d’argiles et nous arrivons sur un plateau formé de conglomérats
ferrugineux et de latérite. Tout ce plateau n’est qu’un vaste
et beau lougan de mil, arachides, etc., etc., où nous trouvons bon
nombre de travailleurs occupés à la récolte. Ils portent tous cet
étrange costume national qui a le don d’exciter l’hilarité de
mes hommes, de Gardigué, mon petit domestique, et de Samba, mon
palefrenier tout particulièrement. Appuyés sur leur long fusil
à pierre, ils nous regardent curieusement passer sans manifester
la moindre crainte. Mais il n’en est pas de même des femmes et
des enfants. Ma vue seule a le privilège de les effrayer. Elles
s’enfuient à mon approche en entraînant leurs petits et ce ne
sont pas leurs vêtements qui retarderont leurs courses, car elles
sont absolument nues. Au lieu de se réfugier au fond des cases
du village de culture, nous les vîmes grimper agilement dans les
arbres. Samba rit aux éclats en voyant cette gymnastique et il
caractérise exactement en deux mots cette retraite burlesque :
« Femmes Coniaguiés y a même chose Golo » (golo signifie
singe). J’avoue que cette comparaison était absolument exacte. De
là et à peu de distance, nous traversons une petite colline peu
élevée, mais excessivement raide, d’où l’on a une vue splendide
qui rappelle, mais en mieux, celles que l’on a dans le Konkodougou
et le Diébédougou (Bambouck). A nos pieds s’étend une grande
et belle vallée couverte de beaux arbres verdoyants et touffus. De
loin je reconnais de superbes palmiers, de gigantesques rôniers,
d’énormes n’tabas. C’est, en un mot, la végétation luxuriante
des tropiques avec sa fraîche et éternelle verdeur. Du point où
nous sommes on me montre à l’horizon une colline relativement
élevée, au sommet de laquelle se dressent de magnifiques
rôniers. Cette colline n’est que le versant Nord-Nord-Ouest du
vaste plateau du Coniaguié. Encore quelques kilomètres et je serai
enfin dans ce pays dont le nom seul excitait tant ma curiosité. Je
pourrai voir ses sauvages habitants et étudier leurs coutumes et
leurs mœurs. Ce ne fut pas sans une certaine émotion, je dirai plus,
sans une certaine appréhension que je m’engageai dans l’étroit
sentier qui y conduit, car je me posais cette éternelle question
que se sont toujours adressée ceux qui ont voyagé en Afrique, en
arrivant devant un village inconnu : « Comment serai-je reçu ? »
Ce n’est certes pas la crainte qui dicte au voyageur une semblable
réflexion. Quand on s’aventure dans ces régions inexplorées,
quand on marche vers l’inconnu, on a fait depuis longtemps le
sacrifice de sa vie. Mais des considérations plus élevées viennent
vous assaillir et au moment de toucher au but on se demande si quelque
malencontreux hasard ne viendra pas entraver le succès du voyage.
A travers les conglomérats qui couvrent le terrain à droite et à
gauche de notre route, je pus constater la présence de nombreux
échantillons d’une Ménispermée fort commune au Sénégal
dans la province du Cayor et que je n’ai guère reconnue au
Soudan que dans les environs de Kayes, non loin du petit village
de Goundiourou. C’est le _Tinospora Bakis_ Miers[21]. On trouve
ses racines dans toutes les officines des marchands indigènes sur
les marchés de Saint-Louis, Dakar, Gorée et Rufisque. Les noirs
utilisent ses propriétés toniques, diurétiques et fébrifuges. Ils
l’emploient surtout contre la fièvre bilieuse simple ou rémittente
à laquelle ils sont aussi sujets que l’Européen. Ils en font des
décoctions, des macérations, et son usage est particulièrement
fréquent chez les peuples d’origine Ouolove et Sérère.
C’est par une pente douce que l’on arrive sur le vaste plateau
du Coniaguié, et à peine y avons-nous fait deux kilomètres que
nous apercevons sur notre gauche le premier des villages de cette
étrange peuplade. C’est Iguigni.
