allé dans ses lougans surveiller la récolte de son mil. Il fut
aussitôt prévenu et ne tarda pas à venir me rejoindre. Grande
fut sa joie de nous voir sains et saufs et il ne me cacha pas que
pendant les quelques jours qu’avait duré notre voyage, il avait
été fort inquiet de notre sort. Il avait appris la façon peu
cordiale avec laquelle Tounkané nous avait reçus et il n’en
avait été nullement surpris. Mais ce qui le scandalisa le plus
ce fut le peu d’empressement que ce sauvage avait mis à nous
procurer notre nourriture. « Je te l’avais bien dit, me dit-il,
ce sont de véritables bœufs (missio) ». Il fallut lui raconter
en détail notre voyage sans rien omettre. On peut bien penser que
la conversation ne languit pas. Sandia nous raconta alors tout
ce qui s’est passé dans le village Coniaguié pendant notre
séjour à Yffané. Il a été tenu chaque jour au courant des
faits et des gestes des habitants par notre hôte qui y avait ses
grandes et ses petites entrées, et s’il ne m’a prévenu de
tout ce qui se tramait contre nous, c’est uniquement pour ne pas
m’effrayer. Je compris alors pourquoi il insistait tant pour que
je parte et pourquoi il était si inquiet pendant tout le voyage de
retour. Il m’avoue alors n’avoir été réellement tranquille
que lorsque nous eûmes traversé le marigot de Nomandi qui forme
la limite entre le Coniaguié et le Damentan. Je ne crois point
que ma vie ait été aussi sérieusement menacée à Yffané que
ce brave homme de chef veut bien le dire. Malgré cela, je tiens
à relater ici tous les détails qu’il m’a donnés au retour
quand tout péril fut éloigné. Je commence dès le début, dès
mon entrée sur le territoire Coniaguié, et voici à peu près ce
que nous raconta Sandia et que me traduisit fidèlement Almoudo.
Les quatre hommes que nous avions rencontrés au marigot de Talidian
avaient été apostés là pour nous suivre dans la brousse et épier
nos faits et gestes. L’œil perçant de Sandia les découvrit et
force leur a été dès lors de faire route avec nous. A Ouraké, le
chef ne nous fit attendre si longtemps pour nous autoriser à aller
à Yffané qu’afin de permettre aux guerriers du village de se
rassembler pour nous escorter. A partir de là, en effet, le nombre
des guerriers Coniaguiés ne fit qu’augmenter et c’est entourés
de cent ou cent cinquante fusils que nous arrivâmes à Yffané. Dès
que je fus installé dans le village Malinké, et après l’entretien
que j’y eus avec Tounkané dans ma case, on discuta ferme dans la
soirée, dans le village Coniaguié pour savoir si on nous laisserait
retourner à Damentan. Mais on ajourna toute décision au lendemain,
quand on aurait entendu ce que j’avais à dire.
Après le palabre, on discuta longuement dans le village où tous
les chefs Coniaguiés étaient réunis. Il paraîtrait que beaucoup
opinaient pour qu’on nous mît tous à mort ; mais le chef Tounkané
déclara qu’il ne fallait pas agir ainsi, car, étant venu chez
eux sans armes et sans escorte, il était évident que je ne voulais
pas leur faire de mal ; mais il fallait, sous tous les prétextes,
nous empêcher de retourner chez nous, d’où nous n’aurions
pas manqué de revenir bientôt après avec une colonne pour nous
emparer du pays. Ce fut cette opinion qui prévalut. Aussi, comme
première mise à exécution me demanda-t-il de rester un jour de
plus pour lui faire plaisir. Ce que j’accordai, malgré Sandia et
Almoudo qui, étant au courant de la situation, voulaient me faire
partir de suite. Je me souviens encore qu’à ce moment-là quand
je déclarai à Tounkané que je resterais un jour de plus, selon
sa demande, Almoudo me répéta à plusieurs reprises : « Y a pas
bon quand noir y a dire, tu partiras demain, tu partiras demain,
si toi y a resté, Coniaguié y a faire captif ».
