que cela ne me regardait pas, je n’étais venu chez eux que pour
savoir s’ils voulaient être nos amis et que pour régler toutes
ces conditions, il n’avait qu’à envoyer deux de ses notables
à Nétéboulou ou à y aller lui-même. Là, ils trouveraient le
commandant de Bakel qui avait tout pouvoir pour faire « un papier
avec eux », et pour arranger leurs affaires.
Ces propositions furent acceptées et il fut entendu qu’il enverrait
deux de ses notables pour régler à Nétéboulou toutes ces affaires
avec le commandant de Bakel qui y devait venir incessamment. Tounkané
ajouta même que ce seraient son propre fils et son frère qu’il
chargerait de cette mission. Enfin, au moment de nous séparer, je
lui promis que j’écrirais au commandant pour le mettre au courant
de tout. Chose que je ne manquai pas de faire en arrivant à Damentan.
Quand tout fut bien convenu entre nous, je me retirai, non sans
avoir serré la main à tous les chefs présents, et les laissai
délibérer entre eux et causer avec Sandia. Ce palabre n’avait
pas duré moins de trois heures et il était midi quand je regagnai
mon logis, enchanté d’avoir obtenu si rapidement un tel résultat.
Tounkané n’a pas tenu sa promesse et mes hommes n’ont absolument
rien à manger. Il nous faut encore avoir recours à l’obligeance
des Malinkés. Mon hôte heureusement a tout prévu et il a
fait fabriquer pour mon personnel un excellent couscouss. Je
l’interrogeai longuement sur cette façon de procéder des
Coniaguiés à mon égard, et il me déclare que cela ne l’étonne
nullement, car ils ont l’habitude de ne jamais rien donner ni
vendre aux voyageurs et que c’est toujours chez eux qu’on
vient camper. Cette particularité m’a toujours frappé, car,
en général, au Soudan, l’hospitalité la plus large et la plus
généreuse est toujours donnée aux voyageurs. Cette peuplade fait,
sous ce rapport, exception, et diffère absolument de toutes celles
que nous avons visitées jusqu’à ce jour. Grâce aux Malinkés
nous n’eûmes pas trop à souffrir des privations que nous auraient
imposées l’avarice et la sauvagerie des Coniaguiés. Aussi en
partant fis-je à notre diatigué (hôte) un superbe cadeau qui le
dédommagea amplement de toutes les dépenses qu’il avait pu faire
pour nous.
Je prenais sur mon lit de campagne un peu de repos quand vers
deux heures de l’après-midi arriva Tounkané absolument
ivre-mort. Almoudo eut toutes les peines du monde à l’empêcher
d’entrer, et il ne se retira que lorsqu’il fut bien certain que
je dormais. Il s’en assura lui-même et vint me regarder de si
près que je sentis son haleine empestée de gin sur mon visage. Je
ne bougeai pas et il s’éloigna en disant qu’il reviendrait plus
tard, car il voulait absolument me voir puisque j’étais son ami.
A cinq heures du soir, je le vis arriver de nouveau, dégrisé,
mais absolument abruti. Nous causâmes amicalement pendant quelques
instants, et entre autres choses me promit de me donner tous les
hommes dont j’aurais besoin pour m’accompagner et porter mes
bagages à Damentan.
Pendant que nous devisions ainsi, un homme entra tout-à-coup
dans ma case et vint lui dire qu’un énorme Koba (variété
d’Antilope) paissait tranquillement non loin du village. Il
dépêcha immédiatement plusieurs chasseurs à sa poursuite. Je lui
demandai alors si ces animaux étaient communs dans les environs. Il
me répondit qu’il y en avait tant que souvent ils s’aventuraient,
surtout pendant l’hivernage, jusque dans l’espace restreint
qui séparait le village Coniaguié du village Malinké et qu’ils
y en avaient fréquemment tué. Il fit alors sortir tous ceux qui
l’avaient accompagné, et, à voix basse, il me dit qu’il avait
quelque chose à me demander. Intrigué, je lui dis de parler. Il
me raconta alors que, hier soir, les hommes du village avaient bu
toute la caisse de gin que je lui avais donnée et qu’il ne lui
en était rien resté. Il me priait de lui en donner une bouteille
pour lui. J’accédai immédiatement à son désir, et lui en fis
remettre une par Almoudo. Il s’en empara vivement, la cacha sous
la loque qui lui servait de boubou et s’enfuit aussitôt vers le
village comme un voleur. Il dut lui faire de nombreuses caresses,
car je ne le revis pas de la journée.