_Iguigni_ est un gros village d’environ 600 habitants. Sa population
est formée de Malinkés musulmans, émigrés du Ghabou lors de
la conquête de ce pays par Moussa-Molo, et de Coniaguiés. Nous
décrirons plus loin la façon dont sont construites les cases de ces
derniers. Quant au village Malinké, nous n’en dirons rien que nous
ne sachions déjà. Il est 11 heures quand nous y passons. Il fait
une chaleur torride et le vent du Nord-Est balaie de sa brûlante
haleine ce plateau relativement élevé.
_Karakaté._ — A un kilomètre d’Iguigni, nous laissons
encore à gauche, à cinq cents mètres environ de la route, le
village de Karakaté, dont la population, uniquement composée de
Coniaguiés, s’élève à environ 600 habitants. Les cases y sont
fort espacées les unes des autres et les intervalles sont plantés
de tabac, tomates, etc., etc. Les habitants, assis devant la porte de
leurs cases, le fusil entre les jambes, nous regardent curieusement
passer. Beaucoup d’entre eux nous suivent et se joignent à ma
caravane. Ils sont plus surpris qu’effrayés, et rien dans leurs
gestes ou leur attitude ne peut nous faire redouter de leur part la
plus petite hostilité.
A 11 heures 23, il nous faut nous arrêter au village de
_Ouraké_. _Ouraké_ est un gros village de 800 habitants environ. Sa
population est formée de Peulhs, de Malinkés et de Coniaguiés. Il
est situé à 200 mètres environ de la route. C’est là que réside
le chef qui est chargé de veiller à la sécurité de cette partie de
la frontière et qui donne ou refuse aux voyageurs l’autorisation
de séjourner sur le territoire Coniaguié. Avant de se prononcer il
lui faut auparavant consulter l’oracle, et comme cela demandera
quelque temps nous faisons la halte sous un beau fromager où nous
sommes bientôt entourés par les indigènes dont le nombre augmente
à chaque instant. Je profite de ce repos pour demander à Fodé
en quoi consiste la pratique à laquelle se livre le chef pendant
que nous l’attendons. Il me dit alors qu’il va tuer un poulet,
l’éventrer ensuite et que c’est dans ses entrailles qu’il
verra si nous venons dans le pays avec de bonnes ou de mauvaises
intentions et s’il doit nous en accorder l’entrée ou nous faire
rebrousser chemin. Mon guide finissait à peine son récit que le chef
parut à la porte de sa case et s’avança vers notre groupe. De
taille élevée, barbe et cheveux grisonnants et les bras chargés
de bracelets en fer et en laiton, il peut avoir 60 à 65 ans. Il
s’assit en face de moi, me souhaita le bonjour et me demanda ce
que je venais faire dans le pays. Sans doute que mes réponses le
satisfirent, car il me déclara que je pouvais aller à Yffané,
la résidence du chef du pays, mais pas ailleurs, et qu’il me
donnait pour m’y conduire le courrier que j’avais expédié de
Damentan. Il ajouta d’un air entendu qu’il savait bien que je ne
venais pas au Coniaguié pour leur faire du mal et qu’au contraire,
je ne leur dirais et ne leur apporterais que de bonnes choses. Je
n’eus pas de peine à comprendre ce qu’il voulait par là et
je lui fis immédiatement donner par Almoudo environ 5 kilogs. de
sel et une poignée de belle verroterie, présent auquel il fut
très sensible et dont il me remercia à plusieurs reprises. Nous
allions nous remettre en route lorsqu’arriva le jeune fils que
Fodé avait eu dans ce pays d’une femme Coniaguiée à l’époque
où il y faisait le métier de dioula. C’était un jeune homme
de dix-huit ans environ, grand, fort bien découplé et portant
le costume coniaguié. Il ne manifesta, du moins extérieurement,
aucune joie de revoir son père. Il n’en fut pas de même de Fodé,
qui fut tout heureux de me le montrer et de le retrouver. Tout cela
ne m’étonna guère, car je savais depuis longtemps combien le noir
était peu expansif et aime peu à faire parade de ce qu’il ressent.
