ses bandes. Il vint camper à Safalou, dans le Diaka, et de là à
Tenda-Médina, village qui n’existe plus aujourd’hui et qui était
situé sur la frontière du pays de Badon. De là, il envoya contre
Gamon une colonne pour le harceler avant son arrivée. Cette colonne
était commandée par son fils Ousmann-Gassy. Il put arriver avec
ses guerriers jusque sur le tata après avoir franchi les sagnés. Le
combat dura trois heures, au bout desquelles Ousmann-Gassy dut battre
en retraite après avoir perdu beaucoup des siens. Au fort de la
mêlée, un des fils de Toumané, chef du pays de Badon, nommé
Couroundy, qui avait été élevé par Boubakar et qu’il aimait
beaucoup, fut tué aux côtés d’Ousmann-Gassy. Il commandait les
auxiliaires du Badon.
Le lendemain matin, Boubakar se mit en marche et vint cerner le
tata sans l’attaquer. Il campa autour et s’empara des puits et
du marigot qui fournissaient l’eau à la population. Au bout de
quatre jours, les habitants, dévorés par une soif ardente, se
précipitèrent sur les portes pour les enfoncer. Les guerriers
du Badon ayant entendu le tumulte accoururent vers le village
qui les reçut par une fusillade bien nourrie. Ils y répondirent
vigoureusement et arrivèrent franchement jusque sur le tata. Par
une brèche qu’ils y pratiquèrent à coups de pioche, ils purent
pénétrer jusque dans l’intérieur du village et y incendier
quelques cases. Mais les assiégés accoururent en grand nombre sur
le lieu de l’incendie, éteignirent le feu qui commençait à se
propager, et repoussèrent les guerriers du Badon.
Etroitement bloqués dans leur village, les habitants de Gamon
ne pouvaient se procurer assez d’eau pour étancher leur
soif. Arrêtés, comme nous venons de le voir, dans une première
sortie par les guerriers du Badon, ils en tentèrent peu après une
seconde du côté du campement des guerriers du Bondou. Trois cents
guerriers environ sortirent par une porte qu’ils avaient défoncée,
malgré tous les efforts des notables qui voulaient s’y opposer, et
se dirigèrent vers le marigot. Les guerriers du Bondou se portèrent
immédiatement en avant pour leur barrer le passage. Pendant quatre
heures, ils échangèrent une vive fusillade et des deux côtés
personne ne recula. Boubakar-Saada fit dans cette affaire des pertes
très sensibles. Trois des meilleurs captifs de la couronne furent
tués à ses côtés et peu après eux, un de ses confidents intimes,
El Hadj Kaba qui avait été élevé avec lui et qui avait partagé
sa mauvaise comme sa bonne fortune, tomba mortellement frappé
d’une balle au front. Il expira quelques minutes après. Toutes
ces pertes découragèrent profondément l’almamy et il décida
alors de battre en retraite, désespérant de s’emparer d’un
village si bien défendu.
A cette vue, les habitants de Gamon qui, déjà, renonçaient à
soutenir plus longtemps la lutte, poussèrent de grands cris de joie
et se mirent à la poursuite de l’armée du Bondou. La retraite se
transforma bientôt en une déroute générale et la poursuite fut des
plus vives et des plus acharnées. Elle était dirigée par un brigand
renommé dans le pays, du nom de Mahmoudou-Fatouma et qui était
venu à Gamon, avec ses hommes, prêter main-forte aux guerriers
de ce pays, quelques jours seulement avant son investissement par
Boubakar-Saada. L’armée du Bondou fut harcelée nuit et jour
jusqu’à un kilomètre environ de Safalou (Diaka) et elle rentra à
Sénoudébou après avoir perdu environ trois cents hommes. Durant la
poursuite, les gens de Gamon firent environ deux cents prisonniers
qui furent passés aussitôt par les armes ou vendus comme captifs
dans le Niani. Boubakar rentra à Sénoudébou, très affecté de
ce désastre, et sa mort, survenue peu après, vers la fin de 1884,
délivra Gamon de son plus redoutable ennemi.
