La femme y est traitée absolument comme dans la majeure partie

des peuples africains. C’est à elle que sont dévolus les plus

pénibles travaux. J’ai cru cependant remarquer que, surtout en

ce qui concerne les travaux des champs, les hommes s’y adonnaient

plus volontiers que les autres noirs du Soudan. De plus, dans les

affaires publiques, les femmes de chefs jouent un certain rôle sur

lequel nous reviendrons plus loin. Bien que le mari soit le maître

absolu de ses femmes, il est rare cependant qu’il les vende. Il

agit de même pour ses enfants. Comme cela se pratique chez la

plupart des peuples du Soudan occidental et du Sénégal, la mère

porte son enfant sur le dos. Il est à cheval au niveau du sacrum,

repose sur les hanches de celle qui en a charge et est maintenu en

place par un morceau d’étoffe à quatre chefs. La partie pleine de

cette écharpe est passée sous le derrière de l’enfant, et, des

quatre liens, les deux supérieurs viennent s’attacher au-dessus

des seins et les deux inférieurs à la taille de la mère.

La guerre est surtout une guerre d’embuscade, et, ce qui semblerait

le prouver, c’est que les villages ne sont nullement fortifiés.

Comme armes, ils ne se servent presque uniquement que de longs fusils

à pierre, à un coup, qu’ils se procurent à Yabouteguenda et à

Mac-Carthy. De bonne heure, les enfants s’exercent à les manier. Il

n’y a pas pour ainsi dire de caste guerrière spéciale. Tout homme

valide est armé et part en campagne quand il le faut. La poudre

dont ils se servent leur est portée par les marchands ambulants

ou bien ils vont l’acheter à Yabouteguenda ou à Mac-Carthy,

ou encore ils la fabriquent eux-mêmes, à l’aide de salpêtre

qu’ils recueillent dans les endroits humides et de soufre qui

leur est apporté par les dioulas. Le charbon provient surtout des

bambous. — Le mélange se fait en prenant à peu près neuf parties

de salpêtre, deux parties de charbon et deux parties de soufre. Le

tout est pilé très fin dans un mortier et à l’aide d’un pilon

_ad hoc_. Cette poudre est ensuite tamisée et mise en grains. Elle

est d’une qualité absolument inférieure. Aussi préfèrent-ils

celle qui leur vient des magasins européens de Gambie.

Les morts sont inhumés au milieu de cérémonies funèbres des

plus simples. Elles se bornent à quelques coups de fusil tirés

en l’honneur du mort. Chaque décès est l’occasion, dans la

famille du défunt, de grandes réjouissances auxquelles sont

conviés les amis. Après l’inhumation, tous se réunissent

autour de grandes calebasses de couscouss qui sont avidement

et gloutonnement dévorées. Point n’est besoin de dire que,

si l’on est assez heureux pour posséder quelques bouteilles de

gin, elles sont absorbées dans la soirée et la fête ne cesse que

lorsque tous les assistants sont absolument ivres-morts.

De ce que nous venons de dire, il est facile de conclure

que la religion de ces peuples primitifs doit être des plus

grossières. Bien que nous n’ayons rien pu apprendre d’absolument

positif à ce sujet, nous avons pu cependant nous procurer quelques

renseignements qui suffiront pour faire connaître en partie les

pratiques religieuses bizarres auxquelles ils s’adonnent. Ils ont

tous une grande frayeur des sorciers et c’est à eux qu’ils

attribuent généralement la mort de leurs proches. Sauf le cas

de mort par la guerre, jamais un indigène ne croira qu’on peut

mourir de maladie. La nuit, ils se renferment dans leurs huttes,

plutôt pour se dérober aux regards des sorciers que pour échapper

aux coups de leurs ennemis. Jamais ils ne se mettront en chasse sans

avoir au préalable consulté les entrailles d’un animal vivant,

d’un poulet de préférence, afin d’être bien certains qu’ils

ne seront pas exposés à rencontrer des sorciers et qu’ils pourront

échapper à leurs maléfices. De même quand un étranger arrive

dans le pays, le chef du village frontière par lequel il est obligé

de passer, pratique le sacrifice d’un ou plusieurs poulets et en

consulte les entrailles pour savoir quelles sont les intentions du

voyageur en venant au Coniaguié, et si sa présence est ou n’est

pas un danger pour le pays. Si la réponse est favorable et s’il

est bien prouvé que l’on n’est pas animé de mauvaises pensées,

on vous laisse entrer. Dans le cas contraire, il faut s’attendre

à être impitoyablement chassé. Il faut dire aussi que quelques

présents faits à point au chef rendent l’oracle favorable. C’est

ce que nous avons été obligé de faire en arrivant à Ouraké,

qui est le village frontière sur la route de Damentan.

