La veille de mon départ de Damentan, j’avais expédié un homme

à Bady et lui avais bien recommandé de dire au chef de ce village

de m’envoyer à Voumbouteguenda vingt hommes avec tout ce qu’il

fallait pour construire un radeau. Je n’ai pas besoin de dire

qu’aucun d’eux n’était arrivé quand nous atteignîmes le

gué. Fort heureusement, un des hommes de Sandia aperçut attaché à

la rive opposée un grand radeau fait en tiges de feuilles de palmier

et en tout semblable à celui qu’il nous avait fallu construire

pour traverser la rivière Grey. Immédiatement il se mit à l’eau,

traversa le chenal à la nage, reconnut la route que nous avions

à suivre, et, malgré le courant amena à notre rive le précieux

esquif. Mais nous manquons de cordes pour installer le va-et-vient,

et il faut en faire. Les lianes ne seraient pas assez résistantes à

cause du courant. Aussi les hommes de Sandia et les miens vont-ils

couper de jeunes pousses de rôniers qui abondent dans toute cette

région, et après les avoir légèrement passées à la flamme pour

les ramollir, ils les tressent solidement et en peu de temps ont

vite confectionné la longueur qui nous est suffisante. Pendant

ce travail, les hommes de Damentan se vautrent sur le sable et

regardent tranquillement notre personnel se débrouiller du mieux

qu’il peut. Quoique nous fassions et quoique nous disions, nous ne

pouvons pas arriver à les décider à se mettre à la besogne. Mais

l’arrivée du fils du chef qui, comme je l’ai dit plus haut,

devait me rejoindre en cet endroit, change les choses de face, et,

sur son ordre, tous se mettent avec ardeur au travail.

[Illustration : Gué de Voumboutouguenda (Gambie), route de Damantan

à Bady.]

Ce brave garçon, chargé par son père de se rendre à Nétéboulou

avec Sandia pour y voir le commandant de Bakel et signer avec

lui le traité qui doit placer son pays sous notre protectorat,

est accompagné par deux des principaux notables de Damentan, et il

emmène, pour l’offrir au commandant, un beau mouton blanc castré

que l’on désigne dans le pays sous le nom de _Samoné_.

L’opération du passage se fait sans accidents. On y procède

absolument comme je l’ai décrit plus haut pour la rivière Grey,

et à midi tout est terminé. Mon vieux Samba fait passer les animaux

à la nage. Pour moi, je traverse le dernier et suis obligé de

faire comme tout le monde, de me mettre à l’eau et de franchir

environ un kilomètre, ayant de l’eau jusqu’aux aisselles,

pour atteindre la rive opposée. Enfin, tout se passe à merveille

et je constate avec plaisir que tout mon monde est autour de moi,

sur la rive droite, et qu’il ne me manque aucun de mes bagages.

Pendant l’opération, arrivent trois hommes de Bady qui nous

annoncent que les autres les suivent et que s’ils sont en retard,

c’est qu’ils étaient allés, dès le matin, préparer ce qu’il

fallait pour construire un radeau. Je congédie alors les hommes de

Damentan et nous nous mettons en route pour Bady, en n’emportant

que les bagages indispensables. Les autres colis sont laissés sur

la berge sous la garde de deux de nos hommes. Les gens de Bady qui

arrivent les porteront au village.

Il fait une chaleur épouvantable ; mais, nous marchons tout de même

d’une bonne allure. Tout le monde a hâte, après une journée

aussi pénible, de prendre un peu de repos dans une bonne case,

à l’abri du soleil brûlant.

De la Gambie à Bady, la route ne présente aucune difficulté et

nous la faisons sans encombre. A environ six kilomètres du fleuve

nous sommes obligés de faire un assez long détour pour éviter un

immense incendie de brousse. Tout est en feu autour de nous. Cela ne

contribue pas à rafraîchir l’atmosphère. Les gens de Bady nous

disent que le feu brûle ainsi depuis trois jours. Nous n’avons

aucun accident à regretter fort heureusement. Dans toute cette

route la plus grande difficulté est occasionnée par les nombreux

passages d’hippopotames et d’éléphants. Il faut avoir grand soin

d’éviter ces fondrières dans lesquelles les chevaux pourraient

parfaitement se casser les jambes.