Dans la troisième journée, nouveau conciliabule entre les chefs
Coniaguiés. Il est alors décidé que pour m’empêcher de partir,
on s’emparera de mes hommes ; et pour mieux atteindre ce but, on ne
me donnera personne pour porter mes bagages ; mais on n’agira que
lorsque tous les guerriers du pays seront réunis. Je m’étonnais
aussi d’en voir depuis la veille arriver de tous côtés. Le soir,
Tounkané vint me voir et entre autres choses me demanda de ne pas
partir le lendemain matin et de ne me mettre en route que le soir,
parce que, disait-il, des chefs de villages éloignés devaient
venir me saluer et les Malinkés devaient m’apporter un bœuf. Je
le lui refusai et ce fut alors que me voyant absolument décidé
à partir, il me promit qu’au point du jour j’aurais les hommes
qui m’étaient nécessaires. Prévenus par notre hôte de ce qui
s’était passé la veille, Sandia et Almoudo me déclarent qu’il
faut absolument partir le lendemain matin, puisque j’ai déclaré
que je partirais ce jour-là, et que si Tounkané ne donne pas des
hommes, on se débrouillera avec les nôtres et que, s’il le faut,
ils porteront eux-mêmes les bagages. Comme je l’ai dit plus
haut, le lendemain matin, en effet, nous ne pûmes pas avoir les
quelques porteurs qui me manquaient. Nous nous sommes débrouillés
et Tounkané fut, je crois, bien heureux de nous voir partir.
Je ne donne bien entendu, ce récit que, sous toutes réserves,
et uniquement d’après ce que m’ont rapporté mes hommes. Pour
moi, je tiens à affirmer que je n’ai rien eu à reprocher aux
Coniaguiés, que leur indiscrétion, la garde active qu’ils ont
montée autour de ma case et aussi la façon peu hospitalière dont
ils nous ont traités. Du reste, d’après les renseignements que
j’ai pu recueillir sur ces gens-là, j’ai acquis la certitude
qu’ils n’avaient pas fait une exception pour moi et qu’ils
recevaient ainsi tous les étrangers qui s’aventuraient dans
leur pays.
Quand nous eûmes terminé le récit de nos aventures au Coniaguié,
Alpha-Niabali me demanda aussitôt la permission de se retirer
pour donner des ordres afin qu’on nous préparât tout ce qu’il
fallait pour notre dîner, car, disait-il, vous devez avoir faim. Il
fit immédiatement envoyer du mil en quantité considérable pour les
chevaux. Ces pauvres bêtes, absolument affamées, et qui n’avaient,
pour ainsi dire, vécu depuis huit jours que de brousse sèche et
d’un peu de paille d’arachides, firent bombance ce jour-là et
mangèrent double ration de mil. A la nuit tombante, les femmes
du village apportèrent à mes hommes, de bons couscouss de mil,
de riz, de fonio avec de la viande et du lait. Ils rattrapèrent le
temps perdu et ce fut avec joie qu’ils m’entendirent déclarer
à Alpha que je resterais encore un jour à Damentan. J’avais grand
besoin de repos, et je voulais mettre un peu d’ordre dans mes notes.
Ce soir-là tout le monde se coucha et s’endormit de bonne
heure et j’avoue que je ne fus pas de ceux qui dormirent le moins
profondément. Le lendemain s’écoula sans incidents, ce fut encore
pour toute ma caravane une journée de repas pantagruéliques et
de festins copieux. Pour moi, j’ai pu mettre à jour la plus
grande partie de mes notes et faire mes préparatifs de départ
pour le lendemain matin. Je n’ai pas besoin de dire que j’ai
retrouvé absolument intacts tous les bagages que j’avais confiés
à Alpha-Niaboli. Je le remercie de sa généreuse hospitalité,
et lui fais un beau cadeau avant de nous séparer. Il est enchanté
et m’assure une fois de plus de tout son dévouement pour les
Français. « Demain matin, me dit-il, je viendrai te saluer avant
ton départ et mon fils partira avec toi pour aller trouver à
Nétéboulou le commandant de Bakel et l’assurer que je veux
absolument être ami avec vous. »
* * * * *
CHAPITRE XVI
[Illustration : _Coniaguié_]
Le pays de Coniaguié et le pays de Bassaré. — Limites. —
Frontières. — Aspect général du pays. — Hydrologie. —
Orographie. — Constitution géologique du sol. — Faune. —
Animaux domestiques. — Les bœufs. — Les poulets. — Les
pintades. — Flore. — Productions du sol. — Cultures. —
Populations. — Ethnographie. — Ethnologie. — Sociologie. —
Opinions diverses sur l’origine des Coniaguiés et des
Bassarés. — Les villages. — Les habitations. — La
nourriture. — La coiffure. — Le vêtement. — Organisation de
la société. — La famille. — Rôle de la femme dans les affaires
publiques. — Religion. — La guerre. — Les armes. — Fabrication
de la poudre. — Langage. — Situation politique actuelle. —
Rapports des Coniaguiés avec leurs voisins. — Notes diverses sur
les Bassarés.