Dans la soirée, je sortis un peu pour me reposer et j’emportai
mon appareil à photographier. J’avais l’intention, puisqu’il
m’était interdit de visiter le village Coniaguié, d’en prendre
un cliché. Je dus y renoncer, car j’avais à peine disposé mon
instrument que je fus entouré par tous les guerriers qui m’avaient
suivis et qui m’intimèrent l’ordre de remporter le tout dans
ma case. Ils croyaient que c’était un canon, et, malgré tout ce
que purent leur dire Sandia, Almoudo et même le marabout Malinké
chez lequel j’étais logé, je dus me soumettre et rentrer au
logis. J’étais absolument furieux.
Le reste de la journée se passa sans incidents, et je me couchai à
la nuit tombante, fatigué et exaspéré par tous les visiteurs qui
n’ont cessé de m’assaillir tout le jour de leurs indiscrétions.
_25 décembre._ — La nuit s’est très bien passée et, sans les
chiens et les chacals, j’aurais très bien dormi. Fréquemment,
j’entendis les cris étranges qui m’avaient tant intrigué hier
et Almoudo ainsi que le vieux Samba, mon palefrenier, m’avouèrent
au réveil qu’ils en avaient beaucoup « rigolé » pendant la
nuit (_sic_). Dès le point du jour, ma cour est envahie par les
visiteurs et les curieux. Je n’ai pas besoin de dire que, comme la
nuit précédente, je fus gardé à vue par un poste de Coniaguiés
en armes, et que je dus laisser ma porte grande ouverte. La même
comédie qu’hier recommence et elle durera toute la journée. Je
remarque que les hommes armés sont beaucoup plus nombreux. Il en
est venu de tous les villages environnants, me dit mon hôte, mais
rien dans leur attitude ne me fait craindre quoi que ce soit de leur
part. Ce sont des curieux, voilà tout, qui veulent voir cet étrange
animal qu’on appelle un blanc. Tounkané vient me voir plusieurs
fois dans la matinée, mais il m’est impossible d’en rien tirer,
il est absolument ivre-mort et incapable de parler.
Une petite querelle de ménage entre le vieux Samba et sa femme vint
à propos à ce moment-là me permettre de me débarrasser de cet
insupportable ivrogne. Je m’empressai de le congédier. Voici ce
qui était arrivé. Depuis notre départ de Kayes, le vieux Samba,
sa femme et le cuisinier s’étaient liés de la plus étroite
amitié. Tout cela faillit bien se terminer à Yffané. Je ne sais
trop pour quel motif une discussion s’éleva entre la femme et le
cuisinier. On en vint vite aux gros mots et madame Samba se permit
des expressions et vomit des insultes telles à l’égard des
parents de notre homme qu’il avertit immédiatement le mari de
la façon dont sa femme venait de traiter « son famille ». Elle
avait insulté son père, elle avait insulté sa mère. Ce sont des
choses qu’un noir ne pardonne pas. Mis au courant de l’affaire, le
palefrenier l’eut vite réglée. Une bonne volée de coups de corde
apprit bien vite à la mégère ce qu’il en coûte de se livrer à
l’égard des ancêtres d’un ami à de semblables intempérances
de langage. Je ferai remarquer que notre cuisinier était autant,
sinon plus, le mari de la belle que le palefrenier. C’est là
ce qui fait le piquant de l’affaire. Dès que j’entendis
leurs cris, je priai Tounkané de se retirer pour me permettre
d’aller voir ce qui se passait. Il s’en alla de bonne grâce,
en me promettant qu’il allait m’apporter un bœuf. Il m’avait
fait tant de promesses depuis mon arrivée que je ne m’attendais
pas plus à lui voir tenir celle-ci que les autres. Aussi mon
étonnement fut-il grand quand on vint m’annoncer que le bœuf
était là. Je vais le voir comme c’est l’usage, et je donne
l’ordre de l’abattre immédiatement. On dut le tuer à coups de
fusil, car ces bœufs vivent absolument à l’état sauvage et il
serait dangereux de s’en approcher de trop près. Le partage en est
immédiatement fait. J’envoie à Tounkané un quartier de devant,
selon la coutume au Soudan, j’en donne aux chefs, à mes hôtes,
etc., etc. Bref, on fit bombance ce jour-là. Il était temps,
car depuis notre arrivée dans le Coniaguié, nous avions été
absolument réduit à la portion congrue. Tounkané poussa même
l’amabilité jusqu’à m’envoyer un peu de fonio pour mes hommes
et du mil pour nos chevaux qui ne vivaient depuis trois jours que
de brousse et d’un peu de paille d’arachides. Quant à la peau
de l’animal je la distribuai entre les hommes de ma caravane pour
qu’ils puissent se faire des sandales.
