Dès que l’animal fut mort, tout le monde s’approcha pour

le toucher, le palper. Je fis comme les autres et avec grande

curiosité, car c’était le premier que je pouvais voir d’aussi

près. Notre chasseur lui coupa aussitôt le bout de la queue sur une

longueur d’environ 15 centimètres. C’est là, nous l’avons

déjà dit, un trophée auquel, chez tous les peuples du Soudan,

les chasseurs tiennent énormément. Ils le pendent généralement

à leurs ceintures. Il était absolument impossible de dépecer le

bœuf sur place, car cela nous aurait trop retardé, et il nous eût

été difficile d’emporter avec nos bagages l’énorme quantité

de viande que l’animal ne manquerait pas de donner. Il fut donc

décidé que, pour le moment, on abandonnerait là la bête, et que,

dès notre arrivée à Sibikili, on enverrait des hommes du village

pour le dépecer et en rapporter les morceaux. Mais une caravane

de dioulas quelconque pouvait passer par là et s’approprier le

produit de notre chasse. Aussi, pour qu’on ne vint pas les voler,

mes hommes mirent-ils sur le corps du bœuf un peu de paille sèche,

un caillou sur le cou, puis prononcèrent à voix basse des paroles

dont je ne pus connaître le sens, marmottèrent des invocations,

firent enfin mille pratiques les plus étranges les unes que les

autres. Quand j’en demandai l’explication à notre chasseur,

il me répondit gravement que maintenant il pouvait passer auprès

de sa chasse n’importe qui, il ne la verrait pas et que seuls

pourraient la retrouver ceux auxquels il le dirait et auxquels il

aurait appris les paroles mystérieuses qu’il fallait prononcer

pour cela. Malgré cela, je voyais manifestement qu’il n’était

pas tranquille. Aussi je lui dis que tout ce qu’il venait de faire

pouvait être très bon, mais que ce qui serait le meilleur et le

plus sûr, ce serait de commettre à la garde de la bête un des

hommes de Gamon qui nous accompagnaient et qui ne portait rien. Il

reviendrait avec les hommes de Sibikili. Chose qui fut faite.

Dans beaucoup de pays, au Soudan, on est absolument persuadé,

surtout chez les Malinkés, que l’on peut rendre ainsi invisibles

des objets et même des êtres vivants, rien qu’en faisant certaines

pratiques plus ou moins bizarres. Je me souviens même avoir vu

à Goumbeil, dans le Niéri, un chasseur qui avait la prétention

de se rendre invisible pour toute espèce de gibier. Au moment

où il se préparait à partir pour la chasse, je le vis mettre

dans une calebasse à moitié remplie d’eau, des feuilles d’un

végétal dont je ne pus savoir le nom. Il les y remua longuement

et à plusieurs reprises. Puis, se mettant absolument nu, il fit

sur tout son corps deux ou trois ablutions générales avec cette

eau et se frotta partout avec les feuilles humides. Je lui demandais

alors s’il était malade et dans quel but il agissait ainsi. Il me

répondit sans hésiter qu’il n’était point malade et qu’il

faisait cela uniquement pour que le gibier qu’il allait chasser

ne le vît pas. Rendu ainsi invisible, il pourrait s’approcher

d’aussi près qu’il le voudrait, et tuer à coup sûr tel animal

qu’il aurait choisi. Je lui demandai encore si cette plante le

rendrait aussi invisible pour les hommes. « Non, me répondit-il,

avec cela, le gibier seul ne me verra pas ; mais je connais une autre

plante qu’on ne trouve qu’au Fouta-Diallon et qui, si on porte

au cou un morceau de sa racine, a la propriété de rendre invisible

celui qui la possède pour tous ses ennemis, et cela quand il le

désire ». Il avait vu, disait-il enfin, un Foutanké (homme du

Fouta) qui, pendant la guerre du marabout Mahmadou-Lamine-Dramé,

à Touba-Couta, avait disparu trois fois devant ses yeux au moment

où il l’ajustait pour le tuer. Je ne crus pas devoir pousser plus

loin mon interrogatoire, du moment qu’il avait vu, je n’avais

plus rien à apprendre.