Gamon, délivré de Boubakar-Saada, faillit bien avoir dans la
personne du marabout Mahmadou-Lamine-Dramé, un ennemi encore
plus acharné que ne l’avait été l’almamy du Bondou. Voici
d’où était venue cette haine du marabout contre ce grand
village. Mahmadou-Lamine-Dramé, né à Safalou (Diaka), habita dans
son enfance à Cocoumalla, petit village voisin de Safalou et qui
n’existe plus aujourd’hui. Un jour qu’il avait accompagné
sa mère et son jeune frère dans leurs lougans pour y faire la
cueillette de l’indigo, des pillards venus de Gamon, qui était
alors en guerre avec le Bondou, les surprirent dans leur travail
et les emmenèrent en captivité à Gamon. Arrivés au village,
ils furent mis aux fers par les guerriers qui les avaient pris et
qui comptaient bien en tirer un profit considérable en les vendant
à quelque dioula de passage. Quelques jours après, une caravane
venant des bords de la Gambie et se dirigeant vers le Bondou et le
Guidimackha, passa par Gamon. Les habitants chargèrent alors son chef
de prévenir les gens de Cocoumalla, que la femme d’Alpha-Ahmadou,
marabout de ce village, et ses deux enfants, étaient captifs
chez eux. Le marabout, averti, fit tout ce qu’il put pour les
racheter. Mais avant qu’il eût pu réunir la somme que lui
demandaient les gens de Gamon, la mère de Mahmadou-Lamine, la femme
du marabout de Cocoumalla, mourut en peu de jours. Mahmadou-Lamine
seul et son frère revinrent donc à Cocoumalla. Revenu dans la
maison paternelle, il y continua ses études d’arabe, et, dans ses
prières, il demandait toujours à Allah la punition des infidèles
de Gamon qui l’avaient fait prisonnier et l’avaient mis aux fers ;
lorsqu’il commença à se créer des partisans, en 1884, il demanda
à Boubakar-Saada, peu avant la mort de ce dernier, de joindre
ses forces aux siennes afin de faire la guerre aux Infidèles et
surtout de détruire Gamon, pensant bien que celui-ci, qui ne pouvait
oublier l’échec qu’il y avait reçu en 1883-84, ne manquerait
pas de s’allier avec lui. Boubakar lui fit répondre qu’il ne
recherchait l’alliance d’aucun marabout, qu’il ne marcherait
qu’avec les amis de la France, et que quels que soient les desseins
du marabout, il lui défendait formellement de mettre les pieds dans
le Bondou. S’il transgressait cet ordre, il l’en chasserait par
les armes. Boubakar mourut quinze jours après, et Gamon, pendant la
guerre du marabout Mahmadou-Lamine, n’ignorant pas les desseins de
celui-ci à son égard, marcha bravement avec nous. Le fils de son
chef en personne commanda les auxiliaires qu’ils nous fournirent
et se conduisit vaillamment pendant la campagne. Les événements
empêchèrent Mahmadou-Lamine de mettre à exécution les menaces
qu’il proférait contre lui et il mourut sans s’être vengé.
Le Tenda-Touré n’a jamais de démêlés avec les villages
libres, ses voisins, Talicori et Gamon. Certes, il y a bien
toujours de temps en temps quelques histoires de captifs. Il ne
peut pas en être autrement. Essayer de modifier cela ce serait
vouloir changer le caractère, les coutumes, l’instinct des
Malinkés. Ce ne sera qu’avec le temps et beaucoup d’adresse et
de patience qu’on pourra y arriver. C’étaient tous autrefois
de fameux pillards, et Gamon avait sous ce rapport une bien triste
célébrité. Aujourd’hui tout cela a cessé, grâce à notre
influence, et la paix et la bonne entente régnent dans ces régions
que la guerre a si longtemps troublées. Par contre, le Tenda et le
Gamon sont souvent en butte aux rapines des Peulhs du Fouladougou
et du Foréah. Il n’est pas jusqu’aux habitants du Tamgué qui
ne viennent jusque sous les murs des villages enlever des bœufs et
des captifs et même des hommes libres qu’ils vont généralement
vendre au Fouta-Djallon. En résumé, de pillards ils sont devenus
les victimes de plus pillards qu’eux. C’est la peine du talion.