J’eus encore, dans cette matinée, la visite des quatre chasseurs
qui m’avaient accompagné du marigot de Talidian à Yffané. Ils
allaient repartir pour la chasse et avant de s’en aller ils venaient
me saluer et me souhaiter bon voyage. Je les remerciai et leur fis
quelques petits cadeaux auxquels ils furent très sensibles. Almoudo
leur fit alors raconter par Fodé comment Tounkané nous avait
reçus et leur demanda de nous procurer du mil et du riz ou fonio
pour la route d’Yffané à Damentan. Ils sortirent aussitôt
en me promettant qu’ils allaient s’en occuper. En effet,
quelques instants après, je les vis revenir avec plusieurs femmes
qui consentirent à me vendre pour de la verroterie, du gin et du
tabac, la quantité de mil et de fonio qui m’était nécessaire
pour nourrir mes hommes et mes chevaux pendant trois jours. Je fis
demander à ces femmes pourquoi elles n’étaient pas venues plus
tôt m’offrir leurs marchandises. Elles me répondirent que ce
n’était pas l’habitude du pays et que, de plus, on le leur
avait défendu. Leurs paroles m’intriguèrent beaucoup et je me
demande encore aujourd’hui qui avait bien pu leur faire semblable
défense et dans quel but.
Dans la journée, vers deux heures de l’après-midi, Almoudo vint
m’annoncer que des dioulas Malinkés voulaient me saluer. Je les
fis immédiatement entrer, et, après les salutations d’usage,
celui qui paraissait être le chef prit la parole et me dit qu’ils
étaient venus de Yokounkou, leur village, distant de 15 kilomètres
environ d’Yffané, pour me remercier d’être venu dans le pays
et pour me donner l’assurance qu’ils seraient très heureux de
voir les Français diriger les affaires de Coniaguié parce qu’ils
savaient que le commerce se ferait alors librement et qu’ils
pourraient circuler en toute sécurité dans le pays. Ils avaient
appris comment Tounkané m’avait traité. Cela ne les avait pas
étonnés, car les Coniaguiés étaient réputés partout comme une
peuplade très inhospitalière. Aussi ils m’apportaient des œufs,
des poulets et du mil pour mes hommes et pour mes animaux. Il termina
en me disant que si je voulais aller dans leur village j’y serais
le bienvenu et que je n’y manquerais de rien tant que je voudrais
y rester. Je les remerciai sincèrement de leur invitation et leur
dis que je ne pouvais aller chez eux, car j’étais très pressé
de rentrer à Kayes et que je comptais partir le lendemain matin. Je
leur fis alors quelques cadeaux et entre autres choses je leur donnai
quelques mains de papier qui leur firent le plus grand plaisir. Ils
se retirèrent en me renouvelant de nouveau l’assurance de tout
leur dévouement aux Français et en me promettant qu’ils feraient
tout ce qui dépendrait d’eux afin que Tounkané envoyât au plus
tôt ses mandataires à Nétéboulou pour signer avec le commandant
de Bakel un traité d’amitié. Ils ajoutèrent que je ferais bien
de me méfier des Coniaguiés.
L’un d’eux revint quelques minutes après leur sortie pour me
proposer de lui acheter deux pintades. Almoudo lui demanda alors
combien il voulait les vendre. Deux sacs de sel, dit-il ; ce qui
faisait environ 25 francs. Je ne pouvais décemment pas me permettre
une semblable prodigalité. Enfin, après bien des pourparlers,
il finit par rabattre son prix et j’eus ces deux gallinacés pour
quatre moules de sel et quelques feuilles de papier. Ce n’était
pas payer trop cher l’espoir de deux bons rôtis.
