La langue coniaguiée est presque uniquement formée de mots

primitifs ; les mots composés sont absolument inconnus. C’est, du

reste, le propre des langues à leur premier âge. Ils ont des mots

particuliers pour exprimer des idées générales ou abstraites, mais

il est impossible de les ramener à des racines concrètes. Un exemple

suffira. L’homme, en général, se dit : « _assary_ ». La femme,

en général, « _asbalé_ ». Quelques autres mots que nous avons

retenus permettront de se rendre un compte exact de l’harmonie de

cette langue : Ainsi : asseoir se dit : « _niogori_ », attendez :

« _nopiri_ », toi ou vous : « _vaudji_ », moi : « _amé_ »,

père : « _ibâ_ » (en malinké, père se dit : _bâ_), mère :

« _nouma_ », venir : « _aïdji_ », partir : « _djeneb_ ».

La numération est, paraît-il, décimale, et pour compter l’on se

sert indifféremment de cailloux, de graines et plus particulièrement

de lignes. On ignore, par exemple, les chiffres et l’on ne sait

faire de tête aucune opération arithmétique. Voici les noms des

dix premiers nombres :

Un Dampo. Six Divian.

Deux Noky. Sept Goby.

Trois Ouanar. Huit Diovay.

Quatre Ouanaky. Neuf Dionak.

Cinq M’Bed. Dix Ouarraky.

On ne connaît ni la semaine, ni aucune période de temps qui s’en

rapproche.

Comme mesure du temps on ne connaît absolument que le mois lunaire,

et les années se comptent du commencement de la saison des pluies

au commencement de la saison pluvieuse suivante. Quant à l’année

solaire, ils n’en ont aucune notion et ils ne connaissent les heures

du jour que par la distance du soleil au-dessus de l’horizon. Par

contre, ils savent parfaitement s’orienter le jour par le soleil, la

nuit par la lune quand elle se montre, ou par les étoiles. Si l’on

demande sa route à un Coniaguié et qu’il vous indique du doigt

la direction dans laquelle se trouve le village où vous désirez

aller, vous pouvez être certain qu’en suivant ses conseils, vous

ne vous écarterez que rarement de la bonne voie. Cette facilité

et l’exactitude avec lesquelles ils s’orientent, sont communes

d’ailleurs à toutes les peuplades du Soudan.

En résumé, d’après ce que nous venons de dire, nous pouvons

conclure que le Coniaguié se rapproche sensiblement du Malinké ;

à notre avis, ou bien c’est un Mandingue dégénéré, ou bien

c’est un Mandingue qui n’a pas encore progressé.

_Situation politique actuelle._ — _Rapports des Coniaguiés

avec leurs voisins._ — La situation politique au Coniaguié est

actuellement déplorable. On peut dire que tout le monde y commande

et que personne n’y obéit. C’est la raison principale de la

faiblesse de ce peuple. Mieux conduits et surtout mieux commandés,

ils résisteraient mieux aux attaques de leurs voisins. Quoiqu’ils

fassent cependant, nous estimons qu’ils finiront par disparaître

un jour ; car ils sont dans un état d’infériorité évidente

vis-à-vis de ceux qui les entourent. Ils ne sont, à tout point

de vue, que mal armés pour soutenir la lutte à laquelle ils

sont journellement exposés et à laquelle leurs voisins et

ennemis sont mieux préparés. A part le pays de Padjisi et de

Toumbin, les Coniaguiés ne vivent en bonne intelligence avec

aucun de leurs voisins, ou plutôt ils sont sans cesse en butte

à leurs attaques. C’est, en effet, chez eux que Moussa-Molo

et les colonnes du Fouta-Djallon vont faire la plupart de leurs

captifs. Non loin du Coniaguié, dans le Sud-Est, existe à N’Bama,

en permanence, une colonne de Peulhs commandée par un marabout du nom

de Tierno-Birahima, qui n’est qu’un lieutenant de l’Almamy du

Fouta-Djallon. Ils pénètrent, à chaque instant, sur le territoire

Coniaguié et y font toujours de nombreux captifs. Quelque temps

avant mon arrivée cependant, les Coniaguiés, attaqués à Uttiou

par Tierno-Birahima, avaient mis complètement son armée en déroute

et fait de nombreux prisonniers.

Pendant longtemps, ils ont été avec Damentan en guerre ouverte. Mais

depuis quelques années, ils vivent en meilleure intelligence

et tout fait espérer que, de leur fait, la paix ne sera pas de

longtemps troublée.

Aucune nation européenne n’a jamais eu aucun rapport avec eux,

nous sommes les premiers qui les ayons visités et ils nous ont

manifesté tout le désir qu’ils ont d’entrer en relations avec

nous. Je crois qu’une entente avec eux ne pourrait qu’être

utile pour asseoir définitivement notre autorité dans cette

partie du Soudan. Nous aurions par là entrée dans les provinces

septentrionales du Fouta-Djallon et pourrions tenir en respect

Moussa-Molo et ses Peulhs. De plus cette possession nous donnerait

encore environ une centaine de kilomètres de la rive gauche de la

Gambie, et nous mettrait plus directement en rapport avec le Niocolo

et les autres dépendances du Fouta-Djallon dans ces régions. Nous

serions enfin absolument maîtres de tout le cours de la Rivière

Grey. Pendant mon séjour dans ce pays je n’avais aucune qualité

pour conclure avec ses chefs un arrangement quelconque, mais je

réussis à décider Tounkané à envoyer des mandataires auprès de

M. le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, à Nétéboulou,

où il devait se rendre, afin de s’aboucher avec lui qui, comme

commandant du cercle de Bakel, avait tous les pouvoirs nécessaires

pour régler cette importante question. J’ai appris depuis que

Tounkané avait tenu sa parole, que ses hommes avaient rencontré

le capitaine Roux à Damentan et qu’un traité d’amitié y avait

été signé.

RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LE PAYS DE BASSARÉ

Dans le Sud-est de Damentan et à l’est du Coniaguié, dont le

sépare une profonde vallée, se trouve le pays de Bassaré, dont

les villages, comme ceux du Coniaguié, s’élèvent sur un vaste

plateau de même formation géologique que le précédent. Ce pays

est habité par une population de même race que celle du Coniaguié,

mais dont la langue est complètement différente. Ils ont le même

costume et à peu de choses près les mêmes usages. Nous ne ferons

qu’indiquer ici ce en quoi ils diffèrent de leurs voisins.

Dans le Bassaré n’habitent que des Bassarés. C’est le nom

que l’on donne aux habitants de ce pays aussi sauvage que son

voisin. Il n’y a ni Peulhs, ni Malinkés.

Le chef de ce pays porte le titre de _Mounelli_ (roi). Le chef actuel

se nomme Tamba et réside à Kénieri-Sarra, qui est la capitale

du pays. Le pouvoir du Mounelli est très limité. Les Bassarés

forment, pour ainsi dire, une sorte de république dans laquelle le

roi n’est que le président d’un conseil composé de tous les

chefs de villages. Il n’y a que dans les affaires graves, telles

que guerres, assassinats, révoltes, etc., etc., qu’il peut user

de son autorité. Il dirige également les guerriers en campagne.

Les Bassarés, comme les Coniaguiés, du reste, ne connaissent

pas l’esclavage. Chacun est libre sur leur petit territoire. Si

un captif évadé d’un autre pays vient chercher un refuge chez

eux, il appartient à celui qui l’a trouvé. Que celui-ci soit un

homme, une femme ou un enfant, il devient, du fait de sa trouvaille,

propriétaire de l’évadé qui ne tarde pas d’ailleurs à être

adopté par la tribu.

Les mariages entre Bassarés se font sans aucune cérémonie,

le consentement de la femme seul suffit, mais est absolument

indispensable. Quand le fiancé a été agréé par celle qu’il

recherche en mariage, il doit donner au père de celle-ci, ou à son

défaut à son frère aîné un fusil neuf, et à sa future femme

cinq chèvres. Après quoi il peut emmener sa femme chez lui.

Si, pour une cause quelconque, le divorce est prononcé, la femme doit

rendre à son ex-mari les cinq chèvres qu’il lui avait données en

dot et son père ou son frère aîné doit rendre le fusil qu’il

avait reçu. Dans ce cas-là, les enfants restent avec leur mère ;

mais si rien de ce qu’il avait donné ne lui est rendu, le père

les garde avec lui jusqu’à complet remboursement.

Les Bassarés sont peut-être la seule peuplade du Soudan que nous

connaissions dans laquelle la femme soit consultée sur le choix de

son mari. Ce fait semblerait prouver qu’elle y est moins asservie

que chez les autres.

Comme chez les Coniaguiés, on ne trouve chez les Bassarés

ni tisserands, ni cordonniers, ni charpentiers, ni griots, ni

marabouts. Ils n’ont que quelques forgerons qui fabriquent leurs

couteaux, sabres, poignards, haches et instruments de culture.

On n’y paye aucun impôt, aucune redevance de quoi que ce soit et à

qui que ce soit. Le chef du pays est cependant nourri par les jeunes

gens non mariés qui composent sa garde, comme cela a également lieu

au Coniaguié. Leurs cases entourent également celles de leur chef,

et ils doivent cultiver ses lougans et récolter le mil, maïs, etc.,

etc. Ils font, en un mot, tous les travaux du chef jusqu’au jour

où ils se marient. Ils quittent alors les cases qu’ils occupaient

dans la demeure royale, si je puis parler ainsi, vont habiter dans

le village et deviennent absolument libres de leurs actes. Ils sont

de suite remplacés à la maison du roi.

La langue des Bassarés est plus harmonieuse encore que celle

des Coniaguiés. Elle se rapproche beaucoup plus du Mandingue que

cette dernière, mais on dirait qu’ils ont pris en plus quelque

chose du rhythme, de l’intonation et de la sonorité de la langue

Peulhe. Je ne serais pas éloigné de croire qu’il y a dans la

langue Bassarée comme une sorte de mélange des langues Peulhe

et Mandingue. C’est encore un idiôme presque uniquement formé

de mots primitifs. Les mots composés y sont très rares et, chose

curieuse, elle ne se rapproche en rien de la langue Coniaguiée. Je

tiens à bien établir ce fait, car il me paraîtrait intéressant

d’élucider ce problème. Il serait curieux de rechercher comment

et pourquoi ces deux peuplades, qui ont assurément la même origine

et dont les mœurs et les coutumes sont à peu de choses près les

mêmes, parlent une langue toute différente. Certes, il n’est pas

douteux que ces deux idiomes dérivent d’une même langue-mère,

mais comment s’est-elle si différemment modifiée ? Voilà le

problème à résoudre. Nous avons pu recueillir quelques mots de ce

langage. Nous les reproduisons ici. L’orthographe que nous avons

adoptée est absolument conforme à la prononciation :

Cheval se dit : Efanassi. Pagne se dit : Atchiandi.

Ane Fali. Pièce de Guinée N’godji.

Poulet Etiaré. Salutation Nessouma.

Calebasse Ecusop. Sabre Doukouma.

Tabac Sirra. Poudre Piki.

Peau de bouc Ematel. Homme Sassané.

Grand homme Karé-ké. Femme Iokaré.

Enfant Bitakibou. Bœuf N’guidy.

Chèvre Emetchi. Mouton Iouféi.

Venir Diokou. Partir Viené.

Se lever Kamily. Rester Niououali.

Eau Méno. Boire Nesseb.

Manger Diampolé. Dormir Mérassi.

Viande Ematioré. Attendre Battili.

Couteau Etchiatchi. Donnez-moi Flil.

Comment vous appelez-vous ? Ou atchi alou ?

Les Bassarés ont la numération parlée. Elle est par cinq ;

à cinq on reprend cinq et un, cinq et deux, etc., etc. Ils ne

connaissent aucun chiffre écrit et pour compter se servent de

cailloux, de lignes qu’ils tracent sur le sable, ou de graines,

comme les Coniaguiés. Voici les dix premiers nombres :

Un se dit : Amati. Six se dit: Bandiouga-Mati.

Deux Bati. Sept Bandiouga-Bati.

Trois Batass. Huit Bandiouga-Batass.

Quatre Banass. Neuf Bandiouga-Banass.

Cinq Batio. Dix Epo.

Le Bassaré était autrefois un pays fort peuplé. Aujourd’hui,

il est presque désert. Cela tient à ce que, continuellement en

guerre avec leurs voisins du Fouta-Djallon, ils ont vu détruire la

plus grande partie de leurs villages, et leur population emmenée

en captivité.

La population du Bassaré, qui pouvait autrefois être évaluée

de 6 à 8,000 habitants, est tout au plus aujourd’hui de 2,000

habitants. Ils sont, du reste, comme leurs voisins les Coniaguiés,

destinés à disparaître un jour et à fournir de captifs le

Fouta-Djallon et le Fouladougou.

Voici les noms des villages qui ne sont pas encore tombés sous les

coups des guerriers Peulhs :

Kénieri-Sarra (capitale). N’guero’-Koulé.

N’guéro-Daly Naugaroua.

N’guéro-Kiss N’guéro-Tchindy.

N’guéro-Poug Noumpou.

Nikaré Peuqui.

Nauné Maucatia.

Kessi Cotatou (No 1).

Noukaré Boutioutonia.

Coutiaki N’Ténou.

Sériguia Tiakessi.

Akoudou Cotatou (No 2).

Aujourd’hui, le pays de Bassaré est, au point de vue politique,

divisé en deux fractions, l’une amie des gens du Fouta-Djallon,

et, par conséquent, ennemie du Coniaguié, l’autre amie du

Coniaguié. Inutile de dire que les deux partis vivent dans un état

de guerre continuelle.

Les Bassarés, comme les Coniaguiés, recherchent notre amitié. Comme

eux, ils sentent qu’ils ont besoin d’être protégés contre

leurs ennemis.

* * * * *

CHAPITRE XVII

Repos à Damentan. — Départ de Damentan. — De Damentan à la

Gambie. — Le _Manioc_. — La _pourghère_. — Traces du passage

d’une hyène. — Arrivée sur la rive droite de la Gambie. — Une

forêt de rôniers. — Le gué de Voumbouteguenda entre Damentan et

Bady. — Le fils du chef de Damentan vient me rejoindre. — Passage

de la Gambie. — Entre la Gambie et Bady. — Immense incendie. —

Une superstition bizarre. — Description de la route entre Damentan

et Bady. — Géologie. — Botanique. — Datura. — Sendiègne. —

M’Bolon-M’Bolon. — Arrivée à Bady. — Le village. —

Le chef. — Nous sommes bien reçus. — La population. — Grand

nombre de goîtreux. — Maladies de la peau. — Palabres. — Sandia

me quitte pour retourner à Nétéboulou. — Départ de Bady. —

Sansanto. — Niongané. — Beaux lougans d’arachides. — Arrivée

à Iéninialla. — Belle réception. — Description de la route de

Bady à Iéninialla. — Géologie. — Botanique. — Le Vène. —

Départ de Iéninialla. — Le pont sur le Barsancounti. —

Passage de la rivière Balé. — Rencontre d’une députation des

notables de Gamon venus au devant de moi. — Arrivée à Gamon. —

Belle réception. — Belle case. — Description de la route de

Iéninialla à Gamon. — Géologie. — Botanique. — Le Nando. —

Le Fouff. — Les dattiers. — Les piments. — Description du

village. — Le chef. — Palabres. — Plaintes des habitants.

_29 décembre._ — Après avoir pris à Damentan un jour de

repos bien mérité et pendant lequel mes hommes et mes animaux

se rattrapèrent du jeûne forcé du Coniaguié et se remirent des

fatigues de la route, nous quittâmes à cinq heures du matin cet

hospitalier village et nous nous dirigeâmes vers Bady, où j’avais

l’intention de faire étape ce jour-là. Les préparatifs du

départ se font lentement, toujours à cause des porteurs qu’on

ne peut arriver à rassembler. Au moment où j’allais monter à

cheval, Alpha-Niabali vint me serrer la main, me souhaiter un bon

voyage et m’annoncer, ainsi qu’il me l’avait promis, que son

fils se préparait à m’accompagner pour se rendre avec Sandia à

Nétéboulou pour s’y aboucher avec le commandant de Bakel. Mais

n’étant pas encore prêt à partir, il se mettrait en route plus

tard et me rejoindrait sur la rive droite de la Gambie au gué de

Voumbouteguenda. « A dater d’aujourd’hui, me dit-il, quand je

le quittai, je suis pour toujours l’ami des Français ».

A peine avons-nous quitté le village que nous marchons d’une

vive allure. La route traverse d’abord les lougans du village

que l’on trouve immédiatement après avoir franchi la branche

nord du marigot de Damentan, qui est à sec à cette époque de

l’année. Sur les bords de ce marigot je remarquai de nombreux

pieds de manioc et quelques échantillons de pourghère que pendant

le reste de mon voyage je n’avais vu jusqu’à ce jour qu’en

très petite quantité.

_Le manioc_ (_Manihot dulcis_ H. Bn.), est assez rare au Soudan. On

ne le trouve guère que dans le Belédougou, le Manding, le Gangaran

et les régions Sud de nos possessions. La variété à laquelle

appartient le manioc du Soudan est le manioc doux. Les maniocs

vénéneux y sont relativement très-rares. Les indigènes le

plantent par bouture, chaque année, au commencement de la saison des

pluies. Les tubercules sont bons à manger vers la fin de février. La

tige vit plusieurs années, mais elle se dessèche pendant la saison

des pluies. Les tubercules, au contraire, se conservent parfaitement

dans la terre pendant toute la saison sèche, et émettent de nombreux

rameaux qui se flétrissent à leur tour. Mais les tubercules de deux

ou trois ans deviennent durs et coriaces. C’est pourquoi il est

préférable, pour la consommation, de les cueillir chaque année

et de multiplier la plante par boutures. Les indigènes mangent

le manioc cuit sous la cendre ou bien bouilli et mélangé à leur

couscouss. Ils en sont très friands. Dans tous les jardins de nos

postes, le manioc est cultivé avec succès. Ses tubercules sont

d’excellents légumes pour les potages, et je me souviens avoir

mangé à Kita des galettes frites à la poële et faites avec de la

farine de manioc, du sucre et des jaunes d’œufs. Elles étaient

absolument savoureuses et n’auraient pas été déplacées dans

aucune de nos meilleures pâtisseries. On sait combien le tubercule

du manioc ordinaire (_M. edulis_ Plum.) est vénéneux et quelle

est la préparation qu’il faut lui faire subir pour le rendre

inoffensif. Il est connu que, dans le manioc doux, le principe

nuisible est très peu abondant et que la cuisson suffit pour le

faire disparaître. On ne saurait en nier l’existence, car les

animaux sont incommodés s’ils mangent simplement les feuilles, et

meurent empoisonnés s’ils boivent le suc extrait du tubercule. Le

manioc appartient à la famille des Euphorbiacées. Il affectionne

surtout les climats pluvieux et est précieux par ce seul fait que son

tubercule se conserve longtemps dans la terre. Quant à l’aliment

qu’il donne, il se digère facilement, est très rafraîchissant,

mais possède peu de principes nutritifs.

_La Pourghère._ — La Pourghère (_Jatropha curcas_

L.) ou _Médicinier cathartique_ appartient à la famille des

Euphorbiacées. C’est une plante à feuilles lobées ou palmées,

à fleurs dioïques disposées en grappes et pourvues d’un calice

et d’une corolle. Les mâles ont dix étamines monadelphes et

les femelles un ovaire à trois loges monospermes, avec trois

styles bifides. Son port rappelle celui du ricin et ses graines,

plus grosses que celles de ce dernier végétal, sont noirâtres

plutôt que mouchetées. Leur forme est celle des graines de

ricin. La pourghère donne des graines oléagineuses et éminemment

purgatives et émétiques. Elle croît et se multiplie au Sénégal,

au Soudan et dans les Rivières du Sud avec une grande rapidité. On

s’en sert surtout dans les Rivières du Sud, le Baol, le Sine,

le Saloum, etc., etc., pour faire des haies de jardins. Nous

avons vu à Damentan une jolie plantation de coton complètement

entourée de pourghères. Les indigènes en utilisent les graines

comme purgatives. Deux de ces semences suffisent pour déterminer

une abondante évacuation. Six à huit graines occasionnent des

symptômes alarmants d’empoisonnement. L’absorption d’une

douzaine de graines est suivie de mort. L’huile est purgative à

la dose de huit à dix gouttes au plus. Une dose plus élevée ne

manquerait pas d’entraîner de graves accidents. Cette huile peut

servir également à l’éclairage. Elle brûle en donnant peu de

fumée et peu d’odeur. Elle est encore utilisée avec avantage pour

la fabrication des savons et pour le graissage des machines. Elle

est très fluide, presque incolore, âcre, et très peu soluble dans

l’alcool. Cultivée sur une grande échelle, la pourghère pourrait

donner de sérieux profits, car elle demande peu de soins et donne

un rendement considérable. Les quelques essais faits jusqu’à

ce jour, mal dirigés, et peu encouragés, n’ont donné aucun

résultat appréciable. Il faut dire aussi qu’on n’y a apporté

aucune méthode et aucun soin et que l’on s’est vite lassé de

lutter contre l’apathie des Indigènes, tout est à recommencer.

Après avoir traversé les lougans du village, la route de Damentan

au gué de Voumbouteguenda longe, à environ deux kilomètres

de Damentan, une grande mare que l’on laisse sur la gauche. A

trois kilomètres de là, on traverse le petit marigot de _Mahéri_,

profondément encaissé et à sec à cette époque de l’année. Peu

avant d’y arriver et pendant que nous faisions la halte horaire,

une odeur épouvantable se fit tout à coup sentir. Intrigué,

j’envoyai mon interprète Almoudo à la découverte dans la

direction d’où elle semblait provenir. Peu après, il revint

et me dit que c’étaient les « cabinets » de la hyène qui

sentaient aussi mauvais. Je voulus avoir l’explication de ce fait

et mes hommes m’apprirent alors que cet animal avait l’habitude

d’aller toujours au même endroit déposer ses excréments, et

que ces lieux d’aisance étaient toujours situés non loin de son

repaire. Le fait est que je pus constater moi-même l’existence

dans le même lieu d’une grande quantité de matières fécales

qui exhalaient une odeur absolument repoussante. J’ignorais ce

détail de mœurs de cet animal immonde, et je consigne ici ce fait

comme il m’a été donné, sous toutes réserves, bien entendu.

A huit heures trente minutes nous arrivons enfin sur la rive gauche

de la Gambie, après avoir traversé une large plaine marécageuse

couverte de Cypéracées gigantesques. Le fleuve est devant nous

profondément encaissé. C’est là le gué de Voumbouteguenda ;

il tire son nom d’un petit village malinké qui existait il y a

quelques années encore non-loin en amont et qui est aujourd’hui

détruit. Les habitants sont allés habiter à Damentan.

Les rives de la Gambie en cet endroit, et à cette époque de

l’année, sont très escarpées. Il faut descendre de cheval pour

s’avancer sur la belle plage de sable que les eaux en se retirant

ont mise à découvert. A Voumbouteguenda, pendant l’hivernage,

la Gambie a environ cinq cents mètres de largeur, mais au moment

où nous l’avons traversée, elle n’a pas plus de deux cents

mètres. Par la plage sablonneuse qui se trouve sur la rive gauche,

on arrive à peu près jusqu’au milieu du lit du fleuve. Là existe

un chenal dont la profondeur, à la fin du mois de décembre, est

d’environ trois mètres à trois mètres cinquante et la largeur,

60 à 70 mètres. Le courant y est excessivement rapide. Il va falloir

passer ce chenal en radeau. Quand on l’a traversé, on aborde à

une sorte de banc de plusieurs centaines de mètres de longueur,

qu’on doit parcourir pendant environ 200 mètres pour pouvoir

traverser à gué un second chenal de quatre mètres de largeur et

de 0m80 centimètres de profondeur. On atterrit alors sur la rive du

Tenda (rive droite), non sans être couvert de vase et de débris

végétaux. Un mois après, vers la fin janvier ou au commencement

de février au plus tard, le gué est praticable pour les piétons.

Les rives de la Gambie sont en cet endroit couvertes de superbes

rôniers qui forment de chaque côté une véritable forêt. Sauf

de rares interruptions, elle s’étend, du reste, tout le long du

fleuve presque jusqu’à son embouchure. Il y en a là qui sont

absolument énormes et nulle part, ailleurs, je n’ai vu d’aussi

beaux échantillons de ce précieux végétal.

[Illustration : Rônier (Borassus flabelliformis).]

Dans la Haute-Gambie · 第 30 / 54 段