Le pays de Coniaguié et celui de Bassaré étaient absolument
inconnus jusqu’à ce jour. Aucun Européen n’avait visité
avant nous cette région et ce qui nous permet de le présumer,
c’est que nous ne la trouvons mentionnée dans aucune relation
de voyage et ce que l’on en savait jusqu’à ce jour, on ne
l’avait uniquement appris que par de vagues renseignements. Ce
n’est que sur la carte dressée par MM. les lieutenants Plat et
Huillard, de l’infanterie de marine, que nous trouvons le nom de
« Batiari ». C’est ainsi qu’ils désignent cette contrée,
et cette indication permet de supposer que ces deux consciencieux
géographes en avaient entendu parler. Certains autres auteurs,
en parlant du N’Ghabou, disent bien que le Bassary et le Conadjy
en étaient des provinces, mais aucun ne donne à leur sujet aucun
renseignement ni aucun détail. Tout au contraire, le pays compris
entre la rivière Grey et les pays de Niocolo, Sabé, Tamgué a
toujours été considéré jusqu’à ce jour comme absolument
désert et inhabité. Pour nous, nous désignerons sous ces deux
noms de Coniaguié et de Bassaré, toute cette vaste étendue de
terrains qui se trouve située au Sud-Sud-Est de Damentan et qui
est habitée par ces peuplades qui diffèrent si profondément par
leurs mœurs et leurs coutumes des autres peuples du Soudan.
_Limites. Frontières._ — Pour plus de clarté disons tout d’abord
que nous comprendrons dans la même description le pays de Coniaguié
et celui de Bassaré. Les deux peuplades qui les habitent sont,
en effet, de même race et ont les mêmes mœurs, mais leur langage
est un peu différent. D’après les renseignements que nous avons
pu recueillir, ce pays se trouverait à peu près situé entre
les 14° 45′ et 15° 10′ de longitude Ouest et les 12° 25′
et 12° 56′ de latitude Nord. Ces limites ne sont absolument que
très approximatives. Sa plus grande longueur du N.-O. au S.-E. est
d’environ 80 kilomètres et sa plus grande largeur du S.-O. au
N.-E. ne dépasse pas 50 kilomètres. Sa superficie est à peu
près de 4,000 kilomètres carrés, sur lesquels environ un quart
serait habité et cultivé. Il confine au Nord et au Nord-Est au
territoire de Damentan, à l’Est au Niocolo et au Sabé, au Sud
aux pays de N’Dama, de Pajady et de Toumbin, enfin à l’Ouest
aux pays de Pajady, de Toumbin et au Fouladougou. Sa frontière est
des plus irrégulières. Il est séparé du Damentan par le marigot
de Nomandi. La rivière Grey le sépare du Fouladougou. Ailleurs,
rien de certain. Pas de frontières naturelles. Du reste, dans ces
régions, il est séparé des pays voisins par de longs espaces de
terrains absolument déserts et inhabités.
_Aspect général du pays._ — Le pays des Coniaguiés et
des Bassarés, du moins dans la partie que nous avons visitée,
diffère complètement des autres parties du Soudan que nous avons
parcourues. C’est une succession de collines et de vallons qui
lui donne l’aspect le plus mouvementé. L’aspect de la région
avoisinant la rivière Grey est tout différent. Nous retrouvons là
les vastes plaines argileuses que nous signalions entre Son-Counda
et Damentan. Il en serait de même pour la partie qui confine
au Niocolo et au Sabé. La végétation, pauvre sur les plateaux
est, au contraire, excessivement riche dans les vallées et sur
les flancs des collines. Dans les régions avoisinant la rivière
Grey et le Niocolo, nous ne trouvons plus que la végétation rare
des terrains marécageux à fonds d’argiles. La partie habitée
qui est constituée par un vaste plateau d’environ 800 à 1,000
kilomètres de superficie a un aspect riche et agréable que n’ont
pas les autres régions. Les nombreux villages et les vastes lougans
qu’on y rencontre lui donnent un aspect de fertilité et de richesse
que n’ont pas les autres pays du Soudan.