Tounkané revint me voir vers quatre heures du soir avec ses femmes
et son dernier-né ; il me fallut leur faire à chacune un petit
cadeau ; à l’une je donnai de la verroterie, à l’autre du tabac,
à celle-ci du laiton pour se faire un bracelet, à celle-là de la
laine rouge, à cette autre un morceau d’étoffe écarlate, etc.,
etc., à Tounkané son inévitable bouteille de gin. Tout le monde
me remercia, mais quand je demandai si j’aurais le lendemain les
hommes qui m’étaient nécessaires pour retourner à Damentan,
il me répondit qu’il ne pouvait pas me les donner parce que ce
n’était pas l’habitude du pays.
Dans la soirée, il me fit encore demander du gin : je lui en envoyai
quelques bouteilles et peu après je le vis arriver. Il venait
me remercier, me dire que tout était réglé entre nous, qu’il
enverrait son fils et son frère à Nétéboulou pour s’entendre
avec le commandant de Bakel et que je pourrais partir le lendemain
matin à l’heure que je voudrais, qu’il s’était arrangé pour
réunir les quelques hommes qui devaient m’accompagner, mais que
je ne devais pas trop y compter car il craignait bien qu’au moment
du départ, ils refusent de venir ; il ajoutait qu’il ne pouvait
pas les forcer et que dans le Coniaguié, chacun était libre de
faire ce qu’il voulait.
Je me couchai à la nuit tombante, enchanté du résultat auquel
j’étais arrivé et que j’étais loin d’espérer à mon arrivée
dans le Coniaguié. Il y avait bien un point noir, la question
des porteurs. Mais bah ! nous nous étions bien débrouillés en
d’autres circonstances, nous saurons bien nous débrouiller encore,
comme le disait le brave Almoudo.
_26 décembre._ — Je passai une très-bonne nuit et dès le point
du jour, je réveillai tout mon monde. Je dépêche immédiatement
Almoudo et le chef de la case où je suis logé vers Tounkané pour
le saluer en mon nom et pour lui dire que nous n’attendons plus
pour partir que les hommes qu’il m’a promis hier. Il me fait
répondre que personne ne veut porter et qu’il ne peut pas, à
son grand regret, tenir la promesse qu’il m’a faite. Il fallut
donc nous débrouiller nous-mêmes et organiser notre convoi avec
nos propres ressources. Les hommes de Sandia et les miens prennent
alors les bagages et nous nous disposions à nous mettre en route,
lorsque Tounkané arriva. Il vient me saluer, me dit-il, et me
souhaiter un bon voyage. Nous nous serrons la main comme de vieux
amis et il me donne deux guides auxquels il recommande à plusieurs
reprises de me mettre dans la bonne route. Il est six heures du matin
quand nous quittons Yffané. Nous passons en vue du village dont les
habitants nous regardent défiler avec indifférence. Il fait une
température très fraîche. Tout le monde grelotte et les enfants,
pour se réchauffer, tiennent dans les mains un tison enflammé sur
lequel ils soufflent fréquemment pour en activer la combustion. Nos
guides nous font prendre un tout autre chemin que celui que nous
avions suivi à notre arrivée dans le pays. Nous ne trouvons sur
notre passage que le village d’Ouraké et deux petits villages
Malinkés. Cela nous fait gagner environ trois kilomètres. Dans ce
trajet, nous rencontrons plusieurs troupeaux de beaux bœufs qui
se précipitent sur nous au galop et nous chargent. Heureusement
que les guides sont là et les écartent. Il paraît que la vue de
gens habillés a le don d’exaspérer tout particulièrement ces
animaux qui sont habitués à ne voir que des hommes absolument
nus. Nous traversons, sans encombre, le marigot de Bankounkou et
celui de Mitchi, où je suis obligé de me mettre à l’eau. Là,
nos guides nous demandent à retourner à Yffané. N’ayant plus
besoin de leurs services, car la route nous était maintenant bien
connue, je les congédie et leur donne quelques kolas qu’ils
acceptent avec le plus grand plaisir, car ce fruit est très rare
dans le pays et ils en sont particulièrement friands.
