Je lui répondis que je ne pouvais lui accorder cela de suite,

que cela ne me regardait pas, je n’étais venu chez eux que pour

savoir s’ils voulaient être nos amis et que pour régler toutes

ces conditions, il n’avait qu’à envoyer deux de ses notables

à Nétéboulou ou à y aller lui-même. Là, ils trouveraient le

commandant de Bakel qui avait tout pouvoir pour faire « un papier

avec eux », et pour arranger leurs affaires.

Ces propositions furent acceptées et il fut entendu qu’il enverrait

deux de ses notables pour régler à Nétéboulou toutes ces affaires

avec le commandant de Bakel qui y devait venir incessamment. Tounkané

ajouta même que ce seraient son propre fils et son frère qu’il

chargerait de cette mission. Enfin, au moment de nous séparer, je

lui promis que j’écrirais au commandant pour le mettre au courant

de tout. Chose que je ne manquai pas de faire en arrivant à Damentan.

Quand tout fut bien convenu entre nous, je me retirai, non sans

avoir serré la main à tous les chefs présents, et les laissai

délibérer entre eux et causer avec Sandia. Ce palabre n’avait

pas duré moins de trois heures et il était midi quand je regagnai

mon logis, enchanté d’avoir obtenu si rapidement un tel résultat.

Tounkané n’a pas tenu sa promesse et mes hommes n’ont absolument

rien à manger. Il nous faut encore avoir recours à l’obligeance

des Malinkés. Mon hôte heureusement a tout prévu et il a

fait fabriquer pour mon personnel un excellent couscouss. Je

l’interrogeai longuement sur cette façon de procéder des

Coniaguiés à mon égard, et il me déclare que cela ne l’étonne

nullement, car ils ont l’habitude de ne jamais rien donner ni

vendre aux voyageurs et que c’est toujours chez eux qu’on

vient camper. Cette particularité m’a toujours frappé, car,

en général, au Soudan, l’hospitalité la plus large et la plus

généreuse est toujours donnée aux voyageurs. Cette peuplade fait,

sous ce rapport, exception, et diffère absolument de toutes celles

que nous avons visitées jusqu’à ce jour. Grâce aux Malinkés

nous n’eûmes pas trop à souffrir des privations que nous auraient

imposées l’avarice et la sauvagerie des Coniaguiés. Aussi en

partant fis-je à notre diatigué (hôte) un superbe cadeau qui le

dédommagea amplement de toutes les dépenses qu’il avait pu faire

pour nous.

Je prenais sur mon lit de campagne un peu de repos quand vers

deux heures de l’après-midi arriva Tounkané absolument

ivre-mort. Almoudo eut toutes les peines du monde à l’empêcher

d’entrer, et il ne se retira que lorsqu’il fut bien certain que

je dormais. Il s’en assura lui-même et vint me regarder de si

près que je sentis son haleine empestée de gin sur mon visage. Je

ne bougeai pas et il s’éloigna en disant qu’il reviendrait plus

tard, car il voulait absolument me voir puisque j’étais son ami.

A cinq heures du soir, je le vis arriver de nouveau, dégrisé,

mais absolument abruti. Nous causâmes amicalement pendant quelques

instants, et entre autres choses me promit de me donner tous les

hommes dont j’aurais besoin pour m’accompagner et porter mes

bagages à Damentan.

Pendant que nous devisions ainsi, un homme entra tout-à-coup

dans ma case et vint lui dire qu’un énorme Koba (variété

d’Antilope) paissait tranquillement non loin du village. Il

dépêcha immédiatement plusieurs chasseurs à sa poursuite. Je lui

demandai alors si ces animaux étaient communs dans les environs. Il

me répondit qu’il y en avait tant que souvent ils s’aventuraient,

surtout pendant l’hivernage, jusque dans l’espace restreint

qui séparait le village Coniaguié du village Malinké et qu’ils

y en avaient fréquemment tué. Il fit alors sortir tous ceux qui

l’avaient accompagné, et, à voix basse, il me dit qu’il avait

quelque chose à me demander. Intrigué, je lui dis de parler. Il

me raconta alors que, hier soir, les hommes du village avaient bu

toute la caisse de gin que je lui avais donnée et qu’il ne lui

en était rien resté. Il me priait de lui en donner une bouteille

pour lui. J’accédai immédiatement à son désir, et lui en fis

remettre une par Almoudo. Il s’en empara vivement, la cacha sous

la loque qui lui servait de boubou et s’enfuit aussitôt vers le

village comme un voleur. Il dut lui faire de nombreuses caresses,

car je ne le revis pas de la journée.

