Donc, au mois de février 1884, il se mit en route avec toutes

ses bandes. Il vint camper à Safalou, dans le Diaka, et de là à

Tenda-Médina, village qui n’existe plus aujourd’hui et qui était

situé sur la frontière du pays de Badon. De là, il envoya contre

Gamon une colonne pour le harceler avant son arrivée. Cette colonne

était commandée par son fils Ousmann-Gassy. Il put arriver avec

ses guerriers jusque sur le tata après avoir franchi les sagnés. Le

combat dura trois heures, au bout desquelles Ousmann-Gassy dut battre

en retraite après avoir perdu beaucoup des siens. Au fort de la

mêlée, un des fils de Toumané, chef du pays de Badon, nommé

Couroundy, qui avait été élevé par Boubakar et qu’il aimait

beaucoup, fut tué aux côtés d’Ousmann-Gassy. Il commandait les

auxiliaires du Badon.

Le lendemain matin, Boubakar se mit en marche et vint cerner le

tata sans l’attaquer. Il campa autour et s’empara des puits et

du marigot qui fournissaient l’eau à la population. Au bout de

quatre jours, les habitants, dévorés par une soif ardente, se

précipitèrent sur les portes pour les enfoncer. Les guerriers

du Badon ayant entendu le tumulte accoururent vers le village

qui les reçut par une fusillade bien nourrie. Ils y répondirent

vigoureusement et arrivèrent franchement jusque sur le tata. Par

une brèche qu’ils y pratiquèrent à coups de pioche, ils purent

pénétrer jusque dans l’intérieur du village et y incendier

quelques cases. Mais les assiégés accoururent en grand nombre sur

le lieu de l’incendie, éteignirent le feu qui commençait à se

propager, et repoussèrent les guerriers du Badon.

Etroitement bloqués dans leur village, les habitants de Gamon

ne pouvaient se procurer assez d’eau pour étancher leur

soif. Arrêtés, comme nous venons de le voir, dans une première

sortie par les guerriers du Badon, ils en tentèrent peu après une

seconde du côté du campement des guerriers du Bondou. Trois cents

guerriers environ sortirent par une porte qu’ils avaient défoncée,

malgré tous les efforts des notables qui voulaient s’y opposer, et

se dirigèrent vers le marigot. Les guerriers du Bondou se portèrent

immédiatement en avant pour leur barrer le passage. Pendant quatre

heures, ils échangèrent une vive fusillade et des deux côtés

personne ne recula. Boubakar-Saada fit dans cette affaire des pertes

très sensibles. Trois des meilleurs captifs de la couronne furent

tués à ses côtés et peu après eux, un de ses confidents intimes,

El Hadj Kaba qui avait été élevé avec lui et qui avait partagé

sa mauvaise comme sa bonne fortune, tomba mortellement frappé

d’une balle au front. Il expira quelques minutes après. Toutes

ces pertes découragèrent profondément l’almamy et il décida

alors de battre en retraite, désespérant de s’emparer d’un

village si bien défendu.

A cette vue, les habitants de Gamon qui, déjà, renonçaient à

soutenir plus longtemps la lutte, poussèrent de grands cris de joie

et se mirent à la poursuite de l’armée du Bondou. La retraite se

transforma bientôt en une déroute générale et la poursuite fut des

plus vives et des plus acharnées. Elle était dirigée par un brigand

renommé dans le pays, du nom de Mahmoudou-Fatouma et qui était

venu à Gamon, avec ses hommes, prêter main-forte aux guerriers

de ce pays, quelques jours seulement avant son investissement par

Boubakar-Saada. L’armée du Bondou fut harcelée nuit et jour

jusqu’à un kilomètre environ de Safalou (Diaka) et elle rentra à

Sénoudébou après avoir perdu environ trois cents hommes. Durant la

poursuite, les gens de Gamon firent environ deux cents prisonniers

qui furent passés aussitôt par les armes ou vendus comme captifs

dans le Niani. Boubakar rentra à Sénoudébou, très affecté de

ce désastre, et sa mort, survenue peu après, vers la fin de 1884,

délivra Gamon de son plus redoutable ennemi.