_Hydrologie._ — Nous ne pouvons parler de l’hydrologie du pays
de Coniaguié et de Bassaré qu’uniquement en ce qui concerne la
région que nous avons parcourue. Elle est des plus riches et toutes
les vallées sont arrosées par des marigots où coule en toute saison
une eau claire, limpide et délicieuse à boire. En général, au pied
de chaque colline coule un marigot. D’après nos renseignements,
tous ces marigots seraient tributaires de la rivière Grey et la
plupart d’entre eux la feraient communiquer avec la Gambie. Nous ne
donnons ceci, bien entendu, que sous toutes réserves. De Damentan
à Yffané on trouve successivement les marigots suivants, dans le
Coniaguié, le _Talidian_, le _Poutou-pata_ qui se divise en deux
branches, le marigot de _Oudari_, celui de _Bôboulo_, de _Oupéré_,
de _Mitchi_, et de _Bankounkou_, qui reçoit celui de _Malé_
qui traverse de l’Est à l’Ouest le Coniaguié et sépare le
territoire des Sankoly-Counda de celui des Biaye-Counda ; ce sont
les deux familles qui peuplent ce pays. Sur le plateau lui-même, à
part le marigot de Malé, on ne trouve aucun cours d’eau, et on ne
se sert pour les usages domestiques que de l’eau de puits qui est,
du reste, excellente. Par-ci par-là, on rencontre aussi quelques
mares, mais elles sont rares et de peu d’importance. Comme on le
voit, toute cette région est supérieurement arrosée, et c’est
à la présence de tous ces marigots que les vallées où ils coulent
doivent leur grande fertilité.
La rivière Grey arrose le Coniaguié sur une longueur d’environ
quarante kilomètres. Elle reçoit toutes les eaux qui découlent
le long des flancs du plateau, à l’Ouest. Nous avons longuement
parlé plus haut de cette rivière, nous n’y reviendrons pas
ici. Nous ne pourrions, du reste, rien ajouter à ce que nous avons
déjà écrit à ce sujet.
_Orographie._ — L’orographie du pays des Coniaguiés et des
Bassarés, du moins dans la partie que nous avons visitée, est des
plus simples. La rive gauche de la Gambie est longée dans tout son
cours par une chaîne de collines peu élevées, boisées, et qui
se distinguent au loin dans la plaine. De ces collines partent des
contre-forts en grand nombre qui, perpendiculaires à ces dernières,
se dirigent vers la chaîne peu élevée qui longe la rive droite de
la rivière Grey. De telle sorte que les deux rangées de collines de
la Gambie et de la rivière Grey forment, pour ainsi dire, les deux
montants d’une échelle dont les contre-forts signalés plus haut
seraient les échelons. Entre ces collines s’étendent de belles
vallées au fond desquelles coulent les marigots. Ceux-ci sont dans
tout leur cours absolument parallèles aux collines dont ils suivent
le pied. Leur orientation est la même, Sud-Ouest, Nord-Est. Toutes
ces collines dont nous venons de parler sont relativement peu
élevées : 30 à 35 mètres au maximum. Elles sont généralement
incultes et inhabitées. Leur sommet s’étale en un plateau plus
ou moins vaste, aride, en général, sauf pour celui du Coniaguié
et celui du Bassaré. Leurs flancs sont généralement boisés ;
mais c’est surtout sur les bords des marigots que se voit la
végétation la plus puissante. Par-ci, par là, dans les plaines,
nous trouvons encore quelques-unes de ces collines isolées que l’on
rencontre dans la plupart des régions soudaniennes. Mais elles sont
de plus en plus rares et elles ont un aspect absolument dénudé.
