simples, et de ce que nous venons de dire de son hydrologie, il est
facile de déduire ce que doivent être les reliefs du sol.
Dans toute la partie qui s’étend de la rivière Grey au marigot
de Damentan, on ne rencontre guère que de petites collines sans
importance, mais qui sont suffisantes pour bien déterminer et
établir le cours des marigots. Ces collines sont généralement
orientées S.-S.-O., N.-N.-E. et leur plus grande élévation
n’atteint pas trente mètres. De même la vallée de la rivière
Grey est limitée par deux rangées de collines qui la suivent
dans tout son cours et vont se rattacher au plateau de Toumbin et
de Pajady. La Gambie coule au pied d’une ligne de collines dont
nous avons vu maints tronçons et que nous retrouvons dans tout
son parcours.
Le marigot de Damentan coule entre deux rangées de collines
assez élevées qui enserrent une vallée de la plus ravissante
fertilité. Ces collines sont excessivement boisées et lorsque
le marigot, dans cette verdoyante vallée, s’est divisé en
deux branches, il coule au pied d’un petit monticule sur lequel
s’élève le village de Damentan.
A partir de là, à mesure que l’on s’avance dans le Sud-Est,
l’orographie devient, pour ainsi dire, d’une régularité
mathématique. On traverse d’abord la vallée de Damentan du
Nord-Ouest au Sud-Est. On gravit ensuite le flanc de la colline
Sud-Est, le long de laquelle coule la branche Sud-Est du marigot. Son
sommet s’étend en un vaste plateau ferrugineux au pied duquel,
au Sud, coule le marigot de Bamboulo dans une étroite vallée
peu favorisée sous le rapport de la végétation, et il en est de
même à mesure que l’on s’avance dans le Sud. Aux collines dont
le sommet s’étale en plateaux et dont les versants sont assez
doux, succèdent d’étroites vallées dans lesquelles coulent
les marigots. Ces collines absolument parallèles ont toutes la
même orientation Nord-Nord-Est, Sud-Sud-Ouest, et sont situées
à des distances à peu près égales les unes des autres. Cette
disposition orographique est une des plus curieuses que nous ayons
vues au Soudan. Elle découle, comme on le voit, d’un système
orographique des plus simples et des plus rationnels.
D’après les renseignements que nous avons pu avoir, ces collines
se continueraient ainsi jusqu’à la Gambie d’une part sur les
bords de laquelle elles viendraient mourir, et d’autre part, elles
rejoindraient là la ligne de collines qui longe la rive droite
de la rivière Grey. Au fur et à mesure que l’on avance dans
le Sud-Est, le terrain s’élève d’une façon sensible. Cette
particularité est toute évidente ; car, s’il en était autrement,
les marigots ne seraient plus au même niveau que la Gambie dont
la cote augmente évidemment, à mesure que l’on remonte vers sa
source, et ils seraient rapidement desséchés. Comme on le voit,
l’orographie du pays de Damentan peut permettre d’éclaircir bien
des points obscurs de son hydrologie, et, pour connaître l’une,
il est indispensable de bien connaître l’autre.
_Constitution géologique du sol._ — La constitution géologique
du sol du pays de Damentan diffère peu de celle des autres
pays du Soudan. C’est toujours la même uniformité dans la
composition du sous-sol et des terrains qui les recouvrent. De
l’étude orographique et hydrologique qui précède, il est facile
d’en déduire quelle doit être la distribution des différents
terrains. De ce que nous avons dit de la partie Ouest de cette
région, il est évident que c’est là surtout où nous trouverons
les argiles compactes. En deux ou trois endroits jusqu’au marigot
de Konkou-Oulou-Boulo à la rivière Grey, on voit émerger la
roche ferrugineuse et les quartz en plateaux peu étendus. Les
marais sont à fonds vaseux. Il en est de même des marigots, sauf
pour celui de Konkou-Oulou-Boulo, qui est à fond de sable. Enfin à
quelques kilomètres du village de Damentan, nous voyons apparaître
la latérite. La colline sur laquelle est construit le village est
uniquement formée de cette sorte de terrain.
A partir de Damentan, nous trouvons des argiles dans les vallées
où coulent les marigots, quelques rares ilots de latérite sur les
plateaux qui couronnent les collines. Beaucoup de marécages, par
exemple, où l’eau croupit sur un sous-sol de vase et d’argile.
