_Populations._ — _Ethnographie._ — Le Badon, relativement

peuplé jadis, est aujourd’hui complètement désert. Il n’y

a plus que deux villages, Sibikili et Badon, et encore sont-ils

peu peuplés. Badon ne compte guère plus de 750 habitants et

Sibikili 500. Tous les autres villages ont été détruits par les

Almamys du Fouta-Diallon sans aucun motif, uniquement : « pour faire

captifs », comme disent les noirs. Il y a une quinzaine d’années,

il restait encore quatre villages : _Badon_, _Sibikili_, _Marougou_,

_Ouiako_. L’almamy du Fouta-Diallon, Birahima, vint les attaquer

avec une forte colonne. A son approche tout le monde s’enfuit,

mais la majeure partie des habitants de Marougo et de Ouiako fut

emmenée en captivité. Les villages furent détruits. Toumané, le

chef actuel, après avoir mis sa famille en sûreté, alla demander

du secours à Boubakar-Saada, alors almamy du Bondou. Celui-ci ne

le lui refusa pas, car depuis longtemps il entretenait des relations

amicales avec le Badon et ses guerriers l’avaient souvent secondé

dans maintes expéditions. Il rassembla donc ses hommes et en

personne vint protéger la reconstruction des tatas de Badon et de

Sibikili. A son approche, l’almamy Birahima battit en retraite

avec ses hommes et Boubakar ne quitta le Badon que lorsqu’il fut

bien certain que ses alliés étaient bien en sûreté derrière

leurs murailles. Depuis cette époque ils ne furent plus attaqués

par les Peulhs, mais marchèrent avec Boubakar contre Gamon et y

furent honteusement battus. En sûreté derrière leurs tatas, ils

pillaient et rançonnaient sans pitié les dioulas, jusqu’au jour

où ils furent liés avec nous par un traité de protectorat. La

population du Badon est uniquement formée de Malinkés venus du

Bambouck à la suite de la première grande migration Mandingue qui

peupla et colonisa cette partie du Soudan.

Les habitants de Sibikili sont des Malinkés de la famille des

_Sadiogos_. Ils habitèrent d’abord le Niocolo dont ils furent les

premiers colons Mandingues. Quelques-uns étaient venus directement

du Bambouck à Sibikili. Ceux qui s’étaient fixés dans le Niocolo

ne tardèrent pas à en être chassés par l’invasion des Camaras et

ils vinrent demander asile à leurs parents de Sibikili. Depuis cette

époque, ils ont toujours habité ce village et c’est là seulement

qu’on peut rencontrer des représentants de cette ancienne famille

Malinkée. Ils sont absolument ahuris et s’adonnent avec passion

à l’usage immodéré des boissons alcooliques. Les Sadiogos de

Sibikili furent d’abord indépendants, mais lorsque Badon fut

fondé par des Keitas venus du Niocolo, ils se soumirent à eux.

Comme ceux de Sibikili, les habitants de Badon sont des Malinkés. Les

uns sont musulmans et les autres non. La famille régnante est

celle des Keitas. Ils sont venus du Bambouck au Niocolo d’abord,

où ils soumirent à leur autorité les Dabos et les Camaras. Un

parti traversa alors la Gambie, fonda le village de Badon et soumit

les Sadiogos de Sibikili. Autour des Keitas vinrent dans la suite se

ranger d’autres familles Malinkées musulmanes. Aujourd’hui, il ne

reste plus à Badon que des Keitas et quelques rares Musulmans. Les

Keitas de Badon sont absolument dégénérés, et ils sont loin

d’avoir pour leur ancêtre Soun-Dyatta, le respect qu’ont les

autres membres de cette famille. De même, ils n’ont pas pour

l’hippopotame le culte que doit avoir tout bon Keita et ils en

mangent volontiers la chair.

Badon est situé à peu de distance de la Gambie, neuf kilomètres

environ, à peu près à la hauteur de cette partie de son cours où

ce fleuve cesse de couler du Sud au Nord pour se diriger à l’Ouest

vers la mer, embrassant ainsi le Niocolo dans la concavité du coude

qu’il forme.

Non loin de Badon on montre sur un rocher deux traces de pas, celles

d’un homme et d’un bœuf. D’après la légende, ce serait là

que passèrent les premiers guerriers Peulhs, lorsque le peuple nomade

émigra vers le Fouta-Diallon qu’il devait conquérir. Nous nous

sommes fait montrer ces deux empreintes. Elles ne m’ont pas parues

aussi nettes que les indigènes le prétendent. On y peut reconnaître

cependant la forme d’un pied humain et celle d’un pied de bœuf.