Dans la soirée, je sortis un peu pour me reposer et j’emportai

mon appareil à photographier. J’avais l’intention, puisqu’il

m’était interdit de visiter le village Coniaguié, d’en prendre

un cliché. Je dus y renoncer, car j’avais à peine disposé mon

instrument que je fus entouré par tous les guerriers qui m’avaient

suivis et qui m’intimèrent l’ordre de remporter le tout dans

ma case. Ils croyaient que c’était un canon, et, malgré tout ce

que purent leur dire Sandia, Almoudo et même le marabout Malinké

chez lequel j’étais logé, je dus me soumettre et rentrer au

logis. J’étais absolument furieux.

Le reste de la journée se passa sans incidents, et je me couchai à

la nuit tombante, fatigué et exaspéré par tous les visiteurs qui

n’ont cessé de m’assaillir tout le jour de leurs indiscrétions.

_25 décembre._ — La nuit s’est très bien passée et, sans les

chiens et les chacals, j’aurais très bien dormi. Fréquemment,

j’entendis les cris étranges qui m’avaient tant intrigué hier

et Almoudo ainsi que le vieux Samba, mon palefrenier, m’avouèrent

au réveil qu’ils en avaient beaucoup « rigolé » pendant la

nuit (_sic_). Dès le point du jour, ma cour est envahie par les

visiteurs et les curieux. Je n’ai pas besoin de dire que, comme la

nuit précédente, je fus gardé à vue par un poste de Coniaguiés

en armes, et que je dus laisser ma porte grande ouverte. La même

comédie qu’hier recommence et elle durera toute la journée. Je

remarque que les hommes armés sont beaucoup plus nombreux. Il en

est venu de tous les villages environnants, me dit mon hôte, mais

rien dans leur attitude ne me fait craindre quoi que ce soit de leur

part. Ce sont des curieux, voilà tout, qui veulent voir cet étrange

animal qu’on appelle un blanc. Tounkané vient me voir plusieurs

fois dans la matinée, mais il m’est impossible d’en rien tirer,

il est absolument ivre-mort et incapable de parler.