D’après les renseignements que j’ai pu recueillir, ces

peuplades n’auraient aucune notion d’un dieu quel qu’il

soit. Il faut dire que ce sont des Musulmans qui m’ont appris

tout ce que je sais à ce sujet, et chacun sait qu’ils traitent

d’idolâtres tous ceux qui n’ont pas leur croyance. Toutefois

il semblerait certain qu’ils ont un culte tout particulier pour

une sorte d’idole en bois, monstrueuse, qui serait, d’après

eux, la divinité protectrice du pays. Cette idole se trouverait

dans une forêt qui couvre la plus grande partie de la vallée où

s’élève le village de Nouma. C’est le premier village que les

Coniaguiés construisirent en arrivant dans le pays. Lorsqu’ils

redoutent quelque danger pour le pays (la guerre, le feu où les

épidémies), ils se rendent, paraît-il, en grande pompe dans la

forêt, ils y immolent trois jeunes filles de la famille régnante et

arrosent avec leur sang les pieds de leur épouvantable idole. C’est

ainsi qu’en 1891, attaqués par les bandes du chef de N’Dama,

Tierno-Birahima, un des lieutenants de l’almamy du Fouta-Djallon,

ils sacrifièrent trois jeunes filles de la famille du Tounkané,

le chef actuel du pays, pour se rendre la divinité favorable et pour

détourner de leur patrie les dangers dont elle était menacée. Je

me suis laissé dire que si ce sacrifice n’était pas fait, aucun

des guerriers n’entrerait avec confiance en campagne. Le triste sort

qui menace ainsi les jeunes filles de la famille royale ne les effraie

nullement. Elles courent avec joie et fierté au lieu du sacrifice et

c’est un honneur pour les familles que de compter ainsi des martyrs

qui ont donné leur sang pour sauver la nation entière. Afin que

certains esprits bienveillants ne m’accusent pas d’exagération,

je tiens à le répéter une fois de plus, je n’ai pu constater

la véracité et l’exactitude des faits que je viens de relater

plus haut. Je ne les connais que par ce qui m’en a été dit par

les chefs des villages voisins du Coniaguié, et je reproduis ici

sous toutes réserves le résumé de leurs récits, tout en tenant

compte de l’exagération et de l’esprit d’invention qui sont

propres aux noirs. — Il n’y a pour ainsi dire pas de prêtres

de cette sauvage religion ; ce sont les chefs qui en tiennent lieu

et qui sont les sacrificateurs tout désignés. Comme nous l’avons

dit plus haut, ce n’est que dans les circonstances d’une gravité

exceptionnelle que l’on immole des victimes humaines. Dans la vie

courante, on se contente de sacrifier des animaux vivants : bœufs,

moutons, chèvres, poulets, et de préférence ces derniers.

La famille y est constituée comme elle l’est chez les peuples

de race Mandingue. L’enfant appartient à son père, qui peut en

disposer comme bon lui semble. La parenté suit la ligne masculine

et collatérale et les héritages se transmettent de même, aussi

bien dans la vie politique que dans la famille.

Nous ne croyons point que l’amour existe, à proprement parler,

chez les Coniaguiés. Le mariage n’est, pour ainsi dire, qu’un

véritable accouplement plutôt qu’un mariage dans le sens

exact du mot. Le baiser y est absolument inconnu. Par exemple,

ces peuples absolument primitifs, comme nous venons de le voir,

et qui vivent dans un état de nudité presque complet, sont

excessivement pudibonds. Il est un fait à remarquer et sur lequel

j’appellerai tout particulièrement l’attention du lecteur :