La contrée que nous traversons, est, paraît-il, excessivement

giboyeuse. On y trouve, en grande quantité, antilopes, biches,

gazelles, hippopotames, bœufs sauvages, éléphants, fauves de toutes

sortes, etc., etc. A ce propos, je rapporterai ici un fait qui s’est

passé hier au marigot de Sandikoto-Kô. A peine étions-nous arrivés

au campement que nous entendîmes un coup de fusil assez éloigné de

nous. Peu après, un homme qui fait route avec nous, vint me raconter

qu’il avait tiré sur un éléphant énorme. Mahmady, un de mes

hommes qui était avec lui, ajouta qu’il l’avait vu et qu’il

était si gros qu’il l’avait pris pour un rocher (Kouko) (_sic_).

En effet, à en juger par les traces et les passages que l’on voit

partout, on peut en conclure que la région est excessivement riche en

gibier. Ce ne sont que passages d’éléphants et d’hippopotames

et les bords des marigots sont couverts d’excréments de toutes

sortes d’animaux ; à cette époque de l’année surtout, le

gibier y abonde parce qu’il vient brouter les jeunes herbes qui

poussent après les incendies.

Vers six heures trente minutes, nous nous remîmes en route et sans

autre incident nous arrivâmes à Sibikili, à 11 h. 45, après avoir

successivement traversé les marigots de Dalesilamé, de Séré-Kô,

de Sitadioumou-Kô et sa branche secondaire, le Koumonni-Boulo-Kô

qui est situé à 800 mètres environ de Sibikili. Ses bords sont

couverts de superbes rizières, et nous l’avons traversé sur un

petit pont en bois, des plus primitifs, qui a environ cinq mètres

de long sur un mètre cinquante centimètres de large.

La route du campement du Sandikoto-Kô à Sibikili ne présente

aucune réelle difficulté que le passage du marigot de Séré-Kô

dont les bords sont escarpés et à pic. Mentionnons aussi à ce

point de vue, les nombreux bambous morts, qui obstruent la route,

ainsi que les roches ferrugineuses que l’on y rencontre à chaque

instant et qu’il faut avoir soin d’éviter.

Au point de vue géologique, ce n’est absolument qu’une

succession de plateaux bornés de grès, de quartz et de conglomérats

ferrugineux, et de collines de même nature. Au niveau des marigots,

elles sont entrecoupées par de petites vallées formées d’argiles

et excessivement marécageuses. Ce n’est qu’à partir du

Séré-Kô que se montrent quelques ilots de latérite. Nous en

trouvons aussi, mais peu étendus et très clairsemés, jusqu’aux

environs de Sibikili. La petite colline sur laquelle est construit

ce village est uniquement formée de terrain de cette nature, de

même aussi que la plaine qui l’entoure. Le terrain ardoisier,

proprement dit, est rare et les schistes qui le caractérisent ne

se montrent nulle part à nu. Il forme cependant, à n’en pas

douter, le sous-sol des argiles compactes dont nous avons reconnu

l’existence dans quelques légères dépressions de terrain.

La flore est de plus en plus pauvre. C’est un pays absolument

dénué de toute espèce de végétation, on traverse parfois une

étendue de plusieurs kilomètres sans rencontrer autre chose que

des végétaux absolument rabougris. Ce n’est qu’après avoir

passé le Séré-Kô et encore pendant trois kilomètres au plus

que la végétation est un peu plus riche. Dans tout le trajet, nous

n’avons guère remarqué que quelques caïls-cédrats sur les bords

du Diala-Kô, quelques fromagers, et dans la vallée du Séré-Kô

quelque rares échantillons de karités (variété Shee). Ce pays

était autrefois couvert de bambous, mais ils sont aujourd’hui

presque tous morts et ce végétal tend chaque jour à y disparaître.