_Rapports du Tenda avec les autorités françaises._ — Le Tenda tout
entier, ainsi que le pays de Gamon, sont placés sous le protectorat
de la France.
Gamon a traité avec nous après la colonne de Dianna, et c’est le
premier janvier 1887 que le colonel Galliéni signa avec Oussouby,
chef du pays, le traité de protectorat. Talicori et le Tenda-Touré
ne vinrent à nous qu’en 1888 et le traité qui nous lie à eux a
été signé à Khayes le 9 novembre 1888 par le chef d’escadron
d’artillerie de marine Archinard, commandant supérieur, et
Ouali-Sané, chef de Talicori, et Kolé-Mahady, chef de Bady
(Tenda-Touré).
Au point de vue administratif et politique, le Tenda et le pays de
Gamon dépendaient autrefois du commandant de Bakel. Mais, depuis les
dernières instructions de Monsieur le sous-secrétaire d’Etat, ces
régions sont placées sous les ordres du gouverneur du Sénégal
et sont administrées par un fonctionnaire qui, d’après les
renseignements que j’ai eus dernièrement, réside à Nétéboulou
(Ouli).
_Conclusions._ — Le Tenda et le pays de Gamon, maintenant
tranquilles et ne demandant qu’à se développer, devraient être
l’objet de plus de sollicitude de notre part qu’ils ne l’ont
été depuis qu’ils sont placés sous notre protectorat. Nous
n’avons absolument rien fait pour eux et pourtant il y a là
une source assez importante de produits à exploiter pour notre
commerce. L’ivoire, la cire, les arachides, le beurre de Karité
pourraient fournir l’objet de transactions importantes.
Pour cela, il serait urgent de pacifier le pays et de le débarrasser
des pillards qui le pressurent. Une bonne organisation politique
est indispensable, et il faudrait rendre aux chefs leur autorité,
mais les surveiller de façon à ce qu’ils n’en abusent pas. En
agissant ainsi, on pourrait peut-être tirer de ce pays quelque chose,
si on arrivait à secouer la torpeur et l’inertie de ses habitants
et à leur faire passer leur goût immodéré pour les captifs. Ce
sera la tâche la plus difficile.
* * * * *
CHAPITRE XIX
Départ de Gamon. — Difficultés au moment de se mettre en
route. — Toujours les porteurs sont en retard. — De Gamon
au marigot de Firali-Kô. — Route suivie. — Tumulus. —
Respect des Noirs pour les morts. — Campement sur les bords du
marigot. — Description de la route suivie. — Géologie. —
Botanique. — Le Fogan ou Tirba. — Le Cantacoula. — Nouvelle
lune. — Pratique religieuse des Noirs à cette occasion. —
Départ du Firali-Kô. — Route suivie du Firali-Kô au marigot de
Sandikoto-Kô. — Rencontre d’un lion. — Le Niocolo-Koba. —
Campement sur les bords du Sandikoto-Kô. — Description de la
route suivie. — Géologie. — Botanique. — Le Hammout. — Du
Sandikoto-Kô à Sibikili. — Route suivie. — Chasse au bœuf
sauvage. — Récit de Mahmady au sujet d’un éléphant. —
Arrivée à Sibikili. — Description de la route suivie. —
Géologie. — Botanique. — Le Bambou. — Une maladie particulière
sur ce végétal. — Réception à Sibikili. — Tout le village est
ivre. — Description du village. — Fortifications Malinkées. —
En route pour Badon. — Route suivie. — Rencontre d’une
députation que le chef envoie au devant de moi. — Description de
la route. — Géologie. — Botanique. — Le Calama. — Arrivée
à Badon. — Belle réception. — Le village. — Le chef. — La
population. — Je tombe sérieusement malade.