Gamon, délivré de Boubakar-Saada, faillit bien avoir dans la

personne du marabout Mahmadou-Lamine-Dramé, un ennemi encore

plus acharné que ne l’avait été l’almamy du Bondou. Voici

d’où était venue cette haine du marabout contre ce grand

village. Mahmadou-Lamine-Dramé, né à Safalou (Diaka), habita dans

son enfance à Cocoumalla, petit village voisin de Safalou et qui

n’existe plus aujourd’hui. Un jour qu’il avait accompagné

sa mère et son jeune frère dans leurs lougans pour y faire la

cueillette de l’indigo, des pillards venus de Gamon, qui était

alors en guerre avec le Bondou, les surprirent dans leur travail

et les emmenèrent en captivité à Gamon. Arrivés au village,

ils furent mis aux fers par les guerriers qui les avaient pris et

qui comptaient bien en tirer un profit considérable en les vendant

à quelque dioula de passage. Quelques jours après, une caravane

venant des bords de la Gambie et se dirigeant vers le Bondou et le

Guidimackha, passa par Gamon. Les habitants chargèrent alors son chef

de prévenir les gens de Cocoumalla, que la femme d’Alpha-Ahmadou,

marabout de ce village, et ses deux enfants, étaient captifs

chez eux. Le marabout, averti, fit tout ce qu’il put pour les

racheter. Mais avant qu’il eût pu réunir la somme que lui

demandaient les gens de Gamon, la mère de Mahmadou-Lamine, la femme

du marabout de Cocoumalla, mourut en peu de jours. Mahmadou-Lamine

seul et son frère revinrent donc à Cocoumalla. Revenu dans la

maison paternelle, il y continua ses études d’arabe, et, dans ses

prières, il demandait toujours à Allah la punition des infidèles

de Gamon qui l’avaient fait prisonnier et l’avaient mis aux fers ;

lorsqu’il commença à se créer des partisans, en 1884, il demanda

à Boubakar-Saada, peu avant la mort de ce dernier, de joindre

ses forces aux siennes afin de faire la guerre aux Infidèles et

surtout de détruire Gamon, pensant bien que celui-ci, qui ne pouvait

oublier l’échec qu’il y avait reçu en 1883-84, ne manquerait

pas de s’allier avec lui. Boubakar lui fit répondre qu’il ne

recherchait l’alliance d’aucun marabout, qu’il ne marcherait

qu’avec les amis de la France, et que quels que soient les desseins

du marabout, il lui défendait formellement de mettre les pieds dans

le Bondou. S’il transgressait cet ordre, il l’en chasserait par

les armes. Boubakar mourut quinze jours après, et Gamon, pendant la

guerre du marabout Mahmadou-Lamine, n’ignorant pas les desseins de

celui-ci à son égard, marcha bravement avec nous. Le fils de son

chef en personne commanda les auxiliaires qu’ils nous fournirent

et se conduisit vaillamment pendant la campagne. Les événements

empêchèrent Mahmadou-Lamine de mettre à exécution les menaces

qu’il proférait contre lui et il mourut sans s’être vengé.

Le Tenda-Touré n’a jamais de démêlés avec les villages

libres, ses voisins, Talicori et Gamon. Certes, il y a bien

toujours de temps en temps quelques histoires de captifs. Il ne

peut pas en être autrement. Essayer de modifier cela ce serait

vouloir changer le caractère, les coutumes, l’instinct des

Malinkés. Ce ne sera qu’avec le temps et beaucoup d’adresse et

de patience qu’on pourra y arriver. C’étaient tous autrefois

de fameux pillards, et Gamon avait sous ce rapport une bien triste

célébrité. Aujourd’hui tout cela a cessé, grâce à notre

influence, et la paix et la bonne entente régnent dans ces régions

que la guerre a si longtemps troublées. Par contre, le Tenda et le

Gamon sont souvent en butte aux rapines des Peulhs du Fouladougou

et du Foréah. Il n’est pas jusqu’aux habitants du Tamgué qui

ne viennent jusque sous les murs des villages enlever des bœufs et

des captifs et même des hommes libres qu’ils vont généralement

vendre au Fouta-Djallon. En résumé, de pillards ils sont devenus

les victimes de plus pillards qu’eux. C’est la peine du talion.