_Le Bambou_ (_Bambusa arundinacea_ L.), est une Graminée fort

commune au Soudan. On le rencontre un peu partout, mais surtout

dans le Bambouck, le Bafing, le Koukodougou, le Gamon, le Tenda, le

Damentan, le Badon, le Niocolo, etc., etc. Il croît dans presque tous

les terrains, mais c’est surtout sur les bords des marigots et dans

certaines plaines à fond d’argiles, inondées pendant la saison

des pluies, qu’il est le plus commun et qu’il acquiert ses plus

grandes dimensions. Toutefois sa tige n’atteint pas au Soudan,

dans les terrains qui lui sont les plus propices, un diamètre

de plus de six à huit centimètres et sa hauteur quatre ou cinq

mètres. Sur les plateaux rocheux, il ne dépasse pas deux mètres

d’élévation et trois centimètres au plus de diamètre. Il est

là toujours très peu vigoureux.

Ce végétal, si abondant autrefois dans le Gamon, le Badon et le

Dentilia, y est devenu depuis trois ou quatre années plus rare et

finira par y disparaître complètement. Il est atteint, depuis ce

temps, d’une maladie que les indigènes désignent sous le nom de

_Diambarala_. Je n’ai pas besoin de dire qu’elle est attribuée

à des pratiques de sorcellerie et que les génies malfaisants (_les

Mamma-Diombo_) sont accusés de les en avoir frappés. Cette maladie,

cependant, est causée par un cryptogame parasite qui croît à

l’aisselle des jeunes rameaux et qui en un an, deux au plus, finit

par tuer le végétal. La tige se flétrit, les feuilles tombent,

le bambou sèche sur pied et il suffit d’un vent léger pour en

abattre des bouquets entiers. Les tiges ainsi couchées ne peuvent

plus servir à rien, car elles ont perdu toute leur souplesse et

sont devenues excessivement cassantes. C’est là seulement que

nous avons trouvé cette maladie. Nous ne l’avons constatée nulle

part ailleurs. Les indigènes du Gamon, Badon et Dentilia sont très

affectés de voir ainsi disparaître cette graminée qui leur est

si précieuse. Dans tout le Soudan, en effet, on s’en sert pour

construire les charpentes des toits des cases. On l’utilise pour

fabriquer des nattes, des corbeilles, des cordes, des ruches pour

les abeilles et pour construire les clôtures des petits jardinets

que l’on trouve aux environs des villages. Les bambous pleins sont

préférés pour les constructions et les bambous creux pour les

autres usages. Les Bambaras de la boucle du Niger utilisent aussi

les jeunes tiges de bambous pleins pour fabriquer leurs flèches, et

la corde de leurs arcs est presque toujours faite avec ce végétal.

Le feuillage du bambou constitue un excellent fourrage dont les

animaux, les chevaux surtout, sont excessivement friands. Le meilleur

et le plus tendre, est naturellement fourni par les rameaux les plus

jeunes. Ce fourrage doit probablement ses qualités nutritives à la

quantité relativement considérable de sucre que contiennent les

jeunes pousses et les jeunes feuilles de cette plante. Cependant,

d’après certains indigènes auxquels je l’ai entendu dire,

il pourrait à la longue devenir nuisible et il faut bien se garder

d’en faire la nourriture absolument exclusive des bestiaux.

Nous venions à peine de traverser le Sitadioumou-Kô, quand nous

rencontrâmes, sous un magnifique caïl-cédrat, une députation

d’une dizaine de guerriers de Sibikili, conduits par le fils du chef

et que ce dernier envoyait au devant de moi pour m’escorter et me

conduire au village. Ils avaient eu le bon esprit de nous apporter

plusieurs peaux de bouc pleines d’une eau limpide et fraîche avec

laquelle nous fûmes heureux de nous désaltérer à long traits ;

car si la nuit avait été froide, par contre, la chaleur du jour

était devenue, vers dix heures du matin, absolument intolérable. A

Sibikili, ce jour-là, je constatai, dans ma case, 41 degrés

centigrades. Il faut dire aussi qu’il faisait un vent d’est

brûlant. Aussi quand nous arrivâmes à l’étape, étions-nous

tous exténués. Deux porteurs même, restés en arrière, ne nous

rejoignirent que fort avant dans la soirée.