Dès que le vieux chef d’Ouraké nous eut déclaré que nous
pouvions nous rendre à Yffané, nous nous remîmes en route. Cent
cinquante ou deux cents guerriers Coniaguiés nous escortent et rien
n’est curieux à voir comme cette compagnie d’hommes presque
nus, le fusil sur l’épaule, se pressant sous les pieds de mon
cheval pour mieux me voir. Je n’eus dans ce voyage d’Ouraké
à Yffané qu’à me plaindre de leur importune curiosité. Peu
après avoir quitté Ouraké, nous nous dirigeons vers le S.-S.-O.,
mais nous ne tardons pas à revenir à l’Est. La route est
très belle, littéralement couverte partout d’un sable très
fin de latérite. Elle traverse de beaux lougans et je constate
que les argiles font presque absolument défaut. Nous croisons
à chaque instant d’autres routes qui sillonnent en tout sens
le plateau. C’est un véritable dédale dans lequel il nous eut
été difficile de nous reconnaître si nous n’avions pas eu un
guide pour nous conduire. Pendant le trajet relativement court qui
sépare Ouraké d’Yffané, le Coniaguié qui nous menait au chef
du pays nous fit fréquemment changer de direction. Etait-ce pour
nous dépister, je l’ignore. Toujours est-il que lorsque je lui fis
demander par Fodé les motifs de ces brusques tours et détours, il
répondit qu’il agissait ainsi pour me faire éviter les endroits
dangereux. Il ne fallait pas passer par ci parce que les chevaux
mourraient immédiatement, il ne fallait pas s’aventurer par là
parce que cela aurait nui à la bonne réussite de notre voyage. Cet
autre endroit ne pouvait être foulé par les sabots de nos chevaux
parce qu’un chef y était enterré et que personne autre que
ses frères ne pouvaient parcourir ces lieux sans s’exposer aux
plus grands dangers. D’après son dire, il y aurait ainsi dans
tout le Coniaguié des endroits funestes aux voyageurs ignorants ;
il est vrai qu’il en est aussi qui leur sont propices. Enfin à
midi trente, par une chaleur étouffante et une brise de Nord-Est
brûlante et intolérable, nous arrivons devant Yffané, capitale
du Coniaguié et résidence du roi qui le gouverne. Notre guide
va lui annoncer notre arrivée et nous dit, en attendant, de nous
asseoir sous un beau tamarinier qui est l’arbre à palabres du
village. Peu après, nous le voyons s’avancer vers nous suivi
de plusieurs de ses notables. C’est un homme de cinquante ans
environ, grisonnant et de taille élevée. Rien dans son costume
ne le distingue de ses congénères, et il est tout aussi nu, tout
aussi sale que le moindre de ses sujets.
Je n’ai jamais vu être humain plus abruti, si tant est que l’on
puisse donner le nom d’hommes à ces primates qui ne se distinguent
du singe que par leur langage articulé. C’est à peine s’il nous
souhaite la bienvenue. Je lui expose en peu de mots ce que je viens
faire dans son pays, et lui demande de m’y laisser résider. A cela,
il me répondit que je pouvais rester et aller camper dans un petit
village de Malinkés musulmans, situé à deux cents mètres environ
de l’endroit où nous nous trouvions alors, et il ajouta qu’il
désirait que ni moi ni mes hommes n’entrions dans le village
Coniaguié. Enfin, à une heure, nous pouvons nous installer dans
notre campement et nous sommes cordialement reçus par notre hôte,
marabout Malinké, que Sandia connaissait depuis longtemps déjà. Peu
après notre arrivée, la cour dans laquelle se trouvait la case
que j’habitais, était absolument envahie par les curieux. Hommes,
femmes, enfants, tous plus ou moins nus, tous aussi sales et aussi
dégoûtants, se pressent devant ma porte. Je ne puis la tenir
fermée ; car elle est immédiatement ouverte si j’essaie de me
soustraire à leurs regards indiscrets, et je suis obligé de faire
ma toilette au milieu de tout ce peuple. Quelques-uns plus hardis