c’est que le sentiment de la pudeur existe chez les peuples, qui

n’ont qu’un vêtement rudimentaire, à un degré bien plus élevé

que chez les peuples civilisés, qui éprouvent le besoin de ne rien

laisser voir en dehors de leur figure et leurs mains. C’est que,

chez les premiers, tout est naturel, rien n’est convenu. On ne

leur enseigne pas cette absurdité qu’il est des parties de notre

corps honteuses à montrer et qu’il faut mettre à l’abri de

tous les regards. Et pourquoi ? Simplement pour obéir à un usage

suranné et stupide. Se conformer à ces habitudes de l’espèce,

observer ces conventions dont l’ensemble forme la civilisation,

c’est avoir de la pudeur. Pour nous, ce sentiment est inné chez

l’homme, et ceux qui en ont fait une vertu sont précisément ces

déséquilibrés et ces dégénérés dont l’esprit est hanté

par des passions honteuses et qui, là où il n’y a rien que de

très naturel, croient devoir, pour les besoins de leur cause, voir

autre chose que ce qui y est réellement. Chez les peuples primitifs,

l’homme n’a rien à apprendre, le livre de la nature est grand

ouvert devant ses yeux. Chez nous, au contraire, la curiosité est

d’autant plus excitée qu’on essaie davantage de lui cacher ce

que la nature a départi à chacun de nous. C’est cette curiosité,

bien légitime d’ailleurs, que l’on regarde comme la véritable

violation des lois de la pudeur. La meilleure preuve que nous en

pourrions donner c’est que, chez les Coniaguiés, par exemple,

la masturbation, le sodomisme et les autres vices de même acabit,

qui sont si communs chez nous, sont absolument inconnus. Les quelques

rares individus qui s’y adonnent sont regardés plutôt comme des

fous que comme des coupables.

Contrairement à ce qui se passe chez certains peuples, l’acte du

mariage, au Coniaguié, n’a jamais lieu en public. Quand un mari

dit à une de ses femmes de venir dans sa case pendant la nuit,

celle-ci doit y pénétrer sans être vue de qui que ce soit. Elle

quitte son mari de la même façon dès que l’acte a été consommé

et tous les deux poussent alors les cris les plus discordants. Cette

particularité nous avait déjà été signalée par notre excellent

et regretté collègue et ami, le Dr Crozat, qui l’avait remarquée

chez les Bobos, peuplade qui habite dans la boucle du Niger. En toute

circonstance, l’acte est toujours consommé au fond de la case, dans

la plus complète obscurité et jamais en public ni en plein jour.

La communauté des femmes n’existe pas. Par contre, tous les

hommes sont polygames. Il n’y a pas non plus de cérémonie propre

pour les mariages. Quand un homme veut se marier, il se contente de

demander la jeune fille à son père. Si celui-ci y consent, le futur

donne alors un ou deux poulets, ou bien une poignée de verroterie,

ou bien encore un ou deux moules de mil (le moule, au Coniaguié,

vaut à peu près 1.400 grammes). En aucune circonstance, la femme

n’est consultée. Quand tout est convenu, le mari va la prendre

dans la maison de son père et la conduit dans la case qu’il a

construite pour elle. Ses amis ses et parents l’accompagnent

et cette cérémonie donne lieu à des réjouissances et à de

copieuses libations. Le mariage est surtout endogamique. On se marie

rarement en dehors de la tribu. En cas d’impuissance constatée

du mari, ou d’adultère de la femme, les conjoints divorcent

d’un commun accord. La prostitution est absolument inconnue,

ainsi que l’adultère, du moins du côté de la femme. Le mari

n’a généralement pas de concubines, car il peut avoir autant de

femmes qu’il en désire. En cas de divorce, les enfants restent pour

ainsi dire toujours avec la mère, du moins jusqu’à la puberté. Si

le mari vient à mourir, les veuves sont recueillies par son frère

cadet, qui doit les nourrir et qui peut les épouser. Il n’y est

forcé par aucune coutume. Le lévirat n’est pas obligatoire.

La propriété individuelle existe. Toute parcelle de terre appartient

de droit à celui qui en prend soin. Le testament est inconnu et les

héritages se font toujours par la ligne masculine collatérale. Le

frère hérite des biens du défunt sans aucun conteste par droit

d’aînesse.

Au point de vue du gouvernement et de la constitution sociale,

le Coniaguié est divisé en deux cantons bien distincts, qui sont

habités par deux tribus différentes. Au Nord, les _Saukoly-Counda_,

dont le chef porte le titre de _Saukaf_ (roi). Le chef actuel de

cette tribu se nomme Tounkané et il réside à Yffané. — Au Sud,

les _Biaye-Counda_, dont le chef porte le titre de _Tchikaré_

(roi). Ces deux tribus sont séparées l’une de l’autre par

le marigot de Malé, affluent de la rivière Grey et qui coule de

l’Est à l’Ouest. Ces deux tribus vivent en bonne intelligence,

et il m’a semblé que Tounkané, le Saukaf des Saukoly-Counda,

jouissait également d’une certaine autorité sur les Biaye-Counda.