Les roches que l’on y rencontre ne peuvent guère, du reste,
laisser de doutes sur la nature des terrains. Ce ne sont que des
quartz, roches et conglomérats ferrugineux à gangues argileuses,
et, en quelques rares endroits, dans les vallées, on peut trouver
quelques schistes qui émergent au niveau de la croûte argileuse.
En résumé, nous pouvons dire que le sol du pays de Damentan peut, au
point de vue géologique, être divisé en quatre sortes de terrains :
1o Argiles compactes dans les plaines qui s’étendent le long de
la rivière Grey et de la Gambie, dans la partie Ouest et dans la
partie Nord du pays ;
2o Latérite aux environs de Damentan et dans quelques endroits de
la région Sud-Est ;
3o Marécages aux environs des marigots ;
4o Plateaux rocheux couronnant les sommets des collines.
Les sables font absolument défaut.
Le sous-sol est presque partout le même, du terrain ardoisier dans
les régions Ouest et Nord, des quartz, grès et argiles compactes
dans les autres parties.
La vallée de Damentan présente, en outre, une couche d’humus assez
épaisse produite vraisemblablement par les détritus des végétaux
qui la couvrent. Ce point est à signaler, car c’est la première
fois que nous rencontrons l’humus en une aussi grande étendue.
_Flore. Productions du sol. Cultures._ — La flore varie
profondément suivant qu’on la considère dans les plaines, sur les
plateaux ou dans les vallées. Dans les plaines, où nous n’avons
que des terrains argileux et marécageux, nous ne trouvons que les
espèces propres aux marais, et encore sont-elles peu nombreuses. Peu
ou point de Joncées, mais énormément de Cypéracées. Par ci,
par là, quelques arbres rabougris et quelques palmiers rôniers
gigantesques.
Sur les plateaux, végétation excessivement pauvre, la terre
faisant presque absolument défaut. Quelques maigres graminées,
quelques mimosées et de rares fromagers et baobabs sont les espèces
botaniques principales que l’on rencontre.
Il en est tout autrement dans les vallées, où nous sommes en
présence d’une végétation riche et puissante. Là nous trouvons
les grandes espèces végétales. Dans la vallée de Damentan,
rôniers, palmiers, caïl-cédrats, sterculiacées, légumineuses de
toutes sortes abondent et y atteignent des proportions énormes. Les
Karités (espèce Mana) y foisonnent et nous en avons vu beaucoup
dont le tronc atteignait aisément la grosseur du corps d’un
homme vigoureux. Ces végétaux se rencontrent encore en assez
grande quantité dans les vallées des marigots de Samasindio et de
Bolidiaro. Les rives des marigots sont couvertes d’une verdoyante et
riche végétation. Parmi les espèces végétales que nous y avons
remarquées, nous citerons particulièrement la liane à caoutchouc
(Saba) qu’on y rencontre en quantités vraiment surprenantes.
Comme il n’y a dans tout le pays qu’un seul village, Damentan,
c’est autour de lui que se trouvent toutes les cultures. Ainsi
donc, la vallée, dans une minime partie et le monticule sur
lequel s’élève le village sont seuls cultivés. Mais aussi,
quelles cultures ! Dans la vallée et sur les bords du marigot,
aussi loin que la vue peut s’étendre, ce ne sont que d’immenses
rizières. Le riz y vient à merveille et il y est d’une très bonne
qualité. Il en a la renommée. Sur le plateau où est construit le
village, ce ne sont que lougans de toutes sortes. Toutes les plantes
cultivées au Soudan y prospèrent d’une façon remarquable. Mil,
coton, arachides, etc., tout y est cultivé. Nous avons remarqué que
les lougans y étaient bien mieux entretenus que dans les autres pays.
Les marigots renferment en quantités considérables, surtout ceux
du Sud-Est, des pieds de _Belancoumfo_, sorte de purgatif et en
même temps de vermifuge fort en honneur chez les indigènes. Nous
y reviendrons plus loin.
Ce que nous venons de dire pour la vallée du marigot de Damentan nous
pourrions le répéter pour les vallées des autres marigots. Aussi
que de terres fertiles qui sont ainsi inutilisées, faute de
population ! Et, la cause d’une semblable désolation, il ne faut
pas la chercher ailleurs que dans les guerres perpétuelles que
se font les indigènes, dans le seul but de faire des captifs et
de piller.