Une petite querelle de ménage entre le vieux Samba et sa femme vint

à propos à ce moment-là me permettre de me débarrasser de cet

insupportable ivrogne. Je m’empressai de le congédier. Voici ce

qui était arrivé. Depuis notre départ de Kayes, le vieux Samba,

sa femme et le cuisinier s’étaient liés de la plus étroite

amitié. Tout cela faillit bien se terminer à Yffané. Je ne sais

trop pour quel motif une discussion s’éleva entre la femme et le

cuisinier. On en vint vite aux gros mots et madame Samba se permit

des expressions et vomit des insultes telles à l’égard des

parents de notre homme qu’il avertit immédiatement le mari de

la façon dont sa femme venait de traiter « son famille ». Elle

avait insulté son père, elle avait insulté sa mère. Ce sont des

choses qu’un noir ne pardonne pas. Mis au courant de l’affaire, le

palefrenier l’eut vite réglée. Une bonne volée de coups de corde

apprit bien vite à la mégère ce qu’il en coûte de se livrer à

l’égard des ancêtres d’un ami à de semblables intempérances

de langage. Je ferai remarquer que notre cuisinier était autant,

sinon plus, le mari de la belle que le palefrenier. C’est là

ce qui fait le piquant de l’affaire. Dès que j’entendis

leurs cris, je priai Tounkané de se retirer pour me permettre

d’aller voir ce qui se passait. Il s’en alla de bonne grâce,

en me promettant qu’il allait m’apporter un bœuf. Il m’avait

fait tant de promesses depuis mon arrivée que je ne m’attendais

pas plus à lui voir tenir celle-ci que les autres. Aussi mon

étonnement fut-il grand quand on vint m’annoncer que le bœuf

était là. Je vais le voir comme c’est l’usage, et je donne

l’ordre de l’abattre immédiatement. On dut le tuer à coups de

fusil, car ces bœufs vivent absolument à l’état sauvage et il

serait dangereux de s’en approcher de trop près. Le partage en est

immédiatement fait. J’envoie à Tounkané un quartier de devant,

selon la coutume au Soudan, j’en donne aux chefs, à mes hôtes,

etc., etc. Bref, on fit bombance ce jour-là. Il était temps,

car depuis notre arrivée dans le Coniaguié, nous avions été

absolument réduit à la portion congrue. Tounkané poussa même

l’amabilité jusqu’à m’envoyer un peu de fonio pour mes hommes

et du mil pour nos chevaux qui ne vivaient depuis trois jours que

de brousse et d’un peu de paille d’arachides. Quant à la peau

de l’animal je la distribuai entre les hommes de ma caravane pour

qu’ils puissent se faire des sandales.

J’eus encore, dans cette matinée, la visite des quatre chasseurs

qui m’avaient accompagné du marigot de Talidian à Yffané. Ils

allaient repartir pour la chasse et avant de s’en aller ils venaient

me saluer et me souhaiter bon voyage. Je les remerciai et leur fis

quelques petits cadeaux auxquels ils furent très sensibles. Almoudo

leur fit alors raconter par Fodé comment Tounkané nous avait

reçus et leur demanda de nous procurer du mil et du riz ou fonio

pour la route d’Yffané à Damentan. Ils sortirent aussitôt

en me promettant qu’ils allaient s’en occuper. En effet,

quelques instants après, je les vis revenir avec plusieurs femmes

qui consentirent à me vendre pour de la verroterie, du gin et du

tabac, la quantité de mil et de fonio qui m’était nécessaire

pour nourrir mes hommes et mes chevaux pendant trois jours. Je fis

demander à ces femmes pourquoi elles n’étaient pas venues plus

tôt m’offrir leurs marchandises. Elles me répondirent que ce

n’était pas l’habitude du pays et que, de plus, on le leur

avait défendu. Leurs paroles m’intriguèrent beaucoup et je me

demande encore aujourd’hui qui avait bien pu leur faire semblable

défense et dans quel but.

Dans la journée, vers deux heures de l’après-midi, Almoudo vint

m’annoncer que des dioulas Malinkés voulaient me saluer. Je les

fis immédiatement entrer, et, après les salutations d’usage,

celui qui paraissait être le chef prit la parole et me dit qu’ils

étaient venus de Yokounkou, leur village, distant de 15 kilomètres

environ d’Yffané, pour me remercier d’être venu dans le pays

et pour me donner l’assurance qu’ils seraient très heureux de

voir les Français diriger les affaires de Coniaguié parce qu’ils

savaient que le commerce se ferait alors librement et qu’ils

pourraient circuler en toute sécurité dans le pays. Ils avaient

appris comment Tounkané m’avait traité. Cela ne les avait pas

étonnés, car les Coniaguiés étaient réputés partout comme une

peuplade très inhospitalière. Aussi ils m’apportaient des œufs,

des poulets et du mil pour mes hommes et pour mes animaux. Il termina

en me disant que si je voulais aller dans leur village j’y serais

le bienvenu et que je n’y manquerais de rien tant que je voudrais

y rester. Je les remerciai sincèrement de leur invitation et leur

dis que je ne pouvais aller chez eux, car j’étais très pressé

de rentrer à Kayes et que je comptais partir le lendemain matin. Je

leur fis alors quelques cadeaux et entre autres choses je leur donnai

quelques mains de papier qui leur firent le plus grand plaisir. Ils

se retirèrent en me renouvelant de nouveau l’assurance de tout

leur dévouement aux Français et en me promettant qu’ils feraient

tout ce qui dépendrait d’eux afin que Tounkané envoyât au plus

tôt ses mandataires à Nétéboulou pour signer avec le commandant

de Bakel un traité d’amitié. Ils ajoutèrent que je ferais bien

de me méfier des Coniaguiés.

L’un d’eux revint quelques minutes après leur sortie pour me

proposer de lui acheter deux pintades. Almoudo lui demanda alors

combien il voulait les vendre. Deux sacs de sel, dit-il ; ce qui

faisait environ 25 francs. Je ne pouvais décemment pas me permettre

une semblable prodigalité. Enfin, après bien des pourparlers,

il finit par rabattre son prix et j’eus ces deux gallinacés pour

quatre moules de sel et quelques feuilles de papier. Ce n’était

pas payer trop cher l’espoir de deux bons rôtis.