pénètrent jusque dans ma case, me saluent, s’asseoient, regardent
et s’en vont. J’ai beau leur faire répéter par Fodé que j’ai
besoin d’être seul, rien n’y fait, et le défilé des visiteurs
continue. Je ne puis m’en débarrasser qu’en leur faisant dire que
je vais dormir. Ils sortent bien de la case, mais restent devant la
porte qui doit demeurer ouverte. J’étais à peine installé sur mon
lit de camp pour prendre après mon déjeuner un peu de repos, que le
chef du pays vint me visiter. Tout en mangeant, j’avais interrogé
notre hôte (diatigué), à son sujet. Il m’apprit qu’il se
nommait Tounkané. On juge de sa surprise quand je l’appelai
par son nom et lui dit de s’asseoir. Alors commença avec lui,
par l’intermédiaire d’Almoudo et de Fodé, une de ces longues
conversations au cours de laquelle il me fallut répondre à ses mille
questions, toutes plus ou moins enfantines. Le plus petit et le plus
insignifiant des objets dont je me servais, excitait sa curiosité
et aussi son envie. Un couvert en ruoltz, surtout, le ravissait et
il me demanda de lui en faire cadeau pour fabriquer des bracelets
pour lui et ses femmes. Cela ne me gênant pas le moins du monde,
car j’en avais de rechange, j’accédai à son désir, et pour que
pareil fait ne se renouvelât pas, ce qui aurait pu m’embarrasser,
je ne me servis plus pendant le reste de mon séjour à Yffané que
de fourchettes et de cuillers en fer. Mais ce qui l’étonna et
aussi l’effraya le plus, ce fut de me voir allumer ma cigarette
avec une allumette. Pendant mon séjour à Mac-Carthy j’avais
fait une ample provision de Suédoises, car j’avais appris,
par expérience, combien elles sont précieuses dans la brousse,
et à Yffané j’en avais emporté quelques boîtes, laissant la
plus grande partie à Damentan. Tout en causant avec Tounkané,
j’en demandai une à Almoudo et l’allumai négligeamment sur la
boîte. En voyant jaillir ainsi la flamme, Tounkané, effrayé, se
leva précipitamment et voulut sortir de ma case en criant qu’il
ne voulait pas qu’un homme qui « portait ainsi le feu dans sa
poche » reste plus longtemps dans son pays. Il fallut que notre
hôte lui expliquât l’emploi de ces petits morceaux de bois et
pour calmer sa frayeur lui déclara qu’il pourrait aisément en
faire autant. Je lui en donnai une boîte de suite et il fut ravi de
voir que lui aussi pouvait porter le feu dans sa main, car de poche
il n’en avait point. Son costume était trop primitif pour cela.
Il me fallut lui expliquer en détail ce que je venais faire
dans le Coniaguié. Sans doute que mes réponses le satisfirent,
car il me demanda de répéter le lendemain dans un grand palabre
auquel il convierait tous les chefs du pays, ce que je venais de
lui dire. Je le lui promis et il se retira sur ces mots, à la nuit
tombante. Peu après, il m’envoya un bouc pour mes hommes et pour
moi, deux de ces beaux poulets, dont Sandia m’avait tant parlé,
mais pas le moindre couscouss et pas le plus petit grain de mil, et,
si notre hôte n’en avait pas donné à ma troupe, mes compagnons se
seraient couchés sans manger. Ce fut également à la générosité
de ce brave homme que nos chevaux durent d’avoir une maigre ration
de paille d’arachides et de mil. De mon côté, je ne voulus pas
être en reste avec Tounkané et je lui fis aussitôt porter quelques
bouteilles de gin qui lui firent le plus grand plaisir.
Je pus enfin sortir un peu et visiter les environs, mais je dus
rentrer bientôt au logis, car j’étais absolument obsédé par
les curieux qui m’entouraient de toutes parts. Heureusement que
de ma case je pouvais parfaitement voir le village Coniaguié et,
bien qu’il me fût interdit de le visiter, me faire une idée de
son importance ainsi que de la façon dont il était disposé.
