des peuples africains. C’est à elle que sont dévolus les plus
pénibles travaux. J’ai cru cependant remarquer que, surtout en
ce qui concerne les travaux des champs, les hommes s’y adonnaient
plus volontiers que les autres noirs du Soudan. De plus, dans les
affaires publiques, les femmes de chefs jouent un certain rôle sur
lequel nous reviendrons plus loin. Bien que le mari soit le maître
absolu de ses femmes, il est rare cependant qu’il les vende. Il
agit de même pour ses enfants. Comme cela se pratique chez la
plupart des peuples du Soudan occidental et du Sénégal, la mère
porte son enfant sur le dos. Il est à cheval au niveau du sacrum,
repose sur les hanches de celle qui en a charge et est maintenu en
place par un morceau d’étoffe à quatre chefs. La partie pleine de
cette écharpe est passée sous le derrière de l’enfant, et, des
quatre liens, les deux supérieurs viennent s’attacher au-dessus
des seins et les deux inférieurs à la taille de la mère.
La guerre est surtout une guerre d’embuscade, et, ce qui semblerait
le prouver, c’est que les villages ne sont nullement fortifiés.
Comme armes, ils ne se servent presque uniquement que de longs fusils
à pierre, à un coup, qu’ils se procurent à Yabouteguenda et à
Mac-Carthy. De bonne heure, les enfants s’exercent à les manier. Il
n’y a pas pour ainsi dire de caste guerrière spéciale. Tout homme
valide est armé et part en campagne quand il le faut. La poudre
dont ils se servent leur est portée par les marchands ambulants
ou bien ils vont l’acheter à Yabouteguenda ou à Mac-Carthy,
ou encore ils la fabriquent eux-mêmes, à l’aide de salpêtre
qu’ils recueillent dans les endroits humides et de soufre qui
leur est apporté par les dioulas. Le charbon provient surtout des
bambous. — Le mélange se fait en prenant à peu près neuf parties
de salpêtre, deux parties de charbon et deux parties de soufre. Le
tout est pilé très fin dans un mortier et à l’aide d’un pilon
_ad hoc_. Cette poudre est ensuite tamisée et mise en grains. Elle
est d’une qualité absolument inférieure. Aussi préfèrent-ils
celle qui leur vient des magasins européens de Gambie.
Les morts sont inhumés au milieu de cérémonies funèbres des
plus simples. Elles se bornent à quelques coups de fusil tirés
en l’honneur du mort. Chaque décès est l’occasion, dans la
famille du défunt, de grandes réjouissances auxquelles sont
conviés les amis. Après l’inhumation, tous se réunissent
autour de grandes calebasses de couscouss qui sont avidement
et gloutonnement dévorées. Point n’est besoin de dire que,
si l’on est assez heureux pour posséder quelques bouteilles de
gin, elles sont absorbées dans la soirée et la fête ne cesse que
lorsque tous les assistants sont absolument ivres-morts.
De ce que nous venons de dire, il est facile de conclure
que la religion de ces peuples primitifs doit être des plus
grossières. Bien que nous n’ayons rien pu apprendre d’absolument
positif à ce sujet, nous avons pu cependant nous procurer quelques
renseignements qui suffiront pour faire connaître en partie les
pratiques religieuses bizarres auxquelles ils s’adonnent. Ils ont
tous une grande frayeur des sorciers et c’est à eux qu’ils
attribuent généralement la mort de leurs proches. Sauf le cas
de mort par la guerre, jamais un indigène ne croira qu’on peut
mourir de maladie. La nuit, ils se renferment dans leurs huttes,
plutôt pour se dérober aux regards des sorciers que pour échapper
aux coups de leurs ennemis. Jamais ils ne se mettront en chasse sans
avoir au préalable consulté les entrailles d’un animal vivant,
d’un poulet de préférence, afin d’être bien certains qu’ils
ne seront pas exposés à rencontrer des sorciers et qu’ils pourront
échapper à leurs maléfices. De même quand un étranger arrive
dans le pays, le chef du village frontière par lequel il est obligé
de passer, pratique le sacrifice d’un ou plusieurs poulets et en
consulte les entrailles pour savoir quelles sont les intentions du
voyageur en venant au Coniaguié, et si sa présence est ou n’est
pas un danger pour le pays. Si la réponse est favorable et s’il
est bien prouvé que l’on n’est pas animé de mauvaises pensées,
on vous laisse entrer. Dans le cas contraire, il faut s’attendre
à être impitoyablement chassé. Il faut dire aussi que quelques
présents faits à point au chef rendent l’oracle favorable. C’est
ce que nous avons été obligé de faire en arrivant à Ouraké,
qui est le village frontière sur la route de Damentan.