_Faune, animaux domestiques._ — La faune du pays de Damentan est
des plus riches. On y trouve en grande quantité dans les vallées
et les montagnes, lions, panthères, lynx, singes, etc., etc. Le
gros gibier y est excessivement nombreux, et les biches, sangliers,
gazelles, antilopes s’y rencontrent un peu partout. L’éléphant
et l’hippopotame se trouvent dans les vastes plaines qui bordent la
Gambie et la rivière Grey. Les nombreuses traces que l’on y trouve
de ces deux grands fauves attestent qu’ils y vivent en grand nombre.
Les animaux domestiques y sont les mêmes que partout
ailleurs. Damentan possède un superbe troupeau de bœufs d’une
centaine de têtes de bétail. Grands et petits bœufs y sont
mélangés ; les moutons, les chèvres y sont également nombreux,
et les poulets se rencontrent à chaque pas dans le village. Nous
citerons pour mémoire les chats et les chiens. Ces derniers sont
très nombreux et quelques chasseurs les dressent pour poursuivre
la biche. Ceci est cependant assez rare.
_Populations. Ethnographie._ — Ainsi que nous l’avons
dit plus haut, il n’y a qu’un seul village dans ce pays
relativement étendu, Damentan. Il a été fondé par le chef
actuel, Alpha-Niabali. Cette histoire est curieuse à plus d’un
titre. Alpha-Niabali est un Malinké musulman, originaire du pays de
Ghabou (aujourd’hui Fouladougou), du village de Mana. Lorsque son
village fut pris par Alpha-Molo, père de Moussa-Molo, il fut assez
heureux pour échapper avec quelques-uns des siens au massacre et à
la captivité. Il parvint donc avec peine et à travers mille périls
à gagner avec les quelques amis qui l’accompagnaient le pays de
Bassaré. Il y resta douze ans. Mais se sentant mal à l’aise
chez des gens qui n’avaient ni ses mœurs, ni ses coutumes,
ni sa religion, il profita de ce qu’il avait avec eux quelques
contestations au sujet de terrains pour s’en aller et venir avec sa
famille et ses amis fonder dans la vallée de Damentan le village de
ce nom. Ils y avaient été attirés par la beauté du site et surtout
par l’excellente qualité de la terre. Pendant quelques années,
ce petit village ne se composa que des cases du chef et de celles
de quelques familles qui s’étaient jointes à la sienne. Mais
peu à peu la renommée d’Alpha-Niabali, qui passe pour être un
grand marabout, attira à lui beaucoup de ses compatriotes chassés
par la guerre du Ghabou. Des Sarracolés et quelques Toucouleurs,
chassés du Bondou par les exactions des Sissibés et par la guerre
du marabout, vinrent se joindre à eux et finirent par faire de
Damentan un gros et fort village.
Damentan est aujourd’hui un village d’environ mille habitants. Il
est très solidement fortifié. Il est entouré d’un double
sagné fait d’énormes pièces de bois jointives de quatre
mètres de hauteur environ. Entre les deux sagnés se trouve un
fossé relativement profond. A l’intérieur du village et à peu
près au centre se trouve une sorte de réduit excessivement fort
qui entoure les cases du chef. Il est formé d’un tata en terre
d’environ 0m60 centimètres d’épaisseur et de quatre mètres de
hauteur dont la moitié supérieure est doublée d’une rangée de
grosses pièces de bois jointives. Une porte y est ménagée. Damentan
est situé sur une petite élévation de terrain qu’entourent des
collines relativement élevées. Il est environné, de plus, dans les
parties Nord, Sud et Ouest, par le marigot du même nom qui en rend
les abords très difficiles et constitue une défense peu commode à
emporter pour des noirs. Ce marigot traverse un vaste marais dans
la partie ouest qui occupe toute la plaine comprise entre ces deux
montagnes. C’est une rizière d’un grand rapport.
Les habitants de Damentan sont des musulmans fanatiques et leur
village est le centre d’un prosélytisme ardent. Le chef,
Alpha-Niabali a une grande réputation de maraboutisme dans tous
les pays voisins. Durant tout le jour et à certaines heures de
la nuit, on y entend psalmodier l’invocation des croyants et aux
heures du salam la mosquée est souvent trop petite pour contenir
tous les fidèles. Je n’ai pas besoin de dire qu’on y trouve
l’inévitable marabout Maure que l’on est certain de rencontrer
dans la plupart des villages musulmans du Soudan.
