tirer l’oreille pour se lever, et à 4 h. 15 nous pouvons nous
mettre en route. La marche est un peu hésitante au début, mais
dès que le jour commence à poindre, nous marchons d’une vive
allure. A 5 h. 25, nous franchissons le marigot de _Oussékiri-Kô_,
et à 6 h. 15, celui de _Oussékiba-Kô_, sur les bords duquel nous
faisons la halte. A 6 h. 30, nous nous remettons en route, et à
2 kil. 500 du marigot de Oussékiba-Kô, les porteurs qui sont en
avant viennent me dire qu’ils ont trouvé une superbe antilope,
qui avait été égorgée par un lion, et qu’il dévorait quand
ils sont arrivés. Il s’est enfui à leur approche et ils ont pu
le voir. C’était, parait-il, un superbe animal. Ils me demandent
l’autorisation de dépouiller l’antilope et d’en emporter la
viande, ce que je leur permets, me promettant de profiter aussi de
cette bonne aubaine. Ils s’y mettent tous, et en une demi-heure,
ils ont le temps de faire l’opération et d’ingurgiter chacun
un énorme bifteck. Inutile de dire que mes lascars n’étaient pas
les derniers à la curée. Cette antilope était très belle et elle
était pleine. Avant de partir, les porteurs mangent la viande du
fœtus. Le lion avait bondi sur la croupe, où on voyait distinctement
les traces de ses puissantes griffes. Il lui avait brisé les reins,
et quand mes hommes l’ont dérangé de son repas, il avait commencé
à dévorer les filets et une partie du petit. Je prends pour moi une
cuisse et ce qui reste des filets, les reliefs du festin du lion, en
un mot. A 7 h. 30, nous nous remettons en route. Un quart d’heure
après, nous faisons lever une superbe biche et un peu plus loin
un troupeau d’une douzaine d’antilopes, qui détalent à notre
approche. A huit heures, nous franchissons le marigot de _Saramé_,
et à 8 h. 30, celui de _Condouko-Boulo_, où nous faisons halte sous
de superbes arbres, les seuls, du reste, que nous ayons trouvés
pendant l’étape. Caïl-cédrats, fromagers, nétés, n’tabas,
télès, croissent d’une façon surprenante dans le petit coin
de la vallée du Condouko-Boulo. Leurs dimensions sont énormes,
leur feuillage touffu, et c’est à regret que nous quittons ces
délicieux ombrages.
A 8 h. 40, nous repartons, et, chemin faisant, nous faisons lever deux
autres troupeaux de superbes antilopes et bon nombre de biches et de
gazelles. A 9 h. 45, nous traversons enfin, à gué, le Niocolo-Koba,
cette jolie petite rivière qui sert de limite au pays de Bondou et
au pays de Gamon. A l’endroit où nous l’avons traversée, elle
coule sur un lit de petits cailloux ferrugineux. Ses berges sont à
pic et il faut descendre de cheval pour les escalader. Son eau est
claire, limpide et fraîche. Aussi ne manquâmes-nous pas de nous y
désaltérer et de nous y baigner. Nous arrivons enfin, à 10 heures,
sur les bords du Sandikoto-Kô, où nous allons camper. Les bords
de ce marigot sont très escarpés et en gravissant le bord opposé
à celui par lequel nous sommes arrivés, mon cheval s’abat. Fort
heureusement, ni lui ni moi ne sommes blessés. J’eusse été
fort contrarié qu’il arrivât quelque chose de fâcheux à cette
jolie petite bête ; car c’est un brave et bon animal qui me rend
de grands services.