_Rapports du Tenda avec les autorités françaises._ — Le Tenda tout

entier, ainsi que le pays de Gamon, sont placés sous le protectorat

de la France.

Gamon a traité avec nous après la colonne de Dianna, et c’est le

premier janvier 1887 que le colonel Galliéni signa avec Oussouby,

chef du pays, le traité de protectorat. Talicori et le Tenda-Touré

ne vinrent à nous qu’en 1888 et le traité qui nous lie à eux a

été signé à Khayes le 9 novembre 1888 par le chef d’escadron

d’artillerie de marine Archinard, commandant supérieur, et

Ouali-Sané, chef de Talicori, et Kolé-Mahady, chef de Bady

(Tenda-Touré).

Au point de vue administratif et politique, le Tenda et le pays de

Gamon dépendaient autrefois du commandant de Bakel. Mais, depuis les

dernières instructions de Monsieur le sous-secrétaire d’Etat, ces

régions sont placées sous les ordres du gouverneur du Sénégal

et sont administrées par un fonctionnaire qui, d’après les

renseignements que j’ai eus dernièrement, réside à Nétéboulou

(Ouli).

_Conclusions._ — Le Tenda et le pays de Gamon, maintenant

tranquilles et ne demandant qu’à se développer, devraient être

l’objet de plus de sollicitude de notre part qu’ils ne l’ont

été depuis qu’ils sont placés sous notre protectorat. Nous

n’avons absolument rien fait pour eux et pourtant il y a là

une source assez importante de produits à exploiter pour notre

commerce. L’ivoire, la cire, les arachides, le beurre de Karité

pourraient fournir l’objet de transactions importantes.

Pour cela, il serait urgent de pacifier le pays et de le débarrasser

des pillards qui le pressurent. Une bonne organisation politique

est indispensable, et il faudrait rendre aux chefs leur autorité,

mais les surveiller de façon à ce qu’ils n’en abusent pas. En

agissant ainsi, on pourrait peut-être tirer de ce pays quelque chose,

si on arrivait à secouer la torpeur et l’inertie de ses habitants

et à leur faire passer leur goût immodéré pour les captifs. Ce

sera la tâche la plus difficile.

* * * * *

CHAPITRE XIX

Départ de Gamon. — Difficultés au moment de se mettre en

route. — Toujours les porteurs sont en retard. — De Gamon

au marigot de Firali-Kô. — Route suivie. — Tumulus. —

Respect des Noirs pour les morts. — Campement sur les bords du

marigot. — Description de la route suivie. — Géologie. —

Botanique. — Le Fogan ou Tirba. — Le Cantacoula. — Nouvelle

lune. — Pratique religieuse des Noirs à cette occasion. —

Départ du Firali-Kô. — Route suivie du Firali-Kô au marigot de

Sandikoto-Kô. — Rencontre d’un lion. — Le Niocolo-Koba. —

Campement sur les bords du Sandikoto-Kô. — Description de la

route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Hammout. — Du

Sandikoto-Kô à Sibikili. — Route suivie. — Chasse au bœuf

sauvage. — Récit de Mahmady au sujet d’un éléphant. —

Arrivée à Sibikili. — Description de la route suivie. —

Géologie. — Botanique. — Le Bambou. — Une maladie particulière

sur ce végétal. — Réception à Sibikili. — Tout le village est

ivre. — Description du village. — Fortifications Malinkées. —

En route pour Badon. — Route suivie. — Rencontre d’une

députation que le chef envoie au devant de moi. — Description de

la route. — Géologie. — Botanique. — Le Calama. — Arrivée

à Badon. — Belle réception. — Le village. — Le chef. — La

population. — Je tombe sérieusement malade.