Quoiqu’il en soit, l’autorité est exercée dans les deux tribus

par un seul chef, qui n’est cependant, en réalité, chef que de

nom. Chaque village a son chef particulier, qui l’administre comme

bon lui semble. En temps de guerre, par exemple, c’est le roi qui

commande à tous les contingents. Je n’ai pas besoin de dire que

cette autorité est plutôt nominative qu’effective. La façon

dont est nommé le chef est des plus curieuses et mérite d’être

signalée. L’ordre de succession n’est ni par ligne directe ni

par ligne collatérale. Quand le chef meurt, celui qui est appelé

à lui succéder est le fils aîné de la sœur du défunt, et,

à défaut de celui-ci, la mère du chef décédé choisit dans la

famille régnante l’héritier de la couronne. En cas de décès

de cette dernière, c’est la famille royale, réunie en conseil,

qui nomme le futur souverain. Enfin, si la famille régnante vient

à s’éteindre, ce sont les chefs des différents villages qui

désignent la nouvelle famille qui devra présider aux destinées

du pays. Tout cela semblerait indiquer que la femme jouit chez

les Coniaguiés d’une situation plus élevée que chez les autres

peuples du Soudan. Il en est peut-être ainsi pour la famille royale,

mais nous ne nous sommes pas aperçu de cette particularité chez

les simples citoyens.

Nous croyons que les diverses castes n’y sont pas aussi tranchées

que chez les autres peuples. Nous n’y avons reconnu l’existence

que de deux classes d’individus bien distinctes : les hommes

libres et les captifs. Mais si toute cette organisation sociale

est encore très vague pour nous, nous pouvons toutefois affirmer

le fait suivant ; c’est que les Coniaguiés, à quelque tribu

ou famille qu’ils appartiennent, ne sont jamais captifs les uns

des autres. Les captifs sont toujours d’une autre nationalité :

Peulhs et Malinkés surtout. En toute circonstance, les captifs y

sont bien traités. Ils ne sont jamais frappés et vivent de la même

vie que leurs maîtres. On se contente de les faire travailler et

de les surveiller pour qu’ils ne s’évadent pas. En tout cas,

la captivité est loin d’y être organisée comme elle l’est,

par exemple, chez les Malinkés, et le nombre des captifs y est

excessivement restreint. Ce ne sont que des captifs faits à la

guerre. Le commerce des esclaves, à proprement parler, n’y

existe pas.

Le chef n’est pas mieux considéré que le plus simple des

sujets. On ne lui paye aucune redevance, et il n’existe aucun

impôt dans le pays.

Les Coniaguiés n’ont aucun signe de reconnaissance particulier, et

je doute même qu’on puisse regarder comme un véritable vêtement

national, l’espèce d’étui dans lequel les hommes emprisonnent

leur verge.

La justice n’y existe qu’à l’état absolument rudimentaire. Il

n’y a aucun code écrit. Du reste, toute espèce d’écriture

y est absolument inconnue. Les traditions y ont seules force de

loi et la raison du plus fort y est toujours la meilleure. Si un

différend s’élève entre particuliers, quand ils ne le règlent

pas spontanément, c’est au conseil des vieillards du village

que l’on a recours ; mais, en général, leurs jugements sont

rarement exécutés. On se contente, pour ainsi dire, uniquement de

leur demander un avis.

Quand on part en guerre et que l’on a fait un butin quelconque,

chacun a pour sa part uniquement ce dont il a pu s’emparer dans

le pillage. Le chef n’a point de part particulière et il n’a

nullement le droit de prélever quoi que ce soit sur ce que chaque

guerrier peut rapporter.