_2 janvier 1892._ — La température a été pendant la nuit
un peu moins froide que la nuit précédente. — Ciel clair et
étoilé. Brise de Nord. Au réveil, brise de Nord, température
fraîche, ciel clair. Le soleil se lève brillant. Hier, pendant toute
la journée, mes hommes se sont occupés de faire des provisions pour
la route, car nous allons avoir au moins deux jours à passer dans
la brousse. Le chef du village met la plus grande obligeance et la
meilleure volonté pour leur procurer tout ce dont ils auront besoin
pour se nourrir pendant ce temps-là. Il me promet également de me
donner quelques hommes pour aider mes porteurs et un bon guide. Aussi,
je le remercie chaleureusement de sa belle réception et lui fais
cadeau d’un peu de verroterie, de kolas, et de quelques mètres
d’étoffes.
A quatre heures quinze minutes, tout mon monde est debout, bien
dispos. Pour moi, je n’ai pu fermer l’œil de la nuit. Les chiens
du village n’ont pas cessé d’aboyer. Les préparatifs du départ
sont rapidement faits, et nous n’attendons plus pour nous mettre en
route que les hommes de Gamon qui doivent nous accompagner et qui,
d’après les promesses du chef, devaient être réunis devant ma
case à la première heure. Nous perdons plus d’une heure pour les
rassembler. Il faut aller les sortir les uns après les autres de
leurs cases, où ils semblent dormir profondément. Le chef était
absolument navré de ce contre-temps, et il vint même me dire que si
je n’y allais pas moi-même, ils ne se dérangeraient pas. Voilà
pourtant comment est respectée l’autorité du chef dans les
villages Malinkés. Ne pouvant décemment pas faire sa besogne, je lui
donnai Almoudo, mon interprète, pour le seconder. Peu après, tous
étaient rassemblés devant ma porte et à six heures nous pouvions
enfin nous mettre en route. Il était temps, car je commençais à
être absolument exaspéré. A peine étions-nous sortis du village
qu’ils se mettent tous à marcher comme des enragés. Tant mieux,
nous arriverons plus tôt à l’étape.
Non loin de la route et à peu de distance de Gamon, nous passons
devant un tumulus, fait de conglomérats ferrugineux. Chaque homme
de ma caravane, en passant auprès, y jeta un petit morceau de bois
ou un fétu de paille. Intrigué, je demandai à Almoudo la raison
de cette pratique. Il me répondit que c’était là la sépulture
d’un homme, et que tout noir en passant devant, devait y jeter
un morceau de bois ou de paille, « afin d’avoir de la chance
et pour prouver au défunt qu’on ne l’oubliait pas. » Voilà
certes une coutume qui paraîtra bizarre au premier abord. Mais en y
réfléchissant bien, elle ne paraîtra pas plus extraordinaire que
celle qui consiste à orner, à certaines époques de l’année, les
tombes de nos morts. C’est plus primitif, plus naturel et voilà
tout. La pratique des noirs vaut bien la nôtre. Au moins, dans ce
simple fait de jeter un morceau de bois sur une tombe, il n’y a
aucune espèce d’ostentation, aucune satisfaction de vanité, rien
de ce luxe malsain et si déplacé que nous aimons tant à afficher
dans nos cimetières. C’est le respect dans toute sa simplicité.
En général, les tumulus que l’on rencontre ainsi le long des
routes recouvrent les restes de chefs ou de marabouts fameux.
La route se fait sans aucun incident. Après avoir traversé
les lougans du village qui, de ce côté, sont immenses et bien
cultivés, nous franchissons à 7 h. 50 le marigot de Sourouba,
à 8 h. 40 celui de Kéré-Kô et à 9 h. 25 celui de Firali-Kô,
où nous campons, car il faudrait marcher encore trop longtemps
pour trouver de l’eau. En moins d’une heure, mes hommes et les
porteurs de Gamon m’ont construit un gourbi fort confortable à
l’ombre d’un magnifique bouquet de superbes bambous. Almoudo
se multiplie pour accélérer la besogne. Malgré ses travers,
et il en a beaucoup, c’est un serviteur bien précieux et qui,
je crois, m’est absolument dévoué.
La route de Gamon au campement du Firali-Kô ne présente absolument
aucune difficulté. Elle traverse un pays absolument nu et plat et
les marigots que l’on y rencontre, Sourouba-Kô, Kéré-Kô et
Firali-Kô n’offrent aucune difficulté.