_Constitution géologique du sol._ — La constitution géologique
du sol diffère suivant que l’on s’approche de la Gambie et de
la rivière Grey ou que l’on s’en éloigne. Près de ces grands
cours d’eau, nous trouvons presque uniquement des argiles compactes
à sous-sol de terrain ardoisier. Ailleurs, c’est le terrain de la
période secondaire, par excellence. Les collines sont uniquement
formées de roches que l’on ne rencontre que dans les terrains
de cette nature. Les grès, les quartz ferrugineux y abondent,
et, presque partout nous trouvons le conglomérat ferrugineux à
ossature de grès et de quartz et à gangue argileuse. Nous ne
trouvons la latérite que sur le plateau du Coniaguié, proprement
dit, et par-ci par-là quelques rares îlots de peu d’étendue qui
sont, du reste, peu cultivés. Sur les plateaux, la roche se montre
à nu en maints endroits. Aussi, sont-ils souvent d’une aridité
remarquable. Dans les vallées, c’est le terrain d’alluvion et les
vases qui dominent surtout sur les bords des marigots. Les berges de
ceux-ci sont rarement formées d’argiles, le plus souvent c’est
la roche qui domine. Le fond en est généralement rocheux ou formé
de petits cailloux de grès ou de quartz ferrugineux. Parfois aussi,
il est absolument couvert d’une épaisse couche de détritus
végétaux. Les sables font complètement défaut, sauf dans la
portion habitée, où, cependant, ils ne forment qu’une couche peu
épaisse. L’humus ne se rencontre uniquement que sur les bords des
marigots et dans le voisinage de quelques marais. Il est entièrement
formé de détritus végétaux très abondants dans ces régions. De
ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que tout le pays
Coniaguié appartient aux terrains de formation secondaire, et,
à ce point de vue, il se rattache au système géologique auquel
appartient le Fouta-Diallon tout entier.
_Faune. Animaux domestiques._ — La faune est, on le comprend
aisément, des plus riches et des plus variées. On y trouve
tous les animaux sauvages que l’on rencontre dans les régions
analogues du Soudan. Les antilopes les plus variées ; les biches,
les gazelles y foisonnent. Le sanglier est très commun dans les
vallées, où il trouve en abondance les jeunes racines dont il est
si friand. Le bœuf sauvage est très commun surtout sur le plateau
du Coniaguié. Dans les vastes plaines qui longent les bords de
la Gambie et du Koulontou (rivière Grey), nous trouvons surtout
l’éléphant et l’hippopotame auxquels les habitants du pays
font une chasse acharnée. Les animaux nuisibles ne manquent pas non
plus ; ils habitent surtout les collines rocheuses et les alentours
des villages. Dans les lieux déserts, c’est le lion, la panthère,
le lynx, le chat-tigre. Dans le voisinage des villages, le chacal,
l’hyène et une sorte de chien sauvage élisent domicile. Ils
sont si nombreux que, la nuit, si on n’y est pas habitué, leurs
cris empêchent littéralement de dormir. Les oiseaux sont très
communs. Perdrix, outardes, pintades, passereaux de toutes sortes,
etc., etc., y abondent.
Parmi les animaux domestiques, nous citerons particulièrement les
bœufs, moutons, chèvres, chiens, chats. Les bœufs sont très
nombreux au Coniaguié. Chaque village en possède un troupeau de
plusieurs centaines de têtes. Ils sont de grande taille et très
vigoureux. De toutes les espèces que nous avons vues au Soudan,
c’est assurément celle qui se rapproche le plus de notre bœuf
de France. D’une façon générale, on peut dire que le bœuf du
Coniaguié n’est pas domestiqué, mais simplement apprivoisé. Les
troupeaux vivent dans les taillis qui avoisinent les villages, et,
le soir, rentrent coucher auprès des cases. Habitués à ne voir
que des individus absolument nus, l’aspect des boubous flottants
que portent, en général, les noirs, a le don tout particulier de
les irriter. Ils n’hésitent pas alors à vous charger. Leur chair
est très bonne ; mais il faut une circonstance toute particulière,
fête ou passage d’un chef, pour que les propriétaires se décident
à en abattre une tête et, encore, faut-il la sacrifier à coups
de fusil. C’est une véritable chasse qui est parfois féconde en
accidents. Le lait des vaches n’est pas utilisé.
Les chevaux sont absolument inconnus, et les quelques ânes que
l’on y rencontre y sont amenés par les rares dioulas qui y
viennent commercer.
Les moutons et les chèvres y sont élevés en nombre relativement
considérable. Leur chair est assez bonne et forme la base de
l’alimentation animale des habitants.
Les chiens sont très communs et les chasseurs les dressent à
poursuivre le gibier. Ils manquent absolument de nez.