Les Coniaguiés sont surtout un peuple agriculteur et chasseur. Leurs

lougans sont bien cultivés et ils récoltent en abondance, mil,

maïs, arachides, riz, fonio, etc., etc. Ils produiraient bien plus

s’ils n’étaient sans cesse exposés aux attaques de leurs

voisins. Pour pouvoir cultiver en sécurité, ils sont obligés

de placer des sentinelles autour des lougans afin de protéger les

travailleurs. Leurs procédés de culture ne diffèrent en rien de

ceux des autres peuples du Soudan. Les fumures, cultures alternantes,

irrigations y sont inconnues et tous les travaux des champs se font

à la main à l’aide de pioches absolument rudimentaires. — Les

animaux n’y sont dressés à aucune espèce de travail.

Les jeunes gens surtout sont des chasseurs émérites. Ils ne

poursuivent guère que la grosse bête, antilope, bœuf sauvage,

éléphants, et quand ils ont tué quelque chose, chaque famille

a sa part des dépouilles de l’animal. Le chasseur qui a tué la

bête tient surtout à avoir la queue qu’il porte à la ceinture

en guise de trophée. La chasse ne fournit pas uniquement les moyens

d’existence ; mais on peut dire toutefois qu’au Coniaguié,

c’est à la vénerie surtout que l’on a recours quand on veut

manger de la viande. On n’y chasse absolument qu’au fusil,

et parfois on se sert de chiens dressés dans ce but à la chasse

à courre. De bonne heure, les enfants s’habituent à tirer de

l’arc, et ils acquièrent en peu de temps une telle habileté

à cet exercice, qu’ils atteignent aisément, à des distances

relativement grandes, avec des flèches en bambous dont la pointe a

été durcie au feu, de belles pièces de gibier, telles que perdrix,

pintades, rats palmistes, etc., etc.

On chasse généralement en troupe, huit ou dix au plus, et l’on ne

rentre jamais au village qu’après avoir tué un bel animal. Pendant

leur séjour dans la brousse, les chasseurs vivent de gibier qu’ils

font griller sur des charbons ardents. On peut dire enfin que la

chasse n’entraîne jamais de longues migrations à la suite du

gibier. Un groupe de chasseurs ne reste jamais plus de dix ou douze

jours dehors.

La pêche est absolument inconnue.

En fait de céramique, on ne connaît absolument que les quelques

poteries grossières que fabriquent les femmes et qu’elles font

cuire au feu à l’air libre. Tout cela est très primitif.

De tous les métaux, le fer et le cuivre sont les seuls, à peu près,

qui soient connus et utilisés. Le fer est extrait sur place par la

méthode dite Catalane, et le cuivre leur vient de Mac-Carthy ou de

Yabouteguenda, en tiges d’environ un mètre de longueur. Ces deux

métaux leur servent uniquement à fabriquer des bijoux et quelques

sabres et couteaux. La trempe est inconnue. Les Coniaguiés ont

un goût tout particulier pour l’or et l’argent. On ne saurait

s’imaginer combien ils sont fiers et heureux quand ils possèdent

une bague ou un bracelet en l’un ou l’autre de ces métaux. Je

me souviens que pendant mon séjour à Yffané, Tounkané, le chef

du pays, vint un jour me voir au moment où j’achevais mon repas

du matin. Le couvert en ruolz dont je me servais attira de suite

son attention. Naturellement il me le demanda pour s’en faire

des bracelets, me dit-il ; je refusai d’abord. Mais il insista

tellement et je vis que je lui ferais un si grand plaisir que je

fus forcé de le lui donner. Je me gardai bien de lui montrer dans

la suite ce que j’avais encore, car il n’aurait pas manqué de

m’importuner de nouveau jusqu’à ce que je m’en sois départi

en sa faveur. Tant que je restai à Yffané, je fus obligé de ne

plus me servir que de couverts en fer. L’or y est absolument rare

et je ne me souviens pas d’avoir entendu dire qu’il y en eut un

gisement quelconque de ce précieux métal.

Les armes sont en fer et se composent uniquement de mauvais fusils

de traite à pierre que leur apportent les dioulas ou qu’ils vont

acheter à Mac-Carthy ou à Yabouteguenda, de poignards et de sabres

qu’ils fabriquent eux-mêmes. Ils fabriquent également les haches

dont ils se servent pour défricher.

Il n’y existe aucune arme défensive, pas de casques, ni de

boucliers, ni de cuirasses. Il n’y a pas non plus d’armes

empoisonnées.

En campagne, les femmes accompagnent les guerriers ; mais ne se

battent pas. Elles ne font uniquement que porter les munitions et

les provisions.