_2 janvier 1892._ — La température a été pendant la nuit

un peu moins froide que la nuit précédente. — Ciel clair et

étoilé. Brise de Nord. Au réveil, brise de Nord, température

fraîche, ciel clair. Le soleil se lève brillant. Hier, pendant toute

la journée, mes hommes se sont occupés de faire des provisions pour

la route, car nous allons avoir au moins deux jours à passer dans

la brousse. Le chef du village met la plus grande obligeance et la

meilleure volonté pour leur procurer tout ce dont ils auront besoin

pour se nourrir pendant ce temps-là. Il me promet également de me

donner quelques hommes pour aider mes porteurs et un bon guide. Aussi,

je le remercie chaleureusement de sa belle réception et lui fais

cadeau d’un peu de verroterie, de kolas, et de quelques mètres

d’étoffes.

A quatre heures quinze minutes, tout mon monde est debout, bien

dispos. Pour moi, je n’ai pu fermer l’œil de la nuit. Les chiens

du village n’ont pas cessé d’aboyer. Les préparatifs du départ

sont rapidement faits, et nous n’attendons plus pour nous mettre en

route que les hommes de Gamon qui doivent nous accompagner et qui,

d’après les promesses du chef, devaient être réunis devant ma

case à la première heure. Nous perdons plus d’une heure pour les

rassembler. Il faut aller les sortir les uns après les autres de

leurs cases, où ils semblent dormir profondément. Le chef était

absolument navré de ce contre-temps, et il vint même me dire que si

je n’y allais pas moi-même, ils ne se dérangeraient pas. Voilà

pourtant comment est respectée l’autorité du chef dans les

villages Malinkés. Ne pouvant décemment pas faire sa besogne, je lui

donnai Almoudo, mon interprète, pour le seconder. Peu après, tous

étaient rassemblés devant ma porte et à six heures nous pouvions

enfin nous mettre en route. Il était temps, car je commençais à

être absolument exaspéré. A peine étions-nous sortis du village

qu’ils se mettent tous à marcher comme des enragés. Tant mieux,

nous arriverons plus tôt à l’étape.

Non loin de la route et à peu de distance de Gamon, nous passons

devant un tumulus, fait de conglomérats ferrugineux. Chaque homme

de ma caravane, en passant auprès, y jeta un petit morceau de bois

ou un fétu de paille. Intrigué, je demandai à Almoudo la raison

de cette pratique. Il me répondit que c’était là la sépulture

d’un homme, et que tout noir en passant devant, devait y jeter

un morceau de bois ou de paille, « afin d’avoir de la chance

et pour prouver au défunt qu’on ne l’oubliait pas. » Voilà

certes une coutume qui paraîtra bizarre au premier abord. Mais en y

réfléchissant bien, elle ne paraîtra pas plus extraordinaire que

celle qui consiste à orner, à certaines époques de l’année, les

tombes de nos morts. C’est plus primitif, plus naturel et voilà

tout. La pratique des noirs vaut bien la nôtre. Au moins, dans ce

simple fait de jeter un morceau de bois sur une tombe, il n’y a

aucune espèce d’ostentation, aucune satisfaction de vanité, rien

de ce luxe malsain et si déplacé que nous aimons tant à afficher

dans nos cimetières. C’est le respect dans toute sa simplicité.

En général, les tumulus que l’on rencontre ainsi le long des

routes recouvrent les restes de chefs ou de marabouts fameux.

La route se fait sans aucun incident. Après avoir traversé

les lougans du village qui, de ce côté, sont immenses et bien

cultivés, nous franchissons à 7 h. 50 le marigot de Sourouba,

à 8 h. 40 celui de Kéré-Kô et à 9 h. 25 celui de Firali-Kô,

où nous campons, car il faudrait marcher encore trop longtemps

pour trouver de l’eau. En moins d’une heure, mes hommes et les

porteurs de Gamon m’ont construit un gourbi fort confortable à

l’ombre d’un magnifique bouquet de superbes bambous. Almoudo

se multiplie pour accélérer la besogne. Malgré ses travers,

et il en a beaucoup, c’est un serviteur bien précieux et qui,

je crois, m’est absolument dévoué.

La route de Gamon au campement du Firali-Kô ne présente absolument

aucune difficulté. Elle traverse un pays absolument nu et plat et

les marigots que l’on y rencontre, Sourouba-Kô, Kéré-Kô et

Firali-Kô n’offrent aucune difficulté.