D’après les renseignements que j’ai pu recueillir, ces
peuplades n’auraient aucune notion d’un dieu quel qu’il
soit. Il faut dire que ce sont des Musulmans qui m’ont appris
tout ce que je sais à ce sujet, et chacun sait qu’ils traitent
d’idolâtres tous ceux qui n’ont pas leur croyance. Toutefois
il semblerait certain qu’ils ont un culte tout particulier pour
une sorte d’idole en bois, monstrueuse, qui serait, d’après
eux, la divinité protectrice du pays. Cette idole se trouverait
dans une forêt qui couvre la plus grande partie de la vallée où
s’élève le village de Nouma. C’est le premier village que les
Coniaguiés construisirent en arrivant dans le pays. Lorsqu’ils
redoutent quelque danger pour le pays (la guerre, le feu où les
épidémies), ils se rendent, paraît-il, en grande pompe dans la
forêt, ils y immolent trois jeunes filles de la famille régnante et
arrosent avec leur sang les pieds de leur épouvantable idole. C’est
ainsi qu’en 1891, attaqués par les bandes du chef de N’Dama,
Tierno-Birahima, un des lieutenants de l’almamy du Fouta-Djallon,
ils sacrifièrent trois jeunes filles de la famille du Tounkané,
le chef actuel du pays, pour se rendre la divinité favorable et pour
détourner de leur patrie les dangers dont elle était menacée. Je
me suis laissé dire que si ce sacrifice n’était pas fait, aucun
des guerriers n’entrerait avec confiance en campagne. Le triste sort
qui menace ainsi les jeunes filles de la famille royale ne les effraie
nullement. Elles courent avec joie et fierté au lieu du sacrifice et
c’est un honneur pour les familles que de compter ainsi des martyrs
qui ont donné leur sang pour sauver la nation entière. Afin que
certains esprits bienveillants ne m’accusent pas d’exagération,
je tiens à le répéter une fois de plus, je n’ai pu constater
la véracité et l’exactitude des faits que je viens de relater
plus haut. Je ne les connais que par ce qui m’en a été dit par
les chefs des villages voisins du Coniaguié, et je reproduis ici
sous toutes réserves le résumé de leurs récits, tout en tenant
compte de l’exagération et de l’esprit d’invention qui sont
propres aux noirs. — Il n’y a pour ainsi dire pas de prêtres
de cette sauvage religion ; ce sont les chefs qui en tiennent lieu
et qui sont les sacrificateurs tout désignés. Comme nous l’avons
dit plus haut, ce n’est que dans les circonstances d’une gravité
exceptionnelle que l’on immole des victimes humaines. Dans la vie
courante, on se contente de sacrifier des animaux vivants : bœufs,
moutons, chèvres, poulets, et de préférence ces derniers.
La famille y est constituée comme elle l’est chez les peuples
de race Mandingue. L’enfant appartient à son père, qui peut en
disposer comme bon lui semble. La parenté suit la ligne masculine
et collatérale et les héritages se transmettent de même, aussi
bien dans la vie politique que dans la famille.