Les fardeaux sont portés par les hommes et par les femmes, surtout

sur la tête. Dans tout le Coniaguié, il n’y a, pour ainsi dire,

pas de routes, de simples sentiers seulement. Trois chemins donnent

accès au plateau, et ils sont tous les trois gardés par un village

frontière où se trouvent toujours en permanence un nombre assez

grand de guerriers armés.

Les échanges commerciaux se font uniquement en nature. On exporte

surtout des peaux, du beurre de karité, des arachides, et on importe

des liqueurs alcooliques, des armes, de la poudre, du sel, des kolas,

de la verroterie, et très peu d’étoffes. D’après ce que nous

avons dit du vêtement, on comprendra aisément qu’il n’y ait

dans tout le pays aucun tisserand.

La mémoire est, chez le Coniaguié, assez peu devéloppée. La

mémoire des dates leur fait absolument défaut. Celle des faits

est très obtuse et c’est surtout celle des lieux qui est la plus

développée. Ils savent se diriger dans les forêts avec une justesse

de coup d’œil qui étonne. Le moindre objet, un rocher, un arbre

qu’ils auront remarqués quelques jours auparavant, suffisent pour

leur permettre de retrouver leur route s’ils se sont, par hasard,

égarés.

On garde peu de temps le souvenir des morts, et, malgré tous mes

efforts, je n’ai pu obtenir d’eux le récit d’une tradition

ou d’une légende quelconque concernant leurs tribus. Quand je

leur ai demandé d’où ils venaient, au moment de leur arrivée

sur les bords de la Gambie, ils m’ont toujours et uniquement

répondu : « de là-bas » en me montrant l’Est. Peut-être

ignorent-ils absolument quelles sont leurs origines et quelle est

leur histoire ? Peut-être aussi n’en veulent-ils rien dire ? Je

serais plutôt tenté de me ranger à cette dernière opinion,

car je sais combien il répugne aux Noirs, à quelque race qu’ils

appartiennent, de parler de leur histoire et de leur passé.

Tous ces êtres ignorent absolument leur âge. La notion du

temps n’existe pas pour eux. Je me souviens encore quel fut

l’ahurissement de mon interprète Almoudo quand je lui dis de

demander à un jeune Coniaguié, de 18 à 20 ans environ, quel était

son âge. Celui-ci lui répondit avec un sérieux imperturbable :

« deux cents ans ». Ils n’ont même pas, comme les autres noirs

du Soudan, la mémoire de certains faits saillants qui permettent

d’établir leur âge d’une façon approximative. Ainsi si l’on

demande à un Malinké ou à un Toucouleur son âge, il vous dira

bien qu’il n’en sait rien, mais il ajoutera immédiatement :

« j’ai été circoncis l’année de la prise de Sabouciré par

les Blancs », par exemple. Comme on connaît exactement l’époque

à laquelle a eu lieu ce fait d’armes et que l’on sait que la

circoncision se pratique vers l’âge de 15 ans, il est facile

de reconstituer d’une façon très rapprochée l’âge du sujet

observé.

Il est, par exemple, une mémoire qui est très développée chez

les Coniaguiés, c’est celle des outrages reçus et des défaites

essuyées. Il est peu de peuples qui en conservent un souvenir aussi

vif, et leur plus grand désir est de se venger et de rendre à leur

ennemi œil pour œil, dent pour dent.

Le Coniaguié est, en général, peu parleur. Il écoute

distraitement, s’occupant de tout ce qui l’entoure, et,

quoiqu’on lui puisse dire, il reste absolument impassible. Il a

cela de commun avec la plus grande partie des peuples noirs. Je

le crois cependant moins capable d’attention que le Malinké,

le Bambara, le Toucouleur et surtout le Ouolof.

La langue parlée au Coniaguié ressemble un peu à la langue

malinkée, mais elle nous a semblé plus harmonieuse. On y retrouve

un grand nombre de mots mandingues, ce qui nous permettrait

encore plus d’admettre une parenté quelconque entre ces deux

peuples. Le Coniaguié, par contre, n’est pas comme le Malinké

prodigue de formules de politesse. Ainsi quand ils se rencontrent,

ils échangent simplement les salutations suivantes : du lever du

soleil à midi on dit : « Pissoé » ; de midi au coucher du soleil :

« Diakoé », et, à partir du coucher du soleil jusqu’à son

lever : « Mondoé ».

Dans la Haute-Gambie · 第 29 / 54 段