Au point de vue géologique, rien de bien particulier à signaler,

si ce n’est la fréquence des plateaux rocheux. En quittant

Gamon, on traverse d’abord un petit banc de latérite où se

trouvent les lougans du village. A partir de là, la latérite et

les argiles compactes ne font qu’alterner pendant environ six

kilomètres. Ces dernières sont plus étendues que la première,

dont, dans cet espace, on ne rencontre que trois ilots de fort

peu d’étendue. Ils sont cultivés et les lougans de mil et

d’arachides occupent toute leur surface. A partir de là, la

route ne fait que traverser d’immenses plateaux rocheux, formés

de quartz et de conglomérats ferrugineux très abondants. Entre

ces plateaux, s’étendent de petits vallons, uniquement formés

d’argiles d’une dureté remarquable, et recouvrant un sous-sol

formé de quartz et de conglomérats, dont les roches émergent par

ci par là à fleur de sol.

Les marigots que nous avons traversés viennent tous du Niocolo-Koba

et l’un d’eux, le Firali-Kô, d’après les dires des indigènes,

ferait communiquer le Niocolo-Koba avec la rivière Balé.

Au point de vue botanique, jamais je n’ai traversé de pays plus

désolé. La végétation y est d’une pauvreté extrême, sauf sur

les bords des marigots, où l’on trouve de véritables fourrés

de bambous. Les plateaux sont absolument dénudés. Par ci par là,

et fort espacés les uns des autres, quelques rares arbres aux formes

bizarres, étranges, dépourvus de feuilles et peu susceptibles de

vous abriter contre les rayons du soleil. Nous ne noterons seulement

que quelques lianes Saba sur les bords du Firali-Kô, quelques

fromagers, quelques dondols et enfin, sur les plateaux rocheux,

de nombreux échantillons d’une fleur désignée sous le nom de

_Fogan_, et quelques spécimens d’un curieux végétal que les

indigènes désignent sous le nom de _Cantacoula_ et qui est assez

commun au Soudan.

Le _Fogan_, comme l’appellent les Ouolofs, est désigné par les

Bambaras sous le nom de _Tirba_ et par les Malinkés sous le nom

de _Tirbo_. C’est une plante terrestre à tige souterraine qui

est bien connue de tous ceux qui ont voyagé au Soudan. Vers le

mois de décembre, la tige émet un pédoncule long d’environ

cinq centimètres et qui se termine par un bourgeon floral. La

fleur est éclose vers le commencement de janvier. Elle est

caractéristique. Ses larges pétales jaunes ne permettent pas de

la confondre avec les autres fleurs similaires que l’on pourrait

rencontrer. Elle est peu odorante et très fugace. Les pétales

tombent cinq ou six jours après leur éclosion et sont remplacés par

un fruit capsulaire qui arrive à maturité vers le mois de mai. Quand

la capsule est sèche, elle s’ouvre d’elle-même et laisse

échapper de nombreux flocons d’une bourre blanche ressemblant à

de la soie végétale. Dans cette bourre sont noyées une quinzaine de

graines noirâtres. Cette bourre brûle presque instantanément si on

y met le feu avec une allumette, en ne laissant, pour ainsi dire, pas

de résidu. Le Fogan affectionne tout particulièrement les terrains

ferrugineux, et il croît, de préférence, dans les interstices des

roches. On le rencontre rarement dans les argiles et la latérite. Les

indigènes attribuent à ses graines des vertus aphrodisiaques[26].