Le campement du Sandikoto-Kô est un des plus mauvais que je
connaisse. Il faut camper au milieu de la brousse pour avoir un
peu d’ombre. En une demi-heure, Almoudo et les porteurs m’ont
construit un gourbi assez confortable. Il était temps, car je
commençais littéralement à griller au soleil. Tout autour de nous,
une brousse sèche. Je recommande bien à tout le monde de bien faire
attention au feu, et pour le combattre, je fais débroussailler
un large espace de terrain tout autour de mon gourbi et j’exige
que mes hommes aient sous la main de longues branches d’arbre
munies de leurs feuilles, pour être immédiatement prêts en cas
d’alerte. C’est la meilleure façon d’éteindre ces feux de
brousse, qui se propagent toujours avec une rapidité surprenante. Il
suffit de battre la zone incendiée, pour étouffer rapidement tout
commencement de feu et éviter parfois de graves désordres. Malgré
mes recommandations, vers trois heures de l’après-midi, un incendie
éclate tout à coup, non loin de mon gourbi. Immédiatement les
hommes s’arment de leurs branches et se précipitent vers le lieu
du sinistre. En quelques minutes, le feu est éteint, mais pas assez
vite cependant pour empêcher de brûler plus de trois cents mètres
carrés de brousse. Fort heureusement, mon gourbi se trouvait au vent
de l’incendie. Sans cela, il eût été infailliblement consumé,
ainsi que mes bagages, ce qui eût été pour moi une perte énorme,
difficile à combler, là où je me trouvais. Ce qui m’aurait
été le plus pénible, c’eût été certainement la perte de
mes papiers, de tous mes cahiers où se trouvent consignées les
notes que je me suis toujours efforcé de prendre régulièrement
et le plus exactement possible depuis plus de six années que je
parcours le Sénégal et le Soudan. Je n’eus pas à déplorer ce
désastre. Du reste, dès le commencement de l’incendie, Almoudo,
sans que j’eus besoin de rien dire, se précipita dans mon gourbi
et, s’emparant de ma précieuse cantine, la porta en lieu sûr. Il
ne me la rapporta que lorsqu’on se fût bien assuré que tout
danger avait disparu. On comprendra aisément, qu’après cela,
je pris les dispositions les plus rigoureuses. Je fis éteindre tous
les brasiers que les hommes avaient allumés autour de mon gourbi,
et je ne les autorisai à n’allumer leurs feux qu’à l’endroit
qui venait d’être débroussaillé par l’incendie. C’est
là également que je les fis coucher. Malgré cela, je fus loin
d’être tranquille, surtout pendant la nuit.
Du campement du Firali-Kô au campement du Sandikoto-Kô, la route
suit une direction générale Est-Sud-Est, et la distance qui sépare
ces deux points, est environ de 24 kil. 500.
Jusqu’au Condouko-Boulo, cette route ne présente aucune difficulté
sérieuse. Elle traverse un pays plat, présentant à peine quelques
légères ondulations du terrain. A partir de ce marigot, il en est
tout autrement. Il faut d’abord gravir, par une pente raide, le
versant Nord-Ouest d’un vaste plateau ferrugineux, semé de roches,
qui rendent la route pénible. Pendant trois kilomètres environ,
elle longe le versant Sud-Est de ce plateau. De là, on a une vue
magnifique. On voit se dérouler devant soi une immense vallée, au
milieu de laquelle coule le Niocolo-Koba. On arrive par une pente
douce sur les bords de cette rivière, et si ce n’étaient ses
bords escarpés, sa traversée n’offrirait aucune difficulté. Il
en est de même pour le Sandikoto-Kô.
Au point de vue géologique, on peut dire que, depuis le campement du
Firali-Kô jusqu’à celui du Sandikoto Kô, ce n’est qu’une
succession de plateaux formés de roches et de conglomérats
ferrugineux. Ils sont peu élevés et séparés par de petites
vallées dans lesquelles coulent les marigots. Ces vallées sont
formées d’argiles, recouvrant un sous-sol ardoisier. La vallée
tout entière du Niocolo-Koba est ainsi formée, et sur ses bords,
les schistes apparaissent à nu. — Le fond des marigots est
formé de vases peu épaisses, reposant sur un sous-sol de quartz
et de conglomérats ferrugineux. Au Niocolo-Koba, dont le courant
est très rapide, la vase fait absolument défaut. Les berges sont
formées d’argiles compactes.