La traversée du marigot de Oupéré, de celui de Bôboulo et de celui
de Oudari se fait sans accidents, et à une heure de l’après-midi
nous sommes arrivés sur la rive droite de ce dernier où je trouve
avec plaisir la bonne case que mes hommes m’y avaient construite
quelques jours avant.
Pendant cette longue étape, je n’ai rien à signaler
d’intéressant que la rencontre que nous fîmes à quelques
centaines de mètres du marigot de Oupéré d’une colonie nombreuse
de _fourmis magnians_ qui émigrait sur le sentier, sur une longueur
d’environ deux cents mètres. Nous fûmes obligés, de ce fait,
d’opérer un détour dans la brousse pour les éviter, car leurs
douloureuses morsures sont excessivement redoutées des indigènes
et les chevaux eux-mêmes sont affolés par l’intolérable cuisson
qu’elles déterminent.
Nous avons constaté l’existence au Soudan français de cinq
espèces différentes de fourmis : 1o la fourmi ordinaire que les
Malinkés désignent sous le nom de « _Méné-méné_ » ; 2o une
petite fourmi noire qui habite généralement les cases et dont la
morsure est excessivement douloureuse et que l’on désigne sous le
nom de « _Dougou-méné_ » (_dougou_ village et _méné_ fourmi) ;
3o la fourmi rouge « _Méné-oulé_ », qui mord cruellement et qui
peut même provoquer des ampoules semblables à des brûlures ; 4o la
fourmi-cadavre qui habite surtout dans les lougans et qui est ainsi
nommée parce qu’elle exhale une odeur fétide qui rappelle celle
d’un cadavre en putréfaction. Une seule de ces fourmis suffit pour
empester une case toute entière ; 5o la _fourmi-magnian_, la plus
terrible de toutes. Elle est très volumineuse et sa longueur peut
atteindre parfois un centimètre et demi à deux centimètres. Sa
couleur est noirâtre. Elle est excessivement vorace. Ses
morsures sont excessivement douloureuses et provoquent parfois
l’engourdissement du membre qui a été blessé. Elles vivent
en colonies nombreuses et émigrent fréquemment. Lorsqu’elles
s’attaquent à une charogne elles l’ont rapidement dévorée
et n’en laissent absolument que les os. Si l’on est menacé
d’une invasion de ces terribles insectes, il suffit pour s’en
débarrasser de tracer un sillon en avant d’elles et la colonne
obliquera toujours soit à droite soit à gauche. Je me suis très
bien trouvé, toutes les fois que j’ai été mordu, de laver
la blessure avec de l’alcool à 90° ou bien avec une solution
concentrée de bichlorure de mercure. La douleur cesse presque
immédiatement. En pareil cas, les indigènes se servent de beurre
de karité dont ils étendent une épaisse couche sur la morsure et
par-dessus laquelle ils appliquent deux ou trois feuilles de téli
(Erythrophlæum guineense) qu’ils maintiennent à l’aide d’un
chiffon pendant plusieurs heures. Ce procédé nous a également
bien réussi.
Peu après notre arrivée au campement de Oudari éclata, dans la
brousse, sur la rive opposée du marigot, un immense incendie. Nous
entendîmes toute la journée le crépitement des flammes et je
craignais tellement de lui voir gagner notre campement que je
fis débroussailler au loin autour de nous et placer mes bagages
en dehors de ma case. Le vent était heureusement pour nous. Il
soufflait du Nord-Est et poussait les flammes du côté de la rive
opposée à celle sur laquelle nous étions campés. Malgré cette
circonstance, je ne fus pas sans inquiétudes et recommandai à mes
hommes de veiller avec soin. Tout se passa bien et je n’eus aucun
désastre à déplorer.
Vers trois heures de l’après-midi, arrivèrent quatre hommes
d’Yffané. Ils me demandèrent à camper avec nous et à nous
accompagner à Damentan d’où ils voulaient aller à Yabouteguenda
chercher du sel en échange de beurre de karité dont ils avaient
de fortes charges. Je leur accordai l’autorisation qu’ils
sollicitaient et ne les revis plus qu’à notre arrivée à Damentan,
où ils vinrent me saluer et me souhaiter un bon voyage.