Tounkané revint me voir vers quatre heures du soir avec ses femmes

et son dernier-né ; il me fallut leur faire à chacune un petit

cadeau ; à l’une je donnai de la verroterie, à l’autre du tabac,

à celle-ci du laiton pour se faire un bracelet, à celle-là de la

laine rouge, à cette autre un morceau d’étoffe écarlate, etc.,

etc., à Tounkané son inévitable bouteille de gin. Tout le monde

me remercia, mais quand je demandai si j’aurais le lendemain les

hommes qui m’étaient nécessaires pour retourner à Damentan,

il me répondit qu’il ne pouvait pas me les donner parce que ce

n’était pas l’habitude du pays.

Dans la soirée, il me fit encore demander du gin : je lui en envoyai

quelques bouteilles et peu après je le vis arriver. Il venait

me remercier, me dire que tout était réglé entre nous, qu’il

enverrait son fils et son frère à Nétéboulou pour s’entendre

avec le commandant de Bakel et que je pourrais partir le lendemain

matin à l’heure que je voudrais, qu’il s’était arrangé pour

réunir les quelques hommes qui devaient m’accompagner, mais que

je ne devais pas trop y compter car il craignait bien qu’au moment

du départ, ils refusent de venir ; il ajoutait qu’il ne pouvait

pas les forcer et que dans le Coniaguié, chacun était libre de

faire ce qu’il voulait.

Je me couchai à la nuit tombante, enchanté du résultat auquel

j’étais arrivé et que j’étais loin d’espérer à mon arrivée

dans le Coniaguié. Il y avait bien un point noir, la question

des porteurs. Mais bah ! nous nous étions bien débrouillés en

d’autres circonstances, nous saurons bien nous débrouiller encore,

comme le disait le brave Almoudo.

_26 décembre._ — Je passai une très-bonne nuit et dès le point

du jour, je réveillai tout mon monde. Je dépêche immédiatement

Almoudo et le chef de la case où je suis logé vers Tounkané pour

le saluer en mon nom et pour lui dire que nous n’attendons plus

pour partir que les hommes qu’il m’a promis hier. Il me fait

répondre que personne ne veut porter et qu’il ne peut pas, à

son grand regret, tenir la promesse qu’il m’a faite. Il fallut

donc nous débrouiller nous-mêmes et organiser notre convoi avec

nos propres ressources. Les hommes de Sandia et les miens prennent

alors les bagages et nous nous disposions à nous mettre en route,

lorsque Tounkané arriva. Il vient me saluer, me dit-il, et me

souhaiter un bon voyage. Nous nous serrons la main comme de vieux

amis et il me donne deux guides auxquels il recommande à plusieurs

reprises de me mettre dans la bonne route. Il est six heures du matin

quand nous quittons Yffané. Nous passons en vue du village dont les

habitants nous regardent défiler avec indifférence. Il fait une

température très fraîche. Tout le monde grelotte et les enfants,

pour se réchauffer, tiennent dans les mains un tison enflammé sur

lequel ils soufflent fréquemment pour en activer la combustion. Nos

guides nous font prendre un tout autre chemin que celui que nous

avions suivi à notre arrivée dans le pays. Nous ne trouvons sur

notre passage que le village d’Ouraké et deux petits villages

Malinkés. Cela nous fait gagner environ trois kilomètres. Dans ce

trajet, nous rencontrons plusieurs troupeaux de beaux bœufs qui

se précipitent sur nous au galop et nous chargent. Heureusement

que les guides sont là et les écartent. Il paraît que la vue de

gens habillés a le don d’exaspérer tout particulièrement ces

animaux qui sont habitués à ne voir que des hommes absolument

nus. Nous traversons, sans encombre, le marigot de Bankounkou et

celui de Mitchi, où je suis obligé de me mettre à l’eau. Là,

nos guides nous demandent à retourner à Yffané. N’ayant plus

besoin de leurs services, car la route nous était maintenant bien

connue, je les congédie et leur donne quelques kolas qu’ils

acceptent avec le plus grand plaisir, car ce fruit est très rare

dans le pays et ils en sont particulièrement friands.

La traversée du marigot de Oupéré, de celui de Bôboulo et de celui

de Oudari se fait sans accidents, et à une heure de l’après-midi

nous sommes arrivés sur la rive droite de ce dernier où je trouve

avec plaisir la bonne case que mes hommes m’y avaient construite

quelques jours avant.