Notre guide fit aussitôt part aux hommes qui étaient venus au devant

de nous de ce qui nous était arrivé le matin et de la belle chasse

qu’il avait faite. Il leur dit exactement où ils pourront trouver

l’animal. Immédiatement, les hommes de Sibikili me demandent

à ne pas m’accompagner au village et aller de suite chercher

cette viande, qui est pour eux une si bonne aubaine. Je leur accorde

aussitôt l’autorisation de me quitter et tous, à l’exception du

fils du chef, se mettent en route pour le Diala-Kô, non loin duquel

les attend l’homme que nous y avons commis à la garde de la bête.

Je fus bien reçu à Sibikili et nous n’y manquâmes de rien. Dès

notre arrivée, un joli petit bœuf fut immolé à notre intention et

toute la journée on fit bombance. Il me fut impossible d’avoir

avec le chef et les notables une conversation sérieuse, car

tous étaient absolument ivres, et en mon honneur s’étaient

livrés à d’abondantes libations de dolo. Ce sont, du reste,

des ivrognes fieffés et qui, sous ce rapport, jouissent d’une

glorieuse réputation bien méritée. Le chef est un vieillard âgé

d’environ 75 ans et ne jouissant, dans son village, d’aucune

autorité. De plus, il est aveugle.

_Sibikili_ est un village d’environ 500 habitants. Sa population

est uniquement formée de Malinkés. Il dépend de Badon dont il

reconnaît l’autorité. Il est assez propre et assez bien entretenu

pour un village Malinké. Il est entouré d’un tata flanqué de

tours pour la défense et en assez bon état. De plus, les cases du

chef sont entourées d’un second tata concentrique au premier et

qui est assez sérieux. Il est presque neuf. Sa hauteur est environ

de quatre mètres. Sa largeur à la base est à peu près d’un

mètre cinquante et au sommet elle est de plus d’un mètre. Chaque

case forme pour ainsi dire un petit ouvrage de défense. Les gourbis

sont réunis entre eux par des murs en terre de vingt centimètres

d’épaisseur environ, et on ne peut arriver dans la cour intérieure

de l’habitation qu’en traversant une sorte de corps de garde que

les Malinkés désignent sous le nom de _Boulou_ ; c’est une case

en terre plus élevée généralement que les autres, ronde, couverte

en paille ; quelques-unes sont à argamasses, surtout dans les pays

Bambaras. Elles sont munies de deux portes, dont l’une donne accès

dans la rue et l’autre dans l’intérieur de l’habitation.

Sibikili est, comme la plupart des villages Noirs, situé sur une

petite colline que dominent d’autres collines plus élevées. Cette

situation, très bonne pour prévenir les attaques des colonnes

noires, car on les voit arriver de loin, est détestable pour pouvoir

résister à une troupe opérant à l’européenne.

La journée se passe à Sibikili sans aucun incident. Du reste,

tout le monde est exténué et aucun de nos hommes n’est capable

de sortir du campement. Toute la population du village, les hommes

principalement, est ivre et endormie sous l’arbre à palabres. Je

ne suis pas, au moins, importuné par leurs visites, et je puis

travailler en paix. J’envoie dans la soirée un homme à Badon

pour y annoncer mon arrivée pour le lendemain.

Du campement du Sandikoto-Kô à Sibikili, la route suit à peu près

une direction générale Est-Sud-Est, et la distance est environ de

31 kilomètres.

_5 janvier._ — La nuit a été un peu moins froide que la

précédente. Brise de Nord-Est. Température agréable. Ciel clair

et étoilé. Au réveil, ciel clair et sans nuages. Le soleil se

lève brillant. Peu de rosée. Brise de Nord-Est. Température chaude.