La mosquée est située à quelques mètres du tata du chef et à
l’Est de ce dernier.
C’est une vaste case ronde dont le toit est beaucoup plus bas
que celui des cases ordinaires et qui déborde d’environ trente
centimètres la partie supérieure de la construction en terre de
la case. La porte, unique et qui fait face à l’Ouest, est très
basse et il faut se baisser pour y passer. En avant de la porte se
trouve une sorte de perron en terre battue haut d’environ vingt
centimètres. C’est là où les fidèles déposent leurs sandales
avant de pénétrer dans le temple. Cette case est la mieux entretenue
du village et son chapeau est refait tous les ans.
Par sa situation, Damentan est donc un village important. C’est
là que passent bon nombre de routes commerciales venant du Tenda,
du Coniaguié, de Pajady, de Yabouteguenda et du Fouladougou. Aussi,
le chef en profita-t-il pendant longtemps pour se livrer à un
pillage en règle des caravanes. Aujourd’hui, son ardeur au vol
semble s’être un peu apaisée, et les dioulas peuvent passer par
Damentan, en payant un fort impôt ; mais ils ne sont plus que très
rarement pillés.
_Rapports de Damentan avec les pays voisins._ — On comprend que
par sa situation isolée, la richesse de son sol, ce village soit
exposé aux attaques de ses voisins. Damentan est sans cesse en butte
aux vols et aux rapines des gens du Coniaguié. Mais il sait leur
rendre coup pour coup. Il a été souvent attaqué par des colonnes
venues du Fouta-Djallon, mais sa forte position a défié tous les
assauts, et il est sorti vainqueur de la lutte. De leur côté,
les gens de Damentan ne se gênent guère avec leurs voisins du
Tenda et du Kantora. Ils ont été longtemps en lutte ouverte avec
eux, et ce n’étaient que vols et pillages. Aujourd’hui, tout
semble un peu plus tranquille, et ce monde-là vit à peu près en
bonne intelligence.
Je n’ai pas besoin de dire que Damentan et Moussa-Molo sont
loin de s’entendre. Le vaincu ne s’est jamais entendu avec le
vainqueur. Ils ne sont cependant pas en état d’hostilité ouverte,
et même tout semble indiquer qu’ils finiront par s’entendre
pour tomber sur les gens du Coniaguié. Il en est de même avec
le Fouta-Djallon.
_Rapports de Damentan avec les autorités françaises._ — Jusqu’à
ce jour Damentan est resté complètement en dehors de l’influence
française. En leur qualité de musulmans, ses guerriers prirent tous
part à la guerre du marabout Lamine contre nous. Aujourd’hui, ils
ne demandent qu’à se placer sous notre protectorat. Nous avons dit
plus haut ce que nous avons fait dans ce but pendant le court séjour
que nous y sommes restés. Nos efforts n’ont pas été vains et les
promesses qui m’avaient été faites ont été tenues. En effet,
le fils du chef et un des principaux notables m’accompagnèrent
jusqu’à Bady (Tenda) à mon retour du Coniaguié. De là ils se
rendirent avec Sandia à Nétéboulou où ils eurent une entrevue
avec M. le Commandant du cercle de Bakel. J’ignore quel a été
le résultat de tous ces pourparlers ; mais je ne doute pas qu’ils
aboutissent et qu’une convention en soit la conséquence.
* * * * *
CHAPITRE XIV
Départ de Damentan. — Le guide Fodé. — De Damentan au marigot
de Bamboulo. — Itinéraire. — Description de la route. — Le
Belancounfo. — Le Raphia vinifera. — Du marigot de Bamboulo au
marigot de Oudari. — Itinéraire. — Description de la route. —
Rencontre de quatre chasseurs Coniaguiés. — Traces laissées par
une troupe d’éléphants. — Le campement de Oudari. — Départ de
Oudari. — Passage du marigot. — Les termitières. — Le marigot
de Oupéré. — Le marigot de Mitchi. — Belle végétation. —
Un pont dans les branches. — Le palmier oléifère (Elæis
Guineensis). — Le marigot de Bankounkou. — Nous apercevons le
plateau du Coniaguié. — Les lougans. — Frayeur des enfants et des
femmes Coniaguiés à mon aspect. — Curiosité des hommes. — Le
Bakis. — Iguigni, le premier village Coniaguié. — Karakaté. —
Ouraké. — Halte sous un fromager. — Le chef du village,
grand-prêtre et gardien du territoire. — Étrange superstition. —
En route pour Yffané, la capitale. — Nombreux sentiers, nombreux
détours. — Une curieuse escorte. — Arrivée à Yffané. —
Halte sous un beau tamarinier. — Le chef Tounkané. — Je suis
autorisé à me reposer dans le village Malinké. — Défense à
mes hommes et à moi d’entrer dans le village Coniaguié. —
Curiosité indiscrète des Indigènes. — Description de la route
du marigot de Oudari à Yffané. — Géologie. — Botanique.