Pendant cette longue étape, je n’ai rien à signaler

d’intéressant que la rencontre que nous fîmes à quelques

centaines de mètres du marigot de Oupéré d’une colonie nombreuse

de _fourmis magnians_ qui émigrait sur le sentier, sur une longueur

d’environ deux cents mètres. Nous fûmes obligés, de ce fait,

d’opérer un détour dans la brousse pour les éviter, car leurs

douloureuses morsures sont excessivement redoutées des indigènes

et les chevaux eux-mêmes sont affolés par l’intolérable cuisson

qu’elles déterminent.

Nous avons constaté l’existence au Soudan français de cinq

espèces différentes de fourmis : 1o la fourmi ordinaire que les

Malinkés désignent sous le nom de « _Méné-méné_ » ; 2o une

petite fourmi noire qui habite généralement les cases et dont la

morsure est excessivement douloureuse et que l’on désigne sous le

nom de « _Dougou-méné_ » (_dougou_ village et _méné_ fourmi) ;

3o la fourmi rouge « _Méné-oulé_ », qui mord cruellement et qui

peut même provoquer des ampoules semblables à des brûlures ; 4o la

fourmi-cadavre qui habite surtout dans les lougans et qui est ainsi

nommée parce qu’elle exhale une odeur fétide qui rappelle celle

d’un cadavre en putréfaction. Une seule de ces fourmis suffit pour

empester une case toute entière ; 5o la _fourmi-magnian_, la plus

terrible de toutes. Elle est très volumineuse et sa longueur peut

atteindre parfois un centimètre et demi à deux centimètres. Sa

couleur est noirâtre. Elle est excessivement vorace. Ses

morsures sont excessivement douloureuses et provoquent parfois

l’engourdissement du membre qui a été blessé. Elles vivent

en colonies nombreuses et émigrent fréquemment. Lorsqu’elles

s’attaquent à une charogne elles l’ont rapidement dévorée

et n’en laissent absolument que les os. Si l’on est menacé

d’une invasion de ces terribles insectes, il suffit pour s’en

débarrasser de tracer un sillon en avant d’elles et la colonne

obliquera toujours soit à droite soit à gauche. Je me suis très

bien trouvé, toutes les fois que j’ai été mordu, de laver

la blessure avec de l’alcool à 90° ou bien avec une solution

concentrée de bichlorure de mercure. La douleur cesse presque

immédiatement. En pareil cas, les indigènes se servent de beurre

de karité dont ils étendent une épaisse couche sur la morsure et

par-dessus laquelle ils appliquent deux ou trois feuilles de téli

(Erythrophlæum guineense) qu’ils maintiennent à l’aide d’un

chiffon pendant plusieurs heures. Ce procédé nous a également

bien réussi.

Peu après notre arrivée au campement de Oudari éclata, dans la

brousse, sur la rive opposée du marigot, un immense incendie. Nous

entendîmes toute la journée le crépitement des flammes et je

craignais tellement de lui voir gagner notre campement que je

fis débroussailler au loin autour de nous et placer mes bagages

en dehors de ma case. Le vent était heureusement pour nous. Il

soufflait du Nord-Est et poussait les flammes du côté de la rive

opposée à celle sur laquelle nous étions campés. Malgré cette

circonstance, je ne fus pas sans inquiétudes et recommandai à mes

hommes de veiller avec soin. Tout se passa bien et je n’eus aucun

désastre à déplorer.

Vers trois heures de l’après-midi, arrivèrent quatre hommes

d’Yffané. Ils me demandèrent à camper avec nous et à nous

accompagner à Damentan d’où ils voulaient aller à Yabouteguenda

chercher du sel en échange de beurre de karité dont ils avaient

de fortes charges. Je leur accordai l’autorisation qu’ils

sollicitaient et ne les revis plus qu’à notre arrivée à Damentan,

où ils vinrent me saluer et me souhaiter un bon voyage.