J’ai eu hier soir un petit accès de fièvre qui a duré jusqu’à

onze heures environ. Ce matin, je me sens assez bien. Malgré cela,

je prens une dose de sulfate de quinine. J’ai la langue saburrale

et la bouche mauvaise.

Les préparatifs du départ se font assez rapidement et à 5 h. 15

nous pouvons nous mettre en route sans encombre. En sortant du

village, nous traversons d’abord une série de petits jardinets

où les femmes de Sibikili cultivent avec grand soin du tabac et des

oignons. Pas de lougans. Jusqu’à Badon, rien de bien particulier

à signaler ; à 6 h. 30, nous traversons le marigot de Fabili ;

à 7 h. 55, celui de Bamboulo-Kô, et à 8 h. 25 nous faisons notre

entrée à Badon, but de l’étape. Il fait déjà très chaud,

et, malgré le peu de longueur de l’étape, je me sens exténué.

A mi-chemin, entre Sibikili et Badon, nous rencontrons une

députation d’une quinzaine de guerriers que le chef m’envoie,

sous la conduite de son fils, pour nous escorter et nous conduire au

village. Nous faisons la halte là où nous les trouvons, et après

avoir échangé les salutations d’usage, nous nous remettons

en route.

L’arrivée à Badon par la route de Sibikili ne manque pas de

pittoresque. On arrive sur un plateau de latérite qui domine le

village. De là, on voit toute la vallée au centre de laquelle est

construit Badon et au fond à l’horizon, les collines qui longent

la rive droite de la Gambie. Ce plateau est bien cultivé, et c’est

là que se trouvent la plus grande partie des lougans du village. Au

moment où nous l’avons traversé, nous avons chassé devant nous

un superbe troupeau d’une trentaine de têtes de bétail qui y

paissait paisiblement. La route qui mène des lougans au village suit

le versant Sud du plateau. Elle a environ deux mètres de largeur

et est bien débroussaillée. Elle est bordée par une jolie haie

d’oseille qui, à cette époque de l’année, commençait à

être sèche.

La route de Sibikili à Badon n’offre d’autre difficulté que le

passage des deux marigots, le Fabili et le Bamboulo-Kô, dont les

bords sont à pic et le fond extrêmement vaseux, surtout celui du

premier. La plupart du temps, la route traverse un vaste plateau

formé de roches ferrugineuses. Ce n’est qu’en approchant de

Badon, que l’on rencontre deux petites collines que l’on franchit

par des pentes excessivement douces.

Au point de vue géologique, nous n’avons rien de particulier

à signaler, si ce n’est l’extrême abondance des roches et

des conglomérats ferrugineux, tout le long de la route. Argiles

compactes aux environs des marigots. La latérite n’apparaît

qu’à deux kilomètres environ de Badon.

Au point de vue botanique, végétation excessivement pauvre. A

signaler seulement quelques fromagers, tamariniers, caïl-cédrats et

un végétal nouveau, le _Calama_, sur lequel nous reviendrons plus

loin. D’après les renseignements que nous avons pu nous procurer,

tout le Badon renfermerait beaucoup de karités, nous n’en avons

pas rencontré le long de la route. Beaucoup de bambous également,

mais presque tous sont atteints par la maladie.

Le _Calama_, que les Ouolofs appellent _Rehatt_, est un beau végétal

de haute taille. C’est une Combrétacée, le _Combretum glutinosum_

Perr. Il croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus,

sur les terrains rocheux et sur le versant des collines. On le

trouve partout au Soudan, mais c’est surtout dans le Bambouck, le

Birgo, le Gangaran, le Manding et le Bélédougou qu’il est le plus

commun. Les Malinkés l’emploient surtout en teinture. Ce végétal

est appelé _Calama_ par les Bambaras, _Rehatt_ par les Ouolofs,

_Kéré_ par les Malinkés et _Kodioli_ par les Sarracolés. Les

cendres de son bois servent à fixer les couleurs de l’indigo ;

les Bambaras et les Malinkés surtout, retirent de ses feuilles une

couleur qui leur sert à teindre en jaune sale et en rouge couleur

de rouille, leurs boubous et leurs pagnes.