Badon a beaucoup perdu de l’importance qu’il avait

autrefois. Malgré cela, sa situation géographique exceptionnelle

en fait, à notre avis, un point qu’il est utile et prudent de

conserver.

Nous n’avons pas besoin de dire que les Malinkés du Badon

possèdent à un haut degré les qualités remarquables qui

caractérisent les représentants de cette intéressante race. Ce sont

des ivrognes émérites, menteurs, sales, dégoûtants, voleurs et

pillards. Notre intervention dans leurs affaires a pu seule les faire

rester en paix dans leurs villages et modérer leur goût prononcé

pour les vols de grand chemin et les rapines de toutes sortes auxquels

tout bon Malinké doit se livrer avec ardeur pour ne pas déroger.

_Situation et organisation politiques._ — Au point de vue

politique le Badon ne possède aucune organisation. C’est le

gâchis, par excellence, comme dans tous les pays Malinkés,

du reste. Le sol appartient au premier occupant, et tous ceux qui

viennent dans la suite s’y fixer doivent obtenir l’autorisation

du chef et reconnaître son autorité, autorité qui, d’ailleurs,

ne se manifeste d’aucune façon. Le chef du pays ne possède

aucun revenu. Il n’y a aucun impôt. Les ordres sont absolument

méconnus, même par les captifs. Veut-on faire une expédition

militaire, c’est la bagarre la plus complète, le désordre le

plus parfait. Tout le monde commande et personne n’obéit. En

résumé, le chef du pays n’a sur ses sujets aucune autorité

effective. C’est plutôt une sorte de juge que l’on vient

consulter, rarement encore, dans les différends qui s’élèvent

entre les particuliers. Je n’ai pas besoin de dire que ses jugements

ne sont nullement exécutés, surtout par la partie condamnée. Dans

les villages, la véritable autorité est représentée par une sorte

de conseil auquel prennent part les vieillards et les notables et

dans lequel dominent souvent les avis d’un simple griot, forgeron

ou captif favori du chef. C’est dans ce conseil que sont discutées

toutes les affaires qui peuvent intéresser le pays ou le village.

L’ordre de succession se fait par ligne collatérale, comme

chez tous les peuples Noirs du Soudan. Aussi les chefs sont-ils

des vieillards ahuris et abrutis qui n’ont ni l’énergie ni

l’intelligence voulue pour commander aux autres et pour diriger les

affaires du pays. Ils ne maintiennent leur prestige qu’en comblant

de cadeaux leurs sujets. Aussi, aujourd’hui qu’ils ont perdu

leur principale source de revenus, depuis qu’on a réprimé leurs

brigandages, ne peuvent-ils plus faire autant de libéralités. Dès

lors leur prestige s’est trouvé diminué. Ce qui n’est pas

un mal.

_Rapports du pays de Badon avec les pays voisins._ — La population

du Badon vit en bonne intelligence avec ses voisins du Tenda,

du Gamon, du Dentilia et avec les Malinkés du Niocolo. Mais il

n’en est pas de même avec les Malinkés du Bélédougou. Ceux-ci

viennent à chaque instant piller dans les environs des villages et

s’avancent jusque sous leurs murs pour y voler des bœufs et des

captifs. De même, les Peulhs du Tamgué et ceux même du Niocolo

font dans le pays de fréquentes incursions qui se terminent toujours

par l’enlèvement de quelques femmes, enfants, bœufs et captifs.

Les gens du Badon voudraient bien en faire autant et rendre

pillage pour pillage ; mais ils n’osent pas, car ils craignent

d’indisposer contre eux les autorités françaises. Ces gens-là

sont si bêtes qu’ils ne se défendent même pas quand ils sont

attaqués. Aussi, de jour en jour, la situation devient-elle pour eux

absolument insupportable. Ils sont obligés pour pouvoir faire leurs

cultures en paix d’avoir toujours le fusil auprès d’eux. La

nuit, des gens armés veillent à la sécurité des villages

et quand ils vont en route ou à la chasse, ils sont obligés de

s’armer jusqu’aux dents. Un homme voyageant seul serait exposé

à être fait captif soit par les Peulhs, soit par les Malinkés du

Bélédougou. Ces pillards infestent absolument les routes. Il serait

grandement temps de purger cette région de ces êtres malfaisants.