Les poulets foisonnent dans tous les villages. Outre la petite
espèce que l’on rencontre dans tout le Soudan, il existe encore
au Coniaguié une variété qui rappelle nos grosses poulardes
d’Europe. Ces volatiles sont très estimées dans les pays
voisins. Il nous a semblé cependant que leur chair était plus dure
et moins savoureuse que celle des autres espèces. Les Coniaguiés
excellent dans l’art d’élever les chapons, et, il n’est
pas de village qui n’en possède plusieurs centaines. La pintade
franche y est aussi assez commune, mais elle y est généralement peu
estimée. Outre la pintade grise que l’on trouve partout au Soudan
en liberté, nous avons remarqué au Coniaguié une variété qui,
par son plumage d’un blanc jaunâtre, diffère absolument de la
première. Sa chair est tout aussi savoureuse. Citons enfin quelques
canards de Barbarie et quelques canards armés qui portent aux ailes
de formidables éperons.
_Flore. Productions du sol. Cultures._ — La flore du pays de
Coniaguié varie sensiblement suivant les régions où on l’examine.
Dans les plaines qui avoisinent la Gambie et la rivière Grey,
nous ne trouvons qu’une végétation pauvre. Quelques rares
Joncées, mais des Cypéracées énormes qui atteignent des
hauteurs étonnantes. C’est la brousse dans toute l’acception
du mot. Par-ci par-là quelques rôniers difformes, et, sur les
bords du fleuve, quelques rares palmiers d’eau. Dans les plaines,
quelques arbres rabougris se montrent de loin en loin et donnent au
pays l’aspect de steppes soudaniennes. Toute autre est la flore
des vallées. Là, nous trouvons les grandes essences botaniques qui
caractérisent les régions tropicales des Rivières du Sud. Les
fromagers, les baobabs, les n’tabas, les caïl-cédrats, les
Légumineuses gigantesques se montrent partout et y atteignent
de colossales proportions. Sur les bords des marigots, ce sont
surtout les bambous et les télis que l’on rencontre le plus
fréquemment. Les lianes à caoutchouc et à _Vahea_ sont partout
fort nombreuses. Sur les flancs des collines et sur les plateaux, la
flore devient moins puissante, mais elle est encore très riche. Les
Graminées y constituent un excellent fourrage pour les animaux,
et, à chaque pas, nous rencontrons de superbes karités des deux
variétés shee et mana. Ces végétaux sont surtout très abondants
sur le plateau du Coniaguié, et nous en avons vu de nombreux
échantillons dont le tronc atteignait en grosseur celle du corps
d’un homme vigoureux. L’oranger et le citronnier n’existent
pas, que je sache, dans cette partie du Soudan. Par contre, il y
existe une grande variété de ficus.
Les plantes cultivées y sont les mêmes que dans tout le reste du
Soudan. Les lougans y sont très bien entretenus et très riches. On
y trouve en quantité le mil, les arachides, le riz, le maïs. Autour
des villages, on cultive surtout le tabac, les tomates, l’oseille,
etc., etc. Le fonio y occupe de vastes lougans. En résumé, toute
cette partie du pays Coniaguié peut être considérée comme une
vaste exploitation agricole. Du reste, dans tous les pays voisins,
elle a la réputation d’être excessivement fertile.
_Populations ; Ethnographie ; Ethnologie ; Sociologie._ — Le pays
de Coniaguié est habité par trois races différentes. On y trouve,
en effet, des Malinkés, des Peulhs et des Coniaguiés. Ces derniers
sont de beaucoup les plus nombreux et sont, en vertu du droit de
premiers occupants, les maîtres du sol. Relativement à son étendue,
ce pays est très peuplé, si toutefois l’on ne considère que
la partie qui est habitée. Tous les villages sont situés sur
le plateau dont nous avons parlé plus haut. Aussi sont-ils fort
rapprochés les uns des autres, et, à peine distants de deux ou
trois kilomètres au plus. Les espaces compris entre chaque village
sont partout cultivés et forment de riches lougans. La population
totale du pays, si nous y ajoutons celle de quelques petits villages
isolés dans la brousse et dont nous n’avons pu avoir les noms,
peut s’élever à environ 7,000 ou 8,000 habitants dont les quatre
cinquièmes sont Coniaguiés et le reste Malinké et Peulh.
1o _Peulhs._ — Les Peulhs sont les moins nombreux. Ils ne forment
que cinq villages dont la population peut s’élever à environ
quatre ou cinq cents habitants au plus. Voici les noms de ces
villages :
Labouqui. Boumoufoulacounda.
Kérouané. Calloia.
Yrratilia.