Nous étions arrivés à environ cinq kilomètres du village,

lorsque je vis tout à coup accourir à moi et tout effaré mon vieux

palefrenier Samba, qui marchait en avant avec le guide. Il venait

nous dire à Sandia, à Almoudo et à moi que les hommes du village

avaient coupé le cou à un poulet sur la route. Il craignait d’y

voir l’indice d’une mauvaise réception. Je me fis expliquer

par mes Malinkés ce que signifiait cet usage, et voici ce qu’ils

m’apprirent. Quand dans un village Malinké ou Bambara, on apprend

qu’une colonne ou un étranger de marque, blanc ou noir, est en

route pour s’y rendre, on a l’habitude, si on ne le connaît pas,

de couper le cou à un poulet et on répand son sang sur la route

par laquelle doit arriver l’étranger ou la colonne, afin que,

de cette visite, il ne résulte aucun dommage pour le village. Je ne

saurais mieux comparer cette superstition qu’à celle qui consiste,

dans la religion catholique, à faire brûler des cierges devant

des images de saints pour se les rendre favorables. Cette coutume

des Malinkés n’est pas plus ridicule que cette dernière pratique

d’une religion civilisée. Elle est plus primitive, moins raffinée,

et voilà tout. Nous arrivons enfin à Bady à trois heures trente. A

un kilomètre et demi environ du village, nous avions traversé le

petit marigot de _Fayoli_ qui traverse la route et qui, en cette

saison, n’a plus qu’un mince filet d’eau.

Au point de vue géologique, la route de Damentan à Bady ne présente

rien de nouveau à signaler. Un petit plateau de latérite se trouve

en quittant Damentan. Il est en entier cultivé. A partir de là, les

argiles compactes et les plateaux rocheux se succèdent jusqu’à la

Gambie. Sur la rive droite, on traverse d’abord une vaste plaine

marécageuse qui s’étend jusqu’au Ouli et qui est bornée

au Nord-Ouest par les collines du Ouli, au Nord et au Nord-Est

par celles du Tenda. Elle est couverte d’une brousse épaisse,

d’une hauteur prodigieuse, à travers laquelle il est excessivement

pénible de se frayer un chemin. Par-ci par-là on aperçoit très

clairsemés quelques arbres rachitiques et rabougris. Son sol est

argileux. A sec pendant la belle saison, elle est complètement

inondée pendant la saison des pluies. De là, on arrive par une

rampe douce à un plateau formé d’argiles et de conglomérats

ferrugineux. Il s’étend jusqu’à trois kilomètres de Bady,

où apparaît de nouveau la latérite. Le fond de la Gambie, à

l’endroit où nous l’avons traversée, est formé de sables très

fins et de petits cailloux qui résultent de la désagrégation par

les eaux des conglomérats ferrugineux qui se rencontrent sur les

berges dans le haut cours du fleuve.

Au point de vue botanique, végétation excessivement pauvre, sauf sur

les bords de la Gambie, où se trouve une belle forêt de superbes

rôniers semblable à celle que nous avons déjà signalée sur la

rive opposée. Outre des végétaux déjà connus nous citerons

particulièrement quelques rares pieds de lianes Saba et Delbi

(_Vahea_) et un petit bois de superbes Karités de la variété Mana,

situé à environ sept kilomètres de la Gambie. Parmi les végétaux

nouveaux que j’ai pu remarquer pendant le trajet, je citerai le

Datura, le Sendiègne, et une plante comestible que les Malinkés

désignent sous le nom de M’Bolon-M’Bolon.

Le _Datura_ (_Datura Stramonium_ L.) de la famille des Solanées,

croît en grande quantité dans le Sud de nos possessions

Soudaniennes. Il affectionne particulièrement les endroits humides

et à l’abri des rayons du soleil. Il acquiert, dans ces régions,

des proportions surprenantes. Je ne crois point que les indigènes

connaissent ses propriétés thérapeutiques. J’ai entendu dire

cependant qu’ils en prenaient parfois comme aphrodisiaque, mais

j’ignore absolument quelle est la partie de la plante qu’ils

emploient, et quel en est le mode d’administration.

Le _Sendiègne._ — Les indigènes désignent sous ce nom les

racines d’un petit arbuste très commun dans toute cette région et

qu’ils utilisent contre la blennorrhagie. Ce végétal m’a paru

être une Légumineuse. Ils font avec la racine pilée ou concassée

des infusions et des tisanes qu’ils regardent comme absolument

souveraines contre la blennorrhagie. Cette plante est très connue

au Soudan des marabouts et des forgerons et on la trouve sur le

marché de Kayes aussi bien que sur celui de Saint-Louis au Sénégal.