Au point de vue botanique, la végétation est d’une rare
pauvreté. Rien sur les plateaux qu’une herbe mince et ténue et
quelques végétaux difformes et rachitiques. Dans les vallées,
la végétation n’est réellement belle que sur les bords des
marigots, où l’on trouve de majestueuses légumineuses, quelques
caïl-cédrats et de nombreux échantillons de lianes Saba et
Delbi. Les fromagers, n’tabas, baobabs, etc., sont relativement
rares. Sur les deux rives des marigots, s’étend une plaine peu
large (un kilomètre cinq cents mètres au plus), où croissent des
carex et des cypéracées énormes. Le sol de ces plaines est, sur les
bords des cours d’eau, absolument défoncé par les éléphants,
et les traces de leurs pas forment de véritables fondrières,
qu’il faut avoir grand soin d’éviter pendant la marche. Dans
tout ce trajet, je n’ai trouvé d’intéressant à signaler que
la plante qui donne cette résine, que les indigènes désignent
sous le nom de _Hammout_.
On désigne sous le nom de _Hammout_, au Soudan français, une sorte
de résine, dont l’odeur rappelle celle de l’encens. Elle est
donnée par une plante, dont la hauteur ne dépasse que rarement
trois mètres et qui croît, de préférence, dans les terrains
pauvres. Le diamètre de son tronc est d’environ vingt à vingt-cinq
centimètres au maximum et par ses caractères macroscopiques, elle
nous a semblé appartenir à la famille des Térébinthacées[28]. Ce
végétal est relativement rare au Soudan, on le trouve en petit
nombre un peu partout ; mais c’est surtout dans le Ferlo-Baliniama,
qu’il est le plus commun. On en trouve également en notable
quantité dans cette partie déserte qui se trouve aux environs de
Koussan Almamy (Bondou), entre Kéniémalé, Couddi, Hodioliré et
le marigot de Anguidiouol, entre Koukoudak et Kounamba, dans le Tiali.
Cette résine s’extrait, annuellement, du commencement de décembre
à la fin d’avril. C’est, paraît-il, l’époque pendant
laquelle elle est la plus abondante, et où le rendement est le
plus avantageux et la qualité meilleure. De plus, comme en cette
saison les indigènes ne sont pas retenus chez eux par les travaux
des champs, ils peuvent se livrer plus facilement à cette récolte,
qui est pour eux la source de quelques profits.
Pour l’extraire, les indigènes pratiquent sur le tronc de
la plante, jusqu’aux maîtresses branches, des incisions en
nombre variable, huit ou dix au plus. Ces entailles intéressent
l’écorce dans toute son épaisseur. La résine qui en découle
est peu abondante et il faut attendre six à huit jours avant d’en
avoir une petite boule de la grosseur d’une noisette. On procède
alors à la récolte. A l’air libre, la résine durcit par le froid
et elle prend une consistance telle que pour la détacher il faut se
servir d’une tige de fer, spécialement fabriquée pour cela, ou
bien des petites hachettes dont les indigènes usent pour défricher
leurs lougans. La liqueur qui vient sourdre à l’incision est
généralement blanche et limpide, mais en se coagulant elle prend
une couleur opaline légèrement teintée en jaune.
En enlevant la petite boule de hammout qui s’est ainsi formée,
les noirs ont l’habitude de détacher toujours en même temps
la partie de l’écorce du végétal à laquelle elle adhère
d’ordinaire si fortement. Revenus au village, le produit de la
récolte est mis à chauffer au soleil pendant quelques jours pour
le ramollir et afin de le débarrasser de la plus grande partie des
détritus végétaux qu’il renferme. Quand il s’est refroidi et
durci, il est pilé, de nouveau ramolli à la chaleur solaire et
pétri en forme de boules qui sont renfermées dans des coques de
fruits de cantacoula, comme nous l’avons dit plus haut.
La résine durcit alors à la fraîcheur, elle adhère fortement
aux parois du récipient qui la contient, et pour l’en retirer,
il faut se servir de la pointe d’un solide couteau. Cette résine
se présente alors sous l’aspect d’une masse noirâtre, au milieu
de laquelle se distinguent aisément les fragments d’écorce qui
n’ont pu être enlevés. Son odeur est légèrement térébenthinée
et sa saveur très aromatique. C’est sous cette forme que l’on
trouve le hammout sur les marchés du Soudan.