_21 décembre._ — Me voyant bien décidé à mettre mon projet à
exécution, Alpha-Niabali n’essaya plus de me faire revenir sur
ma décision et s’efforça, au contraire, de me donner tous les
renseignements et tous les conseils qu’il jugea indispensables
pour la réussite de mon voyage. Il choisit lui-même les hommes qui
devaient m’accompagner et me donna pour guide un de ses familiers,
nommé Fodé, qui avait habité pendant vingt ans le Coniaguié,
où il faisait du commerce. Un fils qu’il avait eu d’une femme du
pays, y habitait même encore. Connaissant à fond la région et ses
habitants, cet homme pouvait m’être d’une grande utilité. De
plus, mon interprète Almoudo ne connaissant pas la langue qui y
était parlée, il fut convenu au départ que Fodé, qui en avait
une longue habitude, traduirait dans les palabres les paroles que
j’adresserais aux chefs. En y comprenant les hommes de Sandia et
ceux d’Alpha Niabali, ma caravane ne se composait que de vingt-deux
personnes, dont huit seulement étaient armées de vieux fusils de
traite à pierre qui, en cas d’attaque, ne pouvaient nous être
d’aucune utilité. Pour moi, je n’emportai aucune arme. Il en
était de même pour mes hommes. Les préparatifs du départ furent
rapidement faits, et à 2 heures 45 de l’après-midi, par une
chaleur torride, nous quittâmes Damentan, au grand étonnement de
la population entière, sortie de ses cases pour nous voir partir et
nous souhaiter un bon voyage. Alpha m’accompagna pendant environ
deux kilomètres et, après m’avoir serré la main, retourna au
village avec les notables qui l’avaient accompagné.
L’étape, très courte, se fit sans incident. J’avais décidé,
du reste, de partir à cette heure-là dans le but unique de
quitter le village, car je savais, par expérience, combien il
est difficile de réunir ses hommes quand on a séjourné assez
longtemps quelque part. La direction générale de la route que
nous suivons de Damentan au marigot de Bamboulo, où nous campons,
est à peu près Sud-Sud-Est, et la distance qui sépare ces deux
points n’est que de 6 kilom. 840. Nous ne retrouvons plus dans
cette région les plaines argileuses que nous avons rencontrées
dans la partie Ouest du pays de Damentan. Nous longeons d’abord la
vallée de Damentan sur une colline de latérite où se trouvent de
beaux lougans et que, par une pente douce, nous descendons jusqu’au
marigot de Damentan, dont nous traversons à 3 h. 15 m. la première
branche. A partir de ce point, le terrain s’élève peu à peu
puis s’abaisse brusquement jusqu’à la seconde branche du marigot
que nous franchissons à 3 h. 40. Là, nous abandonnons la vallée,
nous gravissons la colline qui se voit au Sud du village et qui
n’est que le versant Nord d’un vaste plateau ferrugineux, à
l’extrémité Sud duquel nous campons près d’un petit marigot
qui porte le nom de Bamboulo. Nous y arrivons à 4 h. 20.
A peine sommes-nous arrivés que nos hommes en peu de temps me
construisent un confortable gourbi avec des feuilles de rôniers. Il
fait une excellente température. Chacun s’arrange du mieux qu’il
peut pour passer la nuit, et à huit heures tout le monde dort, car
il faut se bien reposer pour l’étape de demain, qui sera longue.