_Yffané_ ou _Youffané_ est un gros village de 1200 habitants
environ. Sa population est uniquement formée de Coniaguiés. Il
m’a paru bien entretenu, du moins autant que j’ai pu en juger,
ses cases m’ont semblé en bon état. Au centre se trouvent celles
du chef, elles sont construites au milieu d’un carré parfait dont
les quatre côtés sont formés par des cases bien alignées où
habitent les jeunes gens non mariés du village qui lui forment,
pour ainsi dire, une sorte de garde particulière. Ces cases sont
très rapprochées les unes des autres, elles n’ont qu’une seule
porte qui regarde les derrières de la case voisine de façon à ce
que l’on ne puisse voir d’une habitation ce qui se passe dans
l’autre. Il est absolument ouvert et ne possède aucun système
de défense, ni tata, ni sagné. Il est entouré de beaux lougans
de mil, arachides, etc., etc., et a, en résumé, un aspect gai qui
contraste étrangement avec la tristesse des villages fortifiés
des pays Malinkés et Bambaras.
Non loin d’Yffané, à quelques centaines de mètres au plus, se
trouvent trois villages Malinkés peu importants que l’on désigne
sous le nom de Yffané-Maninka-Counda (village Malinké d’Yffané
en langue Mandingue de la Haute-Gambie). Ces villages ne diffèrent
en rien des autres villages Malinkés dont nous avons parlé dans
le cours de ce récit.
La route du marigot de Oudari à Yffané présente une curieuse
disposition de terrain. Ce n’est qu’une succession de
plateaux entrecoupés par de petites vallées où coulent de clairs
marigots. Le terrain s’élève progressivement jusqu’au plateau
du Coniaguié. Le baromètre baisse au fur et à mesure que l’on
avance. Au point de vue géologique, des argiles compactes dans les
vallées. Les collines et les plateaux sont formés de quartz, de
grès et de conglomérats ferrugineux. La roche s’y montre partout
à nu. La latérite n’apparaît qu’aux environs du Coniaguié
et le plateau sur lequel sont construits les villages est uniquement
formé de cette espèce de terrain.
Au point de vue botanique, quelques rares bambous maigres et
rachitiques sur les plateaux. Dans les vallées, au contraire,
végétation riche : rôniers, légumineuses, n’tabas,
caïl-cédrats, etc., etc. Le plateau du Coniaguié présente encore
de nombreux échantillons de Karités. Les deux variétés Shee
et Mana y sont également communes. Enfin, nous y trouvons encore,
entre autres végétaux importants, de beaux spécimens de lianes à
caoutchouc (Saba et Delbi). Les fromagers et les tamariniers y sont
également très communs et y atteignent d’énormes proportions.
Du marigot de Oudari à Yffané, la route suit une direction
générale S.-S.-E., et la distance qui sépare ces deux points peut
être évaluée à environ trente-trois kilomètres.
A nuit close, tous les visiteurs regagnèrent le village
Coniaguié. Je pus dîner en paix et me coucher vers huit heures du
soir. Mais je dus laisser ouverte la porte de ma case, et des hommes
armés montèrent, pendant toute la nuit, une garde active dans la
cour qui la précédait.
* * * * *
CHAPITRE XV
Séjour à Yffané. — Deuxième journée. — Tam-tam. —
Chiens. — Chacals. — Cris bizarres dans le village. — Étrange
coutume. — Nombreux visiteurs. — Visite de Tounkané. — Grand
palabre. — Pas de vivres. — Cordiale et généreuse hospitalité
des Malinkés. — Tounkané me demande en cachette une bouteille
de gin. — Abondance du gibier dans les environs d’Yffané. —
Troisième journée. — Nombreuses visites de dioulas Malinkés
établis dans le pays. — Les pintades. — Tounkané me fait cadeau
d’un bœuf. — Je puis enfin me procurer un peu de mil et de
fonio. — Refus de Tounkané de me donner des porteurs pour retourner
à Damentan. — Dans la soirée il me promet de m’en donner le
lendemain matin. — Il enverra deux délégués à Nétéboulou pour
s’aboucher avec le commandant de Bakel. — Heureux résultat de mon
voyage. — Départ d’Yffané. — Tounkané me donne deux guides,
mais pas de porteurs. — D’Yffané au marigot de Oudari. —
Campement à Oudari. — Inquiétudes de Sandia. — Arrivée de
quatre Coniaguiés qui font route avec nous. — Du marigot de Oudari
à Damentan. — Les antilopes. — Les sangliers. — Arrivée à
Damentan. — Joie d’Alpha-Niabali de me revoir. — Récit de
Sandia et d’Almoudo. — Ils m’apprennent les dangers que nous
avons courus au Coniaguié.
