétés, « _genuina_ » et « _obtusata_ ». La
variété _platycarpa_ est caractérisée par des feuilles arrondies,
obtuses. Ses grappes florales égalent les feuilles et ses gousses
sont plus larges, plus incurvées que celles des deux autres
espèces. La variété _genuina_ Bisch. diffère des deux autres en
ce que ses folioles sont arrondies au sommet, rarement aiguës. Les
folioles extrêmes sont obovées et ses grappes florales sont plus
longues que les feuilles. Quant à la variété _obtusata_ Vogel,
les folioles sont très obtuses au sommet. Les gousses sont en forme
de faux. Ses folioles sont rarement toutes tronquées au sommet. Ce
végétal, à quelque variété qu’il appartienne, n’atteint
jamais de grandes dimensions. Deux mètres cinquante au maximum,
il est facilement reconnaissable à ses belles grappes florales
qui sont d’un beau violet et à ses fleurs qui sont celles qui
caractérisent particulièrement ces Légumineuses cæsalpinées.
Les indigènes connaissent parfaitement les propriétés purgatives
du Séné, ils en récoltent les folioles, les font sécher et les
administrent en infusion à la dose de 10 à 15 grammes dans environ
200 à 250 grammes d’eau. Ils s’en servent surtout dans les cas
de fièvres bilieuses, affection à laquelle ils sont fréquemment
sujets, surtout dans le sud de nos possessions Soudaniennes. On
trouve le Séné sur tous les marchés du Sénégal et du Soudan.
_Le thé de Gambie_[29] se trouve particulièrement au Niocolo,
dans le Tenda et le Kantora. Il croît de préférence sur les
plateaux dans les terrains secs. La plante que les indigènes
m’ont montrée ressemble à une Labiée, mais je ne donne ceci
que sous toutes réserves. Ils récoltent ses feuilles velues à
leur face inférieure, luisantes à la face supérieure. Elles sont
oblongues et, au froissement, dégagent une odeur qui n’est pas
désagréable. La récolte faite, on les fait sécher et on s’en
sert sous cette forme pour faire des infusions que les indigènes
s’administrent contre les coliques et les migraines. Le goût
rappelle de loin celui du thé de Chine, mais ce qui domine surtout,
c’est une saveur amère qui est loin d’être agréable. Ces
infusions sont, du reste, fort peu goûtées des Européens.
_Tomborocoto_, où nous campons, est un village d’environ 450
habitants. Sa population est presque uniquement formée de Malinkés
de la famille des Keitas. C’est le premier village du Niocolo que
l’on rencontre après avoir traversé la Gambie. Il est situé
sur un petit monticule, au milieu d’une plaine qu’entourent des
collines relativement élevées. La plaine au milieu de laquelle il
s’élève est bien cultivée et c’est là que se trouvent presque
tous les lougans du village. Il est assez bien entretenu. Son tata ne
tombe pas trop en ruines et celui qui entoure les cases du chef est
en très bon état. Une partie du village est construite en dehors
des cases. En réalité, Tomborocoto se trouve situé non loin du
sommet du grand coude que forme dans cette partie de son cours la
Gambie. Il est plus rapproché de la partie Sud-Nord de ce coude que
de sa partie Est-Ouest. Il n’en est séparé à l’Est que par une
petite chaîne de collines peu élevées et excessivement boisées.
Les habitants de ce village ont une très mauvaise réputation. Ils
passent pour être des pillards accomplis. Depuis quelque temps,
les almamys du Fouta-Diallon, dont relève le Niocolo, y ont mis
bon ordre et les dioulas peuvent y passer sans crainte de se voir
détroussés. La situation se prête bien, en effet, à ce genre
de brigandage. Tomborocoto est, en effet, situé à la tête de la
seule route qui conduit des pays situés au Nord, au Fouta-Diallon,
et cette route est excessivement fréquentée par les dioulas qui se
rendent dans ces régions pour y faire leurs achats de kolas. Les
autorités du Fouta l’ont bien compris et ils ont installé
là une sorte de douane sous les fourches de laquelle tous les
dioulas doivent passer. L’impôt, ainsi prélevé, est absolument
exorbitant. Actuellement, c’est le fils de l’almamy lui-même
qui veille à la rentrée de cet impôt. Point n’est besoin de
dire qu’il ne se contente pas seulement d’écorcher les dioulas
mais qu’il pressure aussi à outrance les habitants du pays.
Je suis très bien reçu à Tomborocoto et le chef du village me
donna de bonne grâce tout ce dont j’eus besoin pour mes hommes
et pour moi, tout en s’excusant de ne pas pouvoir faire davantage,
parce que, me dit-il, ils sont trop « fatigués » (pressurés) par
les gens du Fouta-Diallon, surtout depuis que le fils de l’almamy
est installé dans le pays.