La végétation, dans toute cette vallée de Damentan, est
remarquablement belle, et du haut du plateau sur lequel est construit
le village on jouit d’un ravissant coup d’œil. Les collines qui
enserrent cette vallée sont excessivement boisées. Caïl-cédrats,
n’tabas, fromagers, baobabs, palmiers de toutes espèces, parmi
lesquelles j’ai reconnu quelques échantillons du Raphia vinifera
ou palmier à vin, y abondent, et, dans la vallée, nous trouvons
une véritable forêt de Karités de la variété Mana. Les Shees y
sont peu abondants. Dans les marigots, coule une eau limpide, claire
et d’une délicieuse fraîcheur. Le Belancoumfo (_Ceratanthera
Beaumetzi_ Heckel), ce purgatif tænifuge si en honneur dans toute
la Haute-Gambie y croît à merveille et en quantité considérable.
Le _Raphia vinifera_ P. de Beauv. est peu commun au Sénégal et
au Soudan. Ce n’est guère qu’à partir de la Gambie qu’on
commence à le trouver en assez grand nombre. Les indigènes de
ces régions et des Rivières du Sud en récoltent la sève qui,
légèrement fermentée, donne le « vin de palme » dont ils sont
si friands et avec lequel ils aiment tant à s’enivrer. C’est
une boisson aigrelette que l’Européen lui-même ne dédaigne
pas. Son bois pourrait servir à confectionner de légers meubles.
Belancoumfo[20] (_Ceratanthera Beaumetzi_ Heckel) appartient
à la famille des _Scitaminées_, tribu des _Mantisiées_. Ce
végétal croît un peu partout dans ces régions. Il aime surtout
les marigots à eau limpide et courante. C’est un purgatif et un
tænifuge énergique. Les indigènes du Soudan et de la Haute-Gambie
s’en servent couramment ; mais ils en utilisent principalement
les propriétés purgatives. Nous l’avons trouvé en grande
quantité dans le Tenda, le Gamon, le Damentan, le Coniaguié, le
Niocolo, le Dentilia, et le Badon. Nous en avons également relevé
quelques échantillons dans le Tiali, mais en petite quantité. Il
est à la côte occidentale d’Afrique ce qu’est le Kousso à
la côte orientale. On trouve sur tous les marchés ses rhizômes
qui sont seuls employés, et il est connu de toutes les peuplades
qui habitent nos colonies du Sénégal, du Soudan et des Rivières
du Sud. Les Mandingues de la Gambie le nomment : _Belancoumfo_ ;
les Sousous, _Gogoferé et Gogué_ ; les Sosés, _Baticolon_ ;
les Mandingos, métis portugais de la Casamance, _Cassion_ ; les
Ouolofs, _Garaboubiré_ ; les Malinkés du Soudan, _Dialili_ ;
les Bambaras, _Baralili_ ; les Kroumans, _Paqué_ ; les Timnés,
_Abololo_ ; les Akous, _Bachunkarico_ ; les Pahouins du Gabon,
_Essoun_ ; les Peulhs, les Toucouleurs, les Sarracolés, _Dadigogo_
(nom formé des deux mots _dadi_ (racine) et _Gogo_, nom proprement
dit de la plante. Quoiqu’il en soit, au Soudan, au Sénégal et dans
les Rivières du Sud, c’est surtout sous les noms de Belancoumfo
et de Dadigogo que ce végétal est le plus connu.
[Illustration : _Ceratanthera Beaumetzi_ Heckel (Belancoumfo)
tænifuge et purgatif.
Rameau floral et feuille d’après Heckel (Dessin de A. M. Marrot).]
Arrivé à complet développement, cette plante mesure environ un
mètre à un mètre cinquante de haut. Elle a absolument l’aspect
d’un roseau flexible, qui s’incline facilement dans le sens du
courant du marigot où elle croît. Ses feuilles ont environ de 12
à 15 centimètres de long sur 3 à 5 de large. Elles sont d’un
beau vert légèrement velouté à la face supérieure. Leur face
inférieure est plus pâle et leur nervure médiane y est fortement
accusée. Leur pétiole est très allongé et fortement engaînant
dans la moitié de sa longueur environ.
Ce végétal présente au point de vue floral un dimorphisme tout
particulier. Les fleurs apparentes, d’après les renseignements
qui nous ont été donnés, sont d’une belle couleur jaune
orangé. M. le Dr Heckel, professeur à la Faculté des sciences
de Marseille, qui a étudié ce végétal dans tous ses détails,
a reconnu que ces fleurs étaient stériles, et que les fleurs
clandestines, cléistogames, étaient seules fécondes.