Cette couleur est, pour ainsi dire, la couleur nationale des

Malinkés. Ils l’affectionnent tout particulièrement. Voici comment

ils procèdent. Ils récoltent les feuilles sur l’arbre quand elles

sont encore très vertes, les font sécher puis les écrasent entre

leurs mains. Ceci fait, on verse dessus environ deux fois autant

d’eau qu’il y a de feuilles et on laisse infuser à froid pendant

au moins vingt-quatre heures. On plonge alors l’étoffe à teindre

dans cette infusion et on la laisse tremper pendant douze heures. On

la retire alors et on fait sécher. La teinte plus ou moins foncée

donnée à l’étoffe, tient non pas au temps plus ou moins long

qu’elle reste dans la liqueur, mais au degré plus ou moins grand

de concentration de celle-ci. Cette couleur est aussi contenue dans

les racines, mais je ne me souviens pas avoir entendu dire qu’elles

soient utilisées par les indigènes.

Cette teinture est très adhérente. On la fixe à l’aide des

cendres du végétal lui-même. Elle résiste même à la pluie,

au lavage à l’eau chaude et au savon. Chez les Bambaras et

les Malinkés, les femmes de forgerons acquièrent une véritable

habileté pour la préparer. La façon de cette teinture se paye

environ cinq moules de mil (huit kilos à peu près) par pagne ou

par boubou.

_Badon_ est un gros village Malinké d’environ 750 habitants. Sa

population est formée à peu près par moitié de Malinkés musulmans

et de Malinkés proprement dits. Il est situé au fond d’une

jolie petite vallée et, il faut bien l’avouer, pour un village

Malinké, il n’est pas trop sale et est assez bien entretenu. Son

tata est réparé à neuf et flanqué de tours pour la défense. Le

tata intérieur qui entoure les cases du chef a environ quatre

mètres de hauteur, un mètre d’épaisseur à la base et quarante

centimètres au sommet. Il est en parfait état de même, du reste,

que les petits murs qui unissent entre elles les cases d’une même

habitation. Badon est construit à la mode Malinkée comme Sibikili.

Le chef actuel, Toumané-Keita, est un homme d’environ 55 ans,

littéralement abruti par l’abus journalier qu’il fait des

liqueurs fermentées. C’est le Massa (roi) de tout le pays de Badon.

Peu avant d’arriver au village, mes hommes s’arrêtèrent sous un

beau tamarinier, qui, à en juger par la façon dont l’herbe était

foulée, devait servir d’abri aux caravanes. Ils commençaient à

déposer leurs charges et à s’asseoir pour se reposer quand je

leur intimai l’ordre d’avoir à continuer la route jusqu’au

village. Depuis longtemps, j’avais remarqué qu’avant d’entrer

dans les villages, ils manifestaient toujours le désir de s’asseoir

ainsi quelques minutes avant de franchir les portes du tata. Je

profitai de cette circonstance pour demander ce que signifiait cette

façon d’agir. J’appris alors qu’il était d’usage chez les

noirs, avant de se présenter dans un village, de s’arrêter ainsi

à quelques centaines de mètres, pour se délasser un peu, faire

sa toilette et attendre qu’on vienne vous chercher, et qu’on

vous autorise à enfin camper dans l’enceinte. Nous n’avions

pas besoin de nous conformer à cette coutume puisque le chef nous

avait envoyé chercher à mi-chemin.

Nous fûmes très bien reçus à Badon et nous n’y manquâmes de

rien. Pour moi, deux heures après mon arrivée, je fus pris d’un

nouvel accès de fièvre plus violent que celui de la veille. Il ne

cessa que vers quatre heures de l’après-midi. A ajouter à cela

un violent rhume de cerveau et une forte bronchite. Je me sentis

si faible dans la soirée que je décidai de séjourner à Badon et

d’y passer la journée entière du lendemain. Je devais y rester

plus longtemps, car je tombai sérieusement malade et fus pendant

plusieurs jours incapable de poursuivre ma route.