Nous ne croyons point que l’amour existe, à proprement parler,
chez les Coniaguiés. Le mariage n’est, pour ainsi dire, qu’un
véritable accouplement plutôt qu’un mariage dans le sens
exact du mot. Le baiser y est absolument inconnu. Par exemple,
ces peuples absolument primitifs, comme nous venons de le voir,
et qui vivent dans un état de nudité presque complet, sont
excessivement pudibonds. Il est un fait à remarquer et sur lequel
j’appellerai tout particulièrement l’attention du lecteur :
c’est que le sentiment de la pudeur existe chez les peuples, qui
n’ont qu’un vêtement rudimentaire, à un degré bien plus élevé
que chez les peuples civilisés, qui éprouvent le besoin de ne rien
laisser voir en dehors de leur figure et leurs mains. C’est que,
chez les premiers, tout est naturel, rien n’est convenu. On ne
leur enseigne pas cette absurdité qu’il est des parties de notre
corps honteuses à montrer et qu’il faut mettre à l’abri de
tous les regards. Et pourquoi ? Simplement pour obéir à un usage
suranné et stupide. Se conformer à ces habitudes de l’espèce,
observer ces conventions dont l’ensemble forme la civilisation,
c’est avoir de la pudeur. Pour nous, ce sentiment est inné chez
l’homme, et ceux qui en ont fait une vertu sont précisément ces
déséquilibrés et ces dégénérés dont l’esprit est hanté
par des passions honteuses et qui, là où il n’y a rien que de
très naturel, croient devoir, pour les besoins de leur cause, voir
autre chose que ce qui y est réellement. Chez les peuples primitifs,
l’homme n’a rien à apprendre, le livre de la nature est grand
ouvert devant ses yeux. Chez nous, au contraire, la curiosité est
d’autant plus excitée qu’on essaie davantage de lui cacher ce
que la nature a départi à chacun de nous. C’est cette curiosité,
bien légitime d’ailleurs, que l’on regarde comme la véritable
violation des lois de la pudeur. La meilleure preuve que nous en
pourrions donner c’est que, chez les Coniaguiés, par exemple,
la masturbation, le sodomisme et les autres vices de même acabit,
qui sont si communs chez nous, sont absolument inconnus. Les quelques
rares individus qui s’y adonnent sont regardés plutôt comme des
fous que comme des coupables.
Contrairement à ce qui se passe chez certains peuples, l’acte du
mariage, au Coniaguié, n’a jamais lieu en public. Quand un mari
dit à une de ses femmes de venir dans sa case pendant la nuit,
celle-ci doit y pénétrer sans être vue de qui que ce soit. Elle
quitte son mari de la même façon dès que l’acte a été consommé
et tous les deux poussent alors les cris les plus discordants. Cette
particularité nous avait déjà été signalée par notre excellent
et regretté collègue et ami, le Dr Crozat, qui l’avait remarquée
chez les Bobos, peuplade qui habite dans la boucle du Niger. En toute
circonstance, l’acte est toujours consommé au fond de la case, dans
la plus complète obscurité et jamais en public ni en plein jour.
La communauté des femmes n’existe pas. Par contre, tous les
hommes sont polygames. Il n’y a pas non plus de cérémonie propre
pour les mariages. Quand un homme veut se marier, il se contente de
demander la jeune fille à son père. Si celui-ci y consent, le futur
donne alors un ou deux poulets, ou bien une poignée de verroterie,
ou bien encore un ou deux moules de mil (le moule, au Coniaguié,
vaut à peu près 1.400 grammes). En aucune circonstance, la femme
n’est consultée. Quand tout est convenu, le mari va la prendre
dans la maison de son père et la conduit dans la case qu’il a
construite pour elle. Ses amis ses et parents l’accompagnent
et cette cérémonie donne lieu à des réjouissances et à de
copieuses libations. Le mariage est surtout endogamique. On se marie
rarement en dehors de la tribu. En cas d’impuissance constatée
du mari, ou d’adultère de la femme, les conjoints divorcent
d’un commun accord. La prostitution est absolument inconnue,
ainsi que l’adultère, du moins du côté de la femme. Le mari
n’a généralement pas de concubines, car il peut avoir autant de
femmes qu’il en désire. En cas de divorce, les enfants restent pour
ainsi dire toujours avec la mère, du moins jusqu’à la puberté. Si
le mari vient à mourir, les veuves sont recueillies par son frère
cadet, qui doit les nourrir et qui peut les épouser. Il n’y est
forcé par aucune coutume. Le lévirat n’est pas obligatoire.
La propriété individuelle existe. Toute parcelle de terre appartient
de droit à celui qui en prend soin. Le testament est inconnu et les
héritages se font toujours par la ligne masculine collatérale. Le
frère hérite des biens du défunt sans aucun conteste par droit
d’aînesse.
Au point de vue du gouvernement et de la constitution sociale,
le Coniaguié est divisé en deux cantons bien distincts, qui sont
habités par deux tribus différentes. Au Nord, les _Saukoly-Counda_,
dont le chef porte le titre de _Saukaf_ (roi). Le chef actuel de
cette tribu se nomme Tounkané et il réside à Yffané. — Au Sud,
les _Biaye-Counda_, dont le chef porte le titre de _Tchikaré_
(roi). Ces deux tribus sont séparées l’une de l’autre par
le marigot de Malé, affluent de la rivière Grey et qui coule de
l’Est à l’Ouest. Ces deux tribus vivent en bonne intelligence,
et il m’a semblé que Tounkané, le Saukaf des Saukoly-Counda,
jouissait également d’une certaine autorité sur les Biaye-Counda.