_Rapports du pays de Badon avec les autorités françaises._ — Le

pays de Badon est placé sous le protectorat de la France depuis 1887,

à la suite d’un traité passé par le chef du pays, Toumané,

avec le capitaine d’infanterie de marine Oberdorf, représentant

le lieutenant-colonel Galliéni, commandant supérieur du Soudan

français. Ce traité a été renouvelé et modifié en 1888 par le

sous-lieutenant d’infanterie de marine Levasseur, agissant au nom

du colonel Galliéni.

Depuis cette époque, les gens de Badon ont scrupuleusement observé

les clauses du traité. Oh ! il ne faut pas les en louer ; car,

s’ils ne l’ont pas violé, c’est uniquement parce qu’ils

ont peur de nous. On se tromperait si on s’imaginait le contraire.

Au point de vue administratif, judiciaire et politique, le Badon

relève du commandant du cercle de Bakel.

Son importance commerciale et son éloignement du chef-lieu, ont

récemment décidé le gouvernement du Soudan à y placer un officier

adjoint au capitaine commandant le cercle.

Cette mesure importante ne manquera pas d’être appréciée des

dioulas qui hésitaient à passer par cette route, par crainte des

exigences du chef de ce village.

Le gouvernement français ne perçoit dans le Badon aucun impôt,

aucun droit quel qu’il soit. Notre influence s’y fait peu sentir

vu l’éloignement du pays et surtout aussi du peu de goût qu’ont

les habitants du pays à avoir avec nous des relations plus étroites.

_Le Badon au point de vue commercial._ — _Conclusions._ — Il

ne se fait dans le Badon aucun commerce. Cela, du reste, répugne

aux Malinkés de ces contrées, qui ne sauraient faire un travail

quelconque. Les habitants récoltent juste ce qu’il leur faut

pour manger, et ne se livrent à aucune industrie. Ils fabriquent

eux-mêmes leurs vêtements avec des étoffes confectionnées par

leurs tisserands. Il ne se fait aucune transaction. Malgré cela, le

Badon a une certaine importance au point de vue commercial. C’est,

en effet, un lieu de transit très fréquenté, et cela tient à sa

situation même. Placé au point où se réunissent les routes du

Tenda, du Bondou, du Bambouck, à peu de distance de Tomborocoto dans

le Niocolo et du gué de la Gambie, Badon est un lieu de passage

très fréquenté par les dioulas qui viennent de ces régions

et qui se rendent soit dans le Niocolo, soit au Fouta-Diallon ou

qui en reviennent. Pendant le séjour que nous y avons fait, nous

avons pu juger de l’importance de ce mouvement et nous avons pu

constater que chaque jour quinze ou vingt dioulas venant de toutes

directions, campaient dans ce village. Aussi le chef, abusant de

sa situation, avait-il établi autrefois des droits qui étaient

prélevés sur chaque caravane, sans préjudice, bien entendu,

du pillage auquel se livraient ses hommes. Nous avons fait cesser

cet abus, et aujourd’hui les transactions commerciales se font

librement. C’était une source de revenus considérable pour les

gens du Badon. Aussi le chef se plaint-il sans cesse de l’avoir

perdue. C’est une plainte perpétuelle à ce sujet et le plus

grand plaisir qu’on pourrait faire à ce malandrin, ce serait de

déchirer le traité qui le lie à nous. Il pourrait alors recommencer

à rançonner et à piller sans merci les dioulas. Mais ce n’est

ni notre politique ni l’intérêt du pays. De longtemps toutefois,

il sera bien difficile de le leur faire comprendre.

De ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que le Badon

ne sera jamais un pays de rapport. La nature même de son sol s’y

oppose. Malgré cela, il serait bon de s’en occuper quand même et

sérieusement, car, par sa situation, ce petit pays pourrait acquérir

un jour ou l’autre une grande importance commerciale. Il serait

bon de le repeupler, et la chose serait facile en faisant venir des

Malinkés soit du Bambouck, soit du Ghabou, soit mieux encore du

Coniaguié où les vaincus du Ghabou se sont réfugiés. De plus,

il est indispensable de leur faire sentir et notre protection, et,

en même temps, notre autorité. Pour cela, il est urgent de purger

le pays des bandes de pillards du Bélédougou et des Peulhs du

Tamgué qui l’infestent. Enfin, il serait absolument indispensable

que, chaque année, le fonctionnaire chargé de l’administrer,

le visite et règle les affaires en litige. Voilà, à notre avis,

des mesures qui lui permettraient de se développer et peut-être

de prospérer un peu.