Dès mon arrivée à Tomborocoto, j’expédie un courrier à Dikhoy,
pour prévenir le chef de ce village que j’irai camper le lendemain
chez lui et afin qu’il prépare tout ce qu’il faut pour mes
hommes et pour moi.
Je passai à Tomborocoto une assez bonne journée. Température
agréable. Le vent d’Est un peu faibli. Je suis toujours peu
vigoureux, mais je commence à mieux manger.
Dans la soirée, le chef vint me demander si je voulais les autoriser
à faire un tam-tam en mon honneur. Je lui répondis que je n’y
voyais aucun inconvénient. Aussi, à la nuit tombante, tout le
village se réunit-il sur la place principale et, à la lueur de
feux de brousses, hommes et femmes dansèrent pendant la plus grande
partie de la nuit au son des tambourins. Malgré le mauvais état
de ma santé, je dus y faire acte de présence, et en me retirant
je ne manquai pas de faire aux griots le cadeau obligatoire en
cette circonstance.
_18 janvier._ — Nuit chaude. Le vent d’Est n’a pas
cessé de souffler. Ciel clair et étoilé. Au réveil,
température chaude. Ciel un peu couvert. Brise du Nord-Est. Pas
de rosée. Quelques nuages à l’horizon. Ils se dissipent vers
huit heures.
A 5 h. 15 nous nous mettons en route pour Dikhoy. A mi-chemin, nous
traversons les villages de cultures de Tomborocoto et de Dikhoy. Leurs
lougans sont immenses et occupent toute une vallée de plus de trois
kilomètres de long. Sur les petites collines qui l’enserrent sont
les cases des travailleurs. Chaque ménage possède ainsi plusieurs
fermes. Au moment des semailles, ils viennent les habiter et y restent
tout le temps que doivent durer les cultures et jusqu’à ce que
les récoltes soient faites et emmagasinées dans les greniers. Les
cultivateurs rentrent alors au village principal où ils restent
pendant toute la saison sèche. Ce sont généralement des colonies
de captifs qui sont ainsi installées dans la brousse, et le maître
vient de temps en temps les visiter. Les lougans situés auprès
des villages sont cultivés par les femmes et les enfants.
A 8 h. 30 nous arrivâmes sans encombre à Dikhoy. — La route ne
présente pas de difficultés sérieuses. Il n’y a pas de marigots
à traverser, et les quelques embarras que l’on y rencontre sont
les versants de quelques collines à pic qu’il faut gravir au
milieu des roches et des conglomérats ferrugineux. Du reste, on
oublie vite la fatigue de ces pénibles ascensions, car, lorsqu’on
est arrivé au sommet, on jouit d’un panorama splendide qui repose
de la monotonie des plaines sans horizon.
Au point de vue géologique, ce sont toujours les mêmes terrains que
nous avons à signaler. En quittant Tomborocoto, on traverse une suite
de collines ferrugineuses arides qui, à cinq kilomètres environ
du village, se termine par une plaine d’argiles recouvrant un
sous-sol de terrain ardoisier dont les schistes, en maints endroits,
apparaissent à fleur du sol. Les villages de culture sont situés
au milieu d’un bel ilot de latérite auquel succède une bande
d’argile. Aux environs de Dikhoy la latérite reparaît.
La flore est peu riche et peu variée dans toute cette région. Nous
citerons particulièrement de nombreux spécimens de karités
(_Butyrospermum_) que l’on peut remarquer tout le long de la route
et une grande quantité de lianes Sabas (_Vahea_). On ne trouve
que quelques caïl-cédrats et nétés, surtout dans la vallée
ou s’élèvent les villages de culture. De plus on trouve encore
en notable quantité, dans toute cette région, du gingembre, une
Amomée que les indigènes appellent « poivre » ou « _Enoné_ »,
et des haricots énormes auxquels ils donnent le nom de _Fanto_.
_Le gingembre_, que les Ouolofs désignent sous le nom de
« _Nhydiar_ », appartient à la famille des Amomées. C’est le
_Zingiber officinale_ Roscoë. Il croît surtout à Sierra-Leone et
dans le Fouta-Diallon. On trouve son rhizôme sur tous les marchés
du Sénégal et du Soudan. Il est long, grêle, légèrement aplati
et ramifié. Dépouillé de son écorce jaunâtre, il est alors
aussi blanc à l’extérieur qu’a l’intérieur. Il est léger,
tendre, et sa texture est un peu fibreuse. Sa saveur est brûlante
et son odeur aromatique. Les indigènes en sont très friands. A
Saint-Louis, on fabrique avec le rhizôme du gingembre une boisson
gazeuse ressemblant à de la limonade et qui est loin d’être
déplaisante au goût. Les Ouolofs et les Peulhs particulièrement
en font un grand usage pour assaisonner leur couscouss. Ils lui
attribuent des vertus aphrodisiaques, et il n’est pas rare de voir
des femmes Ouoloves ou Peulhes porter autour des reins des ceintures
de rhizomes de gingembre destinées à rendre la vigueur à leurs
époux quand ils sont affaiblis par l’âge.