Il ne faut pas confondre le hammout avec le _Tiéoué_, qui est une
autre variété d’encens, que les dioulas de Fouta-Djallon, où
on le récolte surtout, apportent annuellement dans nos comptoirs
et sur les marchés de Bakel, Kayes et Médine. Cet encens est,
d’après les indigènes, de qualité absolument inférieure. Il
est généralement présenté sur les marchés sous forme de grosses
boules grisâtres, à cassure terne et citreuse, non transparentes,
se ramollissant sous la dent, et contenant une notable quantité
d’écorce. Leur odeur est moins térébenthinée que celle
du hammout et la saveur est également aromatique. Le végétal
d’où il s’extrait habite surtout le Fouta-Diallon. On le trouve
également dans cette partie du Bondou qui confine au Tenda et au
pays de Badon. Les noirs ne lui attribuent qu’à un faible degré
les propriétés bienfaisantes du hammout.
Le hammout est l’objet au Soudan d’un petit commerce qui est assez
actif sur les marchés de Kayes, Bakel et Médine. Les traitants
de ces comptoirs accaparent presque tout ce qui est apporté et le
revendent soit à Saint-Louis, aux Ouolofs, soit aux habitants du
Khasso, du Logo, du Natiaga, du Kaarta et du Guidimakha. Mais de
tous, ce sont les Ouolofs et les Khassonkés qui en sont les plus
avides. Les femmes ouoloves de Saint-Louis le font brûler sur des
charbons ardents, dans des espèces de petits fourneaux fabriqués
_ad hoc_. Le hammout, ainsi brûlé, produit une fumée blanchâtre,
et dont l’odeur se rapproche un peu de celle de l’encens. Les
indigènes s’en servent pour parfumer leurs cases. En outre ils lui
attribuent de puissantes vertus curatives. D’après eux, en effet,
le hammout serait, pour ainsi dire, une panacée universelle. Sa
fumée serait très saine pour la santé. Elle chasserait les miasmes
nuisibles, ferait disparaître les maux de tête, guérirait les
bronchites et les rhumes de cerveau, et développerait surtout
l’intelligence, etc., etc.
Le prix du hammout varie suivant les époques et les régions. Avant
la récolte, une boule de moyenne grosseur se vend, à Kayes, de deux
à trois francs, mais quand les arrivages commencent à se faire plus
nombreux, le prix baisse rapidement. Ainsi, à Bakel, par exemple,
il n’est pas rare, à ce moment, de trouver jusqu’à soixante
boules pour une pièce de guinée, soit dix à douze francs environ.
A Saint-Louis, le hammout se vend couramment de un franc cinquante
centimes à deux francs la boule. Dans le Guidimakha, trois boules
coûtent environ deux francs cinquante centimes en mil, et dans le
Khasso, à Kouniakary, par exemple, trois boules se vendent environ
cinq francs en mil ou étoffes.
Pendant toute la journée que nous passâmes au marigot de
Sandikoto-Kô, mes hommes s’occupèrent à faire boucaner la viande
de l’antilope que nous avions trouvée égorgée par un lion pendant
l’étape du matin. Ils se livrèrent à ce travail jusqu’à une
heure assez avancée de la nuit. La viande fut d’abord coupée
en lanières de trente centimètres de long sur quatre de largeur
et deux d’épaisseur. Puis, ces lanières furent étendues sur un
séchoir des plus primitifs et qui se compose uniquement de quatre
fourches plantées en terre en forme de carré. Sur ces fourches sont
placés deux bambous sur lesquels sont fixées des traverses de même
bois, au nombre de dix ou douze. C’est sur ces traverses qu’est
installée la viande destinée à être boucanée. Ce séchoir est
placé à une hauteur telle que la flamme du feu allumé au-dessous
ne puisse pas atteindre la viande et la griller. Quand tout est ainsi
disposé, on allume un ardent brasier entre les quatre fourches qui
servent de support au séchoir. On l’alimente jusqu’à ce que
la viande soit parfaitement desséchée.
Dans les villages, où l’on n’a pas besoin de se hâter de
faire cette besogne, les lanières sont disposées sur le toit des
cases, et la chaleur suffit pour boucaner la viande. Toutefois, on
ne peut guère procéder ainsi que pendant la saison sèche, alors
que soufflent les vents brûlants d’Est et de Nord-Est. Pendant
l’hivernage, quand les vents humides du Sud et du Sud-Ouest se
font sentir, il n’est pas possible de procéder ainsi, car la
viande est pourrie avant d’être boucanée. Chaque soir, il faut
avoir grand soin de rentrer les lanières dans les cases, pour les
mettre à l’abri de l’humidité, et de ne les exposer au soleil
que lorsque toute humidité de la nuit a complètement disparu.