Au point de vue géologique, rien de bien particulier à signaler,
si ce n’est la fréquence des plateaux rocheux. En quittant
Gamon, on traverse d’abord un petit banc de latérite où se
trouvent les lougans du village. A partir de là, la latérite et
les argiles compactes ne font qu’alterner pendant environ six
kilomètres. Ces dernières sont plus étendues que la première,
dont, dans cet espace, on ne rencontre que trois ilots de fort
peu d’étendue. Ils sont cultivés et les lougans de mil et
d’arachides occupent toute leur surface. A partir de là, la
route ne fait que traverser d’immenses plateaux rocheux, formés
de quartz et de conglomérats ferrugineux très abondants. Entre
ces plateaux, s’étendent de petits vallons, uniquement formés
d’argiles d’une dureté remarquable, et recouvrant un sous-sol
formé de quartz et de conglomérats, dont les roches émergent par
ci par là à fleur de sol.
Les marigots que nous avons traversés viennent tous du Niocolo-Koba
et l’un d’eux, le Firali-Kô, d’après les dires des indigènes,
ferait communiquer le Niocolo-Koba avec la rivière Balé.
Au point de vue botanique, jamais je n’ai traversé de pays plus
désolé. La végétation y est d’une pauvreté extrême, sauf sur
les bords des marigots, où l’on trouve de véritables fourrés
de bambous. Les plateaux sont absolument dénudés. Par ci par là,
et fort espacés les uns des autres, quelques rares arbres aux formes
bizarres, étranges, dépourvus de feuilles et peu susceptibles de
vous abriter contre les rayons du soleil. Nous ne noterons seulement
que quelques lianes Saba sur les bords du Firali-Kô, quelques
fromagers, quelques dondols et enfin, sur les plateaux rocheux,
de nombreux échantillons d’une fleur désignée sous le nom de
_Fogan_, et quelques spécimens d’un curieux végétal que les
indigènes désignent sous le nom de _Cantacoula_ et qui est assez
commun au Soudan.
Le _Fogan_, comme l’appellent les Ouolofs, est désigné par les
Bambaras sous le nom de _Tirba_ et par les Malinkés sous le nom
de _Tirbo_. C’est une plante terrestre à tige souterraine qui
est bien connue de tous ceux qui ont voyagé au Soudan. Vers le
mois de décembre, la tige émet un pédoncule long d’environ
cinq centimètres et qui se termine par un bourgeon floral. La
fleur est éclose vers le commencement de janvier. Elle est
caractéristique. Ses larges pétales jaunes ne permettent pas de
la confondre avec les autres fleurs similaires que l’on pourrait
rencontrer. Elle est peu odorante et très fugace. Les pétales
tombent cinq ou six jours après leur éclosion et sont remplacés par
un fruit capsulaire qui arrive à maturité vers le mois de mai. Quand
la capsule est sèche, elle s’ouvre d’elle-même et laisse
échapper de nombreux flocons d’une bourre blanche ressemblant à
de la soie végétale. Dans cette bourre sont noyées une quinzaine de
graines noirâtres. Cette bourre brûle presque instantanément si on
y met le feu avec une allumette, en ne laissant, pour ainsi dire, pas
de résidu. Le Fogan affectionne tout particulièrement les terrains
ferrugineux, et il croît, de préférence, dans les interstices des
roches. On le rencontre rarement dans les argiles et la latérite. Les
indigènes attribuent à ses graines des vertus aphrodisiaques[26].