Je mis à profit cependant mon inaction forcée à Badon pour

rassembler le plus de renseignements possible sur le pays. Je les

transcris dans le chapitre suivant.

De Sibikili à Badon, la direction générale de la route est

Est-Sud-Est, et la distance qui sépare ces deux villages est de

14 kilomètres.

* * * * *

[Illustration : _Badon_]

CHAPITRE XX

Le pays de Badon. — Limites, frontières. — Aspect général du

pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du

sol. — Faune, animaux domestiques. — Flore, productions du sol,

cultures. — Populations, ethnographie. — Situation et organisation

politiques. — Rapports du pays de Badon avec les pays voisins. —

Rapport du pays de Badon avec les autorités françaises. — Le

Badon au point de vue commercial. — Conclusions. — Traités

passés par le pays de Badon avec la France.

On désigne sous le nom de pays de Badon cette partie du Soudan

français qui est comprise entre la Gambie, le Niocolo-Koba et le

Dentilia. C’est un pays de peu d’étendue et, pour ainsi dire,

désert, mais qui, par sa situation dans le voisinage du Niocolo,

pourrait, à un moment donné, avoir une réelle importance.

_Limites._ — _Frontières._ — De même que les autres pays noirs,

le pays de Badon n’a pas de limites bien définies. Cependant on

peut à peu près lui assigner les limites suivantes : Il est compris

entre les 14° 25′ et 15° 15′ de longitude Ouest et les 13°

14′ et 12° 47′ de latitude Nord. Sa plus grande dimension est

Est-Ouest et mesure environ 120 kilomètres. Sa plus grande largeur

est Nord-Sud et mesure environ 55 kilomètres. Sa superficie est

environ de 6.000 kilomètres carrés.

Il est limité au Sud par la Gambie, à l’Ouest, au Nord et au

Nord-Est par le Niocolo-Koba qui lui forment des frontières

naturelles. Au Sud-Est et à l’Est, sa frontière est

représentée par une ligne fictive qui, partant de la Gambie,

à la naissance du Koussini-Kô, se dirige au Sud-Est jusqu’au

marigot de Koumountouro-Kô. De là, elle remonte au Nord jusqu’au

Sacodofi-Kô, où elle oblique vers l’Ouest pour se diriger vers

le Niocolo-Koba.

Il confine à l’Ouest au pays de Gamon, dont le sépare le

Niocolo-Koba, au Sud, au Niocolo dont le sépare la Gambie et la

partie Sud-Est de la ligne fictive dont nous venons de parler. A

l’Est, il touche au Dentilia et au désert de Coulicouna. Enfin, au

Nord-Est, il est voisin du Bélédougou, et au Nord, il est séparé

du Tiali par un vaste territoire inculte et inhabité. Comme on le

voit, le Badon est un grand rectangle fort allongé dont les grands

côtés orientés Est-Ouest sont formés au Sud par la Gambie et

au Nord par le Niocolo-Koba. Les petits côtés orientés Nord-Sud

sont formés à l’Ouest par le Niocolo-Koba et à l’Est par la

ligne fictive qui le sépare du Dentilia.

_Aspect général du pays._ — Le Badon est une contrée absolument

aride, dont l’aspect général est plutôt celui d’un pays

de montagne que celui d’un pays plat. Du Niocolo-Koba à Badon,

la capitale, on ne voit que des collines absolument dénudées que

séparent de profondes vallées où coulent les marigots tributaires

du Niocolo-Koba. Dans les vallées, la végétation est plus riche

surtout sur les bords des marigots et l’aspect du pays est plus

riant. On y rencontre quelques beaux végétaux ; mais, en général,

le pays est absolument désolé et on peut y faire des kilomètres

et des kilomètres sur des plateaux rocheux, arides et où rien ne

pousse qu’une herbe fine et rare et quelques végétaux rachitiques

et rabougris.

Dans la Haute-Gambie · 第 36 / 54 段