* * * * *

CHAPITRE XXI

Séjour à Badon. — Je suis gravement malade d’un accès

de fièvre à forme bilieuse hématurique. — Générosité de

Toumané pour mes hommes et pour moi. — Sa passion pour le dolo. —

Arrivée à Badon d’un envoyé du commandant supérieur du Soudan

se rendant au Fouta-Diallon. — Plaintes de Toumané au sujet des

gens du Bélédougou. — Ma santé s’améliore un peu. — Passage

de nombreux dioulas à Badon. — Plaintes de Toumané au sujet des

dioulas. — Comment on tue un bœuf chez les Malinkés. — Je puis

enfin partir. — Nombreuse escorte. — Faiblesse extrême. —

Départ de Badon pour Tomborocoto (Niocolo). — Route suivie. —

Passage de la Gambie. — Arrivée à Tomborocoto. — Description

de la route. — Géologie. — Botanique. — Les Sénés. —

Le _thé de Gambie_. — Tomborocoto. — Mauvaise réputation des

habitants. — Je suis bien reçu. — Départ de Tomborocoto. —

Route suivie. — Les lougans et les villages de cultures. —

Arrivée à Dikhoy. — Description de la route. — Géologie. —

Botanique. — Poivre. — Enormes haricots. — Dikhoy. — Belle

case. — Légende Malinkée. — Un chef parent d’un oiseau. —

Départ de Dikhoy. — De Dikhoy à Laminia. — Route suivie. —

Médina. — Diengui. — Sillacounda. — Les Karités. — Les

troupeaux. — Palabre à Sillacounda. — Passage de la Gambie. —

Un bœuf pris par un caïman. — Façon de pêcher des habitants de

Sillacounda et de Laminia. — Arrivée à Laminia. — Description

de la route suivie. — Géologie. — Botanique. — La chasse. —

Le _Touloucouna_. — Laminia. — Description du village. — Sa

population. — Riches troupeaux. — Belles cultures. — Arrivée

d’une caravane de dioulas chargée de kolas. — Le _kola_ au

Soudan français. — Fanatisme musulman des Diakankés. — Une

école de marabouts et de talibés. — Une séance de tatouage.

_6 janvier._ — Malgré la quinine que j’avais absorbée la

veille, j’eus encore le lendemain un violent accès de fièvre

qui dura environ trois heures. C’était le troisième en deux

jours et j’aurais été bien étonné s’il n’avait pas été

hématurique. Du reste, tous les symptômes par lesquels il se

manifesta ne pouvaient me laisser aucun doute à ce sujet et je ne

fus pas étonné quand vers minuit, ayant besoin d’aller à la

garde-robe, je constatai cette couleur malaga foncé des urines qui

effraie tant les nouveaux venus au Soudan. J’avais heureusement

tout ce qu’il me fallait pour me soigner, aussi n’étais-je pas

trop alarmé. De plus, je savais que je ne manquerais pas de soins

intelligents, car mon fidèle Almoudo savait parfaitement comment

se traite cette grave affection.

Après trois jours d’une médication énergique, je pus me

considérer comme absolument hors de danger. Mais j’étais d’une

faiblesse extrême et de plus atteint d’une bronchite qui ne me

laissait de repos ni nuit, ni jour. Je me vis arrêté à Badon

pour longtemps, car je ne me faisais aucune illusion. Avec les

faibles ressources dont je disposais, ne pouvant me procurer une

alimentation assez substantielle pour recouvrer mes forces, je me

demandais avec anxiété quand je pourrais continuer mon voyage. Sans

doute, mon courage et mon énergie ne m’avaient pas abandonné,

mais j’étais absolument sans force et incapable, de longtemps

peut-être, de monter à cheval. Quant à continuer ma route en me

faisant porter en litière, je n’y pouvais songer, c’eût été

perdre absolument aux yeux des indigènes le prestige dont doit

être entouré tout blanc qui voyage dans leur pays. Je ne pouvais

me résoudre à me montrer en aussi piteux équipage.