_24 décembre._ — Nous avons tous passé une excellente nuit. Nous
en avions bien besoin : car après l’étape et la journée d’hier,
nous étions absolument exténués. Pour moi, j’ai très bien
reposé, malgré les chiens, les chacals et le tam-tam. Hier soir,
à peine Tounkané m’eût-il quitté, que commença dans le village
coniaguié, un vacarme épouvantable. On s’y enivra avec le gin
que j’avais donné au chef, et la population entière se livra à
un tam-tam effréné qui se prolongea fort avant dans la nuit. Les
chiens se mirent de la partie et aboyèrent jusqu’au lever du jour,
surexcités par la présence de nombreux chacals qui, chaque nuit,
viennent rôder autour des cases en poussant des hurlements furieux
et aigus. Les hyènes elles-mêmes nous firent visite et un de
ces répugnants animaux s’aventura même jusque dans la cour de
ma case. Pendant plusieurs heures, leurs glapissements lugubres se
firent entendre et tinrent mon brave Almoudo éveillé durant la plus
grande partie de la nuit. Pendant tout notre séjour au Coniaguié,
ce brave serviteur ne dormit jamais que d’un œil, et nuit et jour,
avec Sandia, il veilla à ma sécurité avec un soin jaloux.
Des cris bizarres au commencement de la nuit et assez
espacés frappèrent plusieurs fois mon oreille avant que je
m’endorme. Intrigué, j’en demandai la cause à Sandia et
à Almoudo qui, l’ignorant, interrogèrent à ce sujet notre
hôte. Je les vis revenir en riant aux éclats et quand je leur
demandai le motif d’une si grande hilarité ils me répondirent :
« Coniaguié y en a gueulé comme ça parce que y a bien content
avec son femme ». Je n’eus pas de peine à comprendre ce qu’ils
voulaient dire et ce détail de mœurs est un des plus curieux que
j’aie jamais enregistrés. Je le recommande tout particulièrement
aux méditations des ethnologistes.
Dès le point du jour, je suis littéralement assailli par une bande
de curieux. Ils pénètrent de force dans ma case, et je suis obligé
de mettre un de mes hommes en faction, à ma porte, pour être un
peu chez moi. Mais il me faut la laisser ouverte. De temps en temps
un curieux passe la tête par l’ouverture, me regarde d’un air
ahuri et se retire pour faire place à un autre.
J’étais assis à ma table occupé à rédiger mes notes, lorsque
tout-à-coup, j’entendis au dehors de grands cris accompagnés
d’éclats de rire. Je sortis aussitôt et je devinai de suite
les motifs de toute cette gaieté en voyant un grand gaillard de
Coniaguié qui s’astiquait à tour de bras la poitrine et les
cuisses à l’aide de ma brosse à souliers. Voici comment cela
était arrivé. J’avais rapporté de Mac-Carthy quelques boîtes
de cirage, et, arrivé à l’étape, mon petit domestique Gardigué
avait pour fonction spéciale de nettoyer mes bottes. Assis devant
ma porte, il se livrait à cet exercice en présence de nombreux
curieux qui le regardaient, bouche béante, procéder à ces soins
de propreté. Mais où leur stupéfaction fut au comble, ce fut
lorsqu’ils virent Gardigué, après avoir étendu le cirage, le
faire luire à l’aide de la brosse _ad hoc_. L’un d’eux, plus
hardi que les autres, lui fit demander par Fodé de lui prêter un
instant ce curieux instrument. Ce à quoi mon domestique consentit non
sans difficultés. Notre Coniaguié prit la brosse avec précautions,
l’examina attentivement et se mit à se frotter vigoureusement,
espérant sans doute obtenir sur son cuir le brillant qui l’avait
tant émerveillé. Ce fut à ce moment que j’arrivai. Le résultat
se faisant attendre, j’entendis mon loustic de gamin lui dire que
pour faire luire sa peau il faudrait au préalable l’enduire de
cirage. Notre homme ne voulut pas se soumettre à l’expérience. Je
l’ai beaucoup regretté.