Ce que les indigènes désignent sous le nom de « _Poivre_ » et que
les Ouolofs appellent « _Enoné_ » et les Malinkés et Bambaras
« _Niamoco_ », c’est la graine d’une Amomée, l’_Amomum
Melegueta_ Roscoë, qui est très commune au Fouta-Diallon et que
l’on rencontre aussi en grande quantité au Niocolo, et dans les
montagnes du Manding. C’est une plante vivace, à rhizôme charnu
et à feuilles engaînantes dont le fruit est une capsule à trois
loges polyspermes et à déhiscence loculicide. Les semences sont
grosses comme des grains de poivre, anguleuses, de couleur brun
rougeâtre très odorantes, à saveur âcre et brûlante, rappelant
celle du poivre. On ne le trouve qu’en très petites quantités
sur les marchés où il est apporté par les dioulas qui viennent
du Fouta-Diallon. Il est alors contenu dans les coques de ces fruits
qui ressemblent à des oranges, que les Malinkés désignent sous le
nom de Cantacoula et dont se servent les Toucouleurs pour enfermer
la résine du Hammout. Afin qu’elles se tiennent fraîches,
ces graines sont toujours mélangées de feuilles du végétal,
que les dioulas ont soin de mouiller un peu, surtout pendant la
saison sèche. Les indigènes ont un goût très prononcé pour
ces graines. Ils les mangent sèches, entières, en les puisant
une à une dans la coque qui les renferme. Les Toucouleurs surtout
en sont excessivement friands et ils en ont toujours dans la poche
de leur boubou. Réduites en poudre, ils s’en servent encore pour
assaisonner leur couscouss. Enfin le Niamoco entre dans la composition
d’un fard dont font usage, pour se parer, les Toucouleures,
les Peulhes et les Mauresques. Ce fard est une poudre impalpable
noirâtre qui se compose de pierre de Djenné pulvérisée et de
poivre indigène finement pilé. Cette pierre de Djenné, ainsi
nommée parce que c’est là que les dioulas la trouvent, est
appelée _Kalé_ en Bambara et _Fino_ en Toucouleur. Sa coloration
est d’un beau noir avec des reflets bleus. Il nous a semblé que
c’était un sulfure d’antimoine. Les élégantes du Soudan le
réduisent en poudre très fine qu’elles mélangent avec de la
poudre de Niamoco dans la proportion de deux du premier pour un du
second. Elles s’enduisent alors, de ce mélange, les sourcils et
le bord libre des paupières. Comme on le voit, il n’y a pas que
chez nous des femmes habiles pour le maquillage.
On trouve encore assez communément dans le Niocolo d’énormes
haricots auxquels les indigènes donnent le nom de _Fanto_. Ils
sont donnés par une Légumineuse (phaséolée-papilionacée) qui
atteint des dimensions énormes. Dans les villages de culture, on
la sème autour des cases, et, en peu de temps, ses rameaux ont bien
vite couvert celle à laquelle ils s’attachent. Elle est, d’une
façon générale, peu cultivée, on lui préfère le petit haricot
nain dont nous avons déjà eu l’occasion de parler. Elle donne une
gousse longue d’environ douze centimètres, large de trois à cinq,
légèrement rosée et excessivement dure et résistante. Sa couleur,
quand elle est mûre, est d’un blanc légèrement jaunâtre. Cette
gousse contient huit ou dix semences excessivement volumineuses, ayant
à peu près la grosseur d’une grosse noisette, longues d’environ
deux centimètres à deux centimètres et demi, larges d’un
centimètre, et dont les deux faces sont légèrement bombées. Leur
couleur est d’un blanc nacré éclatant. Les indigènes les mangent
rarement. Ce n’est guère que dans les années de disette qu’ils
y ont recours, car ces graines sont excessivement dures, coriaces. Il
faut les faire bouillir pendant des journées entières, afin de les
ramollir, pour qu’elles puissent être mangées. Leur goût est
excessivement fade et loin d’être agréable. On ne peut guère
les manger que mélangées avec du mil ou du maïs et surtout après
les avoir fortement épicées et pimentées. De plus, les indigènes
les accusent de donner une maladie qui fait tomber les dents.