Le _Cantacoula_ est un arbuste qui a de grandes ressemblances,

par son port et son fruit, avec l’oranger. Les plus beaux

spécimens ne dépassent pas deux mètres à trois mètres

cinquante de hauteur et leur tronc à sa partie moyenne n’a pas

plus de dix à quinze centimètres de diamètre. Les feuilles

qui sont d’un vert pâle rappellent par leur forme celles de

l’oranger. Elles sont généralement rares et tombent dès les

premières chaleurs. Ses rameaux portent des dards acérés qui

peuvent atteindre de quatre à cinq centimètres de longueur. Il

fleurit vers la fin de septembre. Ses fleurs blanches ou jaunes

sont situées à l’extrémité de petits rameaux et ne tombent

guère que quinze ou vingt jours après leur éclosion. Le fruit qui

les remplace a absolument la forme d’une orange, et sa couleur,

quand il est mûr. Ce fruit possède une coque très épaisse et

très résistante dans laquelle sont noyées, au milieu d’une pulpe

abondante, trente ou quarante graines de forme discoïde. Cette pulpe

excessivement acide est légèrement et agréablement parfumée. Elle

est précieuse pour le voyageur pendant les grandes chaleurs, car

elle est excessivement rafraîchissante et désaltère celui qui en

fait usage. Elle aurait, paraît-il, des vertus astringentes, et les

indigènes l’utiliseraient contre certaines diarrhées rebelles. Le

Cantacoula croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus

et surtout dans les terrains à roches ferrugineuses. Il affectionne

tout particulièrement les plateaux rocheux et les versants dénudés

des collines. Son fruit arrive à maturité complète à la fin de

janvier et dans le courant de février. Il se détache difficilement,

et, pour le cueillir, il faut couper le pédoncule à l’extrémité

duquel il s’insère. Les indigènes utilisent sa coque pour en faire

des tabatières et s’en servent pour fabriquer des récipients dans

lesquels ils renferment les grains de cette espèce d’encens,

que l’on désigne sous le nom de hammout et sur lequel nous

reviendrons plus loin. Dans le premier cas, ils se contentent de

percer au niveau du point d’insertion du fruit avec son pédoncule,

un trou d’environ un centimètre et demi de diamètre. Par ce trou,

ils vident la pulpe et les graines que contient la coque. Ils la

laissent exposée au soleil pendant plusieurs jours et la garnissent

ensuite de tabac. Le trou est bouché à l’aide d’une petite

cheville en bois. Dans le second cas, ils coupent la coque, à peu

près aux deux tiers, la débarrassent de sa pulpe et de ses graines,

la font sécher au soleil et la remplissent ensuite de hammout[27].

La journée, au campement de Firali-Kô, se passa paisiblement. Vers

la fin du jour, arrivèrent deux hommes qui revenaient de

Sibikili. Ils me demandèrent à passer la nuit au campement,

ce que je leur accordai volontiers. Je leur fis donner en

plus à manger, ce qui les remplit d’aise. En revanche, ils

m’annoncèrent que j’étais à peine à moitié chemin de Gamon

au Niocolo-Koba. J’aurais préféré une autre nouvelle.

De Gamon au campement du Firali-Kô, la route suit, à peu près,

une direction générale Est-Sud-Est et la distance qui les sépare

est environ de 16 kil. 500.

Aujourd’hui c’est jour de liesse pour les noirs. C’est le

premier jour de la lune. Ils l’attendent avec impatience et quand

elle paraît, on la salue à coups de fusil. Citons à ce propos

une nouvelle pratique religieuse qui leur est commune à tous, aussi

bien aux musulmans qu’aux autres. Dès que le mince croissant de

l’astre des nuits paraît à l’horizon, on les voit se tourner

vers lui. Avec l’index de la main droite ils simulent par gestes la

forme de la lune en murmurant quelques paroles et en crachant. Voici

l’explication qui m’a été donnée de cette curieuse pratique

religieuse. Les noirs ne voient dans la lune qu’un être animé

qui peut leur nuire aussi bien que leur faire du bien. C’est

pourquoi, quand elle apparaît, ils l’invoquent de la façon que

nous venons de décrire afin qu’elle exauce leurs désirs. On

ne doit cracher que trois fois seulement en disant cette prière

et autant que possible à intervalles égaux. Ceci est encore pour

nous une preuve que les religions primitives ne sont à leur origine

qu’un culte voué aux grands phénomènes de la nature.

Il a fait pendant toute la journée une température assez

supportable, malgré un fort vent d’Est. Vers quatre heures,

le soleil s’est un peu voilé. Légère buée à l’horizon. La

brise tombe et la température devient lourde et orageuse.

_3 janvier 1892._ — La nuit s’est passée sans aucun

incident. Température assez fraîche. Nuit claire et étoilée. Brise

de Nord assez forte. Au réveil, ciel clair et sans nuages. Rosée

abondante dans les vallées, nulle sur les plateaux.

Dans la Haute-Gambie · 第 34 / 54 段