Le _Cantacoula_ est un arbuste qui a de grandes ressemblances,
par son port et son fruit, avec l’oranger. Les plus beaux
spécimens ne dépassent pas deux mètres à trois mètres
cinquante de hauteur et leur tronc à sa partie moyenne n’a pas
plus de dix à quinze centimètres de diamètre. Les feuilles
qui sont d’un vert pâle rappellent par leur forme celles de
l’oranger. Elles sont généralement rares et tombent dès les
premières chaleurs. Ses rameaux portent des dards acérés qui
peuvent atteindre de quatre à cinq centimètres de longueur. Il
fleurit vers la fin de septembre. Ses fleurs blanches ou jaunes
sont situées à l’extrémité de petits rameaux et ne tombent
guère que quinze ou vingt jours après leur éclosion. Le fruit qui
les remplace a absolument la forme d’une orange, et sa couleur,
quand il est mûr. Ce fruit possède une coque très épaisse et
très résistante dans laquelle sont noyées, au milieu d’une pulpe
abondante, trente ou quarante graines de forme discoïde. Cette pulpe
excessivement acide est légèrement et agréablement parfumée. Elle
est précieuse pour le voyageur pendant les grandes chaleurs, car
elle est excessivement rafraîchissante et désaltère celui qui en
fait usage. Elle aurait, paraît-il, des vertus astringentes, et les
indigènes l’utiliseraient contre certaines diarrhées rebelles. Le
Cantacoula croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus
et surtout dans les terrains à roches ferrugineuses. Il affectionne
tout particulièrement les plateaux rocheux et les versants dénudés
des collines. Son fruit arrive à maturité complète à la fin de
janvier et dans le courant de février. Il se détache difficilement,
et, pour le cueillir, il faut couper le pédoncule à l’extrémité
duquel il s’insère. Les indigènes utilisent sa coque pour en faire
des tabatières et s’en servent pour fabriquer des récipients dans
lesquels ils renferment les grains de cette espèce d’encens,
que l’on désigne sous le nom de hammout et sur lequel nous
reviendrons plus loin. Dans le premier cas, ils se contentent de
percer au niveau du point d’insertion du fruit avec son pédoncule,
un trou d’environ un centimètre et demi de diamètre. Par ce trou,
ils vident la pulpe et les graines que contient la coque. Ils la
laissent exposée au soleil pendant plusieurs jours et la garnissent
ensuite de tabac. Le trou est bouché à l’aide d’une petite
cheville en bois. Dans le second cas, ils coupent la coque, à peu
près aux deux tiers, la débarrassent de sa pulpe et de ses graines,
la font sécher au soleil et la remplissent ensuite de hammout[27].
La journée, au campement de Firali-Kô, se passa paisiblement. Vers
la fin du jour, arrivèrent deux hommes qui revenaient de
Sibikili. Ils me demandèrent à passer la nuit au campement,
ce que je leur accordai volontiers. Je leur fis donner en
plus à manger, ce qui les remplit d’aise. En revanche, ils
m’annoncèrent que j’étais à peine à moitié chemin de Gamon
au Niocolo-Koba. J’aurais préféré une autre nouvelle.
De Gamon au campement du Firali-Kô, la route suit, à peu près,
une direction générale Est-Sud-Est et la distance qui les sépare
est environ de 16 kil. 500.
Aujourd’hui c’est jour de liesse pour les noirs. C’est le
premier jour de la lune. Ils l’attendent avec impatience et quand
elle paraît, on la salue à coups de fusil. Citons à ce propos
une nouvelle pratique religieuse qui leur est commune à tous, aussi
bien aux musulmans qu’aux autres. Dès que le mince croissant de
l’astre des nuits paraît à l’horizon, on les voit se tourner
vers lui. Avec l’index de la main droite ils simulent par gestes la
forme de la lune en murmurant quelques paroles et en crachant. Voici
l’explication qui m’a été donnée de cette curieuse pratique
religieuse. Les noirs ne voient dans la lune qu’un être animé
qui peut leur nuire aussi bien que leur faire du bien. C’est
pourquoi, quand elle apparaît, ils l’invoquent de la façon que
nous venons de décrire afin qu’elle exauce leurs désirs. On
ne doit cracher que trois fois seulement en disant cette prière
et autant que possible à intervalles égaux. Ceci est encore pour
nous une preuve que les religions primitives ne sont à leur origine
qu’un culte voué aux grands phénomènes de la nature.
Il a fait pendant toute la journée une température assez
supportable, malgré un fort vent d’Est. Vers quatre heures,
le soleil s’est un peu voilé. Légère buée à l’horizon. La
brise tombe et la température devient lourde et orageuse.
_3 janvier 1892._ — La nuit s’est passée sans aucun
incident. Température assez fraîche. Nuit claire et étoilée. Brise
de Nord assez forte. Au réveil, ciel clair et sans nuages. Rosée
abondante dans les vallées, nulle sur les plateaux.