Dikhoy est un village d’environ 400 habitants. La population est
uniquement formée de Malinkés Kéitas. C’est la résidence du
chef des Malinkés de Niocolo, triste chef, car son autorité est
absolument annihilée par l’almamy du Fouta-Diallon, dont il est
tributaire. Dikhoy est construit sur un petit monticule qu’entourent
de toutes parts des collines peu élevées. Il est situé à deux
kilomètres environ de la Gambie, dont il n’est séparé que par
une petite colline boisée dont la hauteur n’est que de cinquante
mètres environ au-dessus de la plaine. Son enceinte est assez bien
entretenue, mais la plupart de ses cases sont inhabitées et tombent
littéralement en ruines. Le tata qui entoure les cases du chef est
en très bon état. Il peut mesurer environ quatre mètres de hauteur
et cinquante centimètres d’épaisseur. Sa forme est rectangulaire
et il est flanqué de tours pour la défense. En général, les
cases du village sont bien faites ; celles-ci sont en pisé et les
chapeaux bien construits. Il est tout entier construit avec une sorte
d’argile fortement colorée en rouge par de l’oxyde de fer,
coloration qui contribue beaucoup à lui donner un aspect encore
plus triste que ne l’ont généralement les villages Malinkés.
Le chef est un homme encore jeune, qui semble avoir quelque autorité
dans son village seulement, mais il ne peut guère l’exercer sur
les villages Malinkés voisins, qui se retranchent toujours derrière
l’almamy du Fouta-Diallon pour lui désobéir.
Je fus reçu à Dikhoy d’une façon fort sympathique, et je n’eus
qu’à me louer de mes rapports avec son chef et ses habitants.
Je fus logé dans une belle case, la plus confortable certes
du village. Elle est construite à la mode Bambara et toute en
terre et en bois. Elle a la forme d’un carré d’environ trois
mètres cinquante de côtés. La case Bambara diffère absolument
de la case Malinkée. Elle est ainsi construite, ses quatre murs
sont faits de briques en argile séchées au soleil et qui ont
environ vingt centimètres de long sur quinze de large et cinq
d’épaisseur. Placées au-dessus les unes des autres dans le sens de
la largeur du mur, elles sont unies entre elles à l’aide d’argile
et recouvertes ensuite avec ce même mortier. Une couche plus ou moins
épaisse d’un mortier fait d’argile, de cendre et de bouse de
vache tapisse ce mur en dehors et en dedans. Quand les quatre murs de
la case sont ainsi construits il faut en faire la toiture. Pour cela,
on plante solidement en terre, dans l’intérieur de l’habitation,
deux ou plusieurs rangées de forts piquets en bois qui se terminent
par de solides fourches. Sur ces fourches et sur ces murs reposent
des poutres et sur ces dernières s’élève la charpente du toit
formée de pièces de bois équarries et jointives. Le tout est
solidement attaché pour plus de sécurité avec de fortes cordes
en fibres de baobab ou de bambous. Sur cette charpente est alors
construite une argamasse, faite d’argile, de sable, de cendres et
de bouse de vache. Elle a environ trente centimètres d’épaisseur
et est parfaitement raccordée avec les murs. Quand elle est bien
conditionnée, elle est parfaitement étanche et ne laisse pas
seulement suinter une goutte d’eau. Cette terrasse est construite en
pente inclinée du côté dans lequel est ménagée la porte. Tout
autour est élevé un rebord d’environ vingt centimètres de
hauteur, destiné à forcer les eaux à s’accumuler du même
côté. Dans ce rebord sont ménagés deux ou plusieurs trous que
l’on garnit d’une dalle en bois et qui permet aux eaux de ne pas
séjourner et de s’écouler sur le sol. Parfois, comme à Dikhoy, le
tout est recouvert d’un fort chapeau en paille. La porte est faite
dans un des côtés, elle est petite et il faut se baisser pour la
franchir. Elle est formée d’un panneau en bois épais qui tourne
autour d’un axe mobile dans la muraille où il est fixé. Elle se
ferme à l’aide d’un loquet assez ingénieux. Dans certaines
cases, de petites fenêtres sont faites dans les parois, mais,
malgré cela, le grand défaut de ces habitations est d’être peu
aéré. Le sol est battu, enduit d’une couche de bouse de vache,
et, au centre, une légère dépression chez les Malinkés, où une
petite élévation circulaire d’environ cinquante centimètres de
diamètre indique la place du foyer.
Je passai à Dikhoy une excellente journée. La chaleur était
très supportable et le vent d’Est avait sensiblement diminué
d’intensité. Dès mon arrivée, j’expédiai à Lillacounda un
courrier pour y annoncer ma visite pour le lendemain.