Sandia, malgré tout ce que je pus lui dire, n’était pas

tranquille. Il faut se méfier des Coniaguiés, me répéta-t-il

plusieurs fois dans la journée, car ce ne sont pas de bons hommes

et ils peuvent bien venir nous attaquer cette nuit. J’étais

bien rassuré à ce sujet et j’étais bien persuadé que je

n’avais rien à redouter de semblable. Je ne voulus cependant

pas empêcher Sandia de faire une ronde minutieuse autour du camp,

à la nuit tombante. Il en fouilla avec soin tous les environs et ne

se coucha que lorsqu’il fut convaincu qu’il n’y avait rien de

suspect : mais je suis bien certain qu’il ne dormit pas beaucoup

cette nuit-là.

_27 décembre._ — Excepté Sandia, tout mon monde a bien dormi

et j’eus quelque peine à réveiller mes hommes à trois heures

du matin. Malgré l’heure matinale, les préparatifs du départ

se font très rapidement. Il fait encore nuit noire quand nous

nous mettons en route, et cependant, la marche est bonne. C’est

qu’il fait un froid des plus vifs et je constate huit degrés

seulement au thermomètre centigrade. C’est une des plus basses

températures que j’aie observées dans ces régions. De plus,

une rosée abondante et froide couvre absolument la brousse et, peu

après le départ, nous sommes littéralement trempés jusqu’aux

os. Aussi, à chaque halte, nous faut-il faire de grands feux pour

nous réchauffer et nous sécher. A peu de distance du marigot de

Nomandi, dans une vaste plaine que venait de dévaster un immense

incendie, nous vîmes défiler devant nous un superbe troupeau de

25 à 30 antilopes de la variété que les indigènes désignent

sous le nom de « _Koba_ ». Cet animal est excessivement commun au

Soudan et il en existe plusieurs espèces dont les principales sont :

_le Koba_, _le Dumsa_ et _le Diguidianka_. On les reconnaît à la

forme de leurs cornes, à leur stature, et à leur pelage. Ainsi le

Dumsa est généralement de petite taille. Son poil est alezan foncé

et ses cornes sont droites, de taille moyenne à l’âge adulte,

et fortement acérées. Le Koba est, au contraire, de forte taille,

son pelage grisâtre et sa bouche est blanche. Ses cornes sont en

général annelées, rejetées en arrière et ont une courbe à

concavité postérieure. Le Diguidianka est le plus volumineux de

tous, il est généralement aussi le plus farouche. Son pelage est

alezan et sa taille peut atteindre celle d’un cheval de cavalerie

légère. Ses cornes très fortes atteignent parfois un mètre à un

mètre cinquante de longueur. Elles sont fortement annelées. Très

lourdes, elles sont fortement implantées dans l’os frontal et comme

elles pourraient gêner l’animal quand il est poursuivi, il lève

fortement la tête de façon à ce qu’elles viennent reposer sur

son dos. Tous ces animaux sont très vigoureux et détalent avec une

effrayante rapidité. Aussi ne peut-on les chasser qu’à l’affût

ou bien les tirer avec des armes à longue portée. Leur chair est

excessivement savoureuse.

Nous revoyons, en passant, notre campement du marigot de Bamboulo,

et à peine étions-nous dans la vallée de Damentan que nous faisons

fuir devant nous une belle troupe de sangliers. Je remarque dans leurs

rangs plusieurs vieux solitaires énormes et un grand nombre de jeunes

marcassins. Ils défilent tranquillement à deux portées de fusil de

nous environ. Cet animal, que les indigènes nomment _Diéfali_, est

très commun dans toute cette région. Les musulmans ne le chassent

pas car il est défendu par le Koran de manger sa chair. Aussi,

il se multiplie considérablement et cause de grands ravages dans

les lougans de mil et de patates dont il est très friand.

A midi nous arrivons enfin à Damentan. Tout le monde fait la sieste

ou bien est occupé dans les lougans. Mais la nouvelle de notre

arrivée s’est bientôt répandue et tout le village ne tarde pas à

venir me saluer et à venir prendre de nos nouvelles. On ne comptait

plus nous revoir, car, avec leur exagération habituelle, les noirs

qui y étaient venus du Coniaguié, n’avaient pas manqué de dire

que Tounkané ne voulait pas nous laisser revenir à Damentan. Ce

fut avec un grand plaisir que je repris possession de ma bonne case

et que je pus enfin me reposer un peu. Je crois bien que mes hommes

revirent cet hospitalier village avec encore plus de satisfaction

que moi si cela était possible.

Dans la Haute-Gambie · 第 26 / 54 段