Pendant toute ma maladie, Toumané ne manqua pas un seul jour

de venir à plusieurs reprises prendre de mes nouvelles. Il fut

toujours pour moi plein d’attention et ne laissa jamais mes hommes

et mes animaux manquer de rien. Dès le lendemain de mon arrivée

il fit tuer un beau bœuf à notre intention, et, afin que nous ne

manquions pas de viande pendant notre séjour chez lui, il envoya

aussitôt plusieurs de ses hommes à la chasse. Successivement, ils

rapportèrent une belle antilope, deux bœufs sauvages et plusieurs

sangliers. Aussi tout le village fit-il bombance pendant les onze

jours que j’y séjournai. Mes hommes étaient absolument gavés

et seraient volontiers restés plus longtemps à Badon.

Dès que mon état se fût un peu amélioré, Toumané vint causer

avec moi chaque jour, matin et soir, mais souvent je fus obligé de

faire tous les frais de la conversation, car il était absolument

ivre. Il a, en effet, pour les boissons fermentées, et pour le

« dolo » en particulier, un goût très prononcé. Quand le

soir je lui demandais ce qu’il avait fait de la journée, il

me répondait invariablement : « J’ai bu du dolo » et quand,

le matin, je lui demandais au moment où il me quittait, ce qu’il

allait faire, il ne manquait pas de me dire : « Je vais surveiller

la fabrication de mon dolo ». Pour n’en pas manquer, il a même

imaginé de frapper Sibikili d’un impôt bizarre. Ainsi, quand dans

ce village on fait du dolo, on doit toujours en porter à Toumané,

au moins une calebasse. Nous en avons vu arriver ainsi presque tous

les jours à Badon, car à Sibikili, quand il y a du mil, on en

fabrique plus que de couscouss et les habitants ne le cèdent en

rien en ivrognerie à leur chef.

Le 9 janvier, je venais à peine de me réveiller au petit jour

après une nuit des plus pénibles, lorsqu’Almoudo vint me

dire que Toumané voulait absolument me parler et qu’il avait

quelque chose de très grave à me dire. Pour me convaincre, mon

interprète ajoutait qu’il n’était pas « saoûl » (_sic_). Je

lui répondis alors de le faire entrer. Toumané pénétra dans

ma case avec précautions, ferma la porte avec mystère après

s’être bien assuré que personne n’était aux écoutes,

s’assit en face de mon lit et me dit à voix basse que dans la

nuit était arrivé à Badon un courrier du commandant supérieur

qui se rendait au Fouta-Diallon à Timbo. Il était porteur d’une

lettre pour l’almamy et malgré les pressantes invitations de

Toumané, il n’avait pas voulu se reposer ni venir me voir. Il

était trop pressé pour cela. Il n’avait fait que prendre un peu

de nourriture et était immédiatement reparti à cheval avec un

guide que lui avait donné Toumané. Celui-ci ajouta qu’il avait

vu la lettre et le cachet du colonel. Il en était tout fier. Cette

nouvelle m’intrigua pendant plusieurs jours, et en arrivant à

Kayes, j’appris qu’en effet un courrier avait été expédié

au Fouta-Diallon avec un pli pour l’almamy. Il y était question,

me dit on, de la mission de M. l’administrateur de Beckmann, qui se

trouvait alors dans ces régions. Cela, du reste, m’intéressait

fort peu et j’eusse été très heureux de voir ce messager,

uniquement pour lui demander des nouvelles du Soudan.

Chaque fois qu’il venait me voir, Toumané ne manquait pas de

se plaindre à moi des pillages auxquels les gens du Bélédougou

se livraient régulièrement sur son territoire. Le 10 janvier, par

exemple, il vint me trouver en toute hâte pour me dire qu’il venait

d’apprendre que des pillards avaient été vus dans la brousse. Il

voulait me demander l’autorisation de rassembler ses guerriers

pour les exterminer. Bien entendu, je lui répondis que cela ne me

regardait nullement, qu’il était bien libre de faire ce qu’il

voudrait, et que s’il était attaqué, il n’avait qu’à se

défendre. Deux jours après il revint à la charge et le lendemain

il m’annonçait qu’un homme du Niocolo venait d’arriver dans

le village pour le prévenir de ne pas envoyer ses gens en route,

car les guerriers du Niocolo tenaient la brousse. Je lui repète

ce que je lui disais trois jours avant. Entre autres choses, il me

raconte que, dernièrement, ils lui ont enlevé son propre fils. Je

lui dis alors de s’adresser au commandant de Bakel. Pour moi je

ne puis rien faire, cela ne me regarde pas. De tous ses discours

il ressortait pour moi une vérité bien évidente, c’est que

Toumané ne demanderait pas mieux que de recommencer le petit métier

qu’il faisait autrefois et de détrousser de nouveau les dioulas

et les caravanes, sous prétexte de purger son pays des pillards

du Bélédougou.