Quoiqu’il en soit, l’autorité est exercée dans les deux tribus
par un seul chef, qui n’est cependant, en réalité, chef que de
nom. Chaque village a son chef particulier, qui l’administre comme
bon lui semble. En temps de guerre, par exemple, c’est le roi qui
commande à tous les contingents. Je n’ai pas besoin de dire que
cette autorité est plutôt nominative qu’effective. La façon
dont est nommé le chef est des plus curieuses et mérite d’être
signalée. L’ordre de succession n’est ni par ligne directe ni
par ligne collatérale. Quand le chef meurt, celui qui est appelé
à lui succéder est le fils aîné de la sœur du défunt, et,
à défaut de celui-ci, la mère du chef décédé choisit dans la
famille régnante l’héritier de la couronne. En cas de décès
de cette dernière, c’est la famille royale, réunie en conseil,
qui nomme le futur souverain. Enfin, si la famille régnante vient
à s’éteindre, ce sont les chefs des différents villages qui
désignent la nouvelle famille qui devra présider aux destinées
du pays. Tout cela semblerait indiquer que la femme jouit chez
les Coniaguiés d’une situation plus élevée que chez les autres
peuples du Soudan. Il en est peut-être ainsi pour la famille royale,
mais nous ne nous sommes pas aperçu de cette particularité chez
les simples citoyens.
Nous croyons que les diverses castes n’y sont pas aussi tranchées
que chez les autres peuples. Nous n’y avons reconnu l’existence
que de deux classes d’individus bien distinctes : les hommes
libres et les captifs. Mais si toute cette organisation sociale
est encore très vague pour nous, nous pouvons toutefois affirmer
le fait suivant ; c’est que les Coniaguiés, à quelque tribu
ou famille qu’ils appartiennent, ne sont jamais captifs les uns
des autres. Les captifs sont toujours d’une autre nationalité :
Peulhs et Malinkés surtout. En toute circonstance, les captifs y
sont bien traités. Ils ne sont jamais frappés et vivent de la même
vie que leurs maîtres. On se contente de les faire travailler et
de les surveiller pour qu’ils ne s’évadent pas. En tout cas,
la captivité est loin d’y être organisée comme elle l’est,
par exemple, chez les Malinkés, et le nombre des captifs y est
excessivement restreint. Ce ne sont que des captifs faits à la
guerre. Le commerce des esclaves, à proprement parler, n’y
existe pas.
Le chef n’est pas mieux considéré que le plus simple des
sujets. On ne lui paye aucune redevance, et il n’existe aucun
impôt dans le pays.
Les Coniaguiés n’ont aucun signe de reconnaissance particulier, et
je doute même qu’on puisse regarder comme un véritable vêtement
national, l’espèce d’étui dans lequel les hommes emprisonnent
leur verge.
La justice n’y existe qu’à l’état absolument rudimentaire. Il
n’y a aucun code écrit. Du reste, toute espèce d’écriture
y est absolument inconnue. Les traditions y ont seules force de
loi et la raison du plus fort y est toujours la meilleure. Si un
différend s’élève entre particuliers, quand ils ne le règlent
pas spontanément, c’est au conseil des vieillards du village
que l’on a recours ; mais, en général, leurs jugements sont
rarement exécutés. On se contente, pour ainsi dire, uniquement de
leur demander un avis.
Quand on part en guerre et que l’on a fait un butin quelconque,
chacun a pour sa part uniquement ce dont il a pu s’emparer dans
le pillage. Le chef n’a point de part particulière et il n’a
nullement le droit de prélever quoi que ce soit sur ce que chaque
guerrier peut rapporter.