Sandia, malgré tout ce que je pus lui dire, n’était pas
tranquille. Il faut se méfier des Coniaguiés, me répéta-t-il
plusieurs fois dans la journée, car ce ne sont pas de bons hommes
et ils peuvent bien venir nous attaquer cette nuit. J’étais
bien rassuré à ce sujet et j’étais bien persuadé que je
n’avais rien à redouter de semblable. Je ne voulus cependant
pas empêcher Sandia de faire une ronde minutieuse autour du camp,
à la nuit tombante. Il en fouilla avec soin tous les environs et ne
se coucha que lorsqu’il fut convaincu qu’il n’y avait rien de
suspect : mais je suis bien certain qu’il ne dormit pas beaucoup
cette nuit-là.
_27 décembre._ — Excepté Sandia, tout mon monde a bien dormi
et j’eus quelque peine à réveiller mes hommes à trois heures
du matin. Malgré l’heure matinale, les préparatifs du départ
se font très rapidement. Il fait encore nuit noire quand nous
nous mettons en route, et cependant, la marche est bonne. C’est
qu’il fait un froid des plus vifs et je constate huit degrés
seulement au thermomètre centigrade. C’est une des plus basses
températures que j’aie observées dans ces régions. De plus,
une rosée abondante et froide couvre absolument la brousse et, peu
après le départ, nous sommes littéralement trempés jusqu’aux
os. Aussi, à chaque halte, nous faut-il faire de grands feux pour
nous réchauffer et nous sécher. A peu de distance du marigot de
Nomandi, dans une vaste plaine que venait de dévaster un immense
incendie, nous vîmes défiler devant nous un superbe troupeau de
25 à 30 antilopes de la variété que les indigènes désignent
sous le nom de « _Koba_ ». Cet animal est excessivement commun au
Soudan et il en existe plusieurs espèces dont les principales sont :
_le Koba_, _le Dumsa_ et _le Diguidianka_. On les reconnaît à la
forme de leurs cornes, à leur stature, et à leur pelage. Ainsi le
Dumsa est généralement de petite taille. Son poil est alezan foncé
et ses cornes sont droites, de taille moyenne à l’âge adulte,
et fortement acérées. Le Koba est, au contraire, de forte taille,
son pelage grisâtre et sa bouche est blanche. Ses cornes sont en
général annelées, rejetées en arrière et ont une courbe à
concavité postérieure. Le Diguidianka est le plus volumineux de
tous, il est généralement aussi le plus farouche. Son pelage est
alezan et sa taille peut atteindre celle d’un cheval de cavalerie
légère. Ses cornes très fortes atteignent parfois un mètre à un
mètre cinquante de longueur. Elles sont fortement annelées. Très
lourdes, elles sont fortement implantées dans l’os frontal et comme
elles pourraient gêner l’animal quand il est poursuivi, il lève
fortement la tête de façon à ce qu’elles viennent reposer sur
son dos. Tous ces animaux sont très vigoureux et détalent avec une
effrayante rapidité. Aussi ne peut-on les chasser qu’à l’affût
ou bien les tirer avec des armes à longue portée. Leur chair est
excessivement savoureuse.
Nous revoyons, en passant, notre campement du marigot de Bamboulo,
et à peine étions-nous dans la vallée de Damentan que nous faisons
fuir devant nous une belle troupe de sangliers. Je remarque dans leurs
rangs plusieurs vieux solitaires énormes et un grand nombre de jeunes
marcassins. Ils défilent tranquillement à deux portées de fusil de
nous environ. Cet animal, que les indigènes nomment _Diéfali_, est
très commun dans toute cette région. Les musulmans ne le chassent
pas car il est défendu par le Koran de manger sa chair. Aussi,
il se multiplie considérablement et cause de grands ravages dans
les lougans de mil et de patates dont il est très friand.
A midi nous arrivons enfin à Damentan. Tout le monde fait la sieste
ou bien est occupé dans les lougans. Mais la nouvelle de notre
arrivée s’est bientôt répandue et tout le village ne tarde pas à
venir me saluer et à venir prendre de nos nouvelles. On ne comptait
plus nous revoir, car, avec leur exagération habituelle, les noirs
qui y étaient venus du Coniaguié, n’avaient pas manqué de dire
que Tounkané ne voulait pas nous laisser revenir à Damentan. Ce
fut avec un grand plaisir que je repris possession de ma bonne case
et que je pus enfin me reposer un peu. Je crois bien que mes hommes
revirent cet hospitalier village avec encore plus de satisfaction
que moi si cela était possible.