Tous les jours arrivent des caravanes de dioulas qui viennent du

Bondou, du Tenda, du Bambouck et qui se rendent au Fouta-Diallon ou

à Kédougou, dans le Niocolo, pour y chercher des kolas. A cette

époque, il en est peu qui en reviennent, car ce n’est pas encore

le moment. Beaucoup d’entre eux viennent me saluer et entre autres

le chef d’une caravane dont les marchands sont originaires de

Passamassi dans le Ouli ; ce chef était le frère de la femme de

mon hôte à Nétéboulou et il savait que j’avais logé dans sa

famille. Il me dit entre autres choses, qu’il venait d’acheter

des kolas au Fouta-Diallon et qu’il se rendait à Bakel pour les

y vendre un meilleur prix. Il m’en offrit une dizaine. Ce cadeau

me fit grand plaisir, car j’en étais privé depuis bien longtemps.

Toumané ne manqua pas au sujet de toutes ces caravanes qui passaient

par son village de me dire souvent que c’était pour lui une bien

grande charge. Car, disait-il, il fallait les loger et les nourrir

et beaucoup s’en allaient sans rien donner à leur « diatigué »

(hôte) et surtout sans rien lui donner à lui, Toumané, chef du

Badon. Malgré lui, il laissait percer le bout de l’oreille et je

voyais bien où tendaient toutes ces précautions oratoires. Aussi,

afin de le forcer à se déclarer formellement, ne lui répondis-je

jamais que d’une façon évasive. Deux jours enfin avant de quitter

Badon, comme il venait encore de me réitérer ses jérémiades,

je lui demandai à brûle-pourpoint ce qu’il désirait. Il

me déclara alors qu’il serait très heureux si je voulais

l’autoriser à faire payer aux dioulas l’hospitalité qu’il

leur donnait. C’était, sous une autre forme, le rétablissement

de l’impôt qu’il regrettait tant. Je lui répondis que je

n’avais aucune qualité pour lui donner cette autorisation et que

cela regardait uniquement le commandant de Bakel et le commandant

supérieur. Il n’insista pas.

Il y avait neuf jours que j’étais à Badon et ma santé commençait

à se remettre. J’étais encore bien faible et d’une maigreur

extrême, mais l’appétit était revenu, et, si je n’avais pas

été toujours aussi oppressé, j’aurais pu me croire absolument

remis de la dure secousse que je venais d’éprouver. Je décidai,

malgré cela, de me remettre en route. J’avertis alors Toumané que

j’allais nécessairement le quitter et le priai d’expédier dans

la journée un courrier à Tomborocoto pour annoncer au chef de ce

village mon arrivée chez lui pour le 17. Immédiatement Toumané

chargea un de ses hommes de cette mission. Nous fîmes alors nos

préparatifs de départ. Toumané, afin que nous ne manquions de

rien pendant la route, fit de nouveau abattre un beau bœuf qui

fut distribué entre mes hommes et ceux du village. Je fis à ce

sujet une remarque qui ne manque pas d’intérêt au point de vue

ethnologique. Quand, dans un village musulman, on tue un bœuf,

il faut toujours que ce soit un marabout qui lui coupe le cou. On

ne fera, du reste, jamais manger à un musulman de la viande qui

n’aurait pas été saignée. Cette coutume s’est introduite

chez les peuples qui ne pratiquent pas l’islamisme, et partout les

animaux destinés à être mangés sont toujours saignés. Chez les

Malinkés et les Bambaras, peuples qui, pour la plupart, ne font pas

le Salam, c’est un homme libre que ce soin regarde, fils, frère

ou parent de chef ; mais jamais le chef lui-même. L’animal mort,

c’est aux captifs qu’est confié le soin de le dépecer. Comme

on le voit, les plus petites coutumes familières aux Musulmans

s’acclimatent vite chez ceux qui ne le sont pas. Tout cela est

un signe certain que l’islamisme fait au Soudan français des

progrès journaliers.

Pendant tout mon séjour à Badon, il fit une température fort

supportable. C’est que nous étions en pleine saison sèche. La

journée était bien un peu chaude à cause du vent d’Est qui

soufflait régulièrement de neuf heures du matin à cinq heures

du soir ; mais les nuits étaient, par contre, assez fraîches et

permettaient de goûter quelques heures d’un bon sommeil.

Dans la Haute-Gambie · 第 38 / 54 段