Vers neuf heures du matin, Tounkané vint me rendre visite. Je me
plains de ce que mes hommes n’aient rien eu hier à manger et
lui déclare que s’il ne veut pas me procurer le mil et le fonio
qui m’est nécessaire pour les nourrir, je me verrai forcé de
partir. Il me promet de s’en occuper, mais me déclare aussi qu’il
n’y aurait rien d’étonnant s’il ne pouvait pas réussir, car
il ne peut pas forcer les gens à me vendre leurs denrées s’ils ne
voulaient pas. Or, je savais pertinemment que le village regorgeait
absolument de tout ce dont j’avais besoin. Il est venu me saluer,
dit-il, me demander comment j’avais passé la nuit et m’annoncer
que tous les chefs du pays sont réunis sous l’arbre à palabre,
en dehors du village Coniaguié, ce même tamarinier sous lequel
je l’ai attendu hier, et qu’ils m’attendent. Je m’y rends
aussitôt sans armes, selon mon habitude, et accompagné d’Almoudo,
de Sandia, Fodé et Mandia, le frère du chef de Son-Counda. Les
hommes de Sandia y étaient déjà arrivés et, munis de leurs vieux
fusils à pierre, s’étaient répandus dans la foule. Mais leur
présence eût été bien inutile et ils n’auraient rien pu faire
au cas où nous eussions été attaqués par les deux ou trois cents
guerriers qui nous entouraient.
Je m’asseois sur mon pliant que m’a apporté Gardigué au pied
de l’arbre. Sandia et Mandia sont auprès de moi ainsi que Fodé
et Almoudo. Tounkané est en face de moi, à cinq mètres environ, et
les chefs et leurs guerriers forment le cercle autour de nous. Après
les avoir tous salués, je leur expose ce que les Français font pour
leurs amis et tout l’avantage qu’ils auraient à « être avec
nous ». De ce fait, ils pourraient être certains que Moussa-Molo
et le Fouta-Djallon les laisseraient tranquilles chez eux et ne
viendraient plus les attaquer. Nous ne voulions point prendre
leurs terres, car ils savaient bien que nous en avions assez
partout, et la meilleure preuve que je n’étais pas venu dans
leur pays avec l’intention de leur nuire, c’était qu’ils
pouvaient s’assurer que je n’avais pas de fusil et pas un seul
soldat. Or, ils n’ignoraient pas que nous en avions beaucoup. Nous
ne demandions qu’une seule chose, en échange de la protection que
nous leur donnerions, c’est qu’ils laissent nos dioulas faire
chez eux leur commerce en toute liberté, qu’ils les défendent,
contre les voleurs et que si les blancs venaient dans leur pays,
ils y soient reçus en amis et puissent s’y établir.
Mon petit discours, qu’Almoudo traduisait en Mandingue et que
Fodé répétait en langue Coniaguiée, produisit le meilleur
effet. J’eus à peine terminé qu’un vieux chef se leva et cria
à tue-tête que j’avais dit de bonnes paroles et que j’étais
un bon homme. Tounkané me répondit qu’il savait bien que je
n’étais pas venu pour leur faire du mal, qu’il avait appris
que partout où j’étais passé je n’avais porté préjudice
à personne. J’avais eu raison de ne pas emmener de soldats
avec moi, car si j’en avais eu un seul avec son fusil, je ne
serais jamais entré dans le Coniaguié, il m’aurait arrêté au
marigot de Nomandi qui sépare, comme nous l’avons dit plus haut,
son pays de celui de Damentan. Ils seront contents d’être nos
amis, à condition que nous l’aidions à battre Tierno-Birahima,
un chef de colonne du Fouta-Djallon, qui se trouvait à N’Dama,
au Sud du Coniaguié, et qui était venu l’attaquer dernièrement
sans motifs. Il l’avait bien repoussé et battu à plate couture,
mais il avait été attaqué et il voulait se venger.