_Le M’Bolon-M’Bolon._ — C’est une petite plante herbacée de

la famille des Légumineuses, qui croît dans le Tenda, le Dentilia,

le Konkodougou, le Diébédougou, etc., etc., et dont les indigènes

utilisent les feuilles et les jeunes pousses comme condiments. Elle

est surtout cultivée dans le Diébédougou, le Konkodougou et le

Tenda. Elle peut atteindre au maximum trente à quarante centimètres

de hauteur. Tige herbacée dont la grosseur ne dépasse jamais celle

du petit doigt. Feuilles lancéolées, longues d’environ quatre

centimètres. Leur face supérieure est vert pâle, lisse. Leur face

inférieure blanchâtre et légèrement rugueuse. Si on écrase entre

les doigts une de ces feuilles, elle exhale une odeur vireuse très

prononcée. Leur saveur est légèrement acidulée. Le fruit est une

gousse à valves excessivement convexes et qui se dessèchent très

rapidement. Ces valves sont transparentes et à leur charnière

viennent s’insérer les graines très nombreuses, petites,

ressemblant à celles du radis, brunes. Elles se détachent très

facilement de leur point d’insertion, et sont presque toujours

libres dans la gousse.

Les indigènes du Tenda, du Diébédougou et du Konkodougou font

bouillir les feuilles du M’Bolon-M’Bolon, les réduisent en pâte

qu’ils mélangent avec leur couscouss ou bien s’en servent pour

fabriquer une sorte de sauce verdâtre dans laquelle ils trempent

leur poignée de couscouss ou de riz avant de le manger. Le goût

de ce condiment rappellerait un peu celui des épinards. Il est

cependant moins fade.

Notre arrivée à Bady fit sensation, car on y avait appris notre

voyage à Damentan et au Coniaguié. Tout le village est là pour

nous voir et Sandia, qui a autrefois habité le Tenda, distribue

à droite et à gauche de nombreuses poignées de mains. On nous

conduit aussitôt au campement que l’on a préparé pour nous,

et pour ma part je suis très bien logé dans une case vaste et bien

aérée. J’étais à peine installé qu’arrivent les bagages que

nous avions laissés sur la berge. Les hommes de Bady, qui sont allés

les chercher, nous ont croisés dans la plaine à quelques centaines

de mètres du fleuve, mais la brousse est si touffue et si haute que

nous n’avons pu les apercevoir. Il y avait à peine dix minutes

que nous étions partis lorsqu’ils sont arrivés à l’endroit

où les attendaient nos hommes. Il ne me manque rien. Rien n’est

avarié. Tout est donc pour le mieux.

Bady est un village d’environ 500 habitants Malinkés non

musulmans. Il a absolument l’aspect de tous les villages Malinkés

que nous avons déjà visités. Les rues y sont étroites, sales,

et les cases construites en terre, rondes et couvertes d’un

toit pointu en chaume. Beaucoup tombent en ruines. Ce qui donne au

village un aspect absolument désolé. Il était autrefois entouré

d’un assez fort tata dont on voit encore les ruines. Ce tata a

été remplacé par un sagné bien construit et d’environ trois

mètres de hauteur. On accède par trois portes dans le village. Ces

portes, très épaisses, sont toujours fermées pendant la nuit,

car les environs sont souvent infestés par des bandes de Peulhs

pillards du Tamgué qui viennent jusque sous les murs du village

enlever les bœufs, les enfants, les femmes et les captifs. Les

habitants présentent le type parfait du Malinké, ivrogne, puant

et abruti. Il n’y a pas à s’y méprendre. Ce sont surtout des

cultivateurs. Ils possèdent de beaux lougans de mil, maïs, arachides

et de vastes rizières. Leur troupeau compte environ cinquante têtes

de bétail. On y trouve également en notable quantité des chèvres,

moutons et poulets. Mes hommes et mes animaux sont bien nourris et

l’on me donne à profusion tout ce dont j’ai besoin.

Le chef, qui est venu me voir peu après mon arrivée, est un

vieillard aveugle, impotent, absolument incapable de quoi que ce soit,

et littéralement abruti.

La première chose qui m’ait frappé en arrivant à Bady est le

grand nombre de goîtreux que l’on y rencontre. Cette affection

y est plus commune chez la femme que chez l’homme. Le nombre des

aveugles y est aussi relativement considérable, et l’on y voit

également beaucoup de malades atteints de vieux ulcères absolument

repoussants. J’y ai constaté en outre l’existence d’une sorte

de maladie de la peau qui ne guérit qu’en faisant disparaître le

pigment. Aussi voit-on quantités d’individus ayant, de ce fait,

les mains ou les pieds absolument blancs. Toutes ces affections sont,

du reste, très communes dans tout le Tenda. Je crois qu’il faut les

attribuer à l’alimentation presque exclusivement végétale dont

font usage les habitants de Tenda. On y mange rarement de la viande

et le sel y est à peu près inconnu. Les Malinkés attribuent la

maladie de peau à laquelle ils sont sujets dans ce pays à l’usage

journalier qu’ils font des Diabérés, je veux dire les turions de

cette Aroïdée du genre Arum que nous avons précédemment décrite

sous le nom d’_A. cornui_.

De Damentan à Bady, la route suit une direction générale Nord-Est

et la distance qui sépare ces deux villages est d’environ

vingt-neuf kilomètres.

Les fatigues que nous avions éprouvées pendant la journée me

décidèrent à rester un jour de plus à Bady. En outre, Sandia

devant me quitter là pour retourner à Nétéboulou, je n’étais

pas fâché de rester un jour encore avec lui pour lui faire toutes

mes recommandations et pour lui confier un volumineux courrier à

destination de France.

_30 décembre._ — La nuit, bien que très fraîche, a cependant

été moins froide que les précédentes. Le ciel a été couvert

pendant la plus grande partie de la nuit et il a soufflé une forte

brise de Nord-Est. Au réveil, le ciel est encore couvert et le

soleil voilé. Une buée épaisse obscurcit l’horizon. Pas de

rosée. La brise vient toujours du Nord-Est.

Tout mon monde a bien dormi jusqu’à sept heures du matin. On

s’est remis des fatigues d’hier.

Vers dix heures du matin, le ciel s’est complètement éclairci. Le

soleil est brillant et il souffle un vent d’Est brûlant. Il fait

une chaleur étouffante.

Le chef m’envoie dans la matinée un superbe bœuf pour mon

déjeuner. On le tue aussitôt et la viande en est distribuée

pour deux jours aux hommes. J’en fais donner pour trois jours à

Sandia ainsi qu’aux différents chefs qui nous accompagnent, et qui

doivent me quitter demain pour se rendre à Nétéboulou. Je n’ai

pas besoin de dire que j’ai envoyé au chef du village, selon la

coutume, un quartier de devant et que tout le village en a eu sa part.

Dans la soirée, tous les chefs des villages environnants vinrent me

voir avec le chef du pays. Bien malgré moi il fallut organiser un

grand palabre qui ne dura pas moins de deux heures. Le Massa ou chef

du pays se plaignit à moi de ce que son autorité était méconnue

des villages qui dépendaient de Bady, et que, particulièrement le

chef de Bamaki était l’organisateur de tout ce qui se faisait

contre lui dans le pays. Je crus devoir lui faire de sévères

remontrances et l’avertis que j’allais causer au commandant de

Bakel pour lui demander de le punir d’une façon exemplaire. Le

Massa se retira enchanté du résultat du palabre. Quel ne fut pas

mon étonnement quand une heure après, il vint me demander de ne

pas mettre ma menace à exécution. Je lui déclarai que je n’en

maintenais pas moins ma décision et profitai de la circonstance pour

le blâmer vertement d’être aussi faible. D’après cela, il ne

devrait s’en prendre qu’à lui si les sujets ne lui obéissaient

pas mieux. Il en est de même, du reste, dans tous les pays Malinkés,

et, il ne faut attribuer le désordre politique qui y règne sans

cesse, qu’à la faiblesse unique dont les chefs font preuve dans

l’exercice du commandement.

Avant de me coucher, je fis à Sandia toutes mes recommandations ;

je lui donnai toutes mes instructions et lui confiai un courrier

volumineux qu’il se chargeait de faire parvenir à Bakel.

_31 décembre._ — La nuit a été très fraîche. Le ciel

clair et étoilé. Brise de Nord. Au réveil, ciel clair, rosée

abondante. Brise de Nord. Température froide. Le soleil se lève

brillant.

Les porteurs sont réunis à l’heure dite. Aussi pouvons-nous

nous mettre en route dès le point du jour. Je fais, avant de monter

à cheval, mes adieux à Sandia. Ce brave homme est tout ému, et,

je puis bien le dire, c’est avec grand regret que je me sépare

de lui. Vivant dans son intimité depuis cinq mois, j’avais pu

apprécier ses qualités rares chez un noir. Je serre également

la main à tous les chefs qui m’ont accompagné et, attristés

par cette séparation, nous nous mettons en route pour Iéninialla,

où j’ai décidé de faire étape ce jour-là.

La route de Bady à Iéninialla se fait sans encombre et

rapidement. Les porteurs marchent bien et rien ne nous retarde. A

600 mètres environ du village nous traversons une des branches

du marigot de Fayoli et peu après nous arrivons au village de

_Niongané_, où nous sommes obligés de faire une courte halte

pour permettre aux porteurs de prendre leurs fusils, parce que,

disent-ils, la route n’est pas sûre. Il paraît, en effet,

que depuis quelques jours une bande de pillards du Tamgué rôde

dans les environs. — Un peu avant d’arriver à Niongané nous

avions laissé sur la gauche la route de Bamaki et, sur la droite,

celles de Kénioto et de Dalésilamé.

_Niongané_ est un village de Malinkés musulmans qui dépend

de Bady. Sa population est d’environ trois cents habitants. Il

est de forme absolument circulaire et est entouré d’un tata en

ruines et d’un double sagné en excellent état. Tout autour se

trouvent de riches lougans de mil, maïs et arachides. A six heures

dix minutes nous passons devant le petit village de _Sansanto_. La

population peut s’élever à environ 450 habitants. Ce sont

des Malinkés musulmans. Il est entouré d’un tata peu élevé,

mais bien entretenu et tout autour se trouvent de superbes lougans

bien cultivés.

A deux kilomètres environ de Sansanto nous traversons le marigot de

_Damoutakoudiala_, dont les bords sont couverts de beaux palmiers

et de superbes _Caïl-cédrats_ (en Malinké _Diala_). Le passage

en est très facile. Nous laissons sur notre droite le petit

village de Kénioto dont on voit les lougans de la route. Quelques

kilomètres plus loin on traverse sans aucune difficulté le marigot

de _Nafadala_, branche de celui de Barsancounti qui, lui-même,

est un affluent du Niéri-Kô. C’est plutôt un vaste marécage

couvert d’herbes palustres qu’un marigot à proprement parler. A

quelques centaines de mètres du Nafadala se trouve le petit village

de Iéninialla, où nous devons passer la journée.

La route de Bady à Iéninialla suit à peu près une direction

Nord-Est, et la distance qui sépare ces deux villages est environ

de quinze kilomètres cinq cents mètres. Elle ne présente aucune

difficulté. Les marigots qu’on y rencontre sont faciles à

traverser et les chevaux ne s’y embourbent pas. Pas de collines ;

elle traverse un pays absolument plat. A mentionner seulement

un petit plateau de roches ferrugineuses qui se trouve à peu de

distance de Iéninialla. La plus grande partie du chemin se fait

à travers de superbes lougans de mil et d’arachides. Au point de

vue géologique nous mentionnerons tout particulièrement les vastes

bancs de latérite qui se trouvent entre Bady et jusqu’à quatre

kilomètres au-delà de Sansanto. Là la latérite fait place à une

plaine d’argiles compactes et au petit plateau formé de quartz

et de conglomérats ferrugineux, qui se trouve à peu de distance

de Iéninialla. Deux kilomètres environ avant d’arriver à ce

dernier village, la latérite réapparaît et toute la plaine dans

laquelle il s’élève est formée de ce terrain. Aussi est-elle

d’une grande fertilité et très bien cultivée. Au point de vue

botanique, nous signalerons tout particulièrement la présence dans

les marigots de nombreux spécimens de Belancoumfo[22]. Leurs rives

présentent aussi quelques télis et de beaux caïl-cédrats. En

arrivant à Iéninialla nous avons remarqué quelques beaux n’tabas

et fromagers. Les nétés y sont également très nombreux et très

beaux. Enfin, surtout sur le petit plateau dont nous venons de parler,

nous avons pu remarquer quelques beaux échantillons de ce végétal

si précieux pour nos constructions au Soudan et que l’on désigne

sous le nom de _Vène_.

_Le Vène_ (Pterocarpus erinaceus) appartient à la famille des

Légumineuses papilionacées. C’est un bel arbre dont la tige,

généralement droite, atteint parfois quatre à cinq mètres de

hauteur. Son écorce blanchâtre permet aisément de le reconnaître

dans la forêt et de ne pas le confondre avec ses voisins. Son

feuillage est généralement maigre et d’un blanc terne. Il fleurit

vers la fin de janvier. Son bois est à grain fin, très dur, serré

et très propre pour la menuiserie fine. Il est moins attaqué que

les autres bois par les termites. On le trouve en grande quantité

dans tout le Soudan et pourrait être l’objet d’une exploitation

sérieuse. A l’incision, son écorce laisse découler une sorte de

cachou à saveur excessivement astringente. Les indigènes utilisent

les propriétés astringentes de son écorce contre les diarrhées

et rebelles comme fébrifuges. Ils en font des macérations très

concentrées dont ils boivent par jour environ la valeur de deux

verres à Bordeaux matin et soir. Le vène est utilisé dans

nos ateliers pour la menuiserie et pour la construction de nos

chalands. On s’en sert également avec avantage pour fabriquer des

traverses de chemin de fer et pour la construction des charpentes

de nos postes.

_Iéninialla_, où nous allons passer cette dernière journée

de l’année 1891, est un village d’environ 450 habitants. Sa

population est uniquement formée de Malinkés musulmans. Il est

relativement propre et bien entretenu. Il est entouré d’un

petit tata encore en assez bon état et d’un solide sagné fait

de grosses pièces de bois jointives d’environ trois mètres de

hauteur. Iéninialla possède de superbes lougans et un beau troupeau

d’une centaine de têtes. C’est un des villages les plus riches

que j’ai rencontrés sur ma route pendant ce long voyage. J’y suis

reçu d’une façon remarquable, du reste j’y étais attendu. Hier,

le chef, aussitôt après avoir reçu mon courrier qui lui annonçait

mon arrivée pour aujourd’hui, avait expédié deux hommes à

Bady pour me souhaiter la bienvenue, et pour me conduire dans son

village, prévenance qui est peu familière aux noirs et que je

tiens à signaler tout particulièrement.

Je suis très bien logé dans une belle case très propre et à

laquelle on a fait la toilette pour me recevoir. Nous ne manquons

de rien et tout ce dont j’ai besoin pour mes hommes, mes animaux

et pour moi m’est apporté avec empressement dès mon arrivée,

sans que j’aie même la peine de demander quoique ce soit. Le chef

m’offre un joli petit bœuf pour mon « déjeuner » (_sic_). Il

est immédiatement sacrifié et distribué entre mes hommes et les

habitants. Bien entendu j’ai fait porter au chef un quartier de

devant. Couscouss, mil, riz, poulets, œufs nous sont offerts à

profusion et rien ne manque de tout ce que l’on peut trouver dans

un village noir.

Je passe à Iéninialla une journée excellente. Dans la soirée,

j’expédie à Gamon un courrier pour annoncer au chef de ce

village mon arrivée pour le lendemain. Le fils du chef est plein de

prévenance pour moi et il est venu dès mon arrivée me saluer de

la part de son père qui, vieux et malade, ne peut pas marcher. Je

ne manque pas d’aller dans la soirée le voir et le remercier de

sa généreuse hospitalité. Je lui fais avant de partir un petit

cadeau d’étoffes, de kolas et de verroteries pour ses femmes. Il

me remercie le plus chaleureusement du monde et nous nous séparons

enchantés l’un de l’autre.

_1er janvier 1892._ — Aujourd’hui, c’est le premier jour

d’une nouvelle année. J’ai supporté bien des fatigues, bien des

misères et éprouvé bien des désillusions pendant celle qui vient

de s’écouler. J’ai appris la mort de plusieurs de mes meilleurs

amis, tombés au champ d’honneur sur cette terre inhospitalière,

terrassés par ce climat meurtrier qui ne pardonne pas. Le minotaure

soudanien ne se rassasie pas. Il lui faut encore des victimes

et toujours ce sont les plus nobles et les meilleures qu’il

sacrifie. Devant ces tombes à peine fermées, découvrons-nous

avec respect. Ils sont morts en braves pour la civilisation, pour

la France, victimes du devoir et de leur dévouement. Espérons que

l’année qui commence sera plus clémente et que ceux que nous

aimons et estimons seront épargnés.

Cette nuit du 31 décembre 1891 au premier janvier 1892 a été

excessivement froide. Brise de nord, ciel clair et étoilé. Au

réveil, ciel clair, brise de nord. Rosée abondante, le soleil se

lève brillant. Température très froide.

Dans la Haute-Gambie · 第 31 / 54 段