Les Coniaguiés sont surtout un peuple agriculteur et chasseur. Leurs
lougans sont bien cultivés et ils récoltent en abondance, mil,
maïs, arachides, riz, fonio, etc., etc. Ils produiraient bien plus
s’ils n’étaient sans cesse exposés aux attaques de leurs
voisins. Pour pouvoir cultiver en sécurité, ils sont obligés
de placer des sentinelles autour des lougans afin de protéger les
travailleurs. Leurs procédés de culture ne diffèrent en rien de
ceux des autres peuples du Soudan. Les fumures, cultures alternantes,
irrigations y sont inconnues et tous les travaux des champs se font
à la main à l’aide de pioches absolument rudimentaires. — Les
animaux n’y sont dressés à aucune espèce de travail.
Les jeunes gens surtout sont des chasseurs émérites. Ils ne
poursuivent guère que la grosse bête, antilope, bœuf sauvage,
éléphants, et quand ils ont tué quelque chose, chaque famille
a sa part des dépouilles de l’animal. Le chasseur qui a tué la
bête tient surtout à avoir la queue qu’il porte à la ceinture
en guise de trophée. La chasse ne fournit pas uniquement les moyens
d’existence ; mais on peut dire toutefois qu’au Coniaguié,
c’est à la vénerie surtout que l’on a recours quand on veut
manger de la viande. On n’y chasse absolument qu’au fusil,
et parfois on se sert de chiens dressés dans ce but à la chasse
à courre. De bonne heure, les enfants s’habituent à tirer de
l’arc, et ils acquièrent en peu de temps une telle habileté
à cet exercice, qu’ils atteignent aisément, à des distances
relativement grandes, avec des flèches en bambous dont la pointe a
été durcie au feu, de belles pièces de gibier, telles que perdrix,
pintades, rats palmistes, etc., etc.
On chasse généralement en troupe, huit ou dix au plus, et l’on ne
rentre jamais au village qu’après avoir tué un bel animal. Pendant
leur séjour dans la brousse, les chasseurs vivent de gibier qu’ils
font griller sur des charbons ardents. On peut dire enfin que la
chasse n’entraîne jamais de longues migrations à la suite du
gibier. Un groupe de chasseurs ne reste jamais plus de dix ou douze
jours dehors.
La pêche est absolument inconnue.
En fait de céramique, on ne connaît absolument que les quelques
poteries grossières que fabriquent les femmes et qu’elles font
cuire au feu à l’air libre. Tout cela est très primitif.
De tous les métaux, le fer et le cuivre sont les seuls, à peu près,
qui soient connus et utilisés. Le fer est extrait sur place par la
méthode dite Catalane, et le cuivre leur vient de Mac-Carthy ou de
Yabouteguenda, en tiges d’environ un mètre de longueur. Ces deux
métaux leur servent uniquement à fabriquer des bijoux et quelques
sabres et couteaux. La trempe est inconnue. Les Coniaguiés ont
un goût tout particulier pour l’or et l’argent. On ne saurait
s’imaginer combien ils sont fiers et heureux quand ils possèdent
une bague ou un bracelet en l’un ou l’autre de ces métaux. Je
me souviens que pendant mon séjour à Yffané, Tounkané, le chef
du pays, vint un jour me voir au moment où j’achevais mon repas
du matin. Le couvert en ruolz dont je me servais attira de suite
son attention. Naturellement il me le demanda pour s’en faire
des bracelets, me dit-il ; je refusai d’abord. Mais il insista
tellement et je vis que je lui ferais un si grand plaisir que je
fus forcé de le lui donner. Je me gardai bien de lui montrer dans
la suite ce que j’avais encore, car il n’aurait pas manqué de
m’importuner de nouveau jusqu’à ce que je m’en sois départi
en sa faveur. Tant que je restai à Yffané, je fus obligé de ne
plus me servir que de couverts en fer. L’or y est absolument rare
et je ne me souviens pas d’avoir entendu dire qu’il y en eut un
gisement quelconque de ce précieux métal.
Les armes sont en fer et se composent uniquement de mauvais fusils
de traite à pierre que leur apportent les dioulas ou qu’ils vont
acheter à Mac-Carthy ou à Yabouteguenda, de poignards et de sabres
qu’ils fabriquent eux-mêmes. Ils fabriquent également les haches
dont ils se servent pour défricher.
Il n’y existe aucune arme défensive, pas de casques, ni de
boucliers, ni de cuirasses. Il n’y a pas non plus d’armes
empoisonnées.
En campagne, les femmes accompagnent les guerriers ; mais ne se
battent pas. Elles ne font uniquement que porter les munitions et
les provisions.