La viande ainsi préparée peut se conserver indéfiniment. Il
se forme à l’extérieur une sorte de croûte épaisse, d’un
demi-centimètre, cornée, pour ainsi dire, qui protège le reste
de la viande. Il faut avoir soin de l’enlever quand on veut
préparer le couscouss. C’est un mets très précieux pour les
voyageurs et qui n’est pas à dédaigner même pour des palais
européens. Pendant les différents séjours que nous avons faits au
Soudan, nous nous sommes parfois estimé très heureux d’en avoir
à notre disposition. La viande boucanée au soleil est meilleure
que celle qui l’a été au feu. Cette dernière, en effet, sent
toujours un peu la fumée, quel que soit le soin que les noirs
apportent à bien entretenir le brasier.
_4 janvier 1892._ — La nuit a été excessivement froide. Ciel clair
et étoilé. Brise de Nord, absolument glaciale. A trois heures du
matin, je constate la température la plus basse que j’ai observée
depuis le commencement de mon voyage, sept degrés centigrades,
trois dixièmes. Au réveil, le ciel est clair. Forte brise de
Nord. Rosée abondante. Température excessivement froide. Le soleil
se lève brillant. La nuit s’est heureusement passée. Pas le
moindre incident. Je n’ai cependant pas pu fermer l’œil, tant
je redoutais à chaque instant de voir éclater un incendie. Les
précautions prises hier soir furent inutiles, tout se passa à
merveille et nous n’eûmes pas l’alerte qui m’avait tant
effrayé dans l’après-midi. Nous avons mille peines à rassembler
les porteurs. Ces pauvres diables sont littéralement gelés et se
chauffent autour des feux. C’est qu’ils sont tous sommairement
vêtus.
Rien de curieux à voir comme un campement de caravane noire
pendant la nuit. Les ânes, s’il y en a, sont entravés des
pattes de devant seulement et peuvent circuler librement dans tout le
camp. Les bagages sont ou bien mis au tas, ou bien, ce qui est le plus
fréquent, chaque porteur couche auprès de son colis. Les ballots de
guinées, sont, de préférence, placés sur une branche d’arbre,
étayés avec le bâton de route ou la lance du propriétaire. Ces
précautions sont prises pour les préserver de l’humidité du
sol et des termites. Quant aux hommes, leur campement est bientôt
établi. Pendant les nuits chaudes, une simple couche de feuilles
fraîches leur sert de lit. Pendant les nuits froides, au contraire,
c’est de la paille sèche, sur laquelle ils s’étendent ; mais
auparavant on allume de grands feux que l’on entretient toute la
nuit, et c’est autour de ces brasiers ardents que s’installent
les dormeurs, si près que l’on se demande comment ils y peuvent
résister et comment leurs vêtements ne sont pas brûlés. Les plus
prévoyants et les sybarites couchent sur des nattes qu’ils ont eu
soin d’emporter. Il en est même qui, pendant la saison chaude,
installent des moustiquaires au-dessus de leur lit, précaution
souvent utile, surtout lorsque le campement est établi sur les
bords d’un marigot.
A quatre heures quinze minutes enfin, nous pouvons nous mettre en
route et, dès le départ, mes hommes marchent d’un bon pas, sans
doute pour se réchauffer. La route du campement du Sandikoto-Kô à
Sibikili a été relativement mouvementée. A cinq heures dix minutes,
nous traversons le marigot de Diala-Kô, joli petit cours d’eau,
dont les bords sont relativement boisés et où nous remarquons
de beaux échantillons de caïl-cédrats, auxquels, du reste,
il doit son nom. Caïl-cédrat se dit, en effet, « _Diala_ »,
en Malinké. A 5 h. 45, nous faisons la halte un peu plus loin. Je
n’ai pas plus tôt ordonné de s’arrêter, qu’immédiatement
les porteurs mettent bas leurs charges et vont ramasser du bois sec
des deux côtés de la route. De grands feux sont allumés et nous
nous mettons tous à nous chauffer sérieusement, et aussi à nous
sécher, car la rosée nous a absolument tous inondés. Pendant un
quart d’heure, je reste avec plaisir devant un énorme brasier
et, quand je vois que tout le monde est à peu près réchauffé,
je donne l’ordre de se remettre en route.
Il n’y avait pas cinq minutes que nous marchions, quand notre
guide déposa tout à coup son léger bagage et s’élança dans la
brousse avec son fusil, sur le côté droit de la route. Il venait
d’apercevoir à peu de distance de l’endroit où nous nous
trouvions, un énorme bœuf sauvage, qui paissait tranquillement
l’herbe fraîche. Il s’approcha en rampant à environ trente
mètres de l’animal. Celui-ci le regardait tranquillement
venir, levant de temps en temps la tête et ne montrant aucun
signe d’inquiétude. Notre homme l’ajusta longuement et
tira. De la route, nous vîmes l’énorme bête faiblir et
s’abattre. Immédiatement, tous les porteurs posèrent leur charge,
et, avec mon autorisation, s’élancèrent dans la direction de notre
adroit chasseur. A leur approche, le bœuf se releva et, au lieu de
les charger, comme c’est l’habitude de ces sortes d’animaux,
il essaya de s’enfuir. Nous le vîmes se redresser péniblement
et, traînant la patte droite de derrière, gagner en boîtant, un
petit bouquet de bois, situé à peu de distance. Toute ma caravane
en débandade l’y suivit et l’y cerna. Immédiatement commença
une fusillade désordonnée et je me demande encore comment il se fit
qu’aucun d’eux ne fut touché par la balle de son voisin. Pas
un projectile ne toucha la bête tant que dura ce désordre. Il
fallut que notre guide, chasseur de son métier, rechargeât son
fusil et, par un coup bien ajusté, jetât l’animal à bas. Se
précipitant alors sur lui, il lui coupa les deux jarrets avec son
sabre et notre bœuf, expirant, fut alors tout simplement égorgé,
comme un vulgaire bœuf domestique.
C’était un mâle énorme. C’est cet animal que les uns désignent
sous le nom de « _vache brune_ » et que les autres appellent :
« _Lour_ ». Sa peau est d’un noir grisâtre et bien plus épaisse
que celle du bœuf domestique. Les poils y sont relativement rares et
excessivement rudes. Sur le dos existe une sorte de crinière assez
bien fournie, s’étendant de la tête à la queue et dont les poils
ont environ douze à quinze centimètres de longueur. La peau est de
plus excessivement luisante. La queue est courte, se terminant par
une touffe de poils assez épaisse. Les jambes très fortes sont
relativement bien plus courtes que celles du bœuf domestique. La
tête est énorme et la mâchoire inférieure déborde un peu en avant
la mâchoire supérieure, ce qui donne à l’animal la physionomie
féroce du bouledogue. Mais c’est au front que siège ce que la
bête présente au point de vue anatomique de plus curieux. Les
cornes sont noires, brillantes, courtes, larges et fortes, à
légère convexité externe. Le frontal dont elles font partie
absolument intégrante, est excessivement large et épais. Tandis
que chez le bœuf ordinaire, il est recouvert de peau et de poils,
chez le bœuf sauvage, il est complètement à nu et très noir. Il
est d’un noir terne, tandis que les cornes sont d’un noir très
brillant. Les Malinkés appellent cet animal « _Segui_ ». Sa chair
est délicieuse et les indigènes en sont excessivement friands. Il
ne se nourrit, pour ainsi dire, que d’herbes tendres et de jeunes
pousses d’arbres.
Comme il est très sauvage, sa chasse présente les plus grands
dangers ; car, lorsqu’il est atteint, il charge immédiatement le
chasseur. Il faut, pour l’avoir, le blesser grièvement du premier
coup. Aussi les noirs le tirent-ils presque toujours, soit dans les
pattes, soit au défaut des épaules. Il court très vite et peut
rattraper aisément un cheval lancé à fond de train.
La balle de notre chasseur lui avait fracassé l’articulation de
la cuisse droite. Il avait été déjà blessé et portait au flanc
droit la cicatrice d’une balle antérieurement reçue.