Les fardeaux sont portés par les hommes et par les femmes, surtout
sur la tête. Dans tout le Coniaguié, il n’y a, pour ainsi dire,
pas de routes, de simples sentiers seulement. Trois chemins donnent
accès au plateau, et ils sont tous les trois gardés par un village
frontière où se trouvent toujours en permanence un nombre assez
grand de guerriers armés.
Les échanges commerciaux se font uniquement en nature. On exporte
surtout des peaux, du beurre de karité, des arachides, et on importe
des liqueurs alcooliques, des armes, de la poudre, du sel, des kolas,
de la verroterie, et très peu d’étoffes. D’après ce que nous
avons dit du vêtement, on comprendra aisément qu’il n’y ait
dans tout le pays aucun tisserand.
La mémoire est, chez le Coniaguié, assez peu devéloppée. La
mémoire des dates leur fait absolument défaut. Celle des faits
est très obtuse et c’est surtout celle des lieux qui est la plus
développée. Ils savent se diriger dans les forêts avec une justesse
de coup d’œil qui étonne. Le moindre objet, un rocher, un arbre
qu’ils auront remarqués quelques jours auparavant, suffisent pour
leur permettre de retrouver leur route s’ils se sont, par hasard,
égarés.
On garde peu de temps le souvenir des morts, et, malgré tous mes
efforts, je n’ai pu obtenir d’eux le récit d’une tradition
ou d’une légende quelconque concernant leurs tribus. Quand je
leur ai demandé d’où ils venaient, au moment de leur arrivée
sur les bords de la Gambie, ils m’ont toujours et uniquement
répondu : « de là-bas » en me montrant l’Est. Peut-être
ignorent-ils absolument quelles sont leurs origines et quelle est
leur histoire ? Peut-être aussi n’en veulent-ils rien dire ? Je
serais plutôt tenté de me ranger à cette dernière opinion,
car je sais combien il répugne aux Noirs, à quelque race qu’ils
appartiennent, de parler de leur histoire et de leur passé.
Tous ces êtres ignorent absolument leur âge. La notion du
temps n’existe pas pour eux. Je me souviens encore quel fut
l’ahurissement de mon interprète Almoudo quand je lui dis de
demander à un jeune Coniaguié, de 18 à 20 ans environ, quel était
son âge. Celui-ci lui répondit avec un sérieux imperturbable :
« deux cents ans ». Ils n’ont même pas, comme les autres noirs
du Soudan, la mémoire de certains faits saillants qui permettent
d’établir leur âge d’une façon approximative. Ainsi si l’on
demande à un Malinké ou à un Toucouleur son âge, il vous dira
bien qu’il n’en sait rien, mais il ajoutera immédiatement :
« j’ai été circoncis l’année de la prise de Sabouciré par
les Blancs », par exemple. Comme on connaît exactement l’époque
à laquelle a eu lieu ce fait d’armes et que l’on sait que la
circoncision se pratique vers l’âge de 15 ans, il est facile
de reconstituer d’une façon très rapprochée l’âge du sujet
observé.
Il est, par exemple, une mémoire qui est très développée chez
les Coniaguiés, c’est celle des outrages reçus et des défaites
essuyées. Il est peu de peuples qui en conservent un souvenir aussi
vif, et leur plus grand désir est de se venger et de rendre à leur
ennemi œil pour œil, dent pour dent.
Le Coniaguié est, en général, peu parleur. Il écoute
distraitement, s’occupant de tout ce qui l’entoure, et,
quoiqu’on lui puisse dire, il reste absolument impassible. Il a
cela de commun avec la plus grande partie des peuples noirs. Je
le crois cependant moins capable d’attention que le Malinké,
le Bambara, le Toucouleur et surtout le Ouolof.
La langue parlée au Coniaguié ressemble un peu à la langue
malinkée, mais elle nous a semblé plus harmonieuse. On y retrouve
un grand nombre de mots mandingues, ce qui nous permettrait
encore plus d’admettre une parenté quelconque entre ces deux
peuples. Le Coniaguié, par contre, n’est pas comme le Malinké
prodigue de formules de politesse. Ainsi quand ils se rencontrent,
ils échangent simplement les salutations suivantes : du lever du
soleil à midi on dit : « Pissoé » ; de midi au coucher du soleil :
« Diakoé », et, à partir du coucher du soleil jusqu’